restez auprès de maman pendant que je serai dehors.
--Je te promets que je ne la quitterai pas; tu peux en être certaine.
--C'est tout ce qu'il me faut, murmura l'enfant en mettant
précipitamment ses vêtements pour sortir.
--Prends ton parapluie; il pourrait pleuvoir, et puis, si tu
rencontrais un chien errant, il te servirait pour l'écarter.»
Grâce à cette recommandation, Marie m'emporta avec elle, quoique en
réalité le temps ne fût guère menaçant, et c'est ainsi que j'assistai à
sa petite mais très héroïque expédition.
Bien peu de maisons à Bordeaux ont des concierges; celle où Mme
Girard et sa fille habitaient n'en avait pas. Marie, ayant descendu
l'escalier en courant, ouvrit la porte d'entrée d'un mouvement rapide
et la referma derrière elle. Mais, une fois dans la rue, elle s'arrêta,
saisie d'un petit frisson de crainte; cette rue solitaire, avec ses
fenêtres closes et ses magasins fermés, éclairée de loin en loin par
des réverbères vacillants, lui faisait un effet étrange à cette heure
où elle ne la voyait jamais. Son aspect lui paraissait nouveau, ce
n'était plus sa rue, mais une voie étrangère qu'elle ne reconnaissait
pas. Du reste, personne sur la chaussée ni sur les trottoirs. Elle
fit un effort, et, surmontant sa crainte, se mit en route, rasant les
maisons comme si elle eût voulu s'appuyer aux murailles.
Sa marche était inégale: tantôt elle se précipitait en avant, songeant
à sa mère, au médecin qu'il fallait lui amener; tantôt, pensant à ses
propres périls, elle s'arrêtait, écoutait, jetait un regard inquiet
par-dessus son épaule, car il lui semblait toujours entendre marcher
derrière elle; cependant elle finit par découvrir qu'elle prenait les
battements de son cœur pour un bruit de pas.
Elle court maintenant, regardant toujours autour d'elle, suspendant
sa course au moindre bruit, soutenue par cette pensée qu'elle est
près d'atteindre son but. Elle se trouve, en effet, sur le Quai de
Bourgogne, où habite le docteur Durand. Hélas! à peine s'y est-elle
engagée, qu'une troupe bruyante, formée de plusieurs hommes, chantant
et criant, se présente en face d'elle, suivant le même trottoir. Pour
le coup, sa frayeur prend une forme bien positive.
Que faire? Que faire, mon Dieu?
Elle ne sait et reste là, fascinée comme un pauvre petit passereau qui
a vu planer des oiseaux de proie. Et la distance qui la sépare encore
de ces hommes effrayants diminue toujours; elle ne bouge pas, il est
vrai, mais ils avancent, eux. Soudain, éperdue, elle s'élance du côté
du fleuve; je frémis dans sa main: va-t-elle, dans son affolement,
se précipiter dans la Garonne en m'entraînant avec elle? J'aime bien
l'eau, mais pas dans une si grande proportion.... Non, Marie n'a pas
perdu l'esprit à ce point, mais elle a aperçu un wagon de marchandises,
et c'est à l'abri de ce rempart qu'elle a résolu de se réfugier; en
effet, elle se cache derrière le wagon et reste coite comme un lièvre
au gîte.
[Illustration: «COMMENT TE SENS-TU, MAMAN?»]
Nous étions là depuis une ou deux minutes lorsque soudain les voix de
tout à l'heure se font entendre de nouveau, et, cette fois, tout près
de nous.
«Ah! Seigneur, je suis perdue! pense la pauvre petite; ces gens me
poursuivent: sans cela pourquoi n'auraient-ils pas continué leur
chemin? Ils vont me tuer et puis me jeter dans la Garonne!»
Elle se dresse debout, mais ne songe pas à fuir, à quoi bon? on la
rattraperait si facilement! et puis elle est presque sans souffle,
l'émotion l'oppresse et ses jambes tremblantes ne pourraient seulement
pas la soutenir si elle ne s'appuyait sur moi.
«Qui est là? s'écrie un homme petit et gros.
--Tiens! une gamine, reprend un grand blond; qu'est-ce qu'elle peut
faire à cette heure-ci le long de l'eau?
--Faut la faire s'expliquer, Maître Thomas, dit un troisième en parlant
au petit gros.
--Peut-être qu'elle se promène à la fraîche», remarque un jeune garçon
qui fait aussi partie de la troupe.
