éclaira une scène nouvelle; quatre lieues de rivage couverts de nos
débris nous donnèrent la mesure de la perte que nous avions faite à la
bataille d'Aboukir. Les Arabes errants, pour avoir quelques clous ou
quelques cercles de fer, brûlaient, tout le long de la côte, les mâts,
les affûts, les embarcations, encore tout entières, fabriquées à grands
frais, dans nos ports, et dont les débris même étaient encore des
trésors sur des parages si avares de telles productions. Les voleurs
fuyaient à notre approche; il ne restait que les cadavres des
malheureuses victimes, qui, portés et déposés sur un sable mou dont ils
étaient à demi-ouverts, étaient restés, dans des pauses aussi sublimes
qu'effrayantes. L'aspect de ces objets funestes avait par degré fait
tomber mon âme dans une sombre mélancolie; j'évitais ces spectres
effrayants et tous ceux que je rencontrais, par leurs attitudes variées,
arrêtaient mes regards, et apportaient à ma pensée des impressions
diverses: il n'y avait que quelques mois que tous ces êtres, jeunes,
pleins de vie, de courage et d'espoir, avaient été, par un noble effort,
arrachés à des larmes que j'avais vu répandre, aux embrassements de
leurs mères, de leurs soeurs, de leurs amantes, aux faibles étreintes
de leurs jeunes enfants: tous ceux à qui ils étaient chers, me
disais-je, et qui, cédant à leur ardeur, les laissèrent s'éloigner,
font encore des voeux pour leur succès et leur retour; avides des
nouvelles de leur triomphe, ils leur préparent des fêtes, ils content
les instants, tandis que les objets de leur attente gisent sur un
rivage étranger, desséchés par un sable brûlant, le crâne déjÃ
blanchi... Quel est ce squelette tronqué? est-ce toi, intrépide
Thévenard? impatient d'abandonner au fer secourable des membres
fracassés, tu n'aspires plus qu'à l'honneur de mourir à ton poste; une
opération trop lente fatigue ton ardeur inquiète: tu n'as plus rien Ã
attendre de la vie, mais tu peux encore donner un ordre utile, et tu
crains d'être prévenu par la mort. Un autre spectre succède; son bras
enveloppe sa tête qui s'enfonce dans le sable: mort au combat, les
remords semblent survivre à ta courageuse fin: as-tu quelques reproches
à te faire? tes membres tronqués attestent ton courage; devais-tu donc
être plus que brave? est-ce que les ruines que la vague disperse autour
de toi sont entassées par tes erreurs? et mon âme, émue en abandonnant
tes restes, ne peut-elle leur donner qu'une stérile pitié? Quel est cet
autre, assis, les jambes emportées? il semble par sa contenance arrêter
un moment la mort dont il est déjà la proie! c'est toi, sans doute,
courageux Dupetit-Thouars; reçois le tribut de l'enthousiasme que tu
m'inspires: tu meurs, mais tes yeux en se fermant n'ont pas vu ton
pavillon abattu, et ta dernière parole a été l'ordre aux batteries que
tu commandais, de tonner sur l'ennemi de la patrie: adieu; un tombeau
ne couvrira pas ta cendre, mais les larmes du héros qui te regrette
sont le trophée impérissable qui va placer ton nom au temple de
mémoire. Quel est celui-ci dans cette attitude tranquille de l'homme
vertueux, dont la dernière action a été dictée par la sagesse et le
devoir? il regarde encore la flotte anglaise; semblable à Bayard, il
veut expirer la face tournée du côté de l'ennemi; sa main est étendue
vers des ossements tendres et presque déjà détruits; je distingue
cependant un col allongé, et des bras étendus: c'est toi, jeune héros,
aimable Casabianca; ce ne peut être que toi; la mort, l'inflexible mort,
t'a réuni à ton père, que tu préféras à la vie; sensible et
respectable enfant, le temps te promettait la gloire; la piété filiale
a préféré la mort: reçois nos larmes, le prix de tes vertus.
