leurs paupières épaisses laissent peu d'expression à leurs yeux; le nez
gras, de belles bouches bien bordées, et de longues barbes touffues, un
teint moins basané, un cou nourri, toute l'habitude du corps grave et
lourde, en tout une pesanteur, qu'ils croient être noblesse, et qui
leur conserve un air de protection, malgré la nullité de leur autorité:
à parler en artiste, on ne peut faire de leur beauté que la beauté d'un
Turc. Il n'en est pas de même des Grecs, qu'il faut déjà classer au
nombre des étrangers formant des espèces de collèges séparés des
indigènes; leurs belles projections, leurs yeux pleins de finesse et
d'esprit, la délicatesse et la souplesse de leurs traits et de leur
caractère, rappellent tout ce que notre imagination se figure de leurs
ancêtres, et tout ce que leurs monuments nous ont transmis de leur
élégance et de leur goût. L'avilissement où on les a réduits, par la
peur qu'inspire encore la supériorité de leur esprit a fait d'un grand
nombre d'eux d'astucieux fripons; mais rendus à eux-mêmes, ils
arriveraient peut-être bientôt jusqu'à n'être plus, comme autrefois,
que d'adroits ambitieux. C'est la nation qui désire le plus vivement
une révolution de quelque part qu'elle vienne. Dans une cérémonie
(c'était la première prise de possession de Rosette) un jeune Grec
s'approcha de moi, me baisa l'épaule, et, le doigt sur ses lèvres, sans
oser proférer une parole, me glissa mystérieusement un bouquet qu'il
m'avait apporté: cette seule démonstration était un développement tout
entier de ses sensations, de sa position politique, de ses craintes, et
de ses espérances. Ensuite viennent les Juifs, qui sont en Ãgypte ce
qu'ils sont partout; haïs, sans être craints; méprisés et sans cesse
repoussés, jamais chassés; volant toujours, sans devenir très riches,
et servant tout le monde en ne s'occupant que de leur propre intérêt.
Je ne sais si c'est parce qu'ils sont plus près de leur pays que leur
caractère physique est plus conservé en Ãgypte, mais il m'a paru
frappant: ceux qui sont laids ressemblent aux nôtres; les beaux,
surtout les jeunes, rappellent le caractère de tête que la peinture a
conservé à Jésus-Christ; ce qui prouverait qu'il est de tradition, et
n'a pas pour époque le quatorzième siècle et le renouvellement des
arts. Les Juifs disputent aux Coptes, dans les grandes villes d'Ãgypte,
les places dans les douanes, les intendances des riches, enfin tout ce
qui tient aux calculs et aux moyens d'amasser et de cacher une fortune
bien ou mal acquise.
Une autre race d'hommes, nombreuse en individus, a des traits
caractéristiques très prononcés; ce sont les Barabras ou gens d'en haut,
qui sont des habitants de la Nubie, et des frontières de l'Abyssinie.
Dans ces climats brûlants, la nature avare leur a refusé tout superflu;
ils n'ont ni graisse ni chair, mais seulement des nerfs, des muscles,
et des tendons, plus élastiques que forts; ils font par activité et par
lesteté ce que les autres font par puissance: il semble que l'aridité
de leur sol ait pompé la portion de substance que la nature leur devait;
leur peau luisante est d'un noir transparent et ardent, semblable
absolument à la patine des bronzes de l'autre siècle; ils ne
ressemblent point du tout aux nègres de l'ouest de l'Afrique; leurs
yeux sont profonds et étincelants, sous un sourcil surbaissé; leurs
narines larges, avec le nez pointu, la bouche évasée sans que les
lèvres soient grosses, les cheveux et la barbe rares et par petits
flocons: ridés de bonne heure, et restant toujours agiles, l'âge ne se
prononce chez eux qu'Ã la blancheur de la barbe; tout le reste du corps
est grêle et nerveux: leur physionomie est gaie; ils sont vifs et bons:
on les emploie le plus ordinairement à garder les magasins, et les
chantiers de bois: ils se vêtissent d'une pièce de laine blanche,
gagnent peu, se nourrissent de presque rien, et restent attachés et
fidèles à leurs maîtres.
