bords du Nil, regardant notre existence comme très précaire en Ãgypte,
s'étaient soumis en apparence à notre armée lors de son passage; mais,
ne doutant point qu'elle ne se fondît bientôt devant leurs invincibles
tyrans, ils s'étaient permis, soit pour qu'ils leur pardonnassent de
s'être soumis, soit pour se livrer à leur esprit de rapine, de courir
et de tirer sur les barques que nous envoyions à l'armée, et sur celles
qui en revenaient: quelques bateaux furent obligés de rétrograder,
après avoir reçu pendant plusieurs lieues de chemin des coups de fusil,
notamment des habitants des villages de Metubis et Tfemi. On envoya
contre eux un aviso et quelques troupes: j'étais de cette expédition;
les instructions étaient pacifiques; nous acceptâmes leurs soumissions,
et emmenâmes des otages. Je fis, pendant les pourparlers qu'exigea
notre traité, les vues de Metubis et de Tfemi.
Quelques jours après, une autre barque partit pour le Caire: on
n'entendit plus parler de ceux qui la montaient; et ce ne fut que par
les gens du pays que nous sûmes qu'ils avaient été attaqués au-delà de
Tua; qu'après avoir été tous blessés, leurs conducteurs s'étaient jetés
à l'eau; que, livrés au courant, ils avaient échoué; qu'arrêtés et
conduits à Salmie, ils y avaient été fusillés. Le général Menou se crut
obligé de faire un grand exemple. Nous partîmes donc avec deux cents
hommes sur un demi chebek et des barques; nous mîmes à terre à une demi
lieue de Salmie; un détachement tourna le village, un autre suivit le
bord du fleuve; la troisième division qui devait achever la
circonvallation, était restée engravée à deux lieues au-dessous. Nous
trouvâmes les ennemis à cheval, en bataille, devant le village; ils
nous attaquèrent les premiers, et chargèrent jusque sur les
baïonnettes: les principaux ayant été tués à la première décharge, et
se voyant entourés, ils furent bientôt en déroute; la troisième
division, qui devait fermer la retraite, n'étant point arrivée à temps,
le cheikh et tous les combattants s'échappèrent. Le village fut livré
au pillage pendant le reste du jour, et au feu dès que la nuit fut
venue: les flammes et des coups de canon tant que durèrent les ténèbres
avertirent à dix lieues à la ronde que notre vengeance avait été
complète et terrible. J'en fis un dessin à la lueur de l'incendie.
Nous revînmes à Fua, où nous fumes reçus en vainqueurs qui savaient
mettre des bornes à leurs vengeances: tous les cheikhs de la province
avaient été convoqués, et s'étaient assemblés; ils entendirent avec
respect et résignation le manifeste qui leur fut lu concernant
l'expédition, et les bases sur lesquelles allait s'établir la nouvelle
organisation de Salmie. On nomma un ancien cheikh à la place de celui
que les Français venaient de déposséder et de proscrire; il fut envoyé
pour rassembler les habitants épars, et amener une députation, qui
arriva le troisième jour. Le détachement qui avait conduit le vieux
cheikh avait été reçu avec acclamation. Les députés nous dirent en
arrivant qu'ils avaient reconnu la paternité dans la main qui s'était
appesantie sur eux; qu'ils voyaient bien que nous ne leur voulions
point de mal, puisque nous n'avions tué que neuf coupables, et brûlé
que le quart du village: ils ajoutèrent que le feu était éteint, que la
maison du cheikh émigré était détruite, et qu'ils avaient offert le
reste des poules et des oies aux soldats qui étaient venus terminer les
remords qui les tourmentaient depuis trois semaines.
Nous établîmes une poste ordinaire à Salmie d'accord avec les
arrondissements avoisinants, et nous achevâmes notre expédition par une
tournée du département. Dans chaque village nous étions reçus d'une
manière plus que féodale; c'était le principal personnage du pays qui
nous recevait, et faisait payer notre dépense aux habitants. Il fallait
connaître les abus avant d'y remédier; séduits d'ailleurs par la
facilité que le hasard nous offrait d'observer les coutumes d'un pays
dont nous allions changer les moeurs, nous laissions faire encore pour
cette fois.
