J'étais sauvé. Le chien me flaira d'un air un peu inquiet, puis, après

quelques efforts inutiles pour amener une séparation entre nous, se

coucha paisiblement en rond à côté de moi et ne tarda pas à s'endormir.

Quelques instants plus tard, Victor vint couper la corde qui me

retenait à la queue de Médor.

Je touchais au terme de mes épreuves, mais par quelle terrible aventure

allait s'opérer ma délivrance!

Un jour, par ordre de son père, Victor fut privé d'un après-midi tout

entier de plaisir et consigné au logis, tandis que sa sœur Clotilde,

sous la conduite de Mme Larade, partait pour une charmante réunion

d'enfants, un goûter suivi d'une séance de prestidigitation avec

projections de lumière électrique et autres divertissements des plus

intéressants, chez leur grand'mère dont c'était précisément la fête.

En vain, la mère et la fille avaient supplié le père de famille de

faire grâce à Victor. M. Larade, quoiqu'il lui en coûtât certainement,

car bien souvent les parents souffrent plus des pénitences infligées

par eux à leurs enfants que ces chers petits coupables, M. Larade,

dis-je, fut inexorable.

Voilà donc notre Victor entièrement livré à lui-même. Il imagina alors,

pour se distraire, de s'amuser encore une fois à mes dépens.

[Illustration]

Mon bourreau vint me chercher dans le porte-parapluie où j'étais placé,

me déposa dans un coin du vestibule et s'élança dans l'escalier,

qu'il gravit, comme d'habitude, par deux et trois marches à la fois.

Je l'entendis monter ainsi jusque dans les vastes greniers qui

occupaient le haut de la maison, où le bruit de ses pas se perdit dans

l'éloignement. Il y resta environ vingt minutes, puis redescendit d'une

allure plus modérée qui me fit soupçonner qu'il rapportait des combles

un objet dont le transport nécessitait quelques précautions.

En effet, c'était un gros ballon peint de vives et brillantes couleurs,

représentant le ballon captif de la dernière Exposition. Je crois que

sa grand'mère lui avait fait cadeau de ce jouet au jour de l'an, alors

qu'heureux et paisible j'habitais encore la mansarde de la rue Grassi

avec Mathilde et sa charmante petite fille.

Le ballon, bientôt délaissé, était depuis longtemps relégué dans les

combles, mais voilà que le terrible enfant se souvenait soudain de son

existence. Que voulait-il donc en faire?

Fixant soigneusement l'aérostat en miniature à la rampe de la

véranda qui régnait devant la maison, afin que le vent ne l'enlevât

pas, il commença par décrocher la nacelle de zinc verni, remplie de

petits personnages fort bien imités, représentant les visiteurs de

l'Exposition, puis, me saisissant tout à coup, il m'attacha par un

bout de ficelle à la place de la nacelle, en disant avec un ricanement

féroce:

«Ce sera le parachute! Comme cela, le ballon aura tout ce qu'il lui

faut comme un véritable aérostat!»

[Illustration: BON VOYAGE, VILAIN PARAPLUIE!]

Restait à savoir si le ballon devait demeurer dans son rôle de ballon

captif. Une seconde phrase, encore plus expressive que la première ne

me laissa guère de doute sur ses intentions:

«Bon voyage, vilain parapluie, et surtout point de retour!»

Tout en prononçant ces odieuses paroles, Victor défaisait le nœud assez

compliqué qui retenait solidement le ballon. Quand cette opération

fut terminée, je sentis avec effroi l'aérostat s'élever doucement,

m'entraîner après lui, et, une fois encore, la voix de Victor Larade

m'arriva distinctement:

«Ça marche, ça marche! Allons, le parapluie ne sera pas trop lourd

comme je le craignais!»

Nous avions dépassé le toit; un air plus vif nous saisissait, puis une

petite secousse se faisait sentir et le ballon s'élevait par une sorte

de bond dans le libre espace.

Victor avait coupé la corde!

Maintenant nous planions dans l'immensité, au-dessus de la ville de

Bordeaux qui ne m'apparaissait plus de la hauteur à laquelle nous

étions parvenus que tel qu'un grand amas de maisons séparées par de

petites raies blanches; sur ces raies se mouvaient, comme des fourmis,

les voitures et les humains.

