--Inutile! bien au contraire, vous me rendrez grand service si vous

restez auprès de maman pendant que je serai dehors.

--Je te promets que je ne la quitterai pas; tu peux en être certaine.

--C'est tout ce qu'il me faut, murmura l'enfant en mettant

précipitamment ses vêtements pour sortir.

--Prends ton parapluie; il pourrait pleuvoir, et puis, si tu

rencontrais un chien errant, il te servirait pour l'écarter.»

Grâce à cette recommandation, Marie m'emporta avec elle, quoique en

réalité le temps ne fût guère menaçant, et c'est ainsi que j'assistai à

sa petite mais très héroïque expédition.

Bien peu de maisons à Bordeaux ont des concierges; celle où Mme

Girard et sa fille habitaient n'en avait pas. Marie, ayant descendu

l'escalier en courant, ouvrit la porte d'entrée d'un mouvement rapide

et la referma derrière elle. Mais, une fois dans la rue, elle s'arrêta,

saisie d'un petit frisson de crainte; cette rue solitaire, avec ses

fenêtres closes et ses magasins fermés, éclairée de loin en loin par

des réverbères vacillants, lui faisait un effet étrange à cette heure

où elle ne la voyait jamais. Son aspect lui paraissait nouveau, ce

n'était plus sa rue, mais une voie étrangère qu'elle ne reconnaissait

pas. Du reste, personne sur la chaussée ni sur les trottoirs. Elle

fit un effort, et, surmontant sa crainte, se mit en route, rasant les

maisons comme si elle eût voulu s'appuyer aux murailles.

Sa marche était inégale: tantôt elle se précipitait en avant, songeant

à sa mère, au médecin qu'il fallait lui amener; tantôt, pensant à ses

propres périls, elle s'arrêtait, écoutait, jetait un regard inquiet

par-dessus son épaule, car il lui semblait toujours entendre marcher

derrière elle; cependant elle finit par découvrir qu'elle prenait les

battements de son cœur pour un bruit de pas.

Elle court maintenant, regardant toujours autour d'elle, suspendant

sa course au moindre bruit, soutenue par cette pensée qu'elle est

près d'atteindre son but. Elle se trouve, en effet, sur le Quai de

Bourgogne, où habite le docteur Durand. Hélas! à peine s'y est-elle

engagée, qu'une troupe bruyante, formée de plusieurs hommes, chantant

et criant, se présente en face d'elle, suivant le même trottoir. Pour

le coup, sa frayeur prend une forme bien positive.

Que faire? Que faire, mon Dieu?

Elle ne sait et reste là, fascinée comme un pauvre petit passereau qui

a vu planer des oiseaux de proie. Et la distance qui la sépare encore

de ces hommes effrayants diminue toujours; elle ne bouge pas, il est

vrai, mais ils avancent, eux. Soudain, éperdue, elle s'élance du côté

du fleuve; je frémis dans sa main: va-t-elle, dans son affolement,

se précipiter dans la Garonne en m'entraînant avec elle? J'aime bien

l'eau, mais pas dans une si grande proportion.... Non, Marie n'a pas

perdu l'esprit à ce point, mais elle a aperçu un wagon de marchandises,

et c'est à l'abri de ce rempart qu'elle a résolu de se réfugier; en

effet, elle se cache derrière le wagon et reste coite comme un lièvre

au gîte.

[Illustration: «COMMENT TE SENS-TU, MAMAN?»]

Nous étions là depuis une ou deux minutes lorsque soudain les voix de

tout à l'heure se font entendre de nouveau, et, cette fois, tout près

de nous.

«Ah! Seigneur, je suis perdue! pense la pauvre petite; ces gens me

poursuivent: sans cela pourquoi n'auraient-ils pas continué leur

chemin? Ils vont me tuer et puis me jeter dans la Garonne!»

Elle se dresse debout, mais ne songe pas à fuir, à quoi bon? on la

rattraperait si facilement! et puis elle est presque sans souffle,

l'émotion l'oppresse et ses jambes tremblantes ne pourraient seulement

pas la soutenir si elle ne s'appuyait sur moi.

«Qui est là? s'écrie un homme petit et gros.

--Tiens! une gamine, reprend un grand blond; qu'est-ce qu'elle peut

faire à cette heure-ci le long de l'eau?

--Faut la faire s'expliquer, Maître Thomas, dit un troisième en parlant

au petit gros.

--Peut-être qu'elle se promène à la fraîche», remarque un jeune garçon

qui fait aussi partie de la troupe.

