quoiqu'il fût élevé de 4 pieds plus haut que celui que nous venions de
quitter: l'irrigation, dirigée et retenue par des digues sur lesquelles
nous marchions alors, devait les surpasser pour arroser à leur tour les
terres que nous avions parcourues; ces digues servaient de
communication aux différents villages, qui s'élevaient au-dessus des
eaux comme autant d'îles: cette circonstance détachant tous les objets,
notre curiosité se flattait de ne rien laisser échapper d'intéressant.
On nous avait promis des antiquités à Schaabas-Ammers: nous marchions
sur ce village par une digue étroite qui partageait, en serpentant,
deux mers d'inondation; nous avions devancé le détachement d'une lieue,
pour avoir plus de temps à donner à nos observations: un guide à cheval,
deux guides à pied, un jeune homme de Rosette, les deux généraux Menou
et Marmont, un médecin interprète, un artiste dessinateur, et moi,
formions le premier groupe en avant; Dolomieu, tirant par la bride un
cheval vicieux, et plusieurs serviteurs étaient restés à quelque
distance en arrière: nous observions la position avantageuse et
pittoresque de Kafr-Schaabas, faubourg en avant de Schaabas, lorsque
tout à coup nous vîmes revenir à toute bride le médecin disant. _Ils
nous attendent avec des fusils_; on nous criait _Erga, En arrière_. Nos
guides voulurent entrer en explication; mais on répondit par une
fusillade, qui heureusement, quoique faite de très près, n'atteignit
aucun de nous: nous voulûmes parlementer de nouveau; mais une seconde
décharge nous apprit qu'il ne fallait pas laisser casser les jambes de
nos chevaux qui étaient notre seule ressource. En nous retournant, nous
aperçûmes une autre troupe armée qui, par un chemin couvert par l'eau,
marchait pour nous couper la seule route que nous pussions suivre. Dans
ce moment le dessinateur, frappé de cette terreur funeste qui ôte
toutes les facultés physiques et morales, se laisse tomber de son
cheval sur lequel il ne pouvait plus se tenir: en vain nous voulons le
faire remonter, le prendre en croupe, ou l'engager à empoigner la queue
d'un de nos chevaux; son heure est sonnée, sa tête est perdue; il crie,
sans être maître d'un seul de ses mouvements, sans vouloir accepter
aucun secours. Ceux qui avaient tiré sur nous s'avançaient; pour
prévenir d'être cernés, nous n'avions que le temps d'échapper au galop
tout à travers les balles qui nous arrivaient de tous côtés: nous
rencontrons le second groupe, et Dolomieu monté sur son cheval rétif et
dont la bride s'était rompue; il me reste heureusement assez de temps
pour la lui rattacher; le hasard me paie aussitôt de ce service, car
pendant le temps que je remonte à cheval je vois Dolomieu tomber dans
un trou, où j'aurais été submergé, et d'où il parvint à se retirer,
grâce à sa taille gigantesque. Je prends un autre chemin, franchis une
digue que nos ennemis avaient rompue; l'eau couvrait déjà le terrain
que nous avions traversé, et de toutes parts des courants le
parcouraient dans tous les sens comme autant de torrents: dispersés,
nous rejoignons chacun de notre côté le détachement, avec lequel nous
revenons sur Kafr-Ammers, que dans notre colère nous croyions emporter
d'un coup de main. Il était quatre heures après midi lorsque nous
arrivâmes devant le village; quarante hommes retranchés dans un fossé
firent feu sur nous, et nous manquèrent; nous ne fûmes pas plus heureux
dans la riposte: ils se retirèrent cependant vers une autre troupe qui
les attendait sous les murailles; car nous aperçûmes alors que ce
faubourg était une petite forteresse formée de quatre courtines avec
quatre tours aux angles, à l'une desquelles était attaché un château;
ce petit fort était séparé de Schaabas par un canal rempli d'eau, et
une esplanade de mille toises. Le chef-lieu avait arboré pavillon blanc;
mais le faubourg continuait de tirer sur nous: notre première attaque
fut sans succès; l'officier chargé de la diriger, emporté par son
cheval, était tombé dans l'eau, et sa troupe s'était débandée pour
courir sur des habitants qui emportaient leurs effets: les deux
généraux coururent pour remédier à ce désordre, et rallier la troupe;
nous fûmes par ce mouvement obligés de passer sous les tours et sous le
feu de l'ennemi, plusieurs soldats furent tués ou blessés. Nous
