Le second jour de marche de nos troupes au départ d'Alexandrie,

quelques soldats rencontrèrent, près de Béda, dans le désert, une jeune

femme le visage ensanglanté; elle tenait d'une main un enfant en bas

âge, et l'autre main égarée allait à la rencontre de l'objet qui

pouvait la frapper ou la guider. Leur curiosité est excitée; ils

appellent leur guide, qui leur servait en même temps d'interprète; ils

approchent, ils entendent les soupirs d'un être auquel on a arraché

l'organe des larmes; une jeune femme, un enfant au milieu, d'un désert!

Étonnés, curieux, ils questionnent: ils apprennent que le spectacle

affreux qu'ils ont sous les yeux est la suite et l'effet d'une fureur

jalouse: ce ne sont pas des murmures que la victime ose exprimer, mais

des prières pour l'innocent qui partage son malheur, et qui va périr de

misère et de faim. Nos soldats, émus de pitié, lui donnent aussitôt une

part de leur ration, oubliant leur besoin près d'un besoin plus

pressant; ils se privent d'une eau rare dont ils vont manquer tout Ã

fait, lorsqu'ils voient arriver un furieux, qui de loin repaissant ses

regards du spectacle de sa vengeance, suivait de l'oeil ces victimes;

il accourt arracher des mains de cette femme ce pain, cette eau, cette

dernière source de vie que la compassion vient d'accorder au malheur:

Arrêtez! s'écrie-t-il; elle a manqué à son honneur, elle a flétri le

mien; cet enfant est mon opprobre, il est le fils du crime. Nos soldats

veulent s'opposer à ce qu'il la prive du secours qu'ils viennent de lui

donner; sa jalousie s'irrite de ce que l'objet de sa fureur devient

encore celui de l'attendrissement; il tire un poignard, frappe la femme

d'un coup mortel, saisit l'enfant, l'enlève, et l'écrase sur le sol;

puis, stupidement farouche, il reste immobile, regarde fixement ceux

qui l'environnent, et brave leur vengeance.

Je me suis informé s'il y avait des lois répressives contre un abus

d'autorité aussi atroce; on m'a dit qu'il avait _mal fait_ de la

poignarder, parce que si Dieu n'avait pas voulu qu'elle mourût, au bout

de quarante jours on aurait pu recevoir la malheureuse dans une maison,

et la nourrir par charité.

La division Kléber, commandée par Dugua, avait pris la route de Rosette

pour protéger la flottille, qui était entrée dans le Nil. L'armée

acheva de se mettre en marche, les 6 et 7 Juin, par Birket et

Demenhour: les Arabes en attaquent les avant-postes, en harcèlent le

reste; la mort devient la peine du traîneur. Desaix est au moment

d'être pris pour être resté cinquante pas derrière la colonne; Le

Mireur, officier distingué, et qui, par l'effet d'une distraction

mélancolique, n'avait pas répondu à l'invitation qu'on lui avait faite

de se rapprocher, est assassiné à cent pas des avant-postes; l'adjudant

général Galois est tué en portant un ordre du général en chef;

l'adjudant Delanau est fait prisonnier à quelques pas de l'armée en

traversant un ravin: on met un prix à sa rançon; les Arabes s'en

disputent le partage, et, pour terminer le différent, brûlent la

cervelle à cet intéressant jeune homme.

