dont je viens de parler, était le tombeau de Chéopes; que la pyramide
voisine était celui de son frère Chephrènes qui lui avait succédé;
qu'il n'y avait que celle de Chéopes qui eût des galeries intérieures;
que cent mille hommes avaient été occupés vingt ans à la bâtir; que les
travaux qu'avait exigés cet édifice avaient rendu ce prince odieux Ã
son peuple, et que, malgré les corvées qu'il avait exigées de ses
sujets, les seules dépenses de la nourriture des ouvriers étaient
montées si haut, qu'il avait été obligé de prostituer sa fille pour
achever le monument; enfin que, du surplus de ce qu'avait rapporté
cette prostitution, la princesse avait trouvé de quoi bâtir la petite
pyramide qui est vis-à -vis, et qui lui servit de sépulture. Ou les
princesses Ãgyptiennes qui se prostituaient se faisaient alors payer
bien cher, ou l'amour filial était porté à un haut degré dans cette
fille de Chéopes, puisque, dans son enthousiasme, elle avait montré
encore plus de dévouement que n'en exigeait son père, et avait
recueilli de quoi bâtir pour son compte une autre pyramide. Que de
travaux pendant sa vie pour s'assurer un asile de repos après sa mort!
Il faut dire aussi que Chéopes, ayant fermé les temples pendant son
règne, n'avait pas trouvé après sa mort de panégyristes parmi les
prêtres historiens de l'Ãgypte, et qu'Hérodote notre première lumière
sur ce pays, s'était laissé conter bien des fables par ces prêtres.
_Description du Caire.--Palais de Joseph.--Maison des Beys--Tombeaux
des Califes_.
J'étais au Caire depuis près d'un mois, et je cherchais encore cette
ville superbe, cette cité sainte, grande parmi les grandes, ce délice
de la pensée, dont le faste et l'opulence font sourire le prophète; car
c'est ainsi qu'en parlent les Orientaux. Je voyais effectivement une
innombrable population, de longs espaces à traverser, mais pas une
belle rue, pas un beau monument: une seule place vaste, mais qui a
l'air d'un champ; c'était Lelbequier, celle où demeurait le général
Bonaparte, qui, dans le moment de l'inondation, a quelque agrément par
sa fraîcheur et les promenades que l'on y fait la nuit en bateau; des
palais ceints de murs, qui attristent plus les rues qu'ils ne les
embellissent; l'habitation du pauvre plus négligée qu'ailleurs ajoute Ã
ce que la misère a d'affligeant partout ce qu'ici le climat lui permet
d'incurie et de négligence: on est toujours tenté de demander quelles
étaient donc les maisons où habitaient les vingt-quatre souverains.
Cependant lorsqu'on a pénétré dans ces espèces de forteresses, on y
trouve quelques commodités, quelques recherches de luxe et d'agréments,
de jolis bains en marbre, des étuves voluptueuses, des salons en
mosaïques, au milieu desquels sont des bassins et des jets d'eau; de
grands divans, composés de tapis peluchés, de larges estrades
matelassées, couvertes d'étoffes riches, et entourées de magnifiques
coussins; ces divans occupent ordinairement les trois côtés de chacun
des fonds de la chambre: les fenêtres, quand il y en a, ne s'ouvrent
jamais, et le jour qui en vient est obscurci par des verres de couleur
devant des grilles réticulaires très serrées; le jour principal vient
ordinairement d'un dôme au milieu du plafond. Les Musulmans, étrangers
à tous les usages que nous faisons de la lumière, se donnent très peu
de soin de se la procurer: il semble en général que toutes leurs
coutumes invitent au repos; les divans, où l'on est plutôt couché
qu'assis, où l'on est bien, et d'où se lever est une affaire; les
habillements, dont les hauts-de-chausses sont des jupes où les jambes
sont engagées; les grandes manches qui couvrent huit pouces au-delà du
bout des doigts; un turban avec lequel on ne peut baisser la tête; leur
habitude de tenir d'une main une pipe de la vapeur de laquelle ils