Marie ne dit rien; elle a tellement peur qu'elle ne peut articuler

un son; ses yeux à demi clos ne lui permettent même pas de voir que

les physionomies rudes et grossières qui l'entourent ne sont pas bien

féroces.

«Réponds, que fais-tu là? reprend le petit gros sur un ton impératif.

--Elle cherche sa langue qu'elle a perdue, dit le jeune garçon, parlant

pour elle.

--Silence, Mousse!» Puis, à Marie: «As-tu fini de te taire, petite?

--Faut l'emmener sur le navire faire un tour en Chine, ça l'apprendra à

se donner des airs de mijaurée.

--Ah! mon Dieu, ayez pitié de moi! Qui ira chercher le médecin pour

maman qui est malade, si vous m'emmenez sur un navire?»

Marie s'est jetée à genoux; elle parle maintenant, et ces hommes

inconnus qui se pressent autour d'elle, l'écoutent avec stupeur.

«Fini de rire! reprend maître Thomas. Relève-toi, ma petite; faut faire

sa prière qu'au bon Dieu, et puis nous sommes de braves gens de marins,

tu sais, de bons Français, embarqués sur la _Marie-Louise_; n'aie donc

pas peur et raconte ton histoire sans mentir; t'as quelqu'un de malade

à ton bord, que tu parlais de médecin?

--Maman, ma pauvre maman», sanglote Marie, partagée entre un reste

de terreur et un commencement de confiance, et pensant de nouveau au

but de son expédition; «elle est bien malade et j'allais chercher le

docteur.

[Illustration: MARIE EXPOSA SA REQUÊTE A M. DURAND.]

--Pourquoi n'as-tu pas demandé à quelqu'un de s'y rendre à ta place? Tu

es trop jeunette pour courir toute seule la nuit.

--Il n'y avait personne là, mon bon Monsieur, excepté Mlle Agathe.

--Eh bien, Mlle Agathe ne pouvait-elle pas prendre la peine...?

--Elle ne peut pas marcher, ou très difficilement, et avec ses

béquilles seulement.

--Je comprends, elle est infirme, ta Mlle Agathe; comme ça, tout

s'explique. Et où demeure-t-il, ton docteur?

--Ici tout près, sur le Quai de Bourgogne, au numéro 15.

--Je vais t'y accompagner, car tu pourrais rencontrer de plus mauvais

compagnons que nous.

--Nous irons tous ensemble, Maître Thomas, s'écrièrent les marins en

chœur.

--Inutile de lui faire si grande compagnie, vous l'effaroucheriez, la

pauvrette; je prendrai seulement le mousse avec moi, et tandis que nous

courrons une bordée jusque chez le docteur, vous hélerez le canot du

bord. Il faut toujours un grand moment pour que ces fainéants arrivent;

je parie que je serai de retour avant qu'ils aient accosté!

--Ça se pourrait, Maître; ils ne sont pas pressés, surtout quand ils

ont sommeil.

--Allons, viens, petite, et n'oublie pas ton parapluie!» dit

paternellement le vieux marin.

Nous partîmes. Marie était tout à fait rassurée quant à elle, mais plus

inquiète que jamais pour sa mère; aussi semblait-elle à peine effleurer

les pavés de ses petits pieds.

Nous arrivâmes promptement à la porte du docteur, qui, par un heureux

hasard, rentrait justement chez lui; Marie put donc lui exposer

immédiatement sa requête, et, comme sa voix tremblante, ses yeux

pleins de larmes avaient ému M. Durand, il consentit à la suivre sans

même remonter chez lui. Mais quelle que fût sa hâte d'entraîner vers le

lit de la malade celui qu'elle considérait d'avance comme un sauveur,

ma jeune maîtresse prit le temps de remercier le brave marin qui lui

causait, quelques instants auparavant, une si grande épouvante.

VII

COURTE ENTREVUE AVEC UNE AMIE D'ENFANCE

Mlle Agathe ne s'était pas trompée; Mathilde avait grand besoin du

médecin, mais, grâce au courage, au dévouement de sa fille, il arrivait

encore à temps, et une médication très prompte, très énergique,

put enrayer la maladie qui avait si brusquement terrassé la pauvre

ouvrière. Elle se remit même assez vite, à la grande joie de sa fille,

et put reprendre son travail.

[Illustration: UNE TROUPE JOYEUSE BARRE LE TROTTOIR.]