Une maison publique, qui presque toujours avait appartenu au Mamelouk,
ci-devant seigneur et maître du village, se trouvait en un moment
meublée, à la mode du pays, en nattes, tapis, et coussins; un nombre de
serviteurs apportait d'abord de l'eau fraîche parfumée, des pipes et du
café; une demi-heure après, un tapis était étendu; tout autour on
formait un bourrelet de trois ou quatre espèces de pain et de gâteaux,
dont tout le centre était couvert de petits plats de fruits, de
confitures, et de laitage, la plupart assez bons, surtout très
parfumés. On semblait ne faire que goûter de tout cela; effectivement
en quelques minutes ce repas était fini: mais deux heures après le même
tapis était couvert de nouveau d'autres pains et d'immenses plats de
riz au bouillon gras et au lait, de demi moutons mal rôtis, de grands
quartiers de veaux, des têtes bouillies de tous ces animaux, et de
soixante autres plats tous entassés les uns sur les autres: c'étaient
des ragoûts aromatisés, herbes, gelées, confitures, et miel non préparé;
point de sièges, point d'assiettes, point de cuillers ni de
fourchettes, point de gobelets ni de serviettes; Ã genoux sur ses
talons, on prend le riz avec les doigts, on arrache la viande avec ses
ongles, on trempe le pain dans les ragoûts, et on s'en essuie les mains
et les lèvres; on boit de l'eau au pot: celui qui fait les honneurs
boit toujours le premier; il goûte de même le premier de tous les plats,
moins pour vous prouver que vous ne devez pas le soupçonner que pour
vous faire voir combien il est occupé de votre sûreté, et le cas qu'il
fait de votre personne. On ne vous présente une serviette qu'après le
dîner, lorsqu'on apporte à laver les mains; ensuite, l'eau de rose est
versée sur toute la personne; puis la pipe et le café.
Lorsque nous avions mangé, les gens du second ordre du pays venaient
nous remplacer, et étaient eux-mêmes très rapidement relevés par
d'autres: par principe de religion un pauvre mendiant était admis,
ensuite les serviteurs, enfin tous ceux qui voulaient, jusqu'Ã ce que
tout fût mangé. S'il manque à ces repas de la commodité et cette
élégance qui aiguillonne l'appétit, on peut en admirer l'abondance,
l'abandon hospitalier, et la frugalité des convives, que le nombre des
plats ne retient jamais plus de dix minutes à table.
_Bataille Navale d'Aboukir_.
Le 1er d'Août, au matin, nous étions maîtres de l'Ãgypte, de Corfou, de
Malte; treize vaisseaux de ligne rendaient cette possession contiguë Ã
la France, et n'en faisaient qu'un empire. L'Angleterre ne croisait
dans la Méditerranée qu'avec des flottes nombreuses qui ne pouvaient
s'approvisionner qu'avec des embarras et des dépenses immenses.
Bonaparte, sentant tout l'avantage de cette position, voulait, pour le
conserver, que notre flotte entrât dans le port d'Alexandrie; il avait
promis deux mille sequins à celui qui en donnerait le moyen: des
capitaines, de bâtiments marchands avaient, dit-on, trouvé une passe
dans le port vieux; mais le mauvais génie de la France conseilla et
persuada à l'amiral de s'embosser à Aboukir, et de changer en un jour
le résultat d'une longue suite de succès.
Le 1er, après-midi, le hasard nous avait conduits à Abou-Mandour,
couvent dont j'ai déjà parlé, et qui, depuis Rosette, est le terme
d'une jolie promenade sur le bord du fleuve: arrivés à la tour qui
domine le monastère, nous apercevons vingt voiles; arriver, se mettre
en ligne, et attaquer, fut l'affaire d'un moment. Le premier coup de
canon se fit entendre à cinq heures; bientôt la fumée nous déroba les
mouvements des deux armées; mais à la nuit nous pûmes distinguer un peu
mieux, sans pouvoir cependant nous rendre compte de ce qui se passait.
Le danger que nous courions d'être enlevés par le plus petit corps de
Bédouins ne put nous distraire de l'avide attention qu'excitait en nous
un événement d'un si grand intérêt. Le feu roulant et redoublé était
perpétuel; nous ne pouvions douter que le combat ne fût terrible, et
soutenu avec une égale opiniâtreté. De retour à Rosette, nous montâmes
sur les toits de nos maisons; vers dix heures, une grande clarté nous
indiqua un incendie; quelques minutes après une explosion épouvantable
fut suivie d'un silence profond: nous avions vu tirer de gauche Ã
droite sur l'objet enflammé, et, par suite de raisonnement, il nous
semblait que ce devaient être les nôtres qui avaient mis le feu; le
silence qui avait succédé devait être la suite de la retraite des
Anglais qui pouvaient seuls continuer ou cesser le combat, puisque
seuls ils disposaient de la liberté de l'espace. à onze heures un feu
lent recommença: à minuit le combat était de nouveau engagé; il cessa Ã
deux heures du matin: à la pointe du jour j'étais aux postes avancés,
et, dix minutes après, la canonnade fut rétablie; à neuf heures un
autre vaisseau sauta; à dix heures quatre bâtiments, les seuls restés
entiers, et que nous reconnûmes français, traversèrent à toutes voiles
le champ de bataille, dont ils nous paraissaient maîtres, puisqu'ils
n'étaient ni attaqués ni suivis. Tel était le fantôme produit par
l'enthousiasme de l'espérance.
