Au-delà de ces canaux nous trouvâmes le pays déjà tout inondé,

quoiqu'il fût élevé de 4 pieds plus haut que celui que nous venions de

quitter: l'irrigation, dirigée et retenue par des digues sur lesquelles

nous marchions alors, devait les surpasser pour arroser à leur tour les

terres que nous avions parcourues; ces digues servaient de

communication aux différents villages, qui s'élevaient au-dessus des

eaux comme autant d'îles: cette circonstance détachant tous les objets,

notre curiosité se flattait de ne rien laisser échapper d'intéressant.

On nous avait promis des antiquités à Schaabas-Ammers: nous marchions

sur ce village par une digue étroite qui partageait, en serpentant,

deux mers d'inondation; nous avions devancé le détachement d'une lieue,

pour avoir plus de temps à donner à nos observations: un guide à cheval,

deux guides à pied, un jeune homme de Rosette, les deux généraux Menou

et Marmont, un médecin interprète, un artiste dessinateur, et moi,

formions le premier groupe en avant; Dolomieu, tirant par la bride un

cheval vicieux, et plusieurs serviteurs étaient restés à quelque

distance en arrière: nous observions la position avantageuse et

pittoresque de Kafr-Schaabas, faubourg en avant de Schaabas, lorsque

tout à coup nous vîmes revenir à toute bride le médecin disant. _Ils

nous attendent avec des fusils_; on nous criait _Erga, En arrière_. Nos

guides voulurent entrer en explication; mais on répondit par une

fusillade, qui heureusement, quoique faite de très près, n'atteignit

aucun de nous: nous voulûmes parlementer de nouveau; mais une seconde

décharge nous apprit qu'il ne fallait pas laisser casser les jambes de

nos chevaux qui étaient notre seule ressource. En nous retournant, nous

aperçûmes une autre troupe armée qui, par un chemin couvert par l'eau,

marchait pour nous couper la seule route que nous pussions suivre. Dans

ce moment le dessinateur, frappé de cette terreur funeste qui ôte

toutes les facultés physiques et morales, se laisse tomber de son

cheval sur lequel il ne pouvait plus se tenir: en vain nous voulons le

faire remonter, le prendre en croupe, ou l'engager à empoigner la queue

d'un de nos chevaux; son heure est sonnée, sa tête est perdue; il crie,

sans être maître d'un seul de ses mouvements, sans vouloir accepter

aucun secours. Ceux qui avaient tiré sur nous s'avançaient; pour

prévenir d'être cernés, nous n'avions que le temps d'échapper au galop

tout à travers les balles qui nous arrivaient de tous côtés: nous

rencontrons le second groupe, et Dolomieu monté sur son cheval rétif et

dont la bride s'était rompue; il me reste heureusement assez de temps

pour la lui rattacher; le hasard me paie aussitôt de ce service, car

pendant le temps que je remonte à cheval je vois Dolomieu tomber dans

un trou, où j'aurais été submergé, et d'où il parvint à se retirer,

grâce à sa taille gigantesque. Je prends un autre chemin, franchis une

digue que nos ennemis avaient rompue; l'eau couvrait déjà le terrain

que nous avions traversé, et de toutes parts des courants le

parcouraient dans tous les sens comme autant de torrents: dispersés,

nous rejoignons chacun de notre côté le détachement, avec lequel nous

revenons sur Kafr-Ammers, que dans notre colère nous croyions emporter

d'un coup de main. Il était quatre heures après midi lorsque nous

arrivâmes devant le village; quarante hommes retranchés dans un fossé

firent feu sur nous, et nous manquèrent; nous ne fûmes pas plus heureux

dans la riposte: ils se retirèrent cependant vers une autre troupe qui

les attendait sous les murailles; car nous aperçûmes alors que ce

faubourg était une petite forteresse formée de quatre courtines avec

quatre tours aux angles, à l'une desquelles était attaché un château;

ce petit fort était séparé de Schaabas par un canal rempli d'eau, et

une esplanade de mille toises. Le chef-lieu avait arboré pavillon blanc;

mais le faubourg continuait de tirer sur nous: notre première attaque

fut sans succès; l'officier chargé de la diriger, emporté par son

cheval, était tombé dans l'eau, et sa troupe s'était débandée pour

courir sur des habitants qui emportaient leurs effets: les deux

généraux coururent pour remédier à ce désordre, et rallier la troupe;