Le pèlerinage de la Mecque fait traverser l'Ãgypte à toutes les nations
de l'Afrique qui sont désignées sous le nom de Maugrabins, ou gens de
l'ouest. C'était le moment du retour de la caravane: Bonaparte, qui
avait fait tous ses efforts pour la faire arriver complète au Caire,
n'avait pu empêcher Ibrâhim-bey, qui se sauvait en Syrie, d'arriver
avant lui dans le désert, et d'attaquer la caravane à Belbeis, d'en
partager les trésors avec les Arabes et l'émir Adgis, qui devaient la
protéger; Ibrâhim-bey ne laissa passer jusqu'à nous que les dévots
mendiants, qui nous arrivèrent par pelotons de deux à trois cents,
composés de toutes les nations d'Afrique, depuis Fez jusqu'à Tripoli:
ils étaient dans un tel état de fatigue qu'ils se ressemblaient tous:
aussi maigres que les pays qu'ils venaient de traverser sont arides,
ils étaient aussi exténués que des prisonniers qu'on aurait oubliés
dans les fers. C'est l'impulsion, c'est le ressort de l'opinion qui
rend sans doute l'homme le plus fort de tous les animaux: quand on
pense à l'espace que viennent de parcourir ces pèlerins, à tout ce
qu'ils ont eu à souffrir dans cette immense et terrible traversée, on
reste convaincu qu'un but moral peut seul faire affronter tant de
fatigues si douloureuses, que l'enthousiasme d'un sentiment pieux, que
la considération attachée au titre d'adgis ou _pèlerins_, que portent
avec orgueil ceux qui font le voyage de la Mecque, sont les leviers qui
peuvent seuls mouvoir l'indolence orientale, et la porter, Ã une telle
entreprise; il faut y ajouter cependant le droit que s'arrogent les
adgis de conter et faire croire le reste de leur vie aux autres
musulmans tout ce qu'ils ont pu voir, et tout ce qu'ils n'ont pas vu.
Ne pourrais-je pas être accusé d'un peu d'_adgisme_, dans le voyage que
j'entreprends, et de braver des difficultés pour faire partager
mon enthousiasme? mais ma propre curiosité rassure ma conscience; j'ai
pour moi auprès des autres le peu de séduction de mon style, et la
naïveté de mes dessins: et si tout cela ne suffit pas pour me
cautionner, on pourra quelque jour, ajouter ma figure desséchée Ã
celles des deux adgis que j'ai dessinés.
On nous avait aussi envoyé quatorze Mamelouks prisonniers, dont sans
doute le quartier général ne savait que faire: je fus curieux de les
observer, sans réfléchir que ce n'est point une nation, mais un
ramassis de gens de tous les pays; aussi, dans le petit nombre de ceux
qui nous arrivaient, je n'en trouvai pas un qui eût une physionomie
assez caractérisée pour mériter d'être dessiné; il y avait cependant
des Mingréliens et des Géorgiens; mais soit que la nature les eût
déshérités de ce qu'elle a départi de beauté à leur contrée, soit que
les femmes en soient dotées plus avantageusement, j'attendis que
d'autres individus m'en offrissent des traits plus caractéristiques.