Le soleil avait chassé les ombres, et n'avait point encore dissipé la
teinte sombre de mes pensées; cependant la caravane en s'arrêtant
m'avertit que nous étions au bord du lac qui sépare la plaine du désert
de la presqu'île au bout de laquelle est bâti Aboukir. Ce vaste et
profond lac est l'ancienne bouche Canopite, que le Nil a abandonnée, et
dont la mer, en y entrant sans obstacle, a par son poids refoulé les
rives et rélargi le lit: ce mal toujours croissant menace de détruire
l'isthme qui attache Aboukir à la terre ferme, et sur lequel coule le
canal qui porte les eaux à Alexandrie. Les princes arabes ont tenté de
construire une digue, qui n'a jamais été finie, ou qui, trop faible, a
cédé aux efforts de la vague, poussée pendant une partie de l'année par
les vents du nord; il ne reste de cette digue que deux jetées sur les
rives respectives. Le plan topographique de cette partie peu connue de
l'Ãgypte, et toujours mal tracée sur toutes les cartes, procurerait le
moyen de raisonner efficacement sur les dangers qui peuvent résulter du
mouvement de la mer, et d'apporter les remèdes nécessaires à la sûreté
du canal important, qui amené les eaux du Nil à Alexandrie.
L'embarcation difficile du canal de la Madié nous rendit ce petit
trajet presque aussi long que tout le reste de la route. J'en fis le
dessin. Nous trouvâmes à l'autre rive les premiers travaux d'une
batterie que nous élevions pour protéger ce moyen de communication, que
la présence de l'ennemi rendait mal assurée sans cette précaution. Ã
peine fûmes-nous passés que nous en eûmes la preuve; car un brick et un
aviso anglais venant pour troubler notre marche, nous tirèrent sept Ã
huit coups de canon; notre silence leur fit croire que nous n'avions
rien à leur répondre; en conséquence, quelques heures après nous vîmes
se détacher de l'escadre anglaise douze embarcations, et les deux
bâtiments du matin qui venaient à toutes voiles sur nos travaux. Nous
crûmes qu'ils allaient tenter une descente; mais ils se contentèrent de
jeter l'ancre près de la batterie, et, lorsque la nuit fut venue, de
nous canonner: nous attendîmes la lune; et dès qu'elle nous eut assurés
de leur position, nous commençâmes à leur répondre d'une manière
apparemment si avantageuse, qu'au quatrième coup de canon ils coupèrent
les câbles, laissèrent leur ancre, et disparurent.
Après avoir traversé la bouche du lac, en suivant deux sinus bordés de
monticules sablonneux, j'arrivai enfin au faubourg d'Aboukir, qui
ressemble beaucoup à la ville, dont il est séparé par un espace de cent
cinquante pas: les deux ensemble peuvent être composés de quarante Ã
cinquante mauvaises baraques en ruines, qui coupent en deux parties la
presqu'île, au bout de laquelle est bâti le château: cette forteresse a
quelque apparence de loin; mais les bastions s'en écrouleraient au
troisième coup des couleuvrines qui sont sur les remparts, où elles
semblent moins braquées qu'oubliées; il y en a une en bronze de quinze
pieds, portant boulet de cinquante livres. Il a fallu jeter bas une
partie des batteries pour former avec les décombres une plate-forme
assez solide pour y placer quatre de nos canons de 36: cette précaution
ne me parut pas d'une grande utilité, les bâtiments et embarcations
susceptibles de porter du canon à battre des murailles ne pouvant
s'approcher de ce promontoire à cause des récifs et des rochers qui le
couronnent. Une descente hostile ne se ferait pas là ; et, une fois
effectuée, le château ne pourrait tenir, et ne pourrait même servir
de logement ou de magasin que dans le cas où l'on construirait en avant
des lignes pour en défendre l'approche; mais en tout il me parut qu'il
serait préférable de détruire le château, de combler les fontaines,
d'épargner ainsi une garnison, inutile quand il n'y a point d'ennemi,
et qui doit être toujours bloquée ou prisonnière de guerre dès
l'instant qu'il aura pu effectuer une descente.
Je fis le dessin à vol d'oiseau de la presqu'île.