tournâmes la forteresse; une des tours n'avait pas été armée, nous
enfonçâmes une des portes de la ville qu'elle défendait: trente soldats
et le général entrèrent: ce dernier et moi étions les deux seuls Ã
cheval, et les maisons étaient si basses que nous nous trouvâmes le
point de mire des trois côtés de la place: au même instant que
j'avertissais le général Menou qu'on l'ajustait, son cheval fut tué
comme d'un coup de foudre, et par sa chute le précipita dans un trou:
je le crus mort; je lui portais des secours impuissants, lorsque le
général Marmont et quelques volontaires vinrent m'aider à le tirer de
là : le feu était violent de part et d'autre; mais les assiégés étaient
couverts, bien armés, et tiraient juste depuis qu'ils pouvaient
poser leur fusil. Plusieurs morts et douze blessés nous obligèrent à la
retraite. Nous attaquâmes avec plus d'ordre la tour parallèle à celle
dont nous nous étions emparés: d'abord ils y perdirent plusieurs hommes,
et l'abandonnèrent; on commença à mettre le feu aux maisons pour
approcher du fort; huit des nôtres furent blessés à l'attaque de la
porte; la position devenait fâcheuse, nous avions laissé trente hommes
à la garde des équipages, et il nous restait peu de monde. à l'entrée
de la nuit, les assiégés poussèrent des cris affreux, auxquels les
habitants des villages circonvoisins répondirent par des hurlements:
bientôt des rassemblements s'avancèrent; nous entendions concerter les
moyens de se joindre; nous les laissâmes approcher, et, après une
décharge faite au juger, nous entendîmes les cris de guerre se changer
en cris de douleur, et la retraite s'effectuer. Bientôt après il nous
arriva une députation du village de Schaabas, qui fut suivie du cheikh
lui-même avec les drapeaux: il nous dit que les gens à qui nous avions
affaire étaient des brigands atroces avec lesquels nous ne devions pas
espérer de traiter: un homme du pays, que nous avions délivré à Malte,
lui servait d'interprète; il nous dit en confidence que, si nous
n'emportions pas la place dans la nuit, au jour nous ne serions pas
assez de monde, que les gens des environs nous couperaient la retraite,
et que nous serions tous tués. Pendant qu'il nous faisait ce récit, sa
belle physionomie était accompagnée d'un air de compassion si vrai, que,
sans réfléchir autrement aux suites de ce qu'il nous annonçait, par un
instinct machinal, toujours étranger à toute circonstance, je me mis Ã
dessiner sa tête. Les avis du cheikh étaient d'autant mieux fondés
qu'un nombre de blessés à transporter sur une chaussée étroite et
rompue rendait la retraite difficile à couvrir et à défendre. Pendant
qu'on s'occupait des moyens qui pouvaient être les moins désastreux
pour sortir avant le jour de la position, critique où nous nous
trouvions, les assiégés feignirent dans les ténèbres d'appeler et de
recevoir des secours, firent un grand feu sur leur flanc qu'ils
voulaient conserver, et, abandonnant aux flammes toutes leurs
possessions, effectuèrent leur retraite dans le plus profond silence;
nous n'entendîmes de bruit que lorsqu'ils furent obligés d'entrer dans
l'eau: nous tirâmes au hasard; et quelques chameaux qu'ils avaient
abandonnés, et qui revinrent au village, nous avertirent de leur fuite.
Maîtres du champ de bataille, nous achevâmes de brûler tout ce qui
pouvait prendre feu; les soldats se consolèrent de la fatigue de la
journée et de la nuit en chargeant sur deux cents ânes deux ou trois
milles poulets et pigeons, et emmenant sept à huit cents moutons: mais
à nous autres amateurs il ne restait rien qui pût nous dédommager de ce
que cette malencontre faisait perdre à notre curiosité; notre espérance
était déçue, et notre expédition avortée; nous n'avions pris que des
notes peu intéressantes, et obtenu que des aperçus fort incertains et
presque nuls. à la pointe du jour nous nous remîmes en route, sans
trouver d'autres obstacles que ceux qu'on nous avait préparés la
veille. Je fis un dessin de Kafr-Schaabas-Ammers, où je représentai
cette petite forteresse à la pointe du jour, fumant encore de
l'incendie de la nuit. Il est évident que pour faire une pareille
tournée il fallait du canon, et que par les retardements nous avions
perdu la saison où on en pouvait traîner après soi.