Marie ne dit rien; elle a tellement peur qu'elle ne peut articuler
un son; ses yeux à demi clos ne lui permettent même pas de voir que
les physionomies rudes et grossières qui l'entourent ne sont pas bien
féroces.
«Réponds, que fais-tu là? reprend le petit gros sur un ton impératif.
--Elle cherche sa langue qu'elle a perdue, dit le jeune garçon, parlant
pour elle.
--Silence, Mousse!» Puis, à Marie: «As-tu fini de te taire, petite?
--Faut l'emmener sur le navire faire un tour en Chine, ça l'apprendra à
se donner des airs de mijaurée.
--Ah! mon Dieu, ayez pitié de moi! Qui ira chercher le médecin pour
maman qui est malade, si vous m'emmenez sur un navire?»
Marie s'est jetée à genoux; elle parle maintenant, et ces hommes
inconnus qui se pressent autour d'elle, l'écoutent avec stupeur.
«Fini de rire! reprend maître Thomas. Relève-toi, ma petite; faut faire
sa prière qu'au bon Dieu, et puis nous sommes de braves gens de marins,
tu sais, de bons Français, embarqués sur la _Marie-Louise_; n'aie donc
pas peur et raconte ton histoire sans mentir; t'as quelqu'un de malade
à ton bord, que tu parlais de médecin?
--Maman, ma pauvre maman», sanglote Marie, partagée entre un reste
de terreur et un commencement de confiance, et pensant de nouveau au
but de son expédition; «elle est bien malade et j'allais chercher le
docteur.
[Illustration: MARIE EXPOSA SA REQUÊTE A M. DURAND.]
--Pourquoi n'as-tu pas demandé à quelqu'un de s'y rendre à ta place? Tu
es trop jeunette pour courir toute seule la nuit.
--Il n'y avait personne là, mon bon Monsieur, excepté Mlle Agathe.
--Eh bien, Mlle Agathe ne pouvait-elle pas prendre la peine...?
--Elle ne peut pas marcher, ou très difficilement, et avec ses
béquilles seulement.
--Je comprends, elle est infirme, ta Mlle Agathe; comme ça, tout
s'explique. Et où demeure-t-il, ton docteur?
--Ici tout près, sur le Quai de Bourgogne, au numéro 15.
--Je vais t'y accompagner, car tu pourrais rencontrer de plus mauvais
compagnons que nous.
--Nous irons tous ensemble, Maître Thomas, s'écrièrent les marins en
chœur.
--Inutile de lui faire si grande compagnie, vous l'effaroucheriez, la
pauvrette; je prendrai seulement le mousse avec moi, et tandis que nous
courrons une bordée jusque chez le docteur, vous hélerez le canot du
bord. Il faut toujours un grand moment pour que ces fainéants arrivent;
je parie que je serai de retour avant qu'ils aient accosté!
--Ça se pourrait, Maître; ils ne sont pas pressés, surtout quand ils
ont sommeil.
--Allons, viens, petite, et n'oublie pas ton parapluie!» dit
paternellement le vieux marin.
Nous partîmes. Marie était tout à fait rassurée quant à elle, mais plus
inquiète que jamais pour sa mère; aussi semblait-elle à peine effleurer
les pavés de ses petits pieds.
Nous arrivâmes promptement à la porte du docteur, qui, par un heureux
hasard, rentrait justement chez lui; Marie put donc lui exposer
immédiatement sa requête, et, comme sa voix tremblante, ses yeux
pleins de larmes avaient ému M. Durand, il consentit à la suivre sans
même remonter chez lui. Mais quelle que fût sa hâte d'entraîner vers le
lit de la malade celui qu'elle considérait d'avance comme un sauveur,
ma jeune maîtresse prit le temps de remercier le brave marin qui lui
causait, quelques instants auparavant, une si grande épouvante.
VII
COURTE ENTREVUE AVEC UNE AMIE D'ENFANCE
Mlle Agathe ne s'était pas trompée; Mathilde avait grand besoin du
médecin, mais, grâce au courage, au dévouement de sa fille, il arrivait
encore à temps, et une médication très prompte, très énergique,
put enrayer la maladie qui avait si brusquement terrassé la pauvre
ouvrière. Elle se remit même assez vite, à la grande joie de sa fille,
et put reprendre son travail.
[Illustration: UNE TROUPE JOYEUSE BARRE LE TROTTOIR.]