Je trouvai dans l'embrasure de la porte du château quatre grandes
pierres de porphyre d'un vert foncé, et deux pierres longues de granit
statuaire le plus compact; Ã la seconde porte, je trouvai, avec quatre
autres pierres, un membre d'entablement dorique, portant des triglyphes
d'une grande proportion et d'une belle exécution: ces fragments, avec
quelques traces de substructions à la pointe du rocher, sont les seules
antiquités que j'aie pu découvrir à Aboukir, dont l'emplacement n'a
jamais pu changer, puisque le sol est une plate-forme calcaire qui
s'élève au-dessus de la mer, et n'est attachée à la terre que par un
isthme trop étroit pour qu'une ville considérable y ait été bâtie: ce
n'a donc jamais pu être que le fort ou le château en mer de Canope ou
d'Héraclée, que Strabon place là ou près de là . J'avais passé devant
des fontaines une demi lieue avant d'arriver à Aboukir; on me vanta
leur construction: j'y retournai; je ne trouvai que trois puits carrés
de fabrique arabe; ils sont entourés de hauteurs qui contiennent
certainement des ruines contre lesquelles est amoncelée une quantité
immense de tessons de pots de terre cuite, mêlés aux sables du désert
apportés par le vent. Sont-ce des tours arabes enfouies? étaient-ce des
fabriques de pots? sont-ce les ruines d'Héraclée? quelques morceaux de
granit sur la plate-forme, de la plus grande éminence, me feraient
préférer cette dernière opinion.
Le lendemain, je longeai, avec un détachement, la côte de l'ouest,
interrogeant toutes les sinuosités et les plus petites éminences; car,
dans la Basse Ãgypte, elles recèlent toutes les antiquités, lesquelles
en sont presque toujours le noyau. Après trois quarts d'heure de marche,
je trouvai dans le fond de la seconde anse une petite jetée formée de
débris colossaux: quel plaisir j'éprouvai en apercevant d'abord un
fragment d'une main, dont la première phalange, de quatorze pouces,
appartenait à une figure de trente-six pieds de proportion! Le granit,
le travail, et le style de ce morceau, ne me laissèrent nul doute qu'il
ne remontât aux anciennes époques égyptiennes; au mouvement de cette
main, à quelque autre débris qui l'avoisine, et d'après la seule
habitude de voir des figures égyptiennes, dont la pose offre si peu de
variété, on peut reconnaître dans ce fragment une Isis tenant un
nilomètre: il serait facile d'emporter ce morceau; mais déplacé il
perdrait presque tout son prix. Près de là plusieurs membres
d'architecture attestent par leur dimension qu'ils ont appartenu à un
grand et bel édifice d'ordre dorique: les vagues couvrent et frappent
depuis bien des siècles ces débris sans les avoir défigurés: il semble
que c'est le sort attaché à tous les monuments égyptiens de résister
également aux hommes et au temps. Plus avant dans la mer, on voit mêlé
aux fragments du colosse celui d'un sphinx, dont la tête et les jambes
de devant sont tronquées, autant que les madrépores et les petits
coquillages ont pu m'en laisser juger; il est d'un style et d'un ciseau
grecs et n'est point de granit, mais d'un grès ressemblant au marbre
blanc, et d'une transparence que je n'ai jamais vue qu'en Ãgypte Ã
cette matière; il avait treize à quatorze pieds de proportion. Ã
quelque distance, au milieu des débris d'entablements semblables à ceux
que j'ai décrits, est une autre figure d'Isis, assez conservée pour,
qu'on puisse en reconnaître la pose; ses jambes sont rompues, mais le
morceau est à côté: cette figure est en granit, et a dix pieds de
proportion. Tous ces débris semblent avoir été mis là pour former une
jetée, et servir de brisant devant un édifice détruit; mais qui, à en
juger par ses substructions, ne peut être que le reste d'un bain pris
sur la mer, et dont le rocher coupé trace encore le plan. La partie que
ne couvre pas la mer, conserve des conduits d'eau bâtis en briques, et
recouverts en ciment et en pouzzolane. Tout cela n'ayant pas assez de
saillie pour en faire un dessin qui fût une vue, j'en ai tracé une
espèce de plan pittoresque qui donnera l'image des ruines et des
fragments que je viens de décrire.