Chaque matin, à moins que le temps n'offrît pas la moindre chance de

pluie, je l'accompagnais, et je revenais avec elle le soir, moment de

délassement, de douce réunion entre la mère et la fille.

Ce fut une période heureuse et paisible dans mon existence toujours

exposée de parapluie, et j'aurais voulu la terminer dans ce bon et

modeste intérieur. Hélas! il ne devait pas en être ainsi.

Je ne rencontrai qu'une seule épreuve dans ce passage relativement

calme de ma destinée, et elle me fut absolument personnelle.

Un jour de mars, tandis que Mathilde et moi nous traversions la place

de la Comédie, un perfide et violent coup de vent, arrivant de la

Garonne, me retourna complètement. Je faillis être arraché des mains

de ma maîtresse et je me crus perdu; mais heureusement, gardant son

sang-froid dans une pareille extrémité, cette femme de grand sens

eut l'idée ingénieuse de faire face au vent, qui, réparant lui-même

le mal qu'il avait fait, me remit dans ma position naturelle sans

autre dommage. C'est égal, je l'avais échappé belle et je frémis à ce

souvenir émouvant; je vois encore un chapeau, arraché à la tête qu'il

couvrait un instant auparavant, passant comme un boulet de canon à côté

de moi, et tous les papiers de la boutique d'une marchande de journaux

tourbillonnant ainsi qu'une troupe de gros pigeons échappés de leur

cage. Je dus mon salut à la présence d'esprit de ma propriétaire, et ce

trait m'attacha encore davantage à cette digne femme.

[Illustration: LE MARIN ACCOMPAGNA MARIE.]

Ce fut dans un jour de fête qu'eut lieu notre cruelle séparation, et

je ne doute pas qu'elle ait mêlé un deuil à la joie de mes chères

maîtresses.

M. Fabre, le patron du magasin de Mme Girard, avait résolu, dans une

pensée bienveillante et affectueuse, de donner une fête à ses ouvriers

et employés pour célébrer le cinquantième anniversaire de sa maison,

qui avait été fondée un demi-siècle auparavant par son propre père;

il désirait à la fois et rappeler la mémoire de ce père vénéré et

récompenser ceux qui l'avaient aidé à faire prospérer son œuvre.

Dans un restaurant de la banlieue de Bordeaux, pourvu d'un vaste

jardin, devaient se réunir au jour indiqué les ouvriers et ouvrières

des ateliers et les employés du magasin, pour un repas présidé par le

patron lui-même; à la suite du festin, des discours seraient prononcés,

puis, des médailles frappées pour la circonstance devaient être

décernées par M. Fabre aux plus méritants; enfin des divertissements

variés, ayant pour théâtre le jardin de l'établissement, terminaient le

programme de cette heureuse journée.

La fête, annoncée longtemps à l'avance, défraya la conversation d'un

grand nombre de veillées, aussi bien chez les ouvrières que chez leur

voisine Mlle Agathe, d'autant que (j'ai oublié de le mentionner) les

invitations s'étendant aux familles des ouvriers et employés, Mathilde

devait amener sa fille, et ce n'était pas une mince affaire que de

l'habiller pour la circonstance.

Les mères sont toujours un peu faibles quand il s'agit de parer

l'enfant chéri; Mme Girard déclara la toilette des dimanches

insuffisante et Mlle Agathe, qui se faisait des idées grandioses sur

tout ce qui se rapporte au décorum, fut complètement de son avis.

A force de retourner dans tous les sens la question de la toilette de

l'enfant, les deux femmes résolurent ainsi le problème: Mlle Agathe

fournirait l'étoffe, un joli lainage blanc qui avait été jadis une robe

de chambre appartenant à une sœur du docteur Durand, et dont cette dame

s'était défaite en faveur de la femme de confiance de sa mère; Mathilde

avec ce tissu confectionnerait un costume simple mais soigné (les

modèles ne lui manqueraient pas), et elle se fit une joie de consacrer

ses soirées jusqu'à une heure avancée à ce travail agréable.

Le grand jour arrivé, on revêtit de la belle robe blanche la fillette

émue, troublée; Mlle Agathe déclara sans hésiter que Marie serait la

mieux habillée et la plus charmante de toute l'assemblée, et, sur cette

assurance encourageante, on partit.