J'ajournai aussi le plaisir de dessiner des Ãgyptiennes au moment où
notre influence sur les moeurs de l'orient pourrait lever le voile dont
elles se couvrent: mais quand même, ce qui n'est pas à présumer, les
hommes, nous sacrifieraient leurs préjugés sur cet article, la
coquetterie des vieilles, plus scrupuleuses sur tout ce qui tient Ã
l'honneur, exigerait encore longtemps de leurs jeunes compagnes
l'austérité dont elles furent victimes dans leur bel âge. Ce que j'ai
pu remarquer, c'est que les filles qui ne sont point nubiles, et pour
lesquelles la rigueur n'existe pas encore, retracent assez en général
les formes des statues égyptiennes de la déesse Isis: les femmes du
peuple, qui ont plus soin de se cacher le nez et la bouche que toutes
les autres parties du corps, découvrent à tout moment, non des attraits,
mais quelques beaux membres dispos, conservant un aplomb plus leste
que voluptueux: dès que leurs gorges cessent de croître elles
commencent à tomber, et la gravitation est telle qu'il serait difficile
de persuader jusqu'où quelques unes peuvent arriver: leur couleur, ni
noire ni blanche, est basanée et terne: elles se tatouent les paupières
et le menton sans que cela produise un grand effet: mais je n'ai pas
encore vu de femmes porter plus élégamment un enfant, un vase, des
fruits, et marcher d'une manière plus leste et plus assurée. Leur
draperie longue ne serait pas sans noblesse, si un voile en forme de
flamme de navire, qui part des yeux et pend jusqu'Ã terre, n'attristait
tout l'ensemble du costume jusqu'Ã le faire ressembler au lugubre habit
de pénitent.
Un homme riche du pays qui m'avait quelques obligations voulut m'en
témoigner sa reconnaissance en m'invitant chez lui: vu mon âge et ma
qualité d'étranger, il crut qu'il pouvait, pour me fêter mieux, me
faire déjeuner avec son épouse. Elle était mélancolique et belle: le
mari, négociant, savait un peu d'italien, et nous servait d'interprète:
sa femme, éblouissante de blancheur, avait des mains d'une beauté et
d'une délicatesse extraordinaires; je les admirai, elle me les
présenta: nous n'avions pas grand-chose à nous dire; je caressais ses
mains; elle, très embarrassée de ce qu'elle ferait ensuite pour moi, me
les laissait, et moi, je n'osais les lui rendre dans la crainte qu'elle
crût que je m'en étais lassé: je ne sais comment cette scène eût fini,
si, pour nous tirer d'embarras, on ne nous eût apporté les
rafraîchissements; on les lui remettait, et elle me les offrait d'une
manière toute particulière et qui avait une sorte de grâce. Je crus
apercevoir que son insouciante mélancolie n'était qu'un air de grande
dame qui, selon elle, devait la rendre supérieure à toutes les
magnificences dont elle était entourée et couverte. Avant de la quitter,
j'en fis rapidement un petit dessin. Je dessinai aussi une autre femme;
celle-ci était une naturelle du pays qu'avait épousée un Franc: elle
parlait italien, elle était douce et belle, elle aimait son mari; mais
il n'était pas assez aimable pour qu'elle ne pût aimer que lui: jaloux,
il lui suscitait à tout moment de bruyantes querelles; soumise, elle
renonçait toujours à celui qui avait été l'objet de sa jalousie: mais
le lendemain nouveau grief; elle pleurait encore, se repentait et
cependant son mari avait toujours quelque motif de gronder. Elle
demeurait vis-à -vis de mes fenêtres; la rue était étroite, et par cela
même j'étais tout naturellement devenu le confident et le témoin de ses
chagrins. La peste se déclara dans la ville: ma voisine était si
communicative qu'elle devait la prendre et la donner; effectivement
elle la prit de son dernier amant, la donna fidèlement à son mari, et
ils moururent tous trois. Je la regrettai; sa singulière bonté, la
naïveté de ses désordres, la sincérité de ses regrets, m'avaient
intéressé, d'autant que, simple confident, je n'avais à la quereller ni
comme mari ni comme amant, et qu'heureusement je n'étais point Ã
Rosette lorsque la peste désola ce pays.
_Tournée dans le Delta.--Almés_.
Nous partîmes enfin pour le Delta, pour cette tournée si longtemps
attendue, où nous allions fouler un terrain neuf pour tout Européen et
même pour tous autres que les habitants: car les Mamelouks allaient
rarement jusqu'au centre du Delta se faire payer le miri, ou organiser
les avanies. Nous partîmes le 11 Septembre après midi; nous traversâmes
le Nil en bateau, le général Menou, le général Marmont, une douzaine de
savants ou artistes, et un détachement de deux cents hommes d'escorte.
