peu étrange, et, possédant un caractère fort timide, cette petite
mésaventure le rendit plus circonspect; mais il ne renonçait pas pour
cela à ses recherches.
En achetant le _Petit Journal_ dans un kiosque situé près du théâtre,
il eut l'idée d'interroger la vieille marchande sur le sujet qui lui
tenait tant au cœur. Cette femme, naturellement bavarde, engagea
volontiers la conversation.
[Illustration: «CE MONSIEUR DOIT ÊTRE FOU.»]
«Attendez, dit-elle, un petit gamin d'une quinzaine d'années, l'air pas
bien fort, mais dégourdi, je connais cela.
--Vous le connaissez? s'écria avec joie M. Dufour.
--Je crois, du moins, et il n'y a pas à s'étonner: la place de la
Comédie, c'est comme qui dirait mon pays.
--Alors ce garçon...?
--C'est un bon petit enfant qui reste en La Bastide, de l'autre côté du
pont; dans le jour il cire les chaussures.
--C'est possible.
--Le soir, il ouvre les portières des voitures devant le théâtre ou
fait les commissions des personnes qui sont à la représentation.
--A merveille!
--Mais qu'est-ce que vous lui voulez? Est-ce pour un héritage? Il en
aurait besoin, le pauvre!» s'écria la marchande, curieuse à son tour et
légèrement soupçonneuse.
M. Dufour fut fortement tenté d'inventer une histoire quelconque
pour expliquer sa conduite, car il était assez honteux de son excès
de distraction, néanmoins il se dit qu'il ne fallait pas ajouter un
mensonge à ses autres fautes, et, avec une candeur touchante, raconta
toute son aventure à la marchande de journaux, qui, flattée et émue de
la confiance qu'elle inspirait, s'écria:
«Vous êtes un brave homme de vous mettre en peine de cet enfant;
repassez demain et je vous donnerai encore quelques renseignements à
son sujet; je ne connais ni son nom ni son adresse, mais, tout de même,
celui dont je vous parle doit bien être le vôtre.»
Là-dessus on se sépara et la marchande, comme elle l'avait promis, se
livra à un supplément d'enquête.
Cependant, malgré tout son zèle, lorsque M. Dufour arriva le lendemain,
fidèle au rendez-vous, elle ne put lui indiquer le domicile de
l'enfant ni son nom, quoiqu'elle eût appris bien des choses sur son
compte, entre autres la triste cause de son absence du péristyle du
Grand-Théâtre depuis déjà bon nombre de jours.
«Serait-il malade?
--Non, c'est sa mère qui est morte hier matin.
--Vous êtes sûre?
--C'est le pauvre petit qui l'a dit lui-même à un commissionnaire, sur
le pont.
--Son adresse, son adresse?
[Illustration: «ET MON SOU?»]
--Je ne l'ai pas, Monsieur. Mais j'y pense! vous avez un moyen de le
trouver: il paraît que l'enterrement de sa défunte maman se fera à huit
heures à leur paroisse: allez-vous-en vers les neuf heures au cimetière
de la Chartreuse, et vous aurez bien de la malchance si vous ne le
trouvez pas.
--Mais dans cette foule?
--Il n'y aura pas foule, vous pouvez être tranquille; la mère et le
fils vivaient très isolés et étaient nouvellement installés dans leur
quartier.
--Merci, Madame, de votre obligeance: je suivrai votre excellent
conseil.
--Eh! Monsieur, Monsieur! et mon sou pour le _Petit Journal_?»
M. Dufour, décidément incorrigible dans sa distraction, s'éloignait
sans payer son achat quotidien!
Neuf heures sonnaient à l'église Saint-Bruno, la paroisse du lieu
funèbre, lorsque M. Dufour, me tenant dans sa main, franchit les
grilles du vaste champ de repos de la ville de Bordeaux. Il s'assit non
loin d'un monument élevé à la glorieuse mémoire de nos soldats morts
pendant la guerre de 1870 et attendit, les yeux fixés sur la principale
entrée.