Les Mamelouks étaient venus au-devant de l'armée française: la première

fois qu'elle les vit ce fut près de Demenhour; ils ne firent que la

reconnaître, et cette apparition, ainsi que le combat insignifiant de

Chebreise, donna leur mesure à nos soldats, et leur ôta cette émotion

incertaine qui tient de la terreur, et que donne toujours un ennemi

inconnu. De leur côté, n'ayant vu dans notre armée que de l'infanterie,

sorte d'arme pour laquelle ils avaient un souverain mépris, ils

emportèrent la certitude d'une victoire aisée, et ne tourmentèrent plus

notre marche, déjà assez pénible par sa longueur, par l'ardeur du

climat, et les souffrances de la soif et de la faim, auxquelles il faut

encore ajouter les tourments d'un espoir toujours trompé et toujours

renaissant; en effet c'était sur des tas de blé que nos soldats

manquaient de pain, et avec l'image d'un vaste lac devant les yeux

qu'ils étaient dévorés par la soif. Ce supplice d'un nouveau genre a

besoin d'être expliqué, puisqu'il est l'effet d'une illusion qui n'a

lieu que dans ces contrées: elle est produite par le _mirage_ des

objets saillants sur les rayons obliques du soleil réfractés par

l'ardeur de la terre embrasée; ce phénomène offre tellement l'image de

l'eau, qu'on y est trompé la dixième fois comme la première; il attise

une soif d'autant plus ardente que l'instant où il se manifeste est le

plus chaud du jour. J'ai pensé qu'un dessin n'en donnerait pas l'idée,

puisqu'il ne pourrait jamais être que la représentation d'une

ressemblance; mais, pour y suppléer, il faut lire un rapport fait Ã

l'institut du Caire, et inséré dans les mémoires imprimés par Didot

l'aîné, dans lequel le citoyen Monge a décrit et, analysé ce phénomène

avec la sagacité et l'érudition qui caractérisent ce savant.

Les villages étaient désertés à l'approche de l'armée, et les habitants

en emportaient tout ce qui aurait pu l'alimenter.

Les pastèques furent le premier soulagement que le sol de l'Égypte

offrit à nos soldats, et ce fruit fut consacré dans leur mémoire par la

reconnaissance. En arrivant au Nil ils s'y jetèrent tout habillés pour

se désaltérer par tous les pores.

Lorsque l'armée eut dépassé Rahmanieh, ses marches sur les bords du

fleuve devinrent moins pénibles. Nous ne la suivrons pas dans toutes

ses stations; nous dirons seulement que le 20 Juillet elle vint coucher

à Amm-el-Dinar; elle en partit le lendemain avant le jour; après douze

heures de marche elle se trouva près Embabey, où les Mamelouks étaient

rassemblés; ils y avaient un camp retranché, entouré d'un mauvais fossé,

défendu par trente-huit pièces de canon.

_Bataille des Pyramides_.

Dès qu'on eut découvert les ennemis, l'armée se forma: lorsque

Bonaparte eut donné ses derniers ordres, il dit, en montrant les

pyramides: Allez, et pensez que du haut de ces monuments quarante

siècles nous observent. Desaix, qui commandait l'avant-garde, avait

dépassé le village; Reynier suivait à sa gauche; Dugua, Vial et Bon,

toujours à gauche, formaient le demi-cercle en se rapprochant du Nil.