nous fûmes par ce mouvement obligés de passer sous les tours et sous le

feu de l'ennemi, plusieurs soldats furent tués ou blessés. Nous

tournâmes la forteresse; une des tours n'avait pas été armée, nous

enfonçâmes une des portes de la ville qu'elle défendait: trente soldats

et le général entrèrent: ce dernier et moi étions les deux seuls Ã

cheval, et les maisons étaient si basses que nous nous trouvâmes le

point de mire des trois côtés de la place: au même instant que

j'avertissais le général Menou qu'on l'ajustait, son cheval fut tué

comme d'un coup de foudre, et par sa chute le précipita dans un trou:

je le crus mort; je lui portais des secours impuissants, lorsque le

général Marmont et quelques volontaires vinrent m'aider à le tirer de

là: le feu était violent de part et d'autre; mais les assiégés étaient

couverts, bien armés, et tiraient juste depuis qu'ils pouvaient

poser leur fusil. Plusieurs morts et douze blessés nous obligèrent à la

retraite. Nous attaquâmes avec plus d'ordre la tour parallèle à celle

dont nous nous étions emparés: d'abord ils y perdirent plusieurs hommes,

et l'abandonnèrent; on commença à mettre le feu aux maisons pour

approcher du fort; huit des nôtres furent blessés à l'attaque de la

porte; la position devenait fâcheuse, nous avions laissé trente hommes

à la garde des équipages, et il nous restait peu de monde. À l'entrée

de la nuit, les assiégés poussèrent des cris affreux, auxquels les

habitants des villages circonvoisins répondirent par des hurlements:

bientôt des rassemblements s'avancèrent; nous entendions concerter les

moyens de se joindre; nous les laissâmes approcher, et, après une

décharge faite au juger, nous entendîmes les cris de guerre se changer

en cris de douleur, et la retraite s'effectuer. Bientôt après il nous

arriva une députation du village de Schaabas, qui fut suivie du cheikh

lui-même avec les drapeaux: il nous dit que les gens à qui nous avions

affaire étaient des brigands atroces avec lesquels nous ne devions pas

espérer de traiter: un homme du pays, que nous avions délivré à Malte,

lui servait d'interprète; il nous dit en confidence que, si nous

n'emportions pas la place dans la nuit, au jour nous ne serions pas

assez de monde, que les gens des environs nous couperaient la retraite,

et que nous serions tous tués. Pendant qu'il nous faisait ce récit, sa

belle physionomie était accompagnée d'un air de compassion si vrai, que,

sans réfléchir autrement aux suites de ce qu'il nous annonçait, par un

instinct machinal, toujours étranger à toute circonstance, je me mis Ã

dessiner sa tête. Les avis du cheikh étaient d'autant mieux fondés

qu'un nombre de blessés à transporter sur une chaussée étroite et

rompue rendait la retraite difficile à couvrir et à défendre. Pendant

qu'on s'occupait des moyens qui pouvaient être les moins désastreux

pour sortir avant le jour de la position, critique où nous nous

trouvions, les assiégés feignirent dans les ténèbres d'appeler et de

recevoir des secours, firent un grand feu sur leur flanc qu'ils

voulaient conserver, et, abandonnant aux flammes toutes leurs

possessions, effectuèrent leur retraite dans le plus profond silence;

nous n'entendîmes de bruit que lorsqu'ils furent obligés d'entrer dans

l'eau: nous tirâmes au hasard; et quelques chameaux qu'ils avaient

abandonnés, et qui revinrent au village, nous avertirent de leur fuite.

Maîtres du champ de bataille, nous achevâmes de brûler tout ce qui

pouvait prendre feu; les soldats se consolèrent de la fatigue de la

journée et de la nuit en chargeant sur deux cents ânes deux ou trois

milles poulets et pigeons, et emmenant sept à huit cents moutons: mais

à nous autres amateurs il ne restait rien qui pût nous dédommager de ce

que cette malencontre faisait perdre à notre curiosité; notre espérance

était déçue, et notre expédition avortée; nous n'avions pris que des

notes peu intéressantes, et obtenu que des aperçus fort incertains et

presque nuls. À la pointe du jour nous nous remîmes en route, sans

trouver d'autres obstacles que ceux qu'on nous avait préparés la

veille. Je fis un dessin de Kafr-Schaabas-Ammers, où je représentai

cette petite forteresse à la pointe du jour, fumant encore de

l'incendie de la nuit. Il est évident que pour faire une pareille

tournée il fallait du canon, et que par les retardements nous avions

perdu la saison où on en pouvait traîner après soi.