Tandis que nous étions ainsi suspendus entre le ciel et l'eau,

voilà que mon compagnon forcé, l'aérostat, se met à descendre assez

rapidement; en même temps, saisi par des courants aériens qui règnent

au-dessus du fleuve, il tournoie sur lui-même; dans ce mouvement de

rotation, la ficelle mince à laquelle je suis suspendu s'use et bientôt

se rompt. C'en est fait, le soi-disant parachute s'est détaché du

ballon et tombe, en oscillant, d'une hauteur effrayante.

Si je tombais sur le sol, j'étais un parapluie perdu, brisé en mille

pièces, anéanti.... Je tombai dans le fleuve, à quelques mètres d'une

grosse gabare qui se laissait tranquillement aller au fil de l'eau.

«Eh! petit, qu'est-ce que c'est que ce poisson-là? s'écria une voix

enrouée.

--C'est un parapluie, patron, répondit le jeune garçon ainsi interpellé.

--Eh bien, prends le canot, et va-t'en me pêcher ce marsouin-là!»

Avec une rapidité de singe, l'enfant détacha le petit esquif qui se

balançait à l'arrière de la gabare, descendit dedans et, tout en

godillant, c'est-à-dire en ramant avec un seul aviron placé à l'arrière

de son batelet, s'approcha de moi; il était temps, je coulais,

m'enfonçant déjà à demi; mais bientôt il me saisit, et me mit tout

ruisselant dans le canot.

«C'est un parapluie encore très bon, s'écria le patron en me recevant

des mains du mousse. Sais-tu ce que je veux en faire, petit?

--Peut-être que vous voulez m'en faire cadeau, hasarda le jeune

intrigant.

--As-tu fini! Te donner ce beau parapluie, à toi? Les enfants, ça ne

se connaît plus au jour d'aujourd'hui; d'ailleurs un marin ne doit pas

craindre l'eau, et, en conséquence, se servir de parapluie.

--Alors, patron, que voulez-vous en faire?

--Je veux le porter à ma promise, Mlle Irma; elle m'avait justement

demandé des pendants d'oreilles en corail.

--C'est que c'est pas la même chose, fit remarquer judicieusement le

mousse.

--Ça ne fait rien, ça passera comme cela!» conclut péremptoirement le

gabarier.

Charmé par cette idée qu'il pourrait offrir un cadeau à sa fiancée sans

bourse délier, il se mit en devoir «de me parer» de son mieux. Avec un

tampon d'étoupe, il enlève les taches de vase qui souillaient ma robe

et fait reluire le métal dont mon manche est surmonté, puis il me place

sur l'avant du bateau bien exposé au soleil, et déclare que j'ai l'air

tout neuf, ce à quoi le mousse ne contredit point, grâce à la crainte

salutaire que peut produire un bout d'amarre transformé en moyen de

coercition.

Quand nous eûmes débarqué un chargement de barriques neuves, que

portait la gabare, mon nouveau maître laissa son bateau à la garde du

mousse, et, après avoir fait un brin de toilette, se rendit chez sa

promise.

Il n'eut pas à aller loin, car Mlle Irma était servante dans un hôtel

avoisinant le port.

«Mademoiselle, dit-il en prenant son air le plus aimable, je vous

apporte quelque chose pour vous faire plaisir, car je me suis laissé

dire que les petits cadeaux entretiennent l'amitié.

--Mes boucles d'oreilles! s'écria la jeune personne en rougissant de

joie devant cette entrée en matière si engageante.

--Pas tout à fait; j'ai pensé que quand on se mettait en ménage, il

fallait songer au sérieux.

--Ah! dit seulement Mlle Irma, subitement attristée et prévoyant une

déception.

--Je vous apporte un joli parapluie à la dernière mode de Paris!»

[Illustration: «VOICI UN JOLI PARAPLUIE!»]

Il avait affaire à forte partie, et, sans donner dans la réclame, on

m'examina d'un œil soupçonneux; le résultat de cet examen fut une moue

épouvantable, suivie d'une grimace larmoyante qui n'embellit pas le

visage de Mlle Irma.

«Eh bien! qu'est-ce qu'il y a? demanda le marin.

--Il y a que vous avez voulu me tromper en me donnant un vilain

parapluie d'occasion et que c'est un affront que je ne vous pardonnerai

jamais!»

Je crois qu'au fond elle lui en voulait surtout à cause des boucles

d'oreilles qu'il ne lui avait pas apportées, mais la querelle

s'envenima sur ma triste personnalité et les deux fiancés se séparèrent

presque brouillés à cause de moi.