D'abord il vit défiler le convoi d'un petit enfant, puis celui d'une
personne riche: rien là qui pût l'intéresser, sinon par cette pitié que
la douleur, même des inconnus, ne peut manquer d'éveiller dans un bon
cœur.
Maintenant un modeste convoi, l'enterrement du pauvre dans toute sa
simplicité, se présente à sa vue. Derrière le cercueil, seulement deux
personnes, deux en tout: une vieille femme qui a mis un fichu noir
sur sa tête pour la circonstance, mais qui, évidemment, n'est pas en
deuil, et un jeune garçon d'une quinzaine d'années qui sanglote, le
visage caché dans un mouchoir de couleur. Quoiqu'il ait une veste noire
au lieu de sa blouse bleue, M. Dufour s'écrie: «Ce doit être lui!»
Et, ému, intéressé, il suit de loin l'humble cortège et va se poster
derrière un monument, tout près de la tombe béante.
La dernière et douloureuse cérémonie fut bientôt terminée; alors la
femme, frappant doucement sur l'épaule de l'enfant toujours agenouillé,
lui dit d'un ton affectueux mais décidé:
[Illustration: «VOUS LE CONNAISSEZ?»]
«Allons, mon pauvre petit, il faut nous en retourner!
--Ah! Madame Michaud, la laisser seule ici!
--Elle sera pas seule; il y a plus de monde sous terre que dessus,
mets-toi cela dans l'idée.»
Mais cette pensée philosophique ne parut pas consoler du tout l'enfant.
«Dis encore un bout de prière, et puis partons.
--Partez, Madame Michaud, et merci de votre complaisance pour m'avoir
fait la conduite; mais j'aime mieux rester encore un peu près de maman.
--Comme tu voudras, si ça doit te soulager; tu es assez grand pour
trouver ton chemin; mais après viens tout droit chez nous, je te
garderai quelque chose à manger. Entre voisins faut s'aider; on n'est
pas des sauvages. A tantôt, Maurice!»
La mère Michaud, que ses occupations appelaient sans doute
impérieusement, s'éloigna là-dessus à grands pas; alors le jeune garçon
pleura de nouveau, pria, baisa la terre fraîchement remuée, puis, un
peu calmé, se mit à réfléchir tristement.
M. Dufour, qui avait attendu, respectant cette grande douleur, pensa
que le moment était venu d'aborder enfin Maurice.
«Mon enfant, lui dit-il avec bienveillance, je vois que vous avez bien
du chagrin.»
Maurice, un peu saisi à la vue de cet inconnu, ne répondit pas tout de
suite, mais, remarquant son air attendri, il s'écria:
«Oh oui! Monsieur, songez donc! c'est maman, ma pauvre maman qu'ils ont
mise là!
--Je vous plains beaucoup!»
L'accent était si profondément compatissant que l'enfant prit
immédiatement confiance dans cet étranger, et il continua, épanchant
son cœur trop plein:
«Papa est mort depuis longtemps; je n'avais plus que ma mère, et
maintenant je n'ai plus rien, pas même un souvenir du temps où nous
étions heureux ensemble, car le logeur nous a tout saisi.
--Comment, tout saisi?
--Oh! c'était son droit, nous lui devions deux termes, alors il s'est
payé comme ça, cet homme; mais j'aurais bien aimé avoir quelques
petites choses dont maman se servait d'habitude.
--Eh bien, vous me mènerez chez ce logeur et je lui rachèterai ce que
vous voudrez.
--Vous ferez cela, Monsieur?
--Certainement; ce sera une réparation pour le préjudice involontaire
que je vous ai causé.»
L'enfant le regardait étonné. Alors, me tirant de derrière lui, où il
m'avait jusque-là tenu masqué:
«Est-ce que ce parapluie ne vous rappelle rien?»
Maurice, oubliant un instant son chagrin, me contempla attentivement.
«Mais c'est le mien, qu'un vieux monsieur m'a pris sur la Place de la
Comédie!