Le général Dugua m'a donné depuis deux plans topographiques de la Basse

Égypte, que j'ai cru devoir faire graver: l'un représente les ruines de

Tanis, aujourd'hui Sann ou Tanach, près le lac Menzaléh, et sur le

canal de Moëz; l'autre est la ruine d'un temple près Beibeth. N'ayant

point été sur les lieux, tout ce que j'ajouterais de descriptions

pourrait être autant d'erreurs.

Nous revînmes à Rosette: les membres de l'Institut qui y étaient restés

avaient reçu l'ordre du général en chef de rejoindre ceux qui étaient

au Caire, pour organiser les travaux et les séances de cette assemblée.

Je m'embarquai le lendemain avec mes camarades: en quittant la province

de Rosette nous quittâmes ce que le Delta a de plus riant; quand on a

passé Rahmanié, les sables du désert s'approchent quelquefois jusqu'Ã

la rive gauche du fleuve, la campagne se dépouille, les arbres

deviennent rares, l'horizon n'offre qu'une ligne dont il est presque

impossible d'offrir l'aspect. Je fis le dessin d'Alcan, village dont

les habitants avaient massacré l'aide de camp Julien et vingt-cinq

volontaires: le village avait été brûlé, les habitants chassés; des

volées innombrables de pigeons restaient sur les décombres, et

semblaient ne vouloir point abandonner des habitations qui paraissaient

n'avoir été construites que pour eux. Je dessinai aussi le village de

Demichelat: on peut remarquer dans ces deux villages que le talus

pyramidal du style égyptien antique, l'ordonnance des plans, et la

simplicité des couronnements, se sont conservés encore quelquefois dans

les constructions les plus modernes et les plus frêles, et donnent une

gravité historique aux paysages de l'Égypte, que l'on ne trouve nulle

part ailleurs.

_Arrivée au Caire.--Visite aux Pyramides.--Maison de Mourat Bey_.

À plus de dix lieues du Caire nous découvrîmes la pointe des pyramides

qui perçait l'horizon; bientôt après, nous vîmes le Mont-Katam, et

vis-à-vis, la chaîne qui sépare l'Égypte de la Libye, et empêche les

sables du désert de venir dévorer les bords du Nil: dans ce combat

perpétuel entre ce fleuve bienfaisant et ce fléau destructeur on voit

souvent cette onde aride submerger des campagnes; changer leur

abondance en stérilité, chasser l'habitant de sa maison, en couvrir les

murailles, et ne laisser échapper que quelques sommités de palmiers,

derniers témoins de sa végétante existence, qui ajoute encore au triste

aspect du désert l'affligeante pensée de la destruction. Je me trouvais

heureux de revoir des montagnes, de voir des monuments dont l'époque,

dont l'objet de la construction, se perdaient également dans la nuit

des siècles: mon âme était émue du grand spectacle de ces grands objets;

je regrettais de voir la nuit étendre ses voiles sur ce tableau aussi

imposant aux yeux qu'à l'imagination; elle me déroba la vue de la

pointe du Delta, où, dans le nombre des vastes projets sur l'Égypte, il

était question de bâtir une nouvelle capitale. Au premier rayon du jour,

je retournai saluer les pyramides; j'en fis plusieurs dessins: je me

complaisais sur la surface du Nil, à son plus haut point d'élévation,

de voir glisser les villages devant ces monuments, et composer à tout

moment des paysages dont elles étaient toujours l'objet et l'intérêt.

J'aurais voulu les montrer avec cette couleur fine et transparente

qu'elles tiennent du volume immense d'air qui les environne; c'est une

particularité que leur donne sur tous les autres monuments la

supériorité extraordinaire de leur élévation; la grande distance d'où

elles peuvent être aperçues les fait paraître diaphanes, du ton

bleuâtre du ciel, et leur rend le fini et la pureté des angles que les

siècles ont dévorés.

Vers les neuf heures, le bruit du canon nous annonça et le Caire et la

fête du premier de l'année que l'on y célébrait: nous vîmes

d'innombrables minarets ceindre le Mont-Katam, et sortir des jardins

qui avoisinent le Nil; le vieux Caire, Boulac, Roda, se groupant avec

la ville, y ajoutent le charme de la verdure, lui donnent sous cet

aspect, une grandeur, des beautés, et même des agréments: mais bientôt

l'illusion disparaît; chaque objet se remettant pour ainsi dire à sa

place, on ne voit plus qu'un tas de villages, que l'on a rassemblés lÃ

on ne sait pourquoi, les éloignant d'un beau fleuve pour les rapprocher

d'un rocher aride.