Auparavant on avait longtemps discuté la question de savoir si on me

prendrait ou si on me laisserait à la maison; un parapluie n'est pas

un objet très élégant pour aller dans le monde, mais le temps menaçait

et c'eût été bien dommage de compromettre la jolie toilette blanche de

Marie. Mlle Agathe, avec son expérience, trancha la question:

«Emportez-le toujours, c'est plus prudent, et vous en serez quittes

pour le déposer au vestiaire.

--Vous avez raison, je ne pensais pas à la ressource du vestiaire;

allons, Marie, prends le parapluie!»

C'est ainsi que je me trouvai de la fête.

Nous dûmes d'abord monter en tramway, car l'établissement où l'on se

réunissait, situé hors de la ville, était à une fort grande distance;

enfin, après une longue course, nous atteignîmes notre but.

Que de monde! Jamais je ne m'étais trouvé en si nombreuse compagnie;

je me sentais presque intimidé au milieu de cette foule; nous étions

bien deux cents, au bas mot: jeunes, vieux, un peu mûrs, très mûrs

même, car, je dois l'avouer, la grande majorité des assistants étaient

d'un âge avancé; mais que le lecteur n'aille pas s'imaginer que je

parle de l'assemblée réunie dans la salle du festin, il s'agit bien

de ces employés en vérité! j'entends la société tout aussi nombreuse

et bien plus intéressante du vestiaire; là se pressaient, dans un

ordre parfait, une ficelle avec un numéro passé au col de chacun et

de chacune, des parapluies, des ombrelles, des cannes; il me fallait

remonter dans mes souvenirs d'enfance jusqu'au magasin de Mme Rossignol

pour me rappeler pareille réunion.

Cependant je me trouvais un peu perdu dans cette cohue, lorsque soudain

(ô joie inexprimable!) j'aperçus ma chère petite ombrelle bleue,

l'amie de mes premiers ans. Elle avait vieilli, moi aussi, évidemment,

néanmoins nous nous reconnûmes sans hésiter avec cet instinct du cœur

qui ne trompe point.

Notre rencontre fut touchante. La petite ombrelle bleue était ravie de

me revoir et m'étourdissait de ses questions.

«Ah! cher ami, qu'es-tu devenu depuis des siècles que nous ne nous

sommes vus? Parle vite, je t'en prie, avant que le destin barbare ne

nous sépare de nouveau!»

Je me hâtai de contenter son affectueuse curiosité, puis ce fut à mon

tour de lui demander par quel concours de circonstances j'avais le

bonheur de la retrouver.

Son existence se déroulait moins accidentée que la mienne; elle était

simplement passée des mains de la coquette et futile Antoinette

Rossignol dans celles d'une amie de cette dernière, Mlle Malvina,

préposée à la vente de la lingerie dans le magasin pour lequel

travaillait la mère de Marie.

[Illustration: MARIE AVAIT REVÊTU SA ROBE BLANCHE.]

«Alors, tu fus donnée en présent à cette demoiselle?

--Pas précisément; Antoinette, tu le sais, n'est guère généreuse: elle

m'a seulement troquée contre un éventail rose à paillettes d'or que

possédait son amie Malvina, et dont elle avait une envie folle.

--Ainsi tu as été la victime d'un caprice de cette frivole personne!

Quelle destinée est la nôtre! sans cesse vendus, volés, perdus, mis en

gage, jouets, en un mot, des humains!

--Il faut se résigner à son sort, dit doucement l'ombrelle bleue;

du reste, le mien n'a rien de particulièrement pénible. Ma nouvelle

maîtresse prend bien soin de moi et ne me sort que pour aller se

promener le dimanche, ou dans les grandes circonstances comme

aujourd'hui, seulement je ne vois plus jamais Antoinette, car les deux

amies se sont brouillées à la suite de l'échange fait entre elles:

Mlle Rossignol s'est sans doute avisée, mais trop tard, de la sottise

qu'elle a commise en changeant un objet utile comme une ombrelle contre

un accessoire de toilette mondaine; elle en a d'autant moins l'emploi

que, grâce à ses fantaisies ruineuses et à sa paresse, le magasin où

nous vîmes le jour ne tardera pas à être fermé, car ses propriétaires

font de très mauvaises affaires.»

Hélas! comme nous l'avions prévu, cet entretien entre mon amie

d'enfance et moi devait être trop court, et ici, alors qu'il nous

restait encore mille choses à dire, il fut brusquement interrompu.