Mourat-bey, qui vint nous reconnaître, et qui ne vit point de cavalerie,

dit qu'il allait nous tailler comme _des citrouilles_ (ce fut son

expression): en conséquence le corps le plus considérable des Mamelouks,

qui était en avant d'Embabey, s'ébranla, et vint charger la division

Dugua avec une rapidité qui lui avait à peine laissé le temps de se

former; elle les reçut avec un feu d'artillerie qui les arrêta; et par

un _à gauche_ ils allèrent tomber jusque sur les baïonnettes de la

division Desaix; un feu de file nourri et soutenu produisit une seconde

surprise: ils furent un moment sans détermination; puis, tout à coup

voulant tourner la division, ils passèrent entre celle de Reynier et

celle de Desaix, et reçurent le feu croisé de toutes deux: ce qui

commença leur déroute. N'ayant plus de projet, une partie retourna sur

Embabey, l'autre alla se retrancher dans un parc planté de palmiers,

qui se trouvait à l'occident des deux divisions, et d'où on les envoya

déloger par les tirailleurs; ils prirent alors la route du désert des

pyramides. Ce furent eux qui dans la suite nous disputèrent la haute

Égypte. Pendant ce temps les autres divisions en s'approchant du

village, se trouvaient dans le cas d'être endommagées par l'artillerie

du camp retranché: on résolut de l'attaquer; il fut formé deux

bataillons, tirés de la division Bon et Menou, et commandés par les

généraux Rampon et Marmont, pour marcher sur le village, et le tourner

à l'aide du fossé: le bataillon Rampon leur paraît facile à envelopper

et à détruire; il est attaqué par ce qui restait de Mamelouks dans le

camp. Ce fut là que le feu fut le plus vif et le plus meurtrier; ils ne

concevaient pas notre résistance (ils ont dit depuis qu'ils nous

avaient crus liés ensemble): en effet la meilleure cavalerie de

l'orient, peut-être du monde entier, vint se rompre contre un petit

corps hérissé de baïonnettes; il y en eut qui vinrent enflammer leur

habit au feu de notre mousqueterie, et qui, blessés mortellement,

brûlèrent devant nos rangs. La déroute devint générale: ils voulurent

retourner dans leur camp; nos soldats les y suivirent et y entrèrent

pêle-mêle avec eux; leurs canons furent pris; toutes les divisions qui

s'approchaient en entourant le village leur ôtaient tous moyens de

retraite; ils voulurent longer le Nil, un mur qui y arrivait

transversalement les arrêta et les refoula; alors ils se jetèrent dans

le fleuve pour aller rejoindre le corps d'Ibrahim bey, qui était resté

vis-à-vis pour couvrir le Caire: dès lors ce ne fut plus un combat,

mais un massacre; l'ennemi semblait défiler pour être fusillé, et

n'échapper au feu de nos bataillons que pour devenir la proie des eaux.

Au milieu de ce carnage, en levant les yeux, on pouvait être frappé de

ce contraste sublime qu'offrait le ciel pur de cet heureux climat: un

petit nombre de Français, sous la conduite d'un héros, venait de

conquérir une partie du monde; un empire, venait de changer de maître;

l'orgueil des Mamelouks achevait de se briser contre les baïonnettes de

notre infanterie. Dans cette grande et terrible scène, qui devait

avoir de si importants résultats, la poussière et la fumée troublaient

à peine la partie la plus basse de l'atmosphère; l'astre du jour

roulant sur un vaste horizon achevait paisiblement sa carrière: sublime

témoignage de cet ordre immuable de la nature qui obéit à d'éternels

décrets dans ce calme silencieux qui la rend encore plus imposante.

C'est ce que j'ai cherché à peindre dans le dessin que j'ai fait de ce

moment.

La relation officielle du général Berthier, où les mouvements

militaires sont circonstanciés de la manière la plus lucide et la plus

savante, servira encore d'explication au plan de cette bataille, plan

qui doit acquérir un prix particulier par les corrections qu'a bien

voulu y faire Bonaparte lui-même dans la disposition des corps, et la

détermination de leurs mouvements.

_Tournée de l'Auteur dans le Delta.--Le Bogaze.--Rosette_.

Le général Menou était resté blessé à Alexandrie: il devait aller

organiser le gouvernement à Rosette, et faire une tournée dans le

Delta. Avant de se rendre au Caire il m'avait engagé à l'accompagner

dans cette marche: je me décidai d'autant plus volontiers à faire ce

voyage, que je pensais d'avance qu'il ne pouvait être très intéressant

qu'autant qu'on le ferait avant celui de la haute Égypte;

j'accompagnais d'ailleurs un homme aimable, instruit, et mon ami depuis

longtemps.