s'enivrent, et de l'autre un chapelet dont ils passent les grains dans
leurs doigts; tout cela détruit toute activité, toute imagination: ils
rêvent sans objet, font sans goût chaque jour la même chose, et
finissent par avoir vécu sans avoir cherché à varier la monotonie de
leur existence. Les êtres qui ont besoin de se livrer à quelques
travaux ne sont pas très différents des grands dont je viens de parler;
ils ont accoutumé ceux-ci à ne rien attendre de leur industrie hors de
ce qui est la routine ordinaire: aussi n'en sortent-ils jamais,
n'inventent-ils aucun moyen pour faire mieux, ne recherchent-ils pas
même ceux qui sont inventés, et rejettent-ils tous ceux qui les
obligent à se tenir debout, chose pour laquelle ils ont le plus
d'aversion; le menuisier, le serrurier, le charpentier, le maréchal,
travaillent assis; le maçon même élève un minaret sans jamais être
debout: comme les sauvages, ils n'ont guère qu'un outil; on est tout
étonné de ce qu'ils en savent faire; on serait tenté même de leur
croire de l'adresse si, vous ramenant sans cesse à leur coutume, ils ne
vous forçaient bientôt à penser que, semblables à l'insecte dont on
admire le travail, ce n'est qu'un instinct dont il n'est pas en eux de
s'écarter. Le despotisme, qui commande toujours et ne récompense jamais,
n'est-il pas la source et la cause permanente de cette stagnation de
l'industrie? J'ai vu depuis, dans la Haute Ãgypte, les Arabes artisans,
éloignés de leur maître, venir chercher nos soldats manufacturiers,
travailler avec eux, nous offrir leurs services, et, sûrs d'un salaire
proportionné, s'efforcer de nous satisfaire, et recommencer leurs
travaux pour y parvenir; regarder avec enthousiasme, l'effet du moulin
à vent, et voir battre le mouton avec le saisissement de l'admiration:
un secret sentiment de paresse leur inspirait peut-être, cette
admiration pour ces deux machines qui suppléent à tout ce qui nécessite
leurs plus grands travaux, l'obligation d'élever les eaux, et de faire
des digues, pour les retenir? Ils bâtissent le moins qu'ils peuvent;
ils ne réparent jamais rien: un mur menace ruine, ils l'étayent; il
s'éboule, ce sont quelques chambres de moins dans la maison; ils
s'arrangent à côté des décombres: l'édifice tombe enfin, ils en
abandonnent le sol, ou, s'ils sont obligés d'en déblayer l'emplacement,
ils n'emportent les plâtras que le moins loin qu'ils peuvent; c'est ce
qui a élevé autour de presque toutes les villes d'Ãgypte et
particulièrement du Caire, non pas des monticules, mais des montagnes,
dont l'oeil du voyageur est étonné, et dont il ne peut tout d'abord se
rendre compte. J'ai fait la vue de ces montagnes.
Il y a quelques édifices considérables au Caire, que je crois qu'il
faut attribuer au temps des califes, tels que le palais de Joseph, le
puits de Joseph, les greniers de Joseph, dont tous les voyageurs ont
parlé, et quelques-uns en laissant subsister la tradition populaire que
ces monuments sont dus aux soins prévoyants du Joseph de Putiphar: il
faudrait pour cela que le Caire fût aussi ancien que Memphis, et
qu'alors il y eût eu déjà des villes ruinées près de cette ville,
puisque ces palais sont bâtis de ruines plus antiques: au reste, ces
édifices portent les caractères de tout ce qu'ont bâti les Musulmans
dans cette, région, c'est-à -dire qu'ils offrent un mélange de
magnificence, de misère, et d'ignorance; ces demi barbares prenaient
pour élever des constructions colossales, tous les matériaux qui
étaient le plus à leur portée, et les employaient à mesure qu'ils les
trouvaient sous leurs mains. L'aqueduc qui apporte de l'eau du vieux
Caire au château, après lui avoir fait faire mille soixante toises de
chemin, serait un édifice à citer, si dans sa longueur il n'était vicié
de toutes ces inconséquences.