Chaque matin, à moins que le temps n'offrît pas la moindre chance de
pluie, je l'accompagnais, et je revenais avec elle le soir, moment de
délassement, de douce réunion entre la mère et la fille.
Ce fut une période heureuse et paisible dans mon existence toujours
exposée de parapluie, et j'aurais voulu la terminer dans ce bon et
modeste intérieur. Hélas! il ne devait pas en être ainsi.
Je ne rencontrai qu'une seule épreuve dans ce passage relativement
calme de ma destinée, et elle me fut absolument personnelle.
Un jour de mars, tandis que Mathilde et moi nous traversions la place
de la Comédie, un perfide et violent coup de vent, arrivant de la
Garonne, me retourna complètement. Je faillis être arraché des mains
de ma maîtresse et je me crus perdu; mais heureusement, gardant son
sang-froid dans une pareille extrémité, cette femme de grand sens
eut l'idée ingénieuse de faire face au vent, qui, réparant lui-même
le mal qu'il avait fait, me remit dans ma position naturelle sans
autre dommage. C'est égal, je l'avais échappé belle et je frémis à ce
souvenir émouvant; je vois encore un chapeau, arraché à la tête qu'il
couvrait un instant auparavant, passant comme un boulet de canon à côté
de moi, et tous les papiers de la boutique d'une marchande de journaux
tourbillonnant ainsi qu'une troupe de gros pigeons échappés de leur
cage. Je dus mon salut à la présence d'esprit de ma propriétaire, et ce
trait m'attacha encore davantage à cette digne femme.
[Illustration: LE MARIN ACCOMPAGNA MARIE.]
Ce fut dans un jour de fête qu'eut lieu notre cruelle séparation, et
je ne doute pas qu'elle ait mêlé un deuil à la joie de mes chères
maîtresses.
M. Fabre, le patron du magasin de Mme Girard, avait résolu, dans une
pensée bienveillante et affectueuse, de donner une fête à ses ouvriers
et employés pour célébrer le cinquantième anniversaire de sa maison,
qui avait été fondée un demi-siècle auparavant par son propre père;
il désirait à la fois et rappeler la mémoire de ce père vénéré et
récompenser ceux qui l'avaient aidé à faire prospérer son œuvre.
Dans un restaurant de la banlieue de Bordeaux, pourvu d'un vaste
jardin, devaient se réunir au jour indiqué les ouvriers et ouvrières
des ateliers et les employés du magasin, pour un repas présidé par le
patron lui-même; à la suite du festin, des discours seraient prononcés,
puis, des médailles frappées pour la circonstance devaient être
décernées par M. Fabre aux plus méritants; enfin des divertissements
variés, ayant pour théâtre le jardin de l'établissement, terminaient le
programme de cette heureuse journée.
La fête, annoncée longtemps à l'avance, défraya la conversation d'un
grand nombre de veillées, aussi bien chez les ouvrières que chez leur
voisine Mlle Agathe, d'autant que (j'ai oublié de le mentionner) les
invitations s'étendant aux familles des ouvriers et employés, Mathilde
devait amener sa fille, et ce n'était pas une mince affaire que de
l'habiller pour la circonstance.
Les mères sont toujours un peu faibles quand il s'agit de parer
l'enfant chéri; Mme Girard déclara la toilette des dimanches
insuffisante et Mlle Agathe, qui se faisait des idées grandioses sur
tout ce qui se rapporte au décorum, fut complètement de son avis.
A force de retourner dans tous les sens la question de la toilette de
l'enfant, les deux femmes résolurent ainsi le problème: Mlle Agathe
fournirait l'étoffe, un joli lainage blanc qui avait été jadis une robe
de chambre appartenant à une sœur du docteur Durand, et dont cette dame
s'était défaite en faveur de la femme de confiance de sa mère; Mathilde
avec ce tissu confectionnerait un costume simple mais soigné (les
modèles ne lui manqueraient pas), et elle se fit une joie de consacrer
ses soirées jusqu'à une heure avancée à ce travail agréable.
Le grand jour arrivé, on revêtit de la belle robe blanche la fillette
émue, troublée; Mlle Agathe déclara sans hésiter que Marie serait la
mieux habillée et la plus charmante de toute l'assemblée, et, sur cette
assurance encourageante, on partit.