Nous nous embarquâmes sur un aviso dans le port neuf d'Alexandrie; nous

manoeuvrâmes tout le jour: mais nos capitaines, ne connaissant ni les

courants, ni les brisants, ni les bas-fonds de ce port, après avoir

évité la pointe du Diamant, pensèrent nous échouer au rocher du petit

Pharillon, et nous ramenèrent mouiller à l'entrée du port pour repartir

le lendemain. Je fis le dessin du château, bâti dans l'île Pharus, sur

l'emplacement de ce fameux monument si utile et si magnifique, cette

merveille du monde, qui, après avoir pris le nom de l'île sur lequel il

avait été élevé, le transmit à tous les monuments de ce genre.

Nous repartîmes le lendemain sous d'aussi mauvais auspices que la

veille. À peine fûmes-nous à quelques lieues en mer, quel le vent étant

devenu très fort, le général Menou fut pris d'un vomissement convulsif

qui pensa lui coûter la vie, en le faisant tomber de sa hauteur, la

tête sur la culasse d'un canon. Aucun de nous ne pouvait juger du

danger de la large blessure qu'il s'était faite: il avait perdu

connaissance; nous mîmes en délibération si on le conduirait sur

l'_Orient_, qui était mouillé avec la flotte à Aboukir, et vis-à-vis

duquel nous nous trouvions dans le moment.

Nos marins croyaient que quelques heures nous suffiraient pour nous

rendre dans le Nil: nous choisîmes ce parti, qui devait finir les

angoisses du général. Malgré le tourment de notre situation et le

roulis du bâtiment, je parvins à dessiner une petite vue qui donne une

idée du mouillage de notre flotte devant Aboukir; de ce promontoire

célèbre autrefois par la ville de Canope et toutes ses voluptés,

aujourd'hui si fameux par toutes les horreurs de la guerre. Quelques

heures après nous nous trouvâmes, sans le savoir, à une des bouches du

Nil, ce que nous reconnûmes au tableau le plus désastreux que j'aie vu

de ma vie. Les eaux du Nil repoussées par le vent élevaient à une

hauteur immense des ondes qui étaient perpétuellement refoulées et

brisées par le courant du fleuve avec un bruit épouvantable; un de nos

bâtiments qui venait de faire naufrage, et que la vague achevait de

rompre, fut le seul indice que nous eûmes de la côte; plusieurs autres

avisos dans la même situation que nous, c'est-à-dire dans la même

confusion, se rapprochaient pour se consulter, s'évitaient pour ne pas

se briser, et ne pouvaient s'entendre que par des cris encore plus

épouvantables. Il n'y avait point de pilote côtier; nous ne savions

plus qu'aviser; le général allait toujours en empirant: nous imaginâmes

d'aller reconnaître le bogaze ou la barre du fleuve; le canot fut mis Ã

la mer, et le chef de bataillon Bonnecarrère et moi nous nous y jetâmes

comme nous pûmes. À peine eûmes-nous quitté notre bord que nous nous

trouvâmes au milieu des abîmes, sans voir autre chose que la cime

recourbée des vagues qui de toutes parts menaçaient de nous engloutir;

à mille toises de l'aviso, nous ne pouvions plus le rejoindre: le mal

de mer commençait à me tourmenter; il était question d'attendre d'une

manière indéfinie, et de passer ainsi la nuit. Je m'enveloppais de mon

manteau pour ne plus rien voir de notre déplorable situation, lorsque

nous passâmes sous les eaux d'une felouque, où j'aperçus un malheureux

qui, en descendant dans une embarcation, était resté suspendu à une

corde; fatigué des efforts qu'il faisait pour se soutenir dans cette

périlleuse position, ses bras s'allongeaient, et le laissaient aller

dans ceux de la mort, que je voyais ouverts pour le recevoir.

J'éprouvai à ce spectacle une telle révolution que mes évanouissements

cessèrent: je ne criais pas, je hurlais; les matelots mêlaient leurs

cris aux miens: ils furent enfin entendus de ceux du bâtiment; d'abord

on ne savait ce que nous voulions; on chercha de tous côtés avant de

venir au secours du malheureux dont les dernières forces expiraient; on

le découvre à la fin.... on eût encore le temps de le sauver.