[Illustration: _Antiquités près d'Aboukir d'après Sonnini_.]
à quatre cents toises de là , en rentrant dans les terres, toujours
tirant sur Alexandrie, on trouve plusieurs substructions construites en
briques; et, quoiqu'on n'en puisse pas faire de plan, on juge, par
quelques fragments de constructions soignées, qu'elles faisaient partie
d'édifices importants. Près de là on trouve plusieurs chapiteaux
corinthiens en marbre, trop frustes pour être mesurés, mais qui doivent
avoir appartenu à des bases de même matière, et qui donnaient à la
colonne vingt pouces de diamètre. Plus loin, une grande quantité de
tronçons de colonnes de granit rose, cannelés, tous de même grosseur,
de même matière, travaillés avec le même soin, sont les incontestables
ruines d'un grand et superbe temple d'ordre dorique. D'après ce que
nous a transmis Strabon sur cette partie de l'Ãgypte, d'après tout ce
que je viens de décrire, et notamment ces derniers fragments, il ne me
reste aucun doute que ce ne fussent là les ruines de Canope, et celles
de son temple bâti par les Grecs, dont le culte rivalisait avec celui
de Lampsaque: ce temple miraculeux où les vieillards retrouvaient la
jeunesse; et les malades, la santé. Le bain dont j'ai donné la vue
était peut-être un des moyens que les prêtres employaient pour opérer
ces prodiges.
Le sol n'a rien conservé de l'antique volupté canopite; quelques
éminences de sables, et des ruines en brique, de grandes pierres de
granit carrées, sans hiéroglyphes ni formes qui attestent à quel genre
d'édifice et à quel siècle elles ont appartenu, enfin de petites
vallées, aussi arides que les monticules dont elles sont formées, sont
tout ce qui reste de cette ville, jadis si délicieuse, et qui n'offre
plus qu'un aspect triste et sauvage. Il est vrai que le canal dont par
Strabon, qui communiquait d'Alexandrie à Ãleusine, et qui par un
embranchement arrivait à Canope, et y apportait la fraîcheur, a
disparu: de telle sorte qu'on ne peut en distinguer la trace, ni même
concevoir la possibilité de son existence: il ne reste d'eau aux
environs que dans quelques puits ou citernes, si étroites et si
obscures, qu'on ne peut en mesurer ni les dimensions ni la profondeur;
elles recèlent cependant encore de l'eau: enfin cette ville, qui
rassemblait toutes les délices; où affluaient tous les voluptueux,
n'est plus maintenant qu'un désert que traversent quelques chacals et
des Bédouins: je n'y trouvai point des derniers; mais je vis un chacal,
que j'eusse pris pour un chien, si je n'avais eu le temps d'examiner
très distinctement son nez pointu et ses oreilles dressées, sa queue
plus longue, traînante, et garnie de poil comme celle du renard, à qui
il ressemble beaucoup plus qu'au loup, quoique le chacal soit regardé
comme le loup d'Afrique. Ne pouvant abuser de l'escorte qui m'avait
accompagné, je repris la route d'Aboukir: j'y trouvai des dépêches pour
le général en chef; on allait expédier un détachement pour les porter:
je ne pus me défendre du plaisir que me faisait éprouver l'occasion qui
s'offrait de quitter un lieu si triste. Pendant le séjour que j'y avais
fait, je n'avais jamais pu éloigner de ma pensée que ce château était
une prison d'état dans laquelle j'étais relégué; ce rocher exigu, battu
continuellement des vagues, le bruit importun qui en résulte, le
sifflement des vents, la blancheur du sol qui fatigue la vue, tout dans
ce triste séjour afflige et flétrit l'âme: en le quittant, il me sembla
que j'échappais à tous les tourments d'une tyrannique captivité.
Je me mis en route par une nuit obscure; j'en fus quitte pour marcher
dans la mer, m'écorcher dans les halliers, et tomber parfois dans les
débris épars sur le rivage; mais à trois heures du matin j'arrivai Ã
Rosette, et j'allai me reposer voluptueusement, je ne dirai pas dans
mon lit, je n'en avais pas vu depuis mon départ de France, mais dans
une chambre fraîche, sur une natte propre.