On avait cru tout prévoir, et ce que l'on avait oublié était
l'essentiel. Les chevaux que nous devions monter n'avaient de la race
Arabe que les vices; les voyageurs qui n'étaient point écuyers, et qui
n'avaient que l'alternative d'un cheval, sans bride ou d'un âne sans
bât, hésitaient s'ils se mettraient en route, ou renonceraient à un
voyage qu'ils avaient désiré si ardemment et commencé avec tant
d'enthousiasme: cependant peu à peu tout s'arrangea, et nous nous mîmes
en marche. Nous traversâmes les villages de Madie, Elyeusera,
Abougueridi, Melahoué, Abousrat, Ralaici, Bereda, Ekbet, Estaone, Elbat,
Elsezri, Souffrano, Elnegars, Madie-di-Berimbal; et nous arrivâmes Ã
Berimbal à la nuit fermée. Je place ici la nomenclature, peu
intéressante de tous ces villages, pour donner une idée de la
population de quatre lieues de pays, et de l'abondance d'un sol qui
nourrit tant d'habitants et porte tant d'habitations, sans compter ce
qu'il fournit au possesseur titulaire, qui pour le plus souvent fait sa
résidence dans la capitale. à Madie-di-Berimbal nos chameaux tombèrent
dans le canal; nous ne fûmes rassemblés qu'à minuit: on ne nous
attendait plus; nos hardes et nos provisions étaient toutes mouillées:
après un souper difficile à obtenir, nous nous couchâmes comme nous
pûmes vers les deux heures du matin. Le lendemain, après nous être
séchés, nous nous rendîmes à Métubis en deux heures de marche,
rencontrant autant de villages que la veille.
Le général avait un travail à faire avec les cheikhs des environs, un
éclaircissement à prendre, et une explication à avoir sur des fautes
passées: il fut résolu que nous ne nous mettrions en route que le
lendemain; Métubis offrait d'ailleurs sous quelques rapports un aliment
à la curiosité: il est possible d'abord qu'elle ait été bâtie sur les
ruines de l'antique Métélis; et, d'un autre côté, par la licence connue
et permise de ses moeurs, elle a succédé à Canope, et à la même
réputation. Nos recherches furent vaines quant aux antiquités; tout ce
que nous y trouvâmes de granit était employé à moudre le grain, et
paraissait y avoir été apporté d'autre part pour être consacré à cet
usage: on nous parlait de ruines au Sud-Est, Ã une lieue et demie; il
était tard, notre intérêt se reporta sur l'autre curiosité; nous
demandâmes en conséquence aux cheikhs de nous faire amener des almés,
qui sont des espèces de bayadères semblables à celles des Indes: le
gouvernement du pays, des revenus duquel elles faisaient peut-être
partie, mettait quelque difficulté à leur permettre de venir; souillées
par les regards des infidèles, elles pouvaient diminuer de réputation,
perdre même leur état: ceci peut donner la mesure de l'objection d'un
Franc dans l'esprit d'un Musulman, puisque ce qu'il y a de plus dissolu
chez eux peut encore être profané par nos regards; mais quelques vieux
torts à réparer, la présence d'un général, et surtout de deux cents
soldats, levèrent les obstacles; elles arrivèrent, et ne nous
laissèrent point apercevoir qu'elles eussent partagé les considérations
politiques et les scrupules religieux des cheikhs. Elles nous
disputèrent cependant avec assez de grâce ce que nous aurions pu croire
devoir être les moindres faveurs, celles de découvrir leurs yeux et
leur bouche, car le reste fut livré comme par distraction; et bientôt,
on ne pensa plus avoir quelque chose à nous cacher, tout cela cependant
à travers des gazes colorées et des ceintures mal attachées, qu'on
raccommodait négligemment avec une folie qui n'était pas sans agrément,
et qui me parut un peu française. Elles avaient amené deux instruments,
une musette, et un tambour, fait avec un pot de terre, que l'on battait
avec les mains: elles étaient sept; deux se mirent à danser, les autres
chantaient avec accompagnement de castagnettes, en forme de petites
cymbales de la grandeur d'un écu de six livres: le mouvement par lequel
elles les choquaient l'une contre l'autre donnait infiniment de grâce Ã
leurs doigts et à leurs poignets. Leur danse fut d'abord voluptueuse;
mais bientôt elle devint lascive, ce ne fut plus que l'expression
grossière et indécente de l'emportement des sens; et, ce qui ajoutait
au dégoût de ces tableaux, c'est que dans les moments où elles
conservaient le moins de retenue, un des deux musiciens dont j'ai parlé
venait, avec l'air bête du Gilles de nos parades, troubler d'un gros
rire la scène d'ivresse qui allait terminer la danse.