Il était écrit que je devais toujours être victime de l'injustice des

hommes; comme Victor, le gabarier s'en prenait à moi de son mécompte,

et rien qu'à la manière dont il me tenait du bout des doigts, je

sentais qu'il m'en voulait mortellement.

Absorbé dans les tristes pensées que lui inspirait sa récente querelle

avec sa promise, il vint s'accouder au parapet du grand pont qui fait

communiquer les deux rives de la Garonne à Bordeaux.

«Ah! se disait-il, j'ai fait du bel ouvrage avec ce parapluie!

Il aurait mieux valu le laisser aller au fil de l'eau que m'en

embarrasser. Aussi cette Irma n'est guère raisonnable et aime

terriblement les bijoux. Oh! scélérat de riflard, j'ai envie de te

jeter à l'eau pour ne plus t'avoir devant les yeux!»

Comme notre marin avait la mauvaise habitude de parler tout haut, à cet

endroit précis de son monologue, une voix jeune s'élève soudain à côté

de lui:

«Donnez-le-moi plutôt, mon bon Monsieur!»

Et, se retournant aussitôt, mon propriétaire aperçoit un garçon de

quinze ans environ, pâle et maigre, mais l'air intelligent et doux,

qui s'appuyait, lui aussi, au parapet de pierre, tandis qu'une boîte à

cirage était posée à ses pieds.

Il y a des figures sympathiques: celle du jeune garçon plut au

gabarier, et après un petit moment de réflexion il murmura en me

tendant au gamin:

«Je veux bien, si ça te fait plaisir; tiens, prends-le, mon garçon, je

souhaite qu'il te porte bonheur plus qu'à moi!»

[Illustration: DONNEZ-LE-MOI PLUTÔT.]

Sans se laisser impressionner par ces paroles peu rassurantes,

l'adolescent me reçut avec un mouvement de joie, remercia rapidement

son bienfaiteur inconnu, puis s'en alla au plus vite du côté de La

Bastide, faubourg de Bordeaux situé à l'extrémité du pont, comme s'il

eût craint de voir le marin se raviser et reprendre son bien.

«Maman, Maman, voyez quelle chance j'aie eue! Ce parapluie, ce beau

parapluie presque neuf qu'un monsieur m'a donné.

--Quel monsieur? Quel parapluie? demanda en souriant une personne

encore plus pâle, encore plus maigre que le jeune garçon, qui était

occupée à faire des fleurs artificielles près de la fenêtre d'une

pauvre chambre à peine meublée, dans laquelle mon nouveau maître venait

de pénétrer. Voyons, Maurice, que veux-tu dire? Assieds-toi là, auprès

de moi, et explique-toi.»

L'enfant raconta sa petite aventure et comment il avait guetté le

gabarier, croyant d'abord qu'il songeait à se jeter lui-même dans la

Garonne, supposition qui aurait fort étonné le brave homme, lequel,

avec ou sans Mlle Irma, comptait bien remplir toute sa carrière en ce

monde.

Cependant la mère semblait moins enthousiaste que le fils de la bonne

aubaine.

«J'aurais mieux aimé que cet homme t'eût donné une pièce de quarante

sous, dit-elle en hochant tristement la tête; enfin il faut accepter ce

que la Providence nous envoie.»

Mais l'enfant, les yeux brillants:

«Qui sait, Maman, si je ne gagnerai pas plus de quarante sous avec ce

parapluie-là? Vous verrez; il me vient toutes sortes d'idées à son

sujet.

--A merveille, mon ami, seulement laisse-moi travailler, car je crains

fort que tes idées ne nous donnent pas ce qu'il faut pour payer le

boulanger.»

Et elle se remit fiévreusement à sa tâche pendant que son fils

méditait, les yeux fixés sur moi.

[Illustration: L'ENFANT COMPTAIT SA RECETTE.]

Chez Mme Lefranc (ainsi se nommait la mère de Maurice) ce n'était plus

la pauvreté presque aisée de Mathilde et de sa fille, mais la vraie

misère quoique la mère et le fils luttassent avec courage contre elle.

On ne gagnait pas suffisamment dans cette pauvre demeure, parce que

la maladie y élisait trop souvent domicile avec les frais de médecin

et le chômage forcé qu'elle entraîne avec elle. Maurice avait eu une

enfance délicate, et maintenant qu'il paraissait prendre le dessus,

c'était sa mère qui se trouvait sans cesse malade. Quant au père de

famille, couvreur de son état, il y avait plusieurs années qu'un de

ces accidents trop fréquents dans ce dangereux métier l'enlevait pour

toujours aux siens.