_Célébration de l'Anniversaire de la Naissance de Mahomet_.
Le jour de l'anniversaire de la naissance de Mahomet était arrivé: nous
vîmes avec surprise qu'on ne faisait aucun préparatif pour célébrer
cette fête, la plus solennelle de l'année hégirienne. Vers le soir, le
général Menou envoya chercher le moufti, dont notre arrivée avait
augmenté les honneurs et les honoraires; ses réponses furent évasives:
les autres municipaux questionnés dirent qu'ils avaient proposé les
préparatifs d'usage, mais que, ne pouvant agir qu'en second dans une
chose qui était du département de leur collègue le moufti, ils avaient
été obligés d'attendre des ordres à cet égard. Le prêtre fut dévoilé:
courtisan, il demandait et obtenait chaque jour une nouvelle faveur;
mais l'occasion s'était présentée de faire croire au peuple que nous
nous opposions à ce qui était un des actes les plus sacrés de son culte,
il l'avait saisie: il fut déjoué à la manière orientale; on lui
signifia qu'il fallait que la fête eût lieu à l'instant: sur
l'observation que l'on n'aurait jamais assez de temps pour faire les
préparatifs, le général lui dit que si ce qui restait de temps ne
suffisait pas pour ordonner la fête, il suffirait pour conduire le
moufti aux fers. La fête fut proclamée dans un quart d'heure; la ville
fut illuminée, et les chants de piété furent unis à ceux de
l'allégresse et de la reconnaissance.
Après souper, nous fûmes invités à nous rendre dans le quartier du
premier magistrat civil où nous trouvâmes dans la rue tout l'appareil
d'une fête turque: la rue était la salle d'assemblée, qui s'allongeait
ou se raccourcissait suivant le nombre des assistants; une estrade
couverte de tapis fut occupée par les personnes distinguées; des feux,
joints à une quantité de petites lampes et de grands cierges, formaient
une bizarre illumination; d'un côté, il y avait une musique guerrière,
composée de petits hautbois courts et criards, de petites timbales, et
de grands tambours albanais; de l'autre, étaient des violons, des
chanteurs; et au milieu, des danseurs grecs, des serviteurs chargés de
confitures, de café, de sirop, d'eau de rose, et de pipes: tout cela
complétait l'appareil de la fête.
Dès que nous fûmes placés, la musique guerrière commença: une espèce de
coryphée jouait deux phrases de musique que les autres répétaient en
choeur à l'unisson; mais, soit faute de mouvement dans l'air, soit
manie de le broder, la seconde mesure était déjà une cacophonie aussi
désagréable pour des oreilles bien organisées qu'enchanteresse pour
celles des Arabes. Ce que je remarquai, c'est que le coryphée reprenait
toujours le même chant avec l'importance et l'enthousiasme d'un
improvisateur inspiré et, quand ses nerfs semblaient ne pouvoir plus
supporter l'exaltation de l'expression qu'il voulait y mettre, le
choeur venait à son secours, et toujours avec la même dissonance; les
violons, plus supportables, jouaient ensuite des refrains, où un peu de
mélodie était noyé dans des ornements superflus: la voix nasarde d'un
chanteur inspiré venait ajouter encore à la fastidieuse mollesse des
semi-tons du violon, qui, évitant sans cesse la note du ton, tournait
autour de la seconde, et terminait toujours par la sensible, comme dans
les séguedilles espagnoles: ceci pourrait servir à prouver que le
séjour des Arabes en Espagne y a naturalisé ce genre de chant: après le
couplet, le violon reprenait le même motif avec de nouvelles variations,
que le chanteur déguisait de nouveau par un mouvement, pointé, jusqu'Ã
faire perdre entièrement le motif, et n'offrir plus que le délire d'une
expression sans principe et sans rythme: mais c'était là ce qui
ravissait toujours de plus en plus les auditeurs. La danse, qui suivit,
fut du même genre que le chant; ce n'était ni la peinture de la joie ni
celle de la gaieté, mais celle d'une volupté qui arrive très rapidement
à une lasciveté, d'autant plus dégoûtante, que les acteurs, toujours
masculins, expriment de la manière la plus indécente les scènes que
l'amour même ne permet aux deux sexes que dans l'ombre du mystère.