Elles buvaient de l'eau-de-vie à grands verres comme de la limonade;
aussi, quoique toutes jolies et jeunes, elles étaient fatiguées, et
flétries excepté deux, qui ressemblaient en beau d'une manière si
frappante à deux de nos femmes célèbres à Paris, que ce ne fut qu'un
cri lorsqu'elles se découvrirent le visage: la grâce est tellement un
pur don de la nature que Josephina et Hanka, qui n'avaient reçu d'autre
éducation que celle réservée au plus infâme métier dans la plus
corrompue des villes, avaient, lorsqu'elles ne dansaient plus, toute la
délicatesse des manières des femmes à qui elles ressemblaient, et la
caressante et douce volupté qu'elles réservent sans doute pour ceux Ã
qui elles prodiguent leurs secrètes faveurs. Je l'avouerai, j'aurais
voulu que Josephina ne se fût pas permis de danser comme les autres.
Malgré la vie licencieuse des almés, on les fait venir dans les harems
pour instruire les jeunes filles de tout ce qui peut les rendre plus
agréables à leurs maris; elles leur donnent des leçons de danse, de
chant, de grâce, et de toutes sortes de recherches voluptueuses. Il
n'est pas étonnant qu'avec des moeurs où la volupté est le principal
devoir des femmes, celles qui font profession de galanterie soient les
institutrices du beau sexe: elles sont admises dans les fêtes que se
donnent les grands entre eux; et lorsqu'un mari veut bien quelquefois
réjouir l'intérieur de son harem, il les fait aussi appeler.
Le Lendemain l'antiquité eut son tour. Nous allâmes à Qoùm-êl-Hhamar,
c'est-Ã -dire la _Montagne Rouge_, nom qui vient sans doute du monticule
de briques de cette couleur dont cette ruine est formée: elle ne
conserve aucun caractère; ce peut être celle d'une ville antique sans
monuments, comme celle d'un village moderne, rebelle aux Mamelouks, et
détruit par eux: nous ne trouvâmes aucun vestige d'antiquité, malgré le
désir de Dolomieu et le mien d'y reconnaître l'ancienne Métélis,
capitale du nome de ce nom. Le pays que nous découvrîmes à la partie
orientale au-delà de Comé-Lachma jusqu'au lac Bérélos n'était qu'un
marais inculte. Nous vînmes dîner à Sindion, et coucher à Foua. Le
lendemain nous allâmes à El-Alavi, à Thérafa: nous quittâmes la route
pour aller au Nord-Est visiter des ruines considérables, appelées
encore pour la même raison Qoùm-Hhamar-êl-Médynéh; était-ce Cabaza
capitale du nome cabasite, ou la Naucratis qu'avaient bâtie les
Mylésiehs? Nous ne fûmes pas plus heureux que la veille: même nature de
décombres; car on ne peut pas donner un autre nom à ce nombre de
tessons sans forme, Ã ces tas de briques dont il n'y avait pas une
d'entière. Nous découvrîmes de là à peu près deux lieues carrées de
terrains arides et incultes: ce qui nous désenchanta un peu sur la
fécondité générale du sol du Delta. Si c'étaient là les ruines d'une
des deux villes que je viens de nommer, leur situation était triste, et
on peut assurer qu'elles ne possédaient aucun grand monument: quoique
l'espace qu'elles occupaient fut considérable, on n'y distingue que
quelques canaux d'irrigation, mais aucune trace d'un canal de
navigation. Nous revînmes très peu satisfaits de nos recherches; nous
n'avions pas même recueilli assez de renseignements pour nous aider Ã
l'avenir dans celles que nous pourrions entreprendre. Nous avions
quitté le détachement pour faire cette excursion: accompagnés seulement
de quelques guides, nous cheminâmes en droite ligne sur Desouk, qui
était notre rendez-vous; nous passâmes par Gabrith, village fortifié de