--Eh bien, ce vieux monsieur, c'était moi, dit humblement M. Dufour;
mais je n'avais pas l'intention de vous le dérober, mon enfant, je n'ai
jamais de ma vie commis d'action aussi blâmable. Seulement je suis la
proie d'une terrible infirmité qu'on nomme distraction; c'est ainsi
qu'en pensant à autre chose je me suis éloigné ce soir-là, oubliant que
vous étiez allé me chercher une voiture et emportant votre parapluie;
le lendemain, je quittais Bordeaux sans m'apercevoir de la présence
de ce parapluie étranger parmi mes bagages, et il a fallu que ma
gouvernante le découvrît pour que je comprisse mon erreur. Alors j'ai
écrit à Bordeaux, je me suis remué mais en vain jusqu'au jour, bien
triste, où je vous ai retrouvé, par un concours de circonstances, j'ose
le dire, providentiel. Tenez, commencez par reprendre votre bien, car
je serais capable de l'emporter encore sans y penser.»
A ma profonde stupéfaction, Maurice me repoussa.
«Gardez-le, Monsieur; ce parapluie-là ne me rappelle rien de bon, c'est
le jour où je l'ai perdu que ma chère maman a eu son attaque, qu'en
rentrant je l'ai trouvée à moitié morte.
--A moi non plus il ne me rappelle rien de bien agréable, car ce
stupide objet m'a causé de pénibles troubles de conscience.»
Encore une fois j'étais en butte à l'injustice des hommes, qui
faisaient retomber sur moi leurs propres erreurs ou les malheurs de
l'existence humaine. Voyez un peu l'ingratitude de ce petit Maurice!
N'aurait-il pas dû, au lieu de me dédaigner, me mettre en une place
d'honneur, comme un talisman précieux?
A partir du jour où M. Dufour voulut me restituer à cet adolescent, il
le prit en affection, s'intéressa à son avenir et, non content de lui
avoir donné des secours immédiats, résolut de l'arracher à l'abandon
et à la misère, si dangereux à son âge, dans lesquels le laissait la
mort de sa mère.
[Illustration: «IL FAUT RENTRER.»]
Se souvenant que Prudence se plaignait toujours d'avoir trop d'ouvrage,
il forma le projet de la soulager en prenant Maurice à son service.
Comme c'était un homme raisonnable, il commença par se livrer à une
petite enquête au sujet du jeune garçon. La voisine Mme Michaud, le
commissionnaire du pont, successivement interrogés par lui, furent
unanimes dans leurs éloges: «Maurice était un bon petit garçon, d'une
santé assez délicate, mais ne boudant point l'ouvrage et d'un bon
caractère».
Ainsi rassuré sur les antécédents de son protégé, M. Dufour fit venir
l'enfant chez lui et, avec une bienveillance marquée, lui offrit
d'entrer à son service. Oublié dans un coin, j'assistai à l'entrevue.
Maurice d'abord resta sans parole; la joie l'étouffait.
«Est-ce que ça ne te va pas? demanda M. Dufour, qui déjà prenait
possession de son petit serviteur par un affectueux tutoiement.
--Bien au contraire, Monsieur; il me semble avoir gagné le gros lot à
la loterie.
--Si tu te comportes bien, j'espère en effet que ce sera un peu comme
si tu avais gagné une bonne prime.
--Ah! Monsieur, je vous servirai de mon mieux. Vous serez content de
moi!
--Me contenter ne sera peut-être pas le plus difficile, dit M. Dufour
en souriant, mais il faudra tâcher de plaire à Prudence, ce qui est
moins aisé.»
L'accord entre le nouveau serviteur et son maître fut conclu la veille
même du départ de M. Dufour pour Ruffec, et le lendemain ils montaient
ensemble dans l'express de Paris, m'oubliant dans mon coin, cette fois,
je le soupçonne, assez volontairement.
J'y restai quelques jours dans un parfait abandon, mais une parente de
la fille de M. Dufour, ayant annoncé son arrivée, on prépara de nouveau
la chambre d'ami et Mme Mancel, qui était une maîtresse de maison
attentive, vint y jeter un coup d'œil pour s'assurer que tout était en
ordre.