Les employés sortaient de la salle du festin et se répandaient dans

les jardins de l'établissement; or, comme la pluie menaçait, les plus

prévoyants vinrent reprendre d'avance leurs parapluies pour pouvoir

se garantir en cas d'averse. Mathilde fut du nombre et m'emporta dans

cette prévision, ne se doutant pas, la bonne âme, qu'elle m'imposait

une séparation cruelle; du reste, qu'aurait-elle pu y faire? les

destinées des parapluies et celle des ombrelles ne sont-elles pas

nécessairement séparées?

Je m'aperçus en revoyant Mme Girard qu'elle avait les yeux rouges

quoique son visage fût joyeux, contraste qui m'intrigua vivement

jusqu'au moment où une petite boîte en chagrin noir, qu'elle tenait à

la main, me révéla le mot de l'énigme.

[Illustration: «SERRE-TOI CONTRE MOI, MA FILLE!»]

«Ah! que je suis heureuse, Maman! Mais fais-moi donc voir ta belle

médaille!» disait Marie à sa mère.

Et l'écrin fut ouvert devant les yeux ravis de l'enfant. Il contenait

une médaille en vermeil, plus grosse qu'une pièce de cinq francs; d'un

côté, on y voyait écrits ces mots: «Travail et probité», de l'autre,

une inscription plus longue que je n'ai pu saisir; mais j'en savais

assez pour deviner que Mathilde avait été l'objet d'une distinction

flatteuse, cause de cette douce et profonde émotion.

La seconde partie de la fête commençait, et celle-là, spécialement

dédiée aux enfants: escarpolettes, jeux divers où les plus adroits,

les plus heureux gagnaient des macarons et des porcelaines variées,

légèrement ébréchées; mais décidément ce jour-là devait être celui des

rencontres et je n'en étais pas à ma dernière surprise.

Au centre du jardin, bien en évidence dans un endroit découvert, un

théâtre de Guignol se dressait avec sa toile rayée, tant soit peu

rapiécée, et son rideau d'un rouge éclatant; et non pas un Guignol

quelconque, mais mon Guignol, celui de la famille Louriguet; une figure

que je ne connaissais que trop, m'apparut soudain par la fente de côté

du petit théâtre, ne me laissa aucun doute: c'était celle de Fifine.

Sa vue ne me fit aucun plaisir, on ne peut en avoir à retrouver de

mauvaises connaissances, mais lorsqu'elle se montra tout à fait, quand

elle alla faire la quête, je remarquai sa robe de deuil et je pensai

que la douce colombe avait déployé ses ailes et quitté sa triste cage.

Ai-je besoin de dire que je veux parler de la touchante Mimi? Du reste,

je ne sus jamais si ma supposition était vraie; Fifine ne me reconnut

seulement pas et une pluie d'orage vint bientôt mettre fin et à la

représentation de Guignol et à toutes les joies de cette fête.

Ce fut alors un sauve-qui-peut général.

«Ah! que j'ai donc bien fait de prendre le parapluie, disait Mathilde.

Serre-toi bien contre moi, ma fille.»

Et je les abritais de mon mieux, flatté de voir rendre une justice si

éclatante à mes mérites. Hélas! les pauvres chères! je les abritais

pour la dernière fois.

Mais n'anticipons pas sur les événements.

VIII

JOURS D'ÉPREUVE

J'ai remarqué que les retours des parties de plaisir sont souvent

tristes; celui de la fête de M. Fabre devait être navrant. D'abord,

nous dûmes laisser passer quatre tramways sans trouver la moindre

place. Mais les ennuis de l'attente étaient peu de chose en comparaison

de la catastrophe qui se préparait.

Mme Girard et sa fille complétaient la voiture, qui regorgeait de

monde, car on s'empilait sur les deux plates-formes de l'avant et de

l'arrière. Juste à côté de Mathilde, qui m'avait déposé près d'elle,

se trouvait un jeune écolier d'une douzaine d'années, accompagné

d'un maigre et long personnage à lunettes que je supposai être son

précepteur, car je l'entendais dire à chaque instant: «Victor,

tenez-vous tranquille!» ce qui n'empêchait pas le petit garçon de

frétiller comme un poisson pris dans une nasse. A tout moment il se

levait, se mettait à genoux sur la banquette pour regarder au dehors,

puis, saisi du regret de ne plus voir le côté de la rue auquel il

tournait nécessairement le dos, il reprenait brusquement sa place,

le nez en l'air, la tête toujours en mouvement comme si elle se fût

trouvée non sur un cou humain, mais sur un pivot. Oh! le remuant petit

bonhomme! Dans ces incessantes évolutions, son malheureux parapluie

tomba trois fois. Que je le plaignais, cet infortuné confrère! et

j'ignorais encore à quel point il était digne de ma compassion.