Auparavant on avait longtemps discuté la question de savoir si on me
prendrait ou si on me laisserait à la maison; un parapluie n'est pas
un objet très élégant pour aller dans le monde, mais le temps menaçait
et c'eût été bien dommage de compromettre la jolie toilette blanche de
Marie. Mlle Agathe, avec son expérience, trancha la question:
«Emportez-le toujours, c'est plus prudent, et vous en serez quittes
pour le déposer au vestiaire.
--Vous avez raison, je ne pensais pas à la ressource du vestiaire;
allons, Marie, prends le parapluie!»
C'est ainsi que je me trouvai de la fête.
Nous dûmes d'abord monter en tramway, car l'établissement où l'on se
réunissait, situé hors de la ville, était à une fort grande distance;
enfin, après une longue course, nous atteignîmes notre but.
Que de monde! Jamais je ne m'étais trouvé en si nombreuse compagnie;
je me sentais presque intimidé au milieu de cette foule; nous étions
bien deux cents, au bas mot: jeunes, vieux, un peu mûrs, très mûrs
même, car, je dois l'avouer, la grande majorité des assistants étaient
d'un âge avancé; mais que le lecteur n'aille pas s'imaginer que je
parle de l'assemblée réunie dans la salle du festin, il s'agit bien
de ces employés en vérité! j'entends la société tout aussi nombreuse
et bien plus intéressante du vestiaire; là se pressaient, dans un
ordre parfait, une ficelle avec un numéro passé au col de chacun et
de chacune, des parapluies, des ombrelles, des cannes; il me fallait
remonter dans mes souvenirs d'enfance jusqu'au magasin de Mme Rossignol
pour me rappeler pareille réunion.
Cependant je me trouvais un peu perdu dans cette cohue, lorsque soudain
(ô joie inexprimable!) j'aperçus ma chère petite ombrelle bleue,
l'amie de mes premiers ans. Elle avait vieilli, moi aussi, évidemment,
néanmoins nous nous reconnûmes sans hésiter avec cet instinct du cœur
qui ne trompe point.
Notre rencontre fut touchante. La petite ombrelle bleue était ravie de
me revoir et m'étourdissait de ses questions.
«Ah! cher ami, qu'es-tu devenu depuis des siècles que nous ne nous
sommes vus? Parle vite, je t'en prie, avant que le destin barbare ne
nous sépare de nouveau!»
Je me hâtai de contenter son affectueuse curiosité, puis ce fut à mon
tour de lui demander par quel concours de circonstances j'avais le
bonheur de la retrouver.
Son existence se déroulait moins accidentée que la mienne; elle était
simplement passée des mains de la coquette et futile Antoinette
Rossignol dans celles d'une amie de cette dernière, Mlle Malvina,
préposée à la vente de la lingerie dans le magasin pour lequel
travaillait la mère de Marie.
[Illustration: MARIE AVAIT REVÊTU SA ROBE BLANCHE.]
«Alors, tu fus donnée en présent à cette demoiselle?
--Pas précisément; Antoinette, tu le sais, n'est guère généreuse: elle
m'a seulement troquée contre un éventail rose à paillettes d'or que
possédait son amie Malvina, et dont elle avait une envie folle.
--Ainsi tu as été la victime d'un caprice de cette frivole personne!
Quelle destinée est la nôtre! sans cesse vendus, volés, perdus, mis en
gage, jouets, en un mot, des humains!
--Il faut se résigner à son sort, dit doucement l'ombrelle bleue;
du reste, le mien n'a rien de particulièrement pénible. Ma nouvelle
maîtresse prend bien soin de moi et ne me sort que pour aller se
promener le dimanche, ou dans les grandes circonstances comme
aujourd'hui, seulement je ne vois plus jamais Antoinette, car les deux
amies se sont brouillées à la suite de l'échange fait entre elles:
Mlle Rossignol s'est sans doute avisée, mais trop tard, de la sottise
qu'elle a commise en changeant un objet utile comme une ombrelle contre
un accessoire de toilette mondaine; elle en a d'autant moins l'emploi
que, grâce à ses fantaisies ruineuses et à sa paresse, le magasin où
nous vîmes le jour ne tardera pas à être fermé, car ses propriétaires
font de très mauvaises affaires.»
Hélas! comme nous l'avions prévu, cet entretien entre mon amie
d'enfance et moi devait être trop court, et ici, alors qu'il nous
restait encore mille choses à dire, il fut brusquement interrompu.