_Caractère physique des Cophtes, des Arabes, des Turcs, des Grecs, des
Juifs, etc.--Femmes Ãgyptiennes_.
De petites affaires éloignaient sans cesse notre grande tournée, et
retardaient ce qui faisait l'objet de mon voyage. Obligé de rapprocher
mes observations autour de moi, je remarquai combien, dans la variété
des figures, il était facile de distinguer les races des individus qui
composaient la population de Rosette; je pensai que cette ville,
entrepôt de commerce, devait naturellement rassembler toutes les
nations qui couvrent le sol de l'Ãgypte, et devait les y conserver plus
séparées et plus caractérisées que dans une grande ville, comme le
Caire, où le relâchement des moeurs les croise et les dénature. Je crus
donc reconnaître évidemment dans les Coptes l'antique souche égyptienne,
espèce de Nubiens basanés, tels qu'on en voit les formes dans les
anciennes sculptures: des fronts plats, surmontés de cheveux demi
laineux; les yeux peu ouverts, et relevés aux angles; des joues élevées,
des nez plus courts qu'épatés, la bouche grande et plate, éloignée du
nez et bordée de larges lèvres; une barbe rare et pauvre; peu de grâce
dans le corps; les jambes arquées et sans mouvement dans le contour, et
les doigts des pieds allongés et plats. Je dessinai la tête de
plusieurs individus de cette race: le premier était un prêtre ignorant
et ivrogne; le second, un calculateur adroit, fin et délié: ce sont les
qualités morales qui caractérisent ces anciens maîtres de l'Ãgypte. On
peut assigner la première époque de leur dégradation à la conquête de
Cambyse, qui, vainqueur jaloux et furieux, régna par la terreur,
changea les lois, persécuta le culte, mutila ce qu'il ne put détruire,
et, voulant asservir, avilit sa conquête: la seconde époque fut la
persécution de Dioclétien, lorsque l'Ãgypte fut devenue catholique;
cette persécution, que les Ãgyptiens reçurent en martyrs fidèles, les
prépara tout naturellement à l'asservissement des Mahométans. Sous le
dernier gouvernement, ils s'étaient rendus les courtiers et les gens
d'affaires des beys et des kiachefs; ils volaient tous les jours leurs
maîtres: mais ce n'était là qu'une espèce de ferme, parce qu'une avanie
leur faisait rendre en gros ce qu'ils avaient amassé en détail; aussi
employaient-ils encore plus d'art à cacher ce qu'ils avaient acquis
qu'ils n'avaient mis d'impudeur à l'acquérir.
Après les Coptes viennent les Arabes, les plus nombreux habitants de
l'Ãgypte moderne. Sans y avoir plus d'influence, ils semblent être lÃ
pour peupler le pays, en cultiver les terres, en garder les troupeaux,
ou en être eux-mêmes les animaux; ils sont cependant vifs et pleins de
physionomie; leurs yeux, enfoncés et couverts, sont étincelants de
mouvement et de caractère; toutes leurs formes sont anguleuses; leur
barbe courte et à mèches pointues; leurs lèvres minces, ouvertes, et
découvrant de belles dents; les bras musclés; tout le reste plus agile
que beau, et plus nerveux que bien conformé. C'est dans la campagne, et
surtout chez les Arabes du désert que se distinguent les traits
caractéristiques que je viens d'énoncer: il faut cependant en
distinguer trois classes bien différentes; l'Arabe pasteur, qui semble
être la souche originelle, et qui ressemble au portrait que je viens de
faire, et les deux autres qui en dérivent; l'Arabe Bédouin, auquel
une indépendance plus exaltée et l'état de guerre dans lequel il vit
donnent un caractère de fierté sauvage, et l'Arabe cultivateur, le plus
civilisé, le plus corrompu, le plus asservi, le plus avili par
conséquent, le plus varié de forme et de caractère, comme on peut le
remarquer dans les têtes de cheikhs ou chefs de village, les fellahs ou
paysans, les boufackirs ou mendiants, enfin dans les manoeuvres, qui
forment la classe la plus abjecte.