À peine arrivé chez le général en chef, j'appris qu'il partait Ã

l'heure même un détachement de deux cents hommes pour protéger les

curieux qui n'avaient pas encore vu les pyramides: je gémissais de

n'avoir pas su quelques heures plutôt cette expédition, et je croyais

que voir des objets aussi importants sans s'être muni de ce qui pouvait

mettre dans le cas de les observer avec fruit, ce n'était que céder Ã

une curiosité vaine; j'étais d'ailleurs si fatigué des deux voyages que

je venais de faire, que tous mes muscles, me déconseillaient d'en

entreprendre un troisième, et je regardais comme prudent d'ajourner ma

curiosité jusqu'au moment où les astronomes devaient aller faire leurs

observations dans ces lieux si célèbres.

Au sortir de table le général dit: On ne peut aller aux pyramides

qu'avec une escorte, et on ne peut pas y envoyer souvent un détachement

de deux cents hommes. Cet entraînement qu'exercent certains esprits sur

l'esprit des autres détruisit tous mes raisonnements; cet entraînement

qui m'avait fait venir en Égypte me fit partir pour les pyramides, et,

sans rentrer chez moi, je m'acheminai au vieux Caire; je rejoignis en

route des camarades avec lesquels je traversai le Nil. Nous arrivâmes Ã

la nuit fermée à Gizeh: je ne savais où je coucherais; mais déterminé Ã

bivouaquer, ce fut une bonne fortune qui me parut tenir de

l'enchantement de me trouver tout à coup sur de beaux divans de velours,

dans une salle où le parfum de la fleur d'orange nous était apporté

par un zéphyr rafraîchi sous des berceaux d'arbres touffus: je

descendis dans le jardin, qui, au clair de la lune, me parut digne des

descriptions de Savary. Cette maison était la maison de plaisance de

Mourat-bey: je l'avais entendu déprécier, je ne la voyais qu'après le

passage d'une armée victorieuse: et cependant je ne pus m'empêcher

d'éprouver que, si l'on ne veut rien détruire par d'inutiles

comparaisons, les jouissances orientales ont bien leur mérite, et qu'on

ne peut refuser ses sens à l'abandon voluptueux qu'elles inspirent. Ce

ne sont ici ni nos longues et fastueuses allées françaises, ni les

tortueux sentiers des jardins anglais, de ces jardins où, pour prix de

l'exercice qu'ils obligent de faire, on obtient et la faim et la santé.

En orient, un exercice vain est retranché du nombre des plaisirs; du

milieu d'un groupe de sycomores, dont les branches surbaissées

procurent une ombre plus que fraîche, on entre sous des tentes ou des

kiosques ouverts à volonté sur des taillis d'orangers et de jasmins:

ajoutons à cela des jouissances, qui ne nous sont encore

qu'imparfaitement connues, mais dont on peut concevoir la volupté: tel

est, par exemple, le charme que l'on doit éprouver à être servi par de

jeunes esclaves chez qui la souplesse des formes est jointe à une

expression douce et caressante; là, sur de moelleux et immenses tapis

couverts de carreaux, nonchalamment couché près d'une beauté préférée,

enivré de désirs, de santé, de fumée de parfums, et de sorbet,

présentés par une main que la mollesse a consacrée de tout temps Ã

l'amour; près d'une jeune favorite, dont la pudeur ombrageuse ressemble

à l'innocence, l'embarras à la timidité, l'effroi de la nouveauté au

trouble du sentiment, et dont les yeux languissants, humides de volupté,

semblent annoncer le bonheur et non l'obéissance, il est bien permis

sans doute au brûlant Africain de se croire aussi heureux que nous. En

amour tout le reste n'est-il pas convention? À la vérité, nous nous

sommes créé avec elle encore un autre bonheur; mais n'est-ce point aux

dépens de la réalité? Ah! oui: le bonheur se trouve toujours près de la

nature; il existe partout où elle est belle, sous un sycomore en Égypte

comme dans les jardins de Trianon, avec une Nubienne comme avec une

Française; et la grâce qui naît de la souplesse des mouvements, de

l'accord harmonieux d'un ensemble parfait, la grâce, cette portion

divine, est la même dans le monde entier, c'est la propriété de la

nature également départie à tous les êtres qui jouissent de la

plénitude de leur existence, quel que soit le climat qui les a vus

naître. Ce n'est point ici le bonheur d'un Mamelouk que j'ai voulu

peindre; il faut toujours écarter de ses tableaux les monstruosités; et,

si l'on se permet quelquefois d'en faire une esquisse, ce doit être

une caricature qui en inspire le mépris, et le dégoût.