Les employés sortaient de la salle du festin et se répandaient dans
les jardins de l'établissement; or, comme la pluie menaçait, les plus
prévoyants vinrent reprendre d'avance leurs parapluies pour pouvoir
se garantir en cas d'averse. Mathilde fut du nombre et m'emporta dans
cette prévision, ne se doutant pas, la bonne âme, qu'elle m'imposait
une séparation cruelle; du reste, qu'aurait-elle pu y faire? les
destinées des parapluies et celle des ombrelles ne sont-elles pas
nécessairement séparées?
Je m'aperçus en revoyant Mme Girard qu'elle avait les yeux rouges
quoique son visage fût joyeux, contraste qui m'intrigua vivement
jusqu'au moment où une petite boîte en chagrin noir, qu'elle tenait à
la main, me révéla le mot de l'énigme.
[Illustration: «SERRE-TOI CONTRE MOI, MA FILLE!»]
«Ah! que je suis heureuse, Maman! Mais fais-moi donc voir ta belle
médaille!» disait Marie à sa mère.
Et l'écrin fut ouvert devant les yeux ravis de l'enfant. Il contenait
une médaille en vermeil, plus grosse qu'une pièce de cinq francs; d'un
côté, on y voyait écrits ces mots: «Travail et probité», de l'autre,
une inscription plus longue que je n'ai pu saisir; mais j'en savais
assez pour deviner que Mathilde avait été l'objet d'une distinction
flatteuse, cause de cette douce et profonde émotion.
La seconde partie de la fête commençait, et celle-là, spécialement
dédiée aux enfants: escarpolettes, jeux divers où les plus adroits,
les plus heureux gagnaient des macarons et des porcelaines variées,
légèrement ébréchées; mais décidément ce jour-là devait être celui des
rencontres et je n'en étais pas à ma dernière surprise.
Au centre du jardin, bien en évidence dans un endroit découvert, un
théâtre de Guignol se dressait avec sa toile rayée, tant soit peu
rapiécée, et son rideau d'un rouge éclatant; et non pas un Guignol
quelconque, mais mon Guignol, celui de la famille Louriguet; une figure
que je ne connaissais que trop, m'apparut soudain par la fente de côté
du petit théâtre, ne me laissa aucun doute: c'était celle de Fifine.
Sa vue ne me fit aucun plaisir, on ne peut en avoir à retrouver de
mauvaises connaissances, mais lorsqu'elle se montra tout à fait, quand
elle alla faire la quête, je remarquai sa robe de deuil et je pensai
que la douce colombe avait déployé ses ailes et quitté sa triste cage.
Ai-je besoin de dire que je veux parler de la touchante Mimi? Du reste,
je ne sus jamais si ma supposition était vraie; Fifine ne me reconnut
seulement pas et une pluie d'orage vint bientôt mettre fin et à la
représentation de Guignol et à toutes les joies de cette fête.
Ce fut alors un sauve-qui-peut général.
«Ah! que j'ai donc bien fait de prendre le parapluie, disait Mathilde.
Serre-toi bien contre moi, ma fille.»
Et je les abritais de mon mieux, flatté de voir rendre une justice si
éclatante à mes mérites. Hélas! les pauvres chères! je les abritais
pour la dernière fois.
Mais n'anticipons pas sur les événements.
VIII
JOURS D'ÉPREUVE
J'ai remarqué que les retours des parties de plaisir sont souvent
tristes; celui de la fête de M. Fabre devait être navrant. D'abord,
nous dûmes laisser passer quatre tramways sans trouver la moindre
place. Mais les ennuis de l'attente étaient peu de chose en comparaison
de la catastrophe qui se préparait.
Mme Girard et sa fille complétaient la voiture, qui regorgeait de
monde, car on s'empilait sur les deux plates-formes de l'avant et de
l'arrière. Juste à côté de Mathilde, qui m'avait déposé près d'elle,
se trouvait un jeune écolier d'une douzaine d'années, accompagné
d'un maigre et long personnage à lunettes que je supposai être son
précepteur, car je l'entendais dire à chaque instant: «Victor,
tenez-vous tranquille!» ce qui n'empêchait pas le petit garçon de
frétiller comme un poisson pris dans une nasse. A tout moment il se
levait, se mettait à genoux sur la banquette pour regarder au dehors,
puis, saisi du regret de ne plus voir le côté de la rue auquel il
tournait nécessairement le dos, il reprenait brusquement sa place,
le nez en l'air, la tête toujours en mouvement comme si elle se fût
trouvée non sur un cou humain, mais sur un pivot. Oh! le remuant petit
bonhomme! Dans ces incessantes évolutions, son malheureux parapluie
tomba trois fois. Que je le plaignais, cet infortuné confrère! et
j'ignorais encore à quel point il était digne de ma compassion.