Le moment que nous avait fait perdre cet événement, et les efforts que

nous avions faits pour nous tenir au vent en cas que cet homme tombât Ã

la mer, nous avaient fait prendre assez de hauteur pour regagner notre

aviso; nous l'escaladâmes assez heureusement, et nous nous retrouvâmes

au même point d'où nous étions partis sans savoir plus que tenter. Le

vent se calma un peu, mais la mer resta grosse: la nuit vint; elle fut

moins orageuse.

Le général était trop mal pour prendre lui-même une résolution: nous

tînmes de nouveau conseil, et nous résolûmes de le mettre de notre

mieux dans le canot, pensant que le bâtiment naufragé et les brisants

nous serviraient de guide, et qu'en les évitant également nous

entrerions dans le Nil: cela nous réussit; au bout d'une heure de

navigation nous nous trouvâmes à l'angle de la côte, et tournant tout Ã

coup à droite, nous voguâmes dans le plus paisible lit du plus doux de

tous les fleuves, et une demi-heure après au milieu du plus frais et du

plus verdoyant de tous les pays; c'était, exactement sortir du Ténare

pour entrer par le Léthé dans les Champs-Élysées. Ceci était encore

plus vrai pour le général, qui était déjà sur son séant, et ne nous

laissait d'inquiétude que sur la profondeur de sa blessure, qu'aucun de

nous n'avait osé sonder.

Nous trouvâmes bientôt à notre droite un fort, et à notre gauche une

batterie, qui, autrefois construite pour défendre l'embouchure du Nil,

en est maintenant à une lieue; ce qui pourrait donner la mesure de la

progression de l'alluvion du fleuve. En effet, la construction de ces

forts ne remonte pas au-delà de l'invention de la poudre, et ils n'ont

par conséquent pas plus de trois cents ans. Je fis rapidement deux

dessins de ces deux points.

Le premier, à l'ouest du fleuve, présente un château carré, flanqué de

grosses tours aux angles, avec des batteries dans lesquelles étaient

des canons de vingt-cinq pieds de longueur; le second n'est plus qu'une

mosquée, devant laquelle était une batterie ruinée, dont un canon, du

calibre de vingt-huit pouces, ne servait plus qu'à procurer d'heureux

accouchements aux femmes lorsqu'elles venaient l'enjamber pendant leur

grossesse.

Une heure après, nous découvrîmes, au milieu des forêts de dattiers, de

bananiers et de sycomores, Rosette, placée sur les bords du Nil, qui

sans les dégrader, baigne tous les ans les murailles de ses maisons.

J'en fis la vue avant d'y aborder.

Rascid, que les Francs ont nommé Rosette, ou Rosset, a été bâtie sur la

branche et près de la bouche Bolbitine, non loin des ruines d'une ville

de ce nom, qui devait être située à un coude du fleuve, où est Ã

présent le couvent d'Abou-Mandour, à une demi lieue de Rosette: ce qui

pourrait appuyer cette opinion, ce sont les hauteurs qui dominent ce

couvent, et qui doivent avoir été formées par des atterrissements; ce

sont encore quelques colonnes et autres antiquités trouvées en faisant,

il y a une vingtaine d'années, des réparations à ce couvent.

Léon d'Afrique dit que Rascid fut bâtie par un gouverneur d'Égypte,

sous le règne des califes; mais il ne dit ni le nom du calife, ni

l'époque de la fondation.