Le château, bâti sans plan, sans vrais moyens de défense, a cependant
quelques parties assez avantageusement disposées; le pacha y était logé,
ou plutôt enfermé; la seule pièce remarquable de son quartier est la
salle du divan où s'assemblaient les beys, et qui a été souvent le lieu
des scènes sanglantes de ce gouvernement orageux. On y voit aussi le
puits de Joseph, taillé dans le roc à deux cents soixante-neuf pieds de
profondeur: Norden en a donné tous les détails. Le palais de Joseph,
dont je viens de faire mention, est d'une belle conception dans son
plan: je n'ai pu voir sans une espèce d'admiration l'emploi que les
architectes arabes ont su faire des fragments antiques qu'ils ont fait
entrer dans leur construction, et avec quelle adresse ils y ont mêlé
quelquefois des ornements de leur goût.
à présent que les Turcs ne trouvent plus sous leurs mains de colonnes
de l'ancienne Ãgypte, qu'ils continuent d'élever des mosquées sans
démolir celles qui s'écroulent, ils chargent les Francs de leur faire
venir des colonnes à la douzaine: ceux-ci les achètent de toute
grandeur à Carare; arrivées, les architectes musulmans les garnissent
de cercles de fer à leur astragale, et leur font porter les arcs des
portiques des mosquées. Les ornements sarrasins qui commencent au
départ de ces colonnes d'un style grec mesquin en composent un mélange
d'architecture du goût le plus détestable qu'on puisse imaginer: leurs
minarets et leurs tombeaux sont les seules fabriques où ils aient
conservé le style arabe dans toute son intégrité; si l'on n'y retrouve
pas ce qui doit être la beauté de l'architecture, la rassurante
solidité, du moins on y voit avec plaisir des ornements qui font
richesse, sans offrir de pesanteur, et une élégance si bien combinée,
qu'elle ne rappelle jamais l'idée de la sécheresse et de la maigreur.
Le cimetière des Mamelouks en est un exemple: en sortant des masures du
Caire, on est tout étonné de voir une autre ville toute de marbre blanc,
où des édifices, élevés sur des colonnes couronnées de dômes, ou de
palanquins peints, sculptés et dorés, forment un ensemble gracieux et
riant; il ne manque que des arbres à cette retraite funèbre pour en
faire un lieu de délices: enfin il semble que les Turcs qui bannissent
la gaieté de partout veuillent encore l'enterrer avec eux.
_Insurrection au Caire._
J'étais au moment d'achever le dessin de ce sanctuaire de la mort, si
ridiculement festonné, lorsque j'entendis des cris; je crus d'abord que
c'était un enterrement qui, selon l'usage, était suivi par des
pleureuses à gages; mais je vis bientôt qu'au lieu de se lamenter ces
femmes fuyaient, et me faisaient signe de les suivre; l'idée du fléau
du pays me vint à l'esprit; mais découvrant un grand espace, et ne
voyant point d'Arabes ni rien qui pût y ressembler, je me remis Ã
dessiner. Ã peine assis, je vis fuir les hommes aussi; et me trouvant
isolé assez loin de nos postes, je pensai qu'il était plus prudent de
m'en rapprocher: je trouvai quelque agitation dans les rues, de la
surprise dans les regards de ceux qui me fixaient. Arrivé à la maison,
j'apprends qu'il y a du bruit dans la ville, que le commandant vient
d'être assassiné; des fusillades se font entendre: le palais de
l'Institut, attenant à la campagne, situé au milieu de grands jardins
où l'on jouissait d'une tranquillité délicieuse en temps de paix, dans
les circonstances fâcheuses devenait un quartier abandonné, et le
premier attaqué par les Arabes, s'ils étaient appelés par les gens du
pays, ou s'ils venaient pour leur compte; du côté de la ville, il était
voisin de la partie du peuple la plus pauvre, et conséquemment la plus
à craindre. Nous apprîmes que la maison du général Caffarelli venait
d'être pillée, que plusieurs personnes de la commission des arts y
avaient péri: nous fîmes la revue de ceux qui manquaient parmi nous;
quatre étaient absents; une heure après nous sûmes par nos gens qu'ils
avaient été massacrés. Nous n'avions point de nouvelles de Bonaparte;
la nuit arrivait; les fusillades étaient partielles; les cris
s'entendaient de toutes parts; tout annonçait un soulèvement général.