A la troisième chute, le précepteur, agacé, finit par dire à Victor:
«Mettez donc votre parapluie près de vous.»
Victor obéit, parce que c'était un moyen de se débarrasser d'un objet
qui le gênait un peu pour se mouvoir, et le parapluie en question fut
posé précisément à côté de moi.
Hélas! fatal voisinage!
A ce moment, un heurt suivi de cris, de plaintes, d'un bruit de verre
cassé se fait sentir; une voiture de blanchisseuse, venant d'une
rue transversale et menée par une main féminine probablement très
inexpérimentée, prenait le tramway en travers, et le brancard de la
charrette pénétrait dans l'intérieur de la voiture en brisant une vitre.
On juge du tumulte et de la bousculade; tous les voyageurs du tramway
s'étaient levés précipitamment et se pressaient vers l'extrémité
ouverte de la voiture, désireux de descendre au plus vite. Quand je dis
tous, je me trompe: Victor avait trouvé plus simple, plus expéditif
et surtout plus pittoresque de s'évader par une fenêtre: passer par
la porte, c'est trop vulgaire. Notre écolier, ravi de cette occasion
inespérée de développer ses talents gymnastiques (j'ai su depuis que
c'était le seul exercice où il fût toujours premier)! opérait sa
descente avec une incontestable supériorité, mais, malheur! trois fois
malheur, il ne l'exécutait pas seul, quoique son précepteur se fût bien
gardé de le suivre dans ce périlleux chemin; il m'entraînait avec lui,
me prenant pour son parapluie légitime, et laissait sa victime entre
les mains de Mme Girard qui, dans son trouble, ne se douta nullement de
la substitution.
[Illustration: UN COUP DE VENT ME RETOURNA.]
Il devait s'écouler un assez long temps avant que personne s'aperçût de
cette méprise. Le précepteur maigre avait éprouvé une peur affreuse,
d'abord au sujet de l'accident, ensuite devant l'escapade de son
élève, contre laquelle il avait protesté, et il fallut que cet homme
impressionnable se rendît chez un pharmacien et prît quelques gouttes
d'un cordial pour se remettre entièrement.
Après cela, le maître et l'élève firent plusieurs courses pour
lesquelles ils étaient sans doute venus à Bordeaux, puis, reprenant
le même tramway, mais dans un sens opposé, ils se rendirent dans une
belle propriété située moitié en ville, moitié à la campagne, dans les
environs des boulevards extérieurs, où les parents de Victor, M. et Mme
Larade, avaient leur résidence habituelle.
«Mais ce n'est pas ton parapluie!» s'écria Mlle Clotilde Larade en me
prenant, pour m'examiner de plus près, des mains de son frère. Et elle
ajouta: «Celui-ci est beaucoup moins neuf».
--Ma foi, il le sera toujours assez pour le régime auquel Victor met
ses parapluies!» fit remarquer M. Larade avec un sourire indulgent dont
je n'augurai rien de bon pour la tranquillité de mes vieux jours.
Ah! quel terrible gamin que ce jeune Victor! Dès le lendemain de mon
arrivée inopinée chez ses parents, il imagina de me faire subir un
véritable supplice.
Il venait justement de lire, dans l'Histoire de France, la fin tragique
de la reine Brunehaut, attachée à la queue d'un cheval indompté; c'en
était assez pour inspirer l'esprit inventif de Victor. Immédiatement
il charge Médor, le chien de chasse de son père, de figurer le
cheval indompté, tandis que je dois représenter, lié par ses cordons
de souliers à la queue de l'animal, l'infortunée reine d'Austrasie.
Un coup de fouet appliqué sur son arrière-train fait partir Médor à
travers le jardin, et je semblais courir après lui, ce qui d'abord
l'effraya beaucoup.
Pendant ce supplice, notre bourreau riait à se tordre, trouvant sa
mauvaise plaisanterie la plus belle du monde. Sa joie fut assez
courte; Médor était un vieux chien assagi par l'âge et qui en avait
vu d'autres; il ralentit bientôt sa course, je m'accrochai à un
arbrisseau, et, à la suite d'une secousse qui faillit me rompre en
deux, il s'arrêta net.
[Illustration: LE PRÉCEPTEUR DUT PRENDRE UN CORDIAL.]