L'officier qui commandait l'escorte se trouva être un de mes amis; il

me désigna dans le petit nombre de ceux qui devaient entrer dans les

pyramides: on était trois cents. Le lendemain au matin on se chercha,

on s'attendit; on partit tard, comme il arrive toujours dans les

grandes associations. Nous croisâmes dans les terres par des canaux

d'arrosement; après bien des bordées dans le pays cultivé, nous

arrivâmes à midi sur le bord du désert, à une demi lieue des pyramides:

j'avais fait en route plusieurs esquisses de leurs approches, et une

vue de la maison de Mourat-bey. À peine avions-nous quitté les barques

que nous nous trouvâmes dans des sables: nous gravîmes jusqu'au plateau

sur lequel posent ces monuments; quand on approche de ces colosses,

leurs formes anguleuses et inclinées les abaissent et les dissimulent Ã

l'oeil; d'ailleurs comme tout ce qui est régulier n'est petit ou grand

que par comparaison, que ces masses éclipsent tous les objets

environnants, et que cependant elles n'égalent pas en étendue une

montagne (la seule grande chose que tout naturellement notre esprit

leur compare), on est tout étonné de sentir décroître la première

impression qu'elles avaient fait éprouver de loin; mais dès qu'on vient

à mesurer par une échelle connue cette gigantesque production de l'art,

elle reprend toute son immensité: en effet cent personnes qui étaient Ã

son ouverture lorsque j'y arrivai me semblèrent si petites qu'elles ne

me parurent plus des hommes. Je crois que pour donner, en peinture

comme en dessin, une idée des dimensions de ces édifices, il faudrait

dans la juste proportion représenter sur le même plan que l'édifice une

cérémonie religieuse analogue à leurs antiques usages. Ces monuments,

dénués d'échelle vivante, ou accompagnés seulement de quelques figures

sur le devant du tableau, perdent et l'effet de leurs proportions et

l'impression qu'ils doivent faire. Nous en avons un exemple de

comparaison en Europe dans l'église de St Pierre de Rome, dont

l'harmonie des proportions, ou plutôt le croisement des lignes,

dissimule la grandeur, dont on ne prend une idée que lorsque rabaissant

sa vue sur quelques célébrants qui vont dire la messe suivis d'une

troupe de fidèles, on croit voir un groupe de marionnettes voulant

jouer Athalie sur le théâtre de Versailles: un autre rapprochement de

ces deux édifices, c'est qu'il n'y avait que des gouvernements

sacerdotalement despotes qui pussent oser entreprendre de les élever,

et des peuples stupidement fanatiques qui dussent se prêter à leur

exécution. Mais, pour parler de ce qu'ils sont, montons d'abord sur un

monticule de décombres et de sables, qui sont peut-être les restes de

la fouille du premier de ces édifices que l'on rencontre, et qui

servent aujourd'hui à arriver à l'ouverture par laquelle on peut y

pénétrer; cette ouverture, trouvée à peu près à soixante pieds de la

base, était masquée par le revêtissement général, qui servait de

troisième et dernière clôture au réduit silencieux que recelait ce

monument: là commence immédiatement la première galerie; elle se dirige

vers le centre et la base de l'édifice; les décombres, que l'on a mal

extraits, ou qui, par la pente, sont naturellement retombés dans cette

galerie, joints au sable que le vent du nord y engouffre tous les jours,

et que rien n'en retire, ont encombré ce premier passage, et le

rendent très incommode à traverser. Arrivé à l'extrémité, on rencontre

deux blocs de granit, qui étaient une seconde cloison de ce conduit

mystérieux: cet obstacle a sans doute étonné ceux qui ont tenté cette

fouille; leurs opérations sont devenues incertaines; ils ont entamé

dans le massif de la construction; ils ont fait une percée infructueuse,

sont revenus sur leurs pas, ont tourné autour des deux blocs, les ont

surmontés, et ont découvert une seconde galerie, ascendante, et d'une

raideur telle qu'il a fallu faire des tailles sur le sol pour en rendre

la montée possible. Lorsque par cette galerie on est parvenu à une

espèce de palier, on trouve un trou, qu'on est convenu d'appeler _le

puits_, et l'embouchure d'une galerie horizontale, qui mène à une