Le général Dumas, revenant de poursuivre les Arabes, avait fait un
grand carnage des rebelles en rentrant dans la ville; il avait coupé la
tête d'un chef des séditieux pendant qu'il haranguait le peuple; mais
toute une moitié de la ville et la plus populeuse s'était barricadée;
plus de quatre mille habitants étaient retranchés dans une mosquée;
deux compagnies de grenadiers avaient été repoussées, et le canon
n'avait pu pénétrer dans les rues étroites et tortueuses; les pierres,
les lances trouvaient leur victime sans qu'on vît d'ennemis: le général
nous envoya un détachement qu'il fut obligé de nous retirer à minuit;
ce qui exagéra pour l'Institut le danger de sa situation. La nuit fut
assez calme, car les Turcs n'aiment point à se battre quand il fait
noir, et se font un cas de conscience de tuer leurs ennemis dès que le
soleil est couché: par un autre principe, moi, ayant toujours pensé que,
dans les cas périlleux, des que la prévoyance est inutile elle n'est
plus qu'une vaine inquiétude, et me fiant sur la terreur des autres
pour être éveillé en cas d'alerte, j'allai me coucher. Le lendemain la
guerre recommença avec les premiers rayons du jour: on nous envoya des
fusils; tous les savants se mirent sous les armes: on nomma des chefs;
chacun avait son plan, mais personne ne croyait devoir obéir. Dolomieu,
Cordier, Delisle, Saint-Simon, et moi, nous étions logés loin des
autres; notre maison pouvait être pillée par qui aurait voulu en
Prendre la peine: soixante hommes venaient d'arriver au secours de nos
confrères: rassurés sur leur compte, nous prîmes le parti d'aller nous
retrancher chez nous de manière à tenir quatre heures au moins, si l'on
nous attaquait avec des forces ordinaires, et attendre ainsi le secours
que notre feu aurait sans doute appelé. Nous crûmes un moment être
investis; nous avions vu fuir tous les paisibles habitants; les cris
s'entendaient sous nos murs, et les balles sifflaient sur nos terrasses;
nous les démolissions pour écraser avec leurs matériaux ceux qui
seraient venus pour enfoncer nos portes; dans un cas extrême,
l'escalier, par où l'on pouvait nous atteindre, était devenu une
machine de guerre à ensevelir tous nos ennemis à la fois: nous
jouissions de nos travaux, lorsqu'enfin la grosse artillerie du château
vint faire la diversion après laquelle je soupirais; elle produisit
tout l'effet que j'en attendais: la consternation succéda à la fureur:
on ne pouvait battre la mosquée; mais elle devint le seul point de
rassemblement des ennemis, tout le reste demanda grâce; la mosquée même
fut tournée, une batterie lui apprit que chez nous la guerre ne cessait
pas avec le jour: ils levèrent leurs barricades, crurent pouvoir faire
une sortie, furent repoussés, et se rendirent. Le reste de la nuit fut
calme; le lendemain nous fûmes libres.