Je passais ma vie à la tour d'Abou-Mandour; j'y comptais vingt-cinq
bâtiments, dont la moitié n'était plus que des cadavres mutilés, et
dont le reste se trouvait dans l'impossibilité de manoeuvrer pour les
secourir: trois jours nous restâmes dans cette cruelle incertitude. La
lunette à la main j'avais dessiné les désastres, pour me rendre compte
si le lendemain n'y apporterait aucun changement: nous repoussions
l'évidence avec la main de l'illusion; mais le bogaze fermé, mais la
communication d'Alexandrie interceptée, nous apprirent que notre
existence était changée; que, séparés de la métropole, nous étions
devenus colonies, obligés jusqu'à la paix d'exister de nos moyens: nous
apprîmes enfin que la flotte anglaise avait doublé notre ligne, qui
n'avait point été assez solidement appuyée contre l'île qui devait la
défendre; que les ennemis, prenant par une double ligne nos vaisseaux
l'un après l'autre, cette manoeuvre, qui invalidait l'ensemble de nos
forces, en avait rendu la moitié spectatrice de la destruction de
l'autre; que c'était l'_Orient_ qui avait sauté à dix heures; que
c'était l'_Hercule_ qui avait sauté le lendemain; que ceux qui
commandaient les vaisseaux le _Guillaume Tell_ et le _Généreux_, et les
frégates la _Diane_ et la _Justice_, voyant les autres au pouvoir de
l'ennemi, avaient profité du moment de sa lassitude pour échapper à ses
coups réunis. Nous apprîmes enfin que le 1er août avait rompu ce bel
ensemble de nos forces et de notre gloire; que notre flotte détruite
avait rendu à nos ennemis l'empire de la Méditerranée, empire que leur
avaient arraché les exploits inouïs de nos armées de terre, et que la
seule existence de nos vaisseaux nous aurait conservé.
_Bogaze.--Alluvions du Nil--Fournisseurs.--Tallien.--Correspondances
interceptées, etc_.
Notre position avait entièrement changé: dans la possibilité d'être
attaqués, nous fûmes obligés à des préparatifs de défense; on fortifia
l'entrée du Nil, on établit une batterie sur une des îles, on visita
tous les points.
Dans une de nos reconnaissances nous retournâmes au bogaze ou barre du
Nil: il était à cette époque presque à sa plus grande hauteur; et nous
fûmes dans le cas de voir les efforts de son poids contre les vagues de
la mer, qui dans cette saison sont poussées douze heures de chaque jour
par le vent de nord dans le sens opposé au cours du fleuve: il résulte
de ce combat un bourrelet de sables, qui s'exhausse avec le temps,
devient une île qui partage le cours du fleuve, et lui forme deux
bouches qui ont chacune leurs brisants; le remous de ces brisants
rapporte au rivage une partie du sable, que le courant avait entraîné,
et, par cette alluvion, les deux bouches se resserrent peu à peu
jusqu'Ã ce que l'une d'elles l'emportant sur l'autre, la moins forte
s'obstrue, devient terre ferme avec l'île; et à la bouche qui reste se
reforme bientôt un autre bourrelet, une île, deux bouches nouvelles,
etc. etc. N'est-ce pas là comme on peut le plus naturellement rendre
compte de l'antique géographie des bouches du Nil, expliquer le voyage
de Ménélas dans Homère, le changement du Delta, dont l'emplacement a pu
d'abord être un golfe, puis une plage, puis une terre cultivée,
couverte de villes superbes et de riches moissons, coupée de canaux,
qui, desséchant ou arrosant avec intelligence le sol, portaient
l'abondance sur toute la surface de ce pays nouveau? Puis, par le laps
de temps, les fléaux des révolutions, et leurs résultats funestes, des
points de dessèchements se seront manifestés; des parties auront été
abandonnées, d'autres seront devenues salines; des lacs se seront
formés, détruits, et reproduits, avec des formes nouvelles; les canaux
obstrués auront changé de cours, se seront perdus; et aujourd'hui, dans
nos recherches incertaines, nous demandons où étaient les bouches de
Canope, de Bolbitine, de Bérénice, etc. etc.