«Qu'est-ce que c'est que ce parapluie-là? demanda-t-elle à sa femme de
chambre.
--C'est le parapluie de M. Dufour, qui l'a oublié à son dernier voyage.
--Peut-être mon père n'en veut-il plus, car il est vieux et démodé;
je me souviens même que nous en avons acheté un ensemble dans la rue
Sainte-Catherine, sans doute pour le remplacer. Quoi qu'il en soit,
il ne doit pas rester là. Vous le monterez au grenier, et vous le
placerez dans la partie consacrée aux choses de rebut.»
Mon arrêt était prononcé: j'étais mis à la retraite.
XI
DANS LES COMBLES
Sous le toit de la maison de Mme Mancel existaient de vastes greniers,
fort bien aménagés, qui servaient de réserve et de débarras aux autres
étages de la maison; là s'entassaient les coffres de voyage, les vieux
meubles, mille objets encombrants, non pas en désordre, mais classés
méthodiquement.
[Illustration: «JE VOUS SERVIRAI DE MON MIEUX, MONSIEUR.»]
La femme de chambre me déposa dans un coin, puis se retira.
Comme il régnait dans cet endroit une demi-obscurité, je ne distinguai
rien tout d'abord; mais quel ne fut pas mon étonnement quand, du sein
de cette pénombre, une petite voix ténue, cette faible voix des choses
que les hommes ne peuvent percevoir, m'interpella soudain:
«Bonjour, cher parapluie vert! Sois le bienvenu dans ce paisible séjour!
--Qui êtes-vous?
--Devine, devine! je te le donne en cent, je te le donne en mille»,
disait l'organe inconnu avec un ton à la fois joyeux et moqueur.
Je ne devinais pas du tout, mais je m'habituais peu à peu à l'obscurité
et commençais à discerner les objets qui se trouvaient autour de moi;
c'est ainsi que j'aperçus, appuyée contre un vieux bahut, la silhouette
élégante d'une ombrelle.
«Ciel! serait-ce possible? Mais oui, c'est bien elle que je retrouve
encore une fois, ma chère ombrelle bleue!
--Eh bien, tu me reconnais maintenant! Moi, je t'ai reconnu tout de
suite, quoique tu aies un peu vieilli, pour dire vrai; je ne suis plus
jeune, non plus, hélas! Tout le monde me trouve démodée, ce qui,
vois-tu, est la vieillesse anticipée des choses, au siècle où nous
sommes.
[Illustration: «JE FUS PLACÉ AU GRENIER.»]
--Mais comment es-tu venue dans cette maison? Quand je t'entrevis à
la fête de famille que M. Fabre donnait à ses ouvriers, tu me dis, je
m'en souviens, que Mlle Rossignol t'avait échangée contre un éventail
appartenant une de ses amies.
--Cette amie, à son tour, m'a donnée à la femme de chambre de Mme
Mancel qui lui avait rendu un petit service; mais, comme c'est une
fille très coquette j'ai bientôt cessé de lui paraître assez élégante,
et elle m'a reléguée dans son grenier; je m'y plais beaucoup, mais
surtout maintenant que j'ai eu le bonheur de te retrouver, je vais
vivre heureuse auprès de toi; jamais les affections d'enfance ne
paraissent plus douces et plus précieuses qu'au déclin de la vie.
--Oui, lui dis-je, abondant dans son sentiment; l'amitié vraie console
de tout, même de l'ingratitude des hommes, dont nous avons eu tous deux
tant à souffrir, n'est-ce pas?»
Comme l'ombrelle bleue, j'aspirais au repos, et, las des épreuves de ma
carrière, je ne demandais plus la pluie et les orages, de même que mon
amie renonçait volontiers au soleil.
Ce fut elle qui me suggéra la pensée d'écrire mes mémoires et de fixer
ainsi pour la postérité les aventures dont je lui faisais le récit. Ma
tâche est terminée, du moins je l'espère.
Pourvu qu'on n'ait jamais l'idée de me faire recouvrir!
FIN
5712-93.--CORBEIL. Imprimerie ÉD. CRÉTÉ.