murailles et de tours, particularité qui distingue ceux qui ne sont pas
sur le bord du Nil au-delà de Foua. Le territoire était aussi moins
cultivé; le sol, plus élevé et plus difficile à arroser avec des roues,
attendait l'inondation pour être semé en blé et en maïs, auxquels rien
ne devait succéder: dans les parties de terrain de cette nature, dès
que les récoltes sont faites, la terre, abandonnée au soleil, se gerce,
et n'offre plus à l'oeil que l'image d'un désert. Nous traversâmes
Salmie, où nous pûmes distinguer tous les désastres qu'avait causés
notre vengeance, sans pouvoir remarquer sur la physionomie des
habitants qu'ils en eussent conservé quelque dangereux ressentiment; je
ne pouvais cependant me rappeler sans émotion que je me trouvais à peu
près seul sur la même place où j'avais vu tomber quelques jours
auparavant les principaux habitants du pays: nous étions ensemble comme
des gens qui ont eu un procès, mais dont les comptes sont arrêtés. J'ai
remarqué d'ailleurs que pour tout ce qui est des événements de la
guerre les orientaux n'en conservent point de rancune: ils ajoutèrent
de bonne grâce et fort loyalement un guide à celui qui nous conduisait
à Mehhâl-êl-Malek et au canal de Ssa'ïdy.
Le canal de Ssa'ïdy est assez grand pour porter des bateaux du Nil au
lac de Bérélos: Desouk, village considérable, n'en est qu'à une demi
lieue; une mosquée, révérée de tout l'orient deux fois dans l'année, y
amène en dévotion deux cents mille âmes; les almés s'y rendent de
toutes les parties de l'Ãgypte; et le plus grand miracle que fasse
Ibrahim, si révéré à Desouk, est de suspendre la jalousie des Musulmans
pendant le temps de cette espèce de fête, et d'y laisser jouir les
femmes d'une liberté dont on assure qu'elles profitent dans toute
l'extension imaginable.
On avait préparé un palais, disait-on, pour le général; nous y fumes
tous logés: il consistait en une cour, une galerie ouverte, et une
chambre qui ne fermait pas. Je pris le moment où le général Menou
donnait audience par la fenêtre aux principaux du pays assemblés dans
la cour, tandis qu'on apportait le déjeuner qu'ils nous avaient fait
préparer, pour en faire un dessin.
Le jour après devait être consacré à visiter ce qui restait de villages
du gouvernement du général Menou dans la province de Sharkié. Dans
cette tournée nous devions passer à Sanhour-êl-Medin, où l'on nous
avait dit qu'il y avait une quantité de ruines. Ãtait-ce Saïs? Toujours
séduits, notre espoir s'était accru par le nom de êl-Medin, qui veut
dire la grande, et qui pouvait lui avoir été conservé à cause de son
antiquité, ou de l'ancienne grandeur de Saïs, qui, selon Strabon, était
la métropole de toute cette partie inférieure de l'Ãgypte. Nous
traversâmes une grande plaine, altérée qui attendait d'heure en heure:
le Nil, qui arrivait déjà par mille rigoles.
Sanhour-êl-Medin ne nous offrit encore que des dévastations, et pas une
ruine qui eût une forme: le peu de fragments en grès et granit que nous
rencontrâmes ne pouvait nous attester que quelques siècles d'antiquité;
nos recherches obstinées dans tous les environs furent également
vaines: nous revînmes coucher à Desouk sans rien rapporter.
Le lendemain notre marche se dirigea au Nord-Est, et vers l'intérieur
du Delta. Après avoir traversé de nouveau Sanhour-êl-Medin, nous
passâmes de grands canaux de chargement, que nous jugeâmes, à la
qualité des eaux, devoir prendre leurs sources au lac de Bérélos.