Nous venions de conquérir le Caire, qui la première fois n'avait fait
que se rendre au vainqueur des Mamelouks: les apathiques et timides
Ãgyptiens avaient souri au départ de ceux qui les vexaient par des
injustices et des avanies sans nombre; mais bientôt ils avaient
regretté leurs tyrans, quand il avait fallu payer leurs libérateurs;
revenus de leur première terreur, ils avaient écouté contre nous leur
moufti, et, animés par un enthousiasme fanatique, ils avaient conspiré
dans le silence. Il eût peut-être fallu livrer sans exception au trépas
tous ceux dont les yeux avaient vu se replier des compagnies de
Français; mais la clémence avait devancé le repentir: aussi l'esprit de
vengeance ne fut point étouffé par la consternation; c'est ce que je
lus le lendemain dans l'attitude et dans l'expression de la physionomie
des mécontents; je sentis que si avant la journée du 22 Octobre nous
étions déjà circonscrits par un cercle d'Arabes, un cercle plus étroit
venait de nous enceindre, et que désormais nous ne marcherions plus
qu'à travers de nos ennemis. On arrêta, on punit quelques traîtres,
mais on rendit les mosquées qui avaient été l'asile du crime; et
l'orgueil des coupables s'investissait de cette condescendance: le
fanatisme ne fût pas terrassé par la terreur; et, quelque danger que
l'on pût faire envisager à Bonaparte, rien ne put altérer le sentiment
de bonté qu'il déploya dans cette circonstance: il voulût être aussi
clément qu'il aurait pu être terrible; et le passé fut oublié, tandis
que nous comptions des pertes nombreuses et importantes.
Le général Dupuis, excellent capitaine, qui, pendant deux ans dans les
brillantes campagnes d'Italie, avait bravé tous les dangers dont est
semée la carrière de la gloire, est assassiné dans une reconnaissance
par un coup lâchement assené; un couteau au bout d'un bâton, lancé par
l'embrasure d'une fenêtre, lui coupe l'artère du bras, et il expire au
bout de quelques instants: le jeune et brave Sulkowsky, à peine guéri
des blessures dont l'avait couvert le combat chevaleresque de Salayer,
va reconnaître l'ennemi, le voit, l'attaque, malgré la disproportion du
nombre, le culbute, le poursuit, tombe dans une embuscade; son cheval
percé d'une lance se renverse sur lui, et il est écrasé par celui qui
vole à son secours: ainsi finit un des officiers les plus distingués de
l'armée; observateur dans les marches, chevalier dans les combats, la
plume délassait ses mains des fatigues des armes; il venait de décrire
la marche sur Belbeys avec autant de grâce et d'intérêt qu'un autre en
aurait pu mettre à raconter les combats qu'il y avait soutenus, les
blessures glorieuses qu'il y avait reçues: ambitieux de la gloire, ce
jeune étranger avait cru ne la trouver que dans nos bataillons;
captivant la vivacité de son caractère, il avait mesuré ses mouvements
sur ceux de celui qu'il avait choisi pour maître; il poussait l'envie
d'en être distingué, jusqu'à la jalousie; et la tâche qu'il s'était
proposée donnait la mesure de ce qu'on pouvait attendre de lui. J'avais
été confident des passions de sa jeunesse; je l'étais de sa noble
ambition; elle était belle et grande; c'était par l'étude, c'était par
un mérite réel qu'il voulait parvenir. Il n'y avait que quelques heures
que, dans un épanchement amical, il venait de m'intéresser par son
énergie, lorsque la nouvelle de sa mort vint flétrir et froisser mon
âme; c'était un des officiers que je pouvais le plus aimer, et ce fut
peut-être sa perte qui jeta un voile triste sur la victoire du 22
Octobre.
Si la populace, quelques grands, et tous les dévots se montrèrent
fanatiques et cruels dans la révolte du Caire, la classe moyenne, celle
où dans tous les pays résident la raison et les vertus, fut
parfaitement humaine et généreuse, malgré les moeurs, la religion, et
la langue, qui nous rendaient si étrangers les uns aux autres: tandis
que des galeries des minarets on excitait saintement au meurtre, tandis
que la mort et le carnage parcouraient les rues, tous ceux dont les
Français habitaient les maisons s'empressaient de les sauver, de les
cacher, de venir au-devant de leurs besoins: une vieille dame du
quartier où nous demeurions nous fit dire que notre mur était mitoyen,
que si nous étions attaqués nous n'avions qu'à l'abattre, et que son
harem serait notre asile; un voisin, sans que nous l'en eussions prié,
nous fit des provisions aux dépens des siennes, tandis qu'on ne
trouvait rien à acheter dans la ville, et que tout annonçait la
disette: il ôta tous les signes qui pouvaient faire remarquer notre
demeure, et vint fumer devant notre porte pour écarter les assaillants,
en leur faisant croire que la maison était à lui: deux jeunes gens,
poursuivis dans la rue, sont enlevés par des personnes inconnues, et
portés dans une maison; ils se regardent comme des victimes réservées Ã
un tourment d'une cruauté plus réfléchie; ils deviennent furieux; leurs
ravisseurs, ne pouvant espérer de se faire comprendre, leur livrent
leurs enfants, comme des gages sincères de la douceur et de la
bienfaisance de leurs intentions. On pourrait citer nombre d'autres
anecdotes d'une sensibilité aussi délicate, qui rattachent à l'humanité
dans les moments où elle semble briser tous ses liens. Si le grave
musulman réprime l'expression de sensibilité qu'ailleurs on se ferait
gloire de manifester, c'est qu'il veut conserver la noble austérité de
son caractère. Mais passons à d'autres objets.