Les premiers végétaux qui croissent sur les alluvions sont trois Ã
quatre espèces de soudes: les sables s'amoncellent contre ces plantes;
elles s'élèvent de nouveau sur l'amoncellement: leur dépérissement est
un engrais qui fait croître des joncs; ces joncs élèvent encore le sol
et le consolident: le dattier paraît, qui, par son ombré y conservé
l'humidité, et achève d'y apporter l'abondance, ainsi qu'on peut le
voir aux environs du château de Racid, dont, au temps de Selim, le
canon, tirait en mer, et qui maintenant se trouve à une lieue du rivage,
entouré de forêts de palmiers, sous lesquels croissent d'autres arbres
fruitiers, et tous les légumes de nos jardins les plus abondants.
Dans cette expédition je vis, à l'embouchure du fleuve, nombre de
pélicans et de gerboises. En observant le château de Racid, je
remarquai qu'il avait été construit de membres d'anciens édifices;
qu'une partie des pierres des embrasures de canon étaient de beaux grès
de la Haute Ãgypte, couvertes encore d'hiéroglyphes. En visitant les
souterrains, nous y trouvâmes une espèce de magasin, composé d'armes
abandonnées; c'étaient des arbalètes, des arcs et flèches, avec des
casques et des épées de la forme de celles des croisés. En fouillant
ces magasins, nous délogeâmes des chauves-souris grosses comme des
pigeons: nous en tuâmes plusieurs; elles avaient toutes les formes de
la roussette.
Depuis la perte de notre flotte, ce qu'il y avait de troupes à Rosette
avait été disséminé en petites garnisons dans les châteaux et les
batteries: on avait été obligé d'établir une caravane d'Alexandrie Ã
Rosette par Aboukir et le désert, pour entretenir la communication de
ces deux villes: des soldats étaient employés à protéger ces caravanes
contre les Arabes: il en restait trop peu à Rosette pour le service de
la place, et la défense en cas d'attaque; il fut donc question de
former une milice de ce qu'il y avait de voyageurs, de spéculateurs, et
d'hommes inutiles, incertains, errants, irrésolus, qui arrivaient
d'Alexandrie, ou qui revenaient déjà du Caire: ces amphibies, corrompus
par les campagnes d'Italie, ayant ouï parler des moissons Ãgyptiennes
comme des plus abondantes de l'univers, avaient pensé que la prise de
possession d'un tel pays était la fortune toute faite des préoccupants;
d'autres, curieux, blasés, l'esprit fasciné par les récits de Savary,
étaient partis de Paris pour venir chercher de nouvelles voluptés au
Caire; d'autres, spéculateurs, pour fournir l'armée, pour observer,
faire venir et vendre à haut prix ce qui pourrait manquer à la colonie;
et cependant les beys avaient emporté tout ce qu'il y avait d'argent et
de magnificence au Caire; le peuple avait achevé le pillage des maisons
opulentes, avant notre entrée dans cette ville; Bonaparte ne voulait
point de fournisseurs, et la flotte marchande se trouvait bloquée par
les Anglais: toutes ces circonstances jetaient un voile sombre sur
l'Ãgypte pour tous ces voyageurs, étonnés de se trouver captifs, déçus
de leurs projets, et obligés de concourir à la défense et Ã
l'organisation d'un établissement qui ne devait plus faire que la
fortune et la gloire de la nation en général: ils écrivaient en France
de tristes récits, que les Anglais interceptaient, et qui contribuaient
à les tromper sur notre situation. Les Anglais se complaisaient Ã
croire que nous mourions de faim, nous renvoyaient nos prisonniers,
pour hâter l'époque de notre destruction, imprimaient dans leurs
gazettes que la moitié de notre armée était à l'hôpital, que la moitié
de l'autre moitié était obligée de conduire le reste qui était aveugle;
tandis que cependant la Haute Ãgypte nous fournissait en abondance le
meilleur blé, et la Basse le plus beau riz; que le sucre du pays
coûtait la moitié moins qu'en France; que des troupeaux innombrables de
buffles, boeufs, moutons et chèvres, tant des cultivateurs que des
Arabes pasteurs, fournissaient abondamment à une consommation nouvelle
au moment même de l'invasion, ce qui nous assurait pour l'avenir
abondance et superflu: tandis que, pour le luxe de nos tables, nous
pouvions ajouter toutes espèces de volailles, poissons, gibiers,
légumes et fruits. Voilà cependant ce que l'Ãgypte offrait d'objets de
première nécessité à ces détracteurs, à qui il fallait de l'or pour
réparer l'abus qu'ils en avaient fait, et qui, n'en trouvant point, ne
voyaient plus autour d'eux que des sables brûlants, un soleil perpétuel,
des puces et des cousins, des chiens qui les empêchaient de dormir,
des maris intraitables, des femmes voilées ne leur montrant que des
gorges éternelles.