Le général Dugua m'a donné depuis deux plans topographiques de la Basse
Ãgypte, que j'ai cru devoir faire graver: l'un représente les ruines de
Tanis, aujourd'hui Sann ou Tanach, près le lac Menzaléh, et sur le
canal de Moëz; l'autre est la ruine d'un temple près Beibeth. N'ayant
point été sur les lieux, tout ce que j'ajouterais de descriptions
pourrait être autant d'erreurs.
Nous revînmes à Rosette: les membres de l'Institut qui y étaient restés
avaient reçu l'ordre du général en chef de rejoindre ceux qui étaient
au Caire, pour organiser les travaux et les séances de cette assemblée.
Je m'embarquai le lendemain avec mes camarades: en quittant la province
de Rosette nous quittâmes ce que le Delta a de plus riant; quand on a
passé Rahmanié, les sables du désert s'approchent quelquefois jusqu'Ã
la rive gauche du fleuve, la campagne se dépouille, les arbres
deviennent rares, l'horizon n'offre qu'une ligne dont il est presque
impossible d'offrir l'aspect. Je fis le dessin d'Alcan, village dont
les habitants avaient massacré l'aide de camp Julien et vingt-cinq
volontaires: le village avait été brûlé, les habitants chassés; des
volées innombrables de pigeons restaient sur les décombres, et
semblaient ne vouloir point abandonner des habitations qui paraissaient
n'avoir été construites que pour eux. Je dessinai aussi le village de
Demichelat: on peut remarquer dans ces deux villages que le talus
pyramidal du style égyptien antique, l'ordonnance des plans, et la
simplicité des couronnements, se sont conservés encore quelquefois dans
les constructions les plus modernes et les plus frêles, et donnent une
gravité historique aux paysages de l'Ãgypte, que l'on ne trouve nulle
part ailleurs.
_Arrivée au Caire.--Visite aux Pyramides.--Maison de Mourat Bey_.
à plus de dix lieues du Caire nous découvrîmes la pointe des pyramides
qui perçait l'horizon; bientôt après, nous vîmes le Mont-Katam, et
vis-à -vis, la chaîne qui sépare l'Ãgypte de la Libye, et empêche les
sables du désert de venir dévorer les bords du Nil: dans ce combat
perpétuel entre ce fleuve bienfaisant et ce fléau destructeur on voit
souvent cette onde aride submerger des campagnes; changer leur
abondance en stérilité, chasser l'habitant de sa maison, en couvrir les
murailles, et ne laisser échapper que quelques sommités de palmiers,
derniers témoins de sa végétante existence, qui ajoute encore au triste
aspect du désert l'affligeante pensée de la destruction. Je me trouvais
heureux de revoir des montagnes, de voir des monuments dont l'époque,
dont l'objet de la construction, se perdaient également dans la nuit
des siècles: mon âme était émue du grand spectacle de ces grands objets;
je regrettais de voir la nuit étendre ses voiles sur ce tableau aussi
imposant aux yeux qu'à l'imagination; elle me déroba la vue de la
pointe du Delta, où, dans le nombre des vastes projets sur l'Ãgypte, il
était question de bâtir une nouvelle capitale. Au premier rayon du jour,
je retournai saluer les pyramides; j'en fis plusieurs dessins: je me
complaisais sur la surface du Nil, à son plus haut point d'élévation,
de voir glisser les villages devant ces monuments, et composer à tout
moment des paysages dont elles étaient toujours l'objet et l'intérêt.
J'aurais voulu les montrer avec cette couleur fine et transparente
qu'elles tiennent du volume immense d'air qui les environne; c'est une
particularité que leur donne sur tous les autres monuments la
supériorité extraordinaire de leur élévation; la grande distance d'où
elles peuvent être aperçues les fait paraître diaphanes, du ton
bleuâtre du ciel, et leur rend le fini et la pureté des angles que les
siècles ont dévorés.
Vers les neuf heures, le bruit du canon nous annonça et le Caire et la
fête du premier de l'année que l'on y célébrait: nous vîmes
d'innombrables minarets ceindre le Mont-Katam, et sortir des jardins
qui avoisinent le Nil; le vieux Caire, Boulac, Roda, se groupant avec
la ville, y ajoutent le charme de la verdure, lui donnent sous cet
aspect, une grandeur, des beautés, et même des agréments: mais bientôt
l'illusion disparaît; chaque objet se remettant pour ainsi dire à sa
place, on ne voit plus qu'un tas de villages, que l'on a rassemblés lÃ
on ne sait pourquoi, les éloignant d'un beau fleuve pour les rapprocher
d'un rocher aride.