_Caves de Saccara.--Momies d'Ibis.--Psylles_.
On venait d'ouvrir des caves à Saccara, on avait trouvé dans une
chambre sépulcrale plus de cinq cents momies d'Ibis, on m'en avait
donné deux; je ne pus pas tenir au désir d'en ouvrir une: le citoyen
Geoffroi et moi nous nous mîmes seuls à une table avec tous les moyens
de procéder tranquillement à son ouverture; et, pour ne pas laisser
vieillir mes idées sur cette opération, et n'en pas perdre une
circonstance, je me mis en devoir d'en dessiner chaque développement,
et d'en faire une espèce de procès-verbal.
Il existe une variété très sensible dans le soin donné à ces
embaumements d'oiseaux; il n'y a que le pot de terre qui soit le même
pour tous. Cette inégalité de soin dans des momies prises dans la même
cave prouve qu'il y avait aussi, comme pour les hommes, variété dans le
prix de l'opération, par, conséquent que c'étaient des particuliers qui
faisaient cette dépense, et qu'ainsi il est à présumer que les oiseaux
embaumés n'avaient pas été également nourris dans quelques temples ou
par quelques collèges de prêtres en reconnaissance des services que
rendait l'espèce. S'il en eût été des oiseaux comme du dieu Apis, un
seul individu aurait suffi, et on ne trouverait pas de ces pots par
milliers. On doit donc croire que l'ibis, destructeur de tous les
reptiles, devait être en vénération dans un pays où ils abondaient Ã
une certaine époque de l'année; et, comme la cigogne en Hollande, cet
oiseau s'apprivoisant aussi par l'accueil qu'on lui faisait, chaque
maison avait les siens affidés, auxquels après leur mort chacun,
suivant ses moyens, donnait les honneurs de la sépulture. Hérodote dit
qu'on lui avait conté que dans les premiers temps connus il y en avait
en abondance; qu'à mesure que les marais de la Haute Ãgypte s'étaient
desséchés, ils avaient gagné la Basse pour suivre leur pâture; ce qui
s'accorderait assez avec ce que rapportent les voyageurs que l'on en
voit encore quelquefois au lac Menzaléh. Si l'espèce avait déjà diminué
du temps d'Hérodote, il n'est pas étonnant que son existence devienne
presque problématique de nos jours. Hérodote raconte que les prêtres
d'Héliopolis lui avaient dit qu'à la retraite des eaux du Nil il
arrivait, par les vallées qui séparent l'Ãgypte de l'Arabie, des nuées
de serpents ailés, que les ibis allaient au-devant de ces serpents et
les dévoraient; il ajoute qu'il n'avait pas vu les serpents ailés, mais
qu'il était allé dans les vallées, et avait trouvé des squelettes
innombrables de ces monstres. Je crois, n'en déplaise au patriarche de
l'histoire, que l'ibis n'avait pas besoin qu'on lui créât des dragons
d'Arabie, pour le rendre intéressant à l'Ãgypte qui produit d'elle-même
tant de reptiles malfaisants; mais le respectable Hérodote était Grec,
et il aimait le merveilleux.