chambre, connue sous le nom de chambre de la reine, sans ornements,

corniche, ni inscription quelconque: revenu au palier, on se hisse dans

la grande galerie, qui conduit à un second palier, sur lequel était la

troisième et dernière clôture, la plus compliquée dans sa construction,

celle qui pouvait donner le plus l'idée de l'importance que les

Égyptiens mettaient à l'inviolabilité de leur sépulture. Ensuite vient

la chambre royale, contenant le sarcophage: ce petit sanctuaire,

l'objet d'un édifice si monstrueux, si colossal en comparaison de tout

ce que les hommes ont fait de colossal. Si l'on considère l'objet de la

construction des pyramides, la masse d'orgueil qui les a fait

entreprendre paraît excéder celle de leur dimension physique; et de ce

moment l'on ne sait ce qui doit le plus étonner de la démence

tyrannique qui a osé en commander l'exécution, ou de la stupide

obéissance du peuple qui a bien voulu prêter ses bras à de pareilles

constructions: enfin, le rapport le plus digne pour l'humanité sous

lequel on puisse envisager ces édifices, c'est qu'en les élevant les

hommes aient voulu rivaliser avec la nature en immensité et en éternité,

et qu'ils l'aient fait avec succès, puisque les montagnes qui

avoisinent ces monuments de leur audace sont moins hautes et encore

moins conservées.

Nous n'avions que deux heures à être aux pyramides: j'en avais employé

une et demie à visiter l'intérieur de la seule qui soit ouverte;

j'avais rassemblé toutes mes facultés pour me rendre compte de ce que

j'avais vu; j'avais dessiné, et mesuré autant que le secours d'un seul

pied-de-roi avait pu me le permettre; j'avais rempli ma tête:

j'espérais rapporter beaucoup de choses; et, en me rendant compte le

lendemain de toutes mes observations, il me restait un volume de

questions à faire. Je revins de mon voyage harassé au moral comme au

physique, et sentant ma curiosité sur les pyramides plus irritée

qu'elle ne l'était avant d'y avoir porté mes pas.

Je n'eus que le temps d'observer le Sphinx, qui mérite d'être dessiné

avec le soin le plus scrupuleux, et qui ne l'a jamais été de cette

manière. Quoique ses proportions soient colossales, les contours qui en

sont conservés sont aussi souples que purs: l'expression de la tête est

douce, gracieuse et tranquille, le caractère en est africain: mais la

bouche, dont les lèvres sont épaisses, a une mollesse dans le mouvement

et une finesse d'exécution vraiment admirables; c'est de la chair et de

la vie. Lorsqu'on a fait un pareil monument, l'art était sans doute Ã

un haut degré de perfection; s'il manque à cette tête ce qu'on est

convenu d'appeler du style, c'est-à-dire les formes droites et fières

que les Grecs ont données à leurs divinités, on n'a pas rendu justice

ni à la simplicité ni au passage, grand et doux de la nature que l'on

doit admirer dans cette figure; en tout, on n'a jamais été surpris que

de la dimension de ce monument, tandis que la perfection de son

exécution est plus étonnante encore.

J'avais entrevu des tombeaux, de petits temples décorés de bas-reliefs

et de statues, des tranchées dans le rocher qui pouvaient avoir formé

des stylobates aux pyramides, et donné de l'élégance à leur masse; il

m'avait paru rester tant d'objets d'observations à faire, qu'il aurait

fallu encore bien des séances comme celle-ci pour entreprendre de faire

autre chose que des esquisses, et dissiper enfin le nuage mystérieux

qui semble avoir de tout temps voilé ces symboliques monuments. On est

presque également incertain et de l'époque où ils ont été violés, et de

celle où ils ont été construits: celle-ci, déjà perdue dans la nuit des

siècles, ouvre un espace immense aux annales des arts; et, sous ce

rapport, on ne peut trop admirer la précision de l'appareil des

pyramides, et l'inaltérabilité de leur forme, de leur construction, et

dans des dimensions si immenses, qu'on peut dire de ces monuments

gigantesques qu'ils sont le dernier chaînon entre les colosses de l'art

et ceux de la nature.

Voyages dans la basse et la haute Egypte pendant les campagnes de Bonaparte en 1798 et 1799 · 第 8 / 30 段