à peine arrivé chez le général en chef, j'appris qu'il partait Ã
l'heure même un détachement de deux cents hommes pour protéger les
curieux qui n'avaient pas encore vu les pyramides: je gémissais de
n'avoir pas su quelques heures plutôt cette expédition, et je croyais
que voir des objets aussi importants sans s'être muni de ce qui pouvait
mettre dans le cas de les observer avec fruit, ce n'était que céder Ã
une curiosité vaine; j'étais d'ailleurs si fatigué des deux voyages que
je venais de faire, que tous mes muscles, me déconseillaient d'en
entreprendre un troisième, et je regardais comme prudent d'ajourner ma
curiosité jusqu'au moment où les astronomes devaient aller faire leurs
observations dans ces lieux si célèbres.
Au sortir de table le général dit: On ne peut aller aux pyramides
qu'avec une escorte, et on ne peut pas y envoyer souvent un détachement
de deux cents hommes. Cet entraînement qu'exercent certains esprits sur
l'esprit des autres détruisit tous mes raisonnements; cet entraînement
qui m'avait fait venir en Ãgypte me fit partir pour les pyramides, et,
sans rentrer chez moi, je m'acheminai au vieux Caire; je rejoignis en
route des camarades avec lesquels je traversai le Nil. Nous arrivâmes Ã
la nuit fermée à Gizeh: je ne savais où je coucherais; mais déterminé Ã
bivouaquer, ce fut une bonne fortune qui me parut tenir de
l'enchantement de me trouver tout à coup sur de beaux divans de velours,
dans une salle où le parfum de la fleur d'orange nous était apporté
par un zéphyr rafraîchi sous des berceaux d'arbres touffus: je
descendis dans le jardin, qui, au clair de la lune, me parut digne des
descriptions de Savary. Cette maison était la maison de plaisance de
Mourat-bey: je l'avais entendu déprécier, je ne la voyais qu'après le
passage d'une armée victorieuse: et cependant je ne pus m'empêcher
d'éprouver que, si l'on ne veut rien détruire par d'inutiles
comparaisons, les jouissances orientales ont bien leur mérite, et qu'on
ne peut refuser ses sens à l'abandon voluptueux qu'elles inspirent. Ce
ne sont ici ni nos longues et fastueuses allées françaises, ni les
tortueux sentiers des jardins anglais, de ces jardins où, pour prix de
l'exercice qu'ils obligent de faire, on obtient et la faim et la santé.
En orient, un exercice vain est retranché du nombre des plaisirs; du
milieu d'un groupe de sycomores, dont les branches surbaissées
procurent une ombre plus que fraîche, on entre sous des tentes ou des
kiosques ouverts à volonté sur des taillis d'orangers et de jasmins:
ajoutons à cela des jouissances, qui ne nous sont encore
qu'imparfaitement connues, mais dont on peut concevoir la volupté: tel
est, par exemple, le charme que l'on doit éprouver à être servi par de
jeunes esclaves chez qui la souplesse des formes est jointe à une
expression douce et caressante; là , sur de moelleux et immenses tapis
couverts de carreaux, nonchalamment couché près d'une beauté préférée,
enivré de désirs, de santé, de fumée de parfums, et de sorbet,
présentés par une main que la mollesse a consacrée de tout temps Ã
l'amour; près d'une jeune favorite, dont la pudeur ombrageuse ressemble
à l'innocence, l'embarras à la timidité, l'effroi de la nouveauté au
trouble du sentiment, et dont les yeux languissants, humides de volupté,
semblent annoncer le bonheur et non l'obéissance, il est bien permis
sans doute au brûlant Africain de se croire aussi heureux que nous. En
amour tout le reste n'est-il pas convention? à la vérité, nous nous
sommes créé avec elle encore un autre bonheur; mais n'est-ce point aux
dépens de la réalité? Ah! oui: le bonheur se trouve toujours près de la
nature; il existe partout où elle est belle, sous un sycomore en Ãgypte
comme dans les jardins de Trianon, avec une Nubienne comme avec une
Française; et la grâce qui naît de la souplesse des mouvements, de
l'accord harmonieux d'un ensemble parfait, la grâce, cette portion
divine, est la même dans le monde entier, c'est la propriété de la
nature également départie à tous les êtres qui jouissent de la
plénitude de leur existence, quel que soit le climat qui les a vus
naître. Ce n'est point ici le bonheur d'un Mamelouk que j'ai voulu
peindre; il faut toujours écarter de ses tableaux les monstruosités; et,
si l'on se permet quelquefois d'en faire une esquisse, ce doit être
une caricature qui en inspire le mépris, et le dégoût.