Mais abandonnons au vent cette nuée de papillons qui affluent toujours
où brille une première lueur: voyons nos triomphes, et la paix rouvrir
la porte d'Alexandrie, y amener de sages et industrieux cultivateurs,
d'utiles négociants, des colons enfin, qui, sans s'effrayer de ce que
l'Afrique ne ressemble pas à l'Europe, observeront qu'en Ãgypte un
homme, pour trois sous, peut avoir autant qu'il lui en faut pour un
jour du meilleur riz du monde; qu'une partie des terres qui ont cessé
d'être inondées peuvent être rendues à la culture par l'arrosement, que
des moulins à vent feraient monter plus haut que les moulins à pots
qu'on y emploie, et qui consomment tant de boeufs, occupent tant de
bras; que les îles du Nil et la plus grande partie du Delta n'attendent
que des colons américains pour produire les plus belles cannes à sucre
sur un sol qui ne dévorera pas les hommes; en s'approchant du Caire et
par-delà , ils verront qu'il n'y a qu'à améliorer pour rivaliser avec
toutes les plantations d'indigo et de coton de toutes espèces; qu'en
faisant une fortune sage et sûre, ils habiteront sous un ciel pur et
sain, sur le bord d'un fleuve d'une espèce presque miraculeuse, et dont
on ne peut achever de nombrer les avantages: ils verront une colonie
nouvelle avec des villes toutes bâties, des travailleurs adroits
accoutumés à la peine et tout acclimatés, avec lesquels, en peu
d'années, et à l'aide des canaux qui sont tous tracés, ils créeront de
nouvelles provinces, dont l'abondance future n'est pas problématique,
puisque l'industrie moderne ne fera que leur rendre leur ancienne
splendeur.
à l'égard de nos soldats insouciants, ils se moquèrent de nos marins
qui avaient été battus: imaginèrent que Mourat-bey avait un chameau
blanc chargé d'or et de diamants; et il ne fut plus question que de
Mourat-bey et de son chameau blanc. Pour moi, j'avais à voir la Haute
Ãgypte, et j'ajournai à penser sur notre situation jusqu'à ce que mon
voyage fût fini.
_Voyage de Rosette à Alexandrie par Terre.--Caravane.--Plage d'Aboukir,
vue après la Bataille navale.--Ruines de Canope_.
Notre tournée dans le Delta se retardait par les affaires qui
survenaient au général Menou: je résolus d'employer ce retard à revenir
sur mes pas refaire par terre la partie dont je n'avais aperçu que les
côtes en venant d'Alexandrie par mer; je profitai d'une caravane pour
aller chercher les ruines de Canope.
Il s'était joint nombre de gens du pays à l'escorte de cette caravane:
à la chute du jour, lorsqu'en sortant de la ville elle commença à se
développer sur le tapis jaunâtre et lisse des monticules sablonneux qui
environnent Rosette, elle produisit l'effet le plus pittoresque et le
plus imposant; les groupes de militaires, ceux des marchands dans leurs
différents costumes, soixante chameaux chargés, autant de conducteurs
arabes, les chevaux, les ânes, les piétons, quelques instruments
militaires, offraient la vérité d'un des plus beaux tableaux du
Benedetto, ou de Salvator Rose. Dès que nous eûmes descendu les
monticules et dépassé les palmiers, nous entrâmes, au jour expirant,
dans un vaste désert, où la ligne horizontale n'est brisée que par
quelques petits monuments en briques, qui sont destinés à empêcher le
voyageur de se perdre dans l'espace, et sans lesquels la plus petite
erreur dans l'ouverture d'angle le ferait aboutir par une ligne
prolongée, à un but bien éloigné de celui où il tendait. Nous marchions,
dans le silence du désert et des ténèbres, sur une croûte de sel qui
consolidait un peu le sable mouvant: un détachement ouvrait la marche;
ensuite venaient les voyageurs, puis les bêtes de somme; un autre
détachement militaire assurait le convoi contre les Arabes voltigeurs,
qui, lorsqu'ils n'ont pas les forces nécessaires pour attaquer de front,
viennent quelquefois enlever les traîneurs à vingt pas de la
caravane.