A la troisième chute, le précepteur, agacé, finit par dire à Victor:

«Mettez donc votre parapluie près de vous.»

Victor obéit, parce que c'était un moyen de se débarrasser d'un objet

qui le gênait un peu pour se mouvoir, et le parapluie en question fut

posé précisément à côté de moi.

Hélas! fatal voisinage!

A ce moment, un heurt suivi de cris, de plaintes, d'un bruit de verre

cassé se fait sentir; une voiture de blanchisseuse, venant d'une

rue transversale et menée par une main féminine probablement très

inexpérimentée, prenait le tramway en travers, et le brancard de la

charrette pénétrait dans l'intérieur de la voiture en brisant une vitre.

On juge du tumulte et de la bousculade; tous les voyageurs du tramway

s'étaient levés précipitamment et se pressaient vers l'extrémité

ouverte de la voiture, désireux de descendre au plus vite. Quand je dis

tous, je me trompe: Victor avait trouvé plus simple, plus expéditif

et surtout plus pittoresque de s'évader par une fenêtre: passer par

la porte, c'est trop vulgaire. Notre écolier, ravi de cette occasion

inespérée de développer ses talents gymnastiques (j'ai su depuis que

c'était le seul exercice où il fût toujours premier)! opérait sa

descente avec une incontestable supériorité, mais, malheur! trois fois

malheur, il ne l'exécutait pas seul, quoique son précepteur se fût bien

gardé de le suivre dans ce périlleux chemin; il m'entraînait avec lui,

me prenant pour son parapluie légitime, et laissait sa victime entre

les mains de Mme Girard qui, dans son trouble, ne se douta nullement de

la substitution.

[Illustration: UN COUP DE VENT ME RETOURNA.]

Il devait s'écouler un assez long temps avant que personne s'aperçût de

cette méprise. Le précepteur maigre avait éprouvé une peur affreuse,

d'abord au sujet de l'accident, ensuite devant l'escapade de son

élève, contre laquelle il avait protesté, et il fallut que cet homme

impressionnable se rendît chez un pharmacien et prît quelques gouttes

d'un cordial pour se remettre entièrement.

Après cela, le maître et l'élève firent plusieurs courses pour

lesquelles ils étaient sans doute venus à Bordeaux, puis, reprenant

le même tramway, mais dans un sens opposé, ils se rendirent dans une

belle propriété située moitié en ville, moitié à la campagne, dans les

environs des boulevards extérieurs, où les parents de Victor, M. et Mme

Larade, avaient leur résidence habituelle.

«Mais ce n'est pas ton parapluie!» s'écria Mlle Clotilde Larade en me

prenant, pour m'examiner de plus près, des mains de son frère. Et elle

ajouta: «Celui-ci est beaucoup moins neuf».

--Ma foi, il le sera toujours assez pour le régime auquel Victor met

ses parapluies!» fit remarquer M. Larade avec un sourire indulgent dont

je n'augurai rien de bon pour la tranquillité de mes vieux jours.

Ah! quel terrible gamin que ce jeune Victor! Dès le lendemain de mon

arrivée inopinée chez ses parents, il imagina de me faire subir un

véritable supplice.

Il venait justement de lire, dans l'Histoire de France, la fin tragique

de la reine Brunehaut, attachée à la queue d'un cheval indompté; c'en

était assez pour inspirer l'esprit inventif de Victor. Immédiatement

il charge Médor, le chien de chasse de son père, de figurer le

cheval indompté, tandis que je dois représenter, lié par ses cordons

de souliers à la queue de l'animal, l'infortunée reine d'Austrasie.

Un coup de fouet appliqué sur son arrière-train fait partir Médor à

travers le jardin, et je semblais courir après lui, ce qui d'abord

l'effraya beaucoup.

Pendant ce supplice, notre bourreau riait à se tordre, trouvant sa

mauvaise plaisanterie la plus belle du monde. Sa joie fut assez

courte; Médor était un vieux chien assagi par l'âge et qui en avait

vu d'autres; il ralentit bientôt sa course, je m'accrochai à un

arbrisseau, et, à la suite d'une secousse qui faillit me rompre en

deux, il s'arrêta net.

[Illustration: LE PRÉCEPTEUR DUT PRENDRE UN CORDIAL.]

Les Mémoires d'un Parapluie · 第 3 / 5 段