L'officier qui commandait l'escorte se trouva être un de mes amis; il
me désigna dans le petit nombre de ceux qui devaient entrer dans les
pyramides: on était trois cents. Le lendemain au matin on se chercha,
on s'attendit; on partit tard, comme il arrive toujours dans les
grandes associations. Nous croisâmes dans les terres par des canaux
d'arrosement; après bien des bordées dans le pays cultivé, nous
arrivâmes à midi sur le bord du désert, à une demi lieue des pyramides:
j'avais fait en route plusieurs esquisses de leurs approches, et une
vue de la maison de Mourat-bey. à peine avions-nous quitté les barques
que nous nous trouvâmes dans des sables: nous gravîmes jusqu'au plateau
sur lequel posent ces monuments; quand on approche de ces colosses,
leurs formes anguleuses et inclinées les abaissent et les dissimulent Ã
l'oeil; d'ailleurs comme tout ce qui est régulier n'est petit ou grand
que par comparaison, que ces masses éclipsent tous les objets
environnants, et que cependant elles n'égalent pas en étendue une
montagne (la seule grande chose que tout naturellement notre esprit
leur compare), on est tout étonné de sentir décroître la première
impression qu'elles avaient fait éprouver de loin; mais dès qu'on vient
à mesurer par une échelle connue cette gigantesque production de l'art,
elle reprend toute son immensité: en effet cent personnes qui étaient Ã
son ouverture lorsque j'y arrivai me semblèrent si petites qu'elles ne
me parurent plus des hommes. Je crois que pour donner, en peinture
comme en dessin, une idée des dimensions de ces édifices, il faudrait
dans la juste proportion représenter sur le même plan que l'édifice une
cérémonie religieuse analogue à leurs antiques usages. Ces monuments,
dénués d'échelle vivante, ou accompagnés seulement de quelques figures
sur le devant du tableau, perdent et l'effet de leurs proportions et
l'impression qu'ils doivent faire. Nous en avons un exemple de
comparaison en Europe dans l'église de St Pierre de Rome, dont
l'harmonie des proportions, ou plutôt le croisement des lignes,
dissimule la grandeur, dont on ne prend une idée que lorsque rabaissant
sa vue sur quelques célébrants qui vont dire la messe suivis d'une
troupe de fidèles, on croit voir un groupe de marionnettes voulant
jouer Athalie sur le théâtre de Versailles: un autre rapprochement de
ces deux édifices, c'est qu'il n'y avait que des gouvernements
sacerdotalement despotes qui pussent oser entreprendre de les élever,
et des peuples stupidement fanatiques qui dussent se prêter à leur
exécution. Mais, pour parler de ce qu'ils sont, montons d'abord sur un
monticule de décombres et de sables, qui sont peut-être les restes de
la fouille du premier de ces édifices que l'on rencontre, et qui
servent aujourd'hui à arriver à l'ouverture par laquelle on peut y
pénétrer; cette ouverture, trouvée à peu près à soixante pieds de la
base, était masquée par le revêtissement général, qui servait de
troisième et dernière clôture au réduit silencieux que recelait ce
monument: là commence immédiatement la première galerie; elle se dirige
vers le centre et la base de l'édifice; les décombres, que l'on a mal
extraits, ou qui, par la pente, sont naturellement retombés dans cette
galerie, joints au sable que le vent du nord y engouffre tous les jours,
et que rien n'en retire, ont encombré ce premier passage, et le
rendent très incommode à traverser. Arrivé à l'extrémité, on rencontre
deux blocs de granit, qui étaient une seconde cloison de ce conduit
mystérieux: cet obstacle a sans doute étonné ceux qui ont tenté cette
fouille; leurs opérations sont devenues incertaines; ils ont entamé
dans le massif de la construction; ils ont fait une percée infructueuse,
sont revenus sur leurs pas, ont tourné autour des deux blocs, les ont
surmontés, et ont découvert une seconde galerie, ascendante, et d'une
raideur telle qu'il a fallu faire des tailles sur le sol pour en rendre
la montée possible. Lorsque par cette galerie on est parvenu à une
espèce de palier, on trouve un trou, qu'on est convenu d'appeler _le