Rosette n'offre aucun monument curieux. Son ancienne circonvallation

annonce qu'elle a été plus grande qu'elle n'est à présent; on reconnaît

sa première enceinte aux buttes de sables qui la couvrent de l'ouest au

sud, et qui n'ont été formées que par les murailles et les tours qui

servent aujourd'hui de noyaux à ces atterrissements. Ainsi qu'Ã

Alexandrie, la population de cette ville va toujours en décroissant. On

y bâtit peu, et ce qui s'y construit ne se fait plus que des vieilles

briques des édifices qui tombent en ruine faute d'habitants et de

réparations. Les maisons, mieux bâties en général que celles

d'Alexandrie, son cependant si frêles encore, que si elles n'étaient

épargnées par le climat qui ne détruit rien, il n'existerait bientôt

plus une maison à Rosette; les étages, qui vont toujours en avançant

l'un sur l'autre, finissent presque par se toucher; ce qui rend les

rues fort obscures et fort tristes. Les habitations qui sont le long du

Nil n'ont pas cet inconvénient; elles appartiennent pour la plupart aux

négociants étrangers. Cette partie de la ville serait d'un

embellissement facile; il n'y aurait qu'à construire sur la rive du

fleuve un quai alternativement rampant et revêtu: les maisons, outre

l'avantage d'avoir vue sur la navigation, ont encore l'aspect riant des

rives du Delta, île qui n'est qu'un jardin d'une lieue d'étendue.

[Illustration: _Vue d'Abou Mandour; d'après Sonnini. Pa 46._

A, _Couvent d'Abou Mandour_.

B, _Bateaux du pays_.

C, _Le Delta_.

D, _Village_.

E, _Bois de Dattiers_.]

Cette île devint d'abord notre propriété, notre promenade, et enfin le

parc où nous nous donnions le plaisir de la chasse; lequel était doublé

par celui de la curiosité, puisque chaque oiseau que nous tuions était

une nouvelle connaissance.

Je pus remarquer que les habitants de la rive gauche du Nil,

c'est-à-dire les habitants du Delta, étaient plus doux et plus

sociables: je crois qu'il faut en attribuer la cause à plus d'abondance,

et à l'absence des Arabes Bédouins, qui, ne traversant jamais le

fleuve, les laissent dans un état de paix que les autres n'éprouvent

dans aucun moment de leur vie.

_Arabes cultivateurs.--Arabes Bédouins_.

En observant les causes on est presque toujours moins porté à se

plaindre des effets. Peut-on reprocher aux Arabes cultivateurs d'être

sombres, défiants, avares, sans soins, sans prévoyance pour l'avenir,

lorsque l'on pense qu'outre la vexation du possesseur du sol qu'ils

cultivent, de l'avide bey, du cheikh, des Mamelouks, un ennemi errant,

toujours armé, guette sans cesse l'instant de lui enlever tout ce qu'il

oserait montrer de superflu? L'argent qu'il peut cacher, et qui

représente toutes les jouissances, dont il se prive, est donc tout ce

qu'il peut croire véritablement à lui; aussi l'art de l'enfouir est-il

sa principale étude: les entrailles de la terre ne le rassurent pas:

des décombres, des haillons, toute la livrée de la misère, c'est en ne

présentant que ces tristes objets aux regards de ses maîtres qu'il

espère soustraire ce métal à leur avidité; il lui importe d'inspirer la

pitié: ne pas le plaindre, ce serait le dénoncer; inquiet en amassant

ce dangereux argent, troublé quand il le possède, sa vie se passe entre

le malheur de n'en point avoir, ou la terreur de se le voir ravir.

Nous avions à la vérité chassé les Mamelouks; mais, à notre arrivée,

éprouvant toutes sortes de besoins, en les chassant, ne les avions-nous

pas remplacés? et ces Arabes Bédouins, mal armés, sans résistance,

n'ayant pour rempart que des sables mouvants, de ligne que l'espace, de

retraite que l'immensité, qui pourra les vaincre ou les contenir?

Tâcherons-nous de les séduire en leur offrant des terres à cultiver?

mais les paysans d'Europe qui deviennent chasseurs cessent sans retour

de travailler la terre; et le Bédouin est le chasseur primitif; la

paresse et l'indépendance sont les bases de son caractère; et pour

satisfaire et défendre l'un et l'autre, il s'agite sans cesse, et se

laisse assiéger et tyranniser par le besoin. Nous ne pouvons donc rien

proposer aux Bédouins qui puisse équivaloir à l'avantage de nous voler;

et ce calcul est toujours la base de leurs traités.