Maurice était un garçon d'imagination; pas très fort, inhabile à tout

travail sérieux, parce que sa délicatesse de santé et le manque de

ressources l'avaient empêché d'apprendre une profession, mais, actif

et intelligent, il s'ingéniait de mille façons pour venir en aide à sa

mère en gagnant quelques sous.

Dans le jour, il cirait les chaussures à l'extrémité du pont de

Bordeaux où nous avions fait connaissance; le soir, à la porte des

théâtres ou à l'arrivée des trains aux gares de chemin de fer, il

allait chercher des voitures, portait de menus paquets, faisait les

commissions. Maintenant qu'il possédait un parapluie, il songeait aussi

à en tirer profit dans son petit commerce nocturne: il pouvait l'ouvrir

sur la tête des gens qui montaient ou descendaient de voiture, ce qui

lui donnait droit à un plus fort pourboire; s'il s'agissait de simples

piétons, ayant une courte distance à franchir, il leur offrait l'abri

de son parapluie ou le leur abandonnait pendant qu'il courait sous

l'averse chercher le véhicule demandé, et ainsi se multipliaient les

gratifications, et la pauvre mère souriait au retour en comptant la

recette, tandis que l'enfant murmurait joyeusement:

«Maman, c'est le parapluie, le parapluie que vous avez si mal reçu qui

nous vaut tout cela!»

J'étais fier de me sentir utile et d'être devenu, dans les mains de

l'intelligent petit bonhomme, un instrument de travail; malheureusement

je ne devais pas longtemps y rester; rien d'instable, hélas! comme la

destinée d'un parapluie.

IX

UN ÉTRANGE VOLEUR

Un soir, comme il y avait représentation au Grand-Théâtre, Maurice

vaguait sur la place de la Comédie, en quête de bonnes occasions. Il

aperçut un monsieur arrêté, immobile sur le trottoir et regardant

vaguement devant lui. C'était un homme déjà un peu âgé, l'air très

respectable, avec des cheveux blancs assez longs qui s'échappaient de

dessous son chapeau.

[Illustration: «PRENEZ MON PARAPLUIE, MONSIEUR!»]

«Monsieur, lui dit Maurice, il va pleuvoir, bien sûr; voulez-vous que

j'aille vous chercher une voiture?»

Le vieux monsieur sourit sans répondre, comme s'il était absorbé par

une pensée intime, mais ce sourire parut un signe d'acquiescement

suffisant à notre jeune garçon qui n'avait pu gagner un sou ce soir-là.

«Prenez mon parapluie, Monsieur, car il pourrait tomber de l'eau avant

que je revienne, et ne vous ennuyez pas après moi si je suis un bout de

temps; il y a grand bal à la Préfecture et les voitures se font rares.»

En terminant cette phrase, que le vieux monsieur n'avait certainement

pas écoutée, car il regardait toujours machinalement devant lui sans

s'occuper de ce gamin inconnu, en terminant cette phrase, dis-je,

Maurice me mit dans la main de son client et s'élança à la recherche

d'un fiacre.

Il avait à peine disparu que le respectable vieillard, se réveillant

comme d'un rêve en sentant tomber sur lui de grosses gouttes de pluie,

m'ouvrit tranquillement et s'éloigna à petits pas de la place de la

Comédie. Étais-je tombé dans les filets d'un adroit escroc s'en prenant

même aux pauvres pour les dépouiller? Je frémis d'horreur à cette

supposition.

En tout cas, ce malfaiteur n'habitait pas un quartier mal famé,

puisque ce fut à l'Hôtel de France, là où descendent tous les grands

personnages de passage à Bordeaux, qu'il me conduisit directement; il

semblait même un habitué de cet hôtel, car le garçon l'appela par son

nom: M. Dufour, en lui offrant sa clef et son bougeoir pour monter dans

sa chambre.

Le lendemain, de bon matin, nous partions, M. Dufour et moi, pour

Ruffec, ville natale de mon ravisseur. Le garçon d'hôtel, fort empressé

envers son client, l'avait aidé à faire ses paquets et notamment me

ficelait avec un autre parapluie, une ombrelle et une canne, le tout

formant un gros faisceau recouvert d'un étui de toile cirée, dans

lequel nous étions bien à l'étroit. M. Dufour, toujours un peu absorbé,

mais n'offrant pas la plus petite apparence de remords, me coucha

tranquillement dans le filet de son compartiment de chemin de fer.