puits_, et l'embouchure d'une galerie horizontale, qui mène à une
chambre, connue sous le nom de chambre de la reine, sans ornements,
corniche, ni inscription quelconque: revenu au palier, on se hisse dans
la grande galerie, qui conduit à un second palier, sur lequel était la
troisième et dernière clôture, la plus compliquée dans sa construction,
celle qui pouvait donner le plus l'idée de l'importance que les
Ãgyptiens mettaient à l'inviolabilité de leur sépulture. Ensuite vient
la chambre royale, contenant le sarcophage: ce petit sanctuaire,
l'objet d'un édifice si monstrueux, si colossal en comparaison de tout
ce que les hommes ont fait de colossal. Si l'on considère l'objet de la
construction des pyramides, la masse d'orgueil qui les a fait
entreprendre paraît excéder celle de leur dimension physique; et de ce
moment l'on ne sait ce qui doit le plus étonner de la démence
tyrannique qui a osé en commander l'exécution, ou de la stupide
obéissance du peuple qui a bien voulu prêter ses bras à de pareilles
constructions: enfin, le rapport le plus digne pour l'humanité sous
lequel on puisse envisager ces édifices, c'est qu'en les élevant les
hommes aient voulu rivaliser avec la nature en immensité et en éternité,
et qu'ils l'aient fait avec succès, puisque les montagnes qui
avoisinent ces monuments de leur audace sont moins hautes et encore
moins conservées.
Nous n'avions que deux heures à être aux pyramides: j'en avais employé
une et demie à visiter l'intérieur de la seule qui soit ouverte;
j'avais rassemblé toutes mes facultés pour me rendre compte de ce que
j'avais vu; j'avais dessiné, et mesuré autant que le secours d'un seul
pied-de-roi avait pu me le permettre; j'avais rempli ma tête:
j'espérais rapporter beaucoup de choses; et, en me rendant compte le
lendemain de toutes mes observations, il me restait un volume de
questions à faire. Je revins de mon voyage harassé au moral comme au
physique, et sentant ma curiosité sur les pyramides plus irritée
qu'elle ne l'était avant d'y avoir porté mes pas.
Je n'eus que le temps d'observer le Sphinx, qui mérite d'être dessiné
avec le soin le plus scrupuleux, et qui ne l'a jamais été de cette
manière. Quoique ses proportions soient colossales, les contours qui en
sont conservés sont aussi souples que purs: l'expression de la tête est
douce, gracieuse et tranquille, le caractère en est africain: mais la
bouche, dont les lèvres sont épaisses, a une mollesse dans le mouvement
et une finesse d'exécution vraiment admirables; c'est de la chair et de
la vie. Lorsqu'on a fait un pareil monument, l'art était sans doute Ã
un haut degré de perfection; s'il manque à cette tête ce qu'on est
convenu d'appeler du style, c'est-à -dire les formes droites et fières
que les Grecs ont données à leurs divinités, on n'a pas rendu justice
ni à la simplicité ni au passage, grand et doux de la nature que l'on
doit admirer dans cette figure; en tout, on n'a jamais été surpris que
de la dimension de ce monument, tandis que la perfection de son
exécution est plus étonnante encore.
J'avais entrevu des tombeaux, de petits temples décorés de bas-reliefs
et de statues, des tranchées dans le rocher qui pouvaient avoir formé
des stylobates aux pyramides, et donné de l'élégance à leur masse; il
m'avait paru rester tant d'objets d'observations à faire, qu'il aurait
fallu encore bien des séances comme celle-ci pour entreprendre de faire
autre chose que des esquisses, et dissiper enfin le nuage mystérieux
qui semble avoir de tout temps voilé ces symboliques monuments. On est
presque également incertain et de l'époque où ils ont été violés, et de
celle où ils ont été construits: celle-ci, déjà perdue dans la nuit des
siècles, ouvre un espace immense aux annales des arts; et, sous ce
rapport, on ne peut trop admirer la précision de l'appareil des
pyramides, et l'inaltérabilité de leur forme, de leur construction, et
dans des dimensions si immenses, qu'on peut dire de ces monuments
gigantesques qu'ils sont le dernier chaînon entre les colosses de l'art
et ceux de la nature.