L'envie, fléau dont n'est pas exempt le séjour même du besoin, plane

encore sur les sables brûlants du désert. Les Bédouins guerroient avec

tous les peuples de l'univers, ne haïssent et ne portent envie qu'aux

Bédouins qui ne sont pas de leur horde; ils s'engagent dans toutes les

guerres, ils se mettent en mouvement dès qu'une querelle intérieure ou

un ennemi étranger vient troubler le repos de l'Égypte; et, sans

s'attacher à l'un ou à l'autre des partis, ils profitent de leur

querelle pour les piller tous deux. Lorsque nous descendîmes en Afrique,

ils se mêlaient parmi nous, enlevaient nos traîneurs, et eussent pillé

les Alexandrins, s'ils fussent venus se faire battre hors de leurs

murailles. Là où est le butin, là est l'ennemi des Bédouins: toujours

prêts à traiter, parce qu'il y a des présents attachés aux stipulations;

ils ne connaissent d'engagement que la nécessité. Leur cruauté n'a

cependant rien d'atroce: les prisonniers qu'ils nous ont faits, en

retraçant les maux qu'ils avaient soufferts dans leur captivité, les

considéraient plutôt comme une suite de la manière de vivre de cette

nation que comme un résultat de la barbarie; des officiers, qui avaient

été leurs prisonniers, m'ont dit que le travail qu'on avait exigé d'eux

n'avait rien eu d'excessif ni de cruel; ils obéissaient aux femmes,

chargeaient et conduisaient les ânes et les chameaux; il fallait à la

vérité camper et décamper à tout moment; tout le ménage était plié, et

l'on était en route dans un quart d'heure au plus: au reste ce ménage

consistait en un moulin à blé et à café, une plaque de fer pour cuire

les galettes, une grande et une petite cafetière, quelques outres,

quelques sacs à grains, et la toile de la tente qui servait d'enveloppe

à tout cela. Une poignée de blé rôti, et douze dattes étaient la ration

commune des jours de marche, et quelque peu d'eau, qui, vu sa rareté,

avait servi à tout avant que d'être bue; mais ces officiers n'ayant eu

l'âme flétrie par aucun mauvais traitement, ils ne conservaient aucun

souvenir amer d'une condition malheureuse qu'ils n'avaient fait que

partager.

Sans préjugé de religion, sans culte extérieur, les Bédouins sont

tolérants: quelques coutumes révérées leur servent de lois; leurs

principes ressemblent à des vertus qui suffisent à leurs associations

partielles, et à leur gouvernement paternel.

Je dois citer un trait de leur hospitalité: un officier français était

depuis plusieurs mois le prisonnier d'un chef d'Arabes; son camp

surpris la nuit par notre cavalerie, il n'eut que le temps de se sauver;

tentes, troupeaux, provisions, tout fût pris. Le lendemain, errant,

isolé, sans ressource, il tire de ses habits un pain, et en donnant la

moitié à son prisonnier, il lui dit: Je ne sais quand nous en mangerons

d'autre; mais on ne m'accusera point de n'avoir pas partagé le dernier

avec l'ami que je me suis fait. Peut-on haïr un tel peuple, quelque

farouche que d'ailleurs il puisse être? et quel avantage lui donne sur

nous cette sobriété comparée aux besoins que nous nous sommes faits?

comment persuader ou réduire de pareils hommes? n'auront-ils pas

toujours à nous reprocher de semer de riches moissons sur les tombeaux

de leurs ancêtres?

_Insurrections dans le Delta.--Incendie de Salmie.--Repas Égyptien_.

Voyages dans la basse et la haute Egypte pendant les campagnes de Bonaparte en 1798 et 1799 · 第 4 / 30 段