«Quelle conscience endurcie! me dis-je. Voler un pauvre enfant avec

cette tête de patriarche, c'est affreux!»

Et je songeais avec un véritable chagrin à la douleur de mon jeune

maître perdant son gagne-pain, rentrant sans lui et racontant sa

mésaventure à sa mère.

Sur le quai de la gare, nous trouvâmes la gouvernante de M. Dufour,

Mlle Prudence, une vieille fille à la figure tant soit peu grognon.

«Bonjour, Prudence, lui dit gracieusement son maître; vous avez eu une

bonne idée de venir au-devant de moi.

--C'est plus sûr, dit-elle sentencieusement en hochant la tête d'une

manière expressive. Voyons, Monsieur, faites bien attention; passez-moi

tous vos colis.»

M. Dufour obéit docilement, et, à mesure qu'il lui tendait les objets,

elle énumérait à demi-voix:

«La valise, bon; votre couverture de voyage, maintenant? Votre carton à

chapeau? Et puis?...

--Tout y est!» s'écria triomphalement M. Dufour.

Mais la sage Prudence, bien digne du nom qu'elle portait, ne se fiant

pas à cette assertion quelque peu hasardée, monta dans le wagon et nous

découvrit dans le filet.

«J'étais certaine que vous oublieriez quelque chose; vous n'en faites

jamais d'autres!» murmura la bonne.

M. Dufour, escorté de sa servante, atteignit bientôt une petite maison

proprette, toute blanche avec des volets verts, qui exposait sa modeste

façade en plein midi, dans une rue large et tranquille, où l'herbe se

montrait entre les pavés.

Les bagages de M. Dufour furent déposés dans sa chambre, et, après

une courte conversation entre lui et sa gouvernante sur son voyage

(il était allé voir une de ses filles mariée à Bordeaux), sur ce qui

s'était passé pendant son absence à Ruffec, ce dernier chapitre traité

très brièvement par la vieille fille, qui était peu loquace, celle-ci

s'écria:

«Maintenant, Monsieur, il faut que je déballe vos affaires.

--A merveille, ma bonne; vous verrez comme cette fois j'ai fait

attention à tout! Vous m'adresserez des compliments!»

Et il s'assit dans un grand fauteuil, l'air très satisfait de lui.

Des compliments! Il croyait avoir mérité des compliments! C'est-à-dire

que Prudence ne lui répondit que par des gémissements et par des cris

d'horreur.

«Où sont vos gilets de flanelle tout neufs?

--Je ne sais pas, Prudence.

[Illustration: «PASSEZ-MOI VOS COLIS, MONSIEUR!»]

--En voici bien un, mais il est reprisé et de quelle manière! Je vous

ai mis une douzaine de mouchoirs et il n'en reste plus que trois!

--Êtes-vous sûre de votre compte?

--Parfaitement; la douzaine y était. Et votre peigne d'écaille?

--Eh bien!

--Eh bien! il est en corne maintenant!

--Pas possible!

--Et cette veste de chasse?

--Ah! cette veste de chasse pourrait bien être à mon gendre; je ne sais

vraiment pas comment elle s'est fourrée dans mes affaires.

--Il est probable qu'elle ne s'y est pas mise toute seule.

--Probable, en effet, Prudence.

--Ah! vos distractions! Monsieur, toujours vos distractions! c'est une

maladie d'être comme ça.

--Alors il ne faut pas m'en vouloir», fit remarquer M. Dufour avec une

douceur touchante qui ne désarma cependant pas la gouvernante.

Ayant terminé avec la valise, elle nous déficelait, mes compagnons et

moi.

«Voilà une belle histoire, à présent!

--Est-ce que j'aurais oublié mon parapluie? demanda son maître un peu

inquiet.

--Bien au contraire: vous en avez deux!

--Deux parapluies?

--Est-ce que vous en auriez acheté un pour le cas où vous perdriez le

vôtre, ce qui vous arrive souvent?

--Nullement. Je n'ai rien acheté.

--On vous en a fait cadeau, peut-être?

--Point du tout!

--Alors il faut que vous l'ayez volé, Monsieur!

--Vous croyez rire, Prudence, et c'est pourtant la pure vérité; je l'ai

volé, volé à un pauvre enfant qui me l'avait prêté pendant qu'il allait

me chercher une voiture!»

[Illustration: «CE PARAPLUIE N'EST PAS A VOUS.»]

Et soudain toute la petite scène qui s'était passée entre lui et

Maurice, sur la place de la Comédie, se déroula comme une vision très

nette, très distincte, dans l'esprit subitement éclairé de M. Dufour.

«C'est affreux!» conclut-il en prenant sa tête blanche à deux mains.

Décidément ce n'était pas un scélérat, mais simplement un homme

distrait. Je dus même reconnaître que M. Dufour avait, au contraire,

un excellent cœur quand je l'entendis se lamenter si sincèrement à

mon sujet, reconnaissant ou inventant toutes les circonstances qui

pouvaient augmenter son repentir.

«Je n'ai fait que l'entrevoir sous le bec de gaz, murmurait-il désolé

en pensant à Maurice; il me serait impossible de dire quelle est sa

figure, mais je me souviens d'une mince blouse de toile bleue sur un

corps grêle d'adolescent; cette blouse par un temps froid dénotait bien

la misère, et cette maigreur, une vie de privations.... Le pire de

ma situation, c'est l'impossibilité de réparer mes torts! Mais cette

impossibilité est-elle absolue, complète? Je tenterai au moins tout ce

qui dépendra de moi pour lui restituer son parapluie.»

M. Dufour écrivit à Bordeaux et fit des démarches pour retrouver

sa victime; les suites de sa distraction lui étaient d'autant plus

pénibles, qu'affilié à plusieurs œuvres de charité, il connaissait les

dures conditions de la vie du pauvre et savait que le moindre objet

faisant défaut dans son misérable intérieur constitue une perte souvent

irréparable pour lui.

Enfin, n'y tenant plus, il dit un matin à sa gouvernante, sur un ton

décidé qui ne lui était pas habituel:

«Prudence, je pars pour Bordeaux; faites ma valise, et mettez-y le

moins de choses possible.

--Monsieur n'a pas besoin de me recommander cela», grogna l'irascible

vieille fille.

Il se garda bien de m'oublier, car quoiqu'il eût prétexté une visite

à sa fille, c'était en réalité à cause de moi qu'il entreprenait ce

voyage.

X

OU LE BRAVE HOMME ET LE BRAVE ENFANT SE RENCONTRENT

Nous arrivâmes sans encombre. M. Dufour se surveillait beaucoup,

résistant héroïquement aux entraînements perfides de la distraction.

A peine installé chez sa fille, Mme Mancel, sans s'attarder aux joies

de cette réunion de famille, il commença secrètement ses démarches de

restitution, s'adressant d'abord à la police. Mais la police, tout

à fait inaccessible à ses troubles de conscience et trouvant ses

indications insuffisantes, ne donna aucune attention à son affaire, et,

en conséquence, ne lui fournit pas le moindre renseignement. Alors M.

Dufour, comprenant qu'il ne pouvait compter que sur lui-même, entreprit

quelques recherches personnelles aux environs du Grand-Théâtre.

Une fois qu'il rôdait sur la place de la Comédie, il aperçut un

jeune garçon entre quinze et seize ans qui arrivait par la rue du

Chapeau-Rouge, sifflotant une petite chanson, le nez en l'air, les

mains dans ses poches.

«Si c'était lui!» pensa M. Dufour en le suivant tout doucement.

Et il ajouta:

«Il me semble que le mien était plus mince et plus petit, mais, en

trois mois, à cet âge de transition, on peut se fortifier.»

S'encourageant ainsi, malgré les doutes que faisaient naître en lui la

tournure et l'aspect du gamin, il se décida à l'aborder après quelque

hésitation.

«Mon enfant, lui dit-il à brûle-pourpoint, est-ce que vous avez un

parapluie?»

Le gamin le regarde d'abord effaré, puis, sa physionomie se

transformant aussitôt, il lui répond:

«Je ne me paye pas le luxe d'un riflard; mais si c'est votre idée de

m'en donner un, faut pas vous gêner, mon bourgeois.»

M. Dufour murmura tout penaud:

«Pardon, je me suis trompé.»

Et il se hâta de se dérober au persiflage qu'il avait imprudemment

provoqué.

D'un regard moqueur et curieux, le jeune garçon le poursuivit un

instant, puis, abordant un sergent de ville, il lui dit d'un air

important:

«Tenez, Sergent, vous voyez ce particulier-là qui s'en va du côté de

Tourny: eh bien, il a une araignée dans le plafond.

--En tout cas il ne doit pas être dangereux avec cette tête-là; allons,

laisse-moi tranquille, moutard. Mêle-toi de ce qui te regarde.»

Les Mémoires d'un Parapluie · 第 4 / 5 段