panier (le panier pour faire le marché de l'ancienne cuisinière), y
posa avec précaution la pendule de coquillage, la couronne de mariée
et moi, et nous porta tout droit au Mont-de-Piété. Peu s'en fallut que
nous n'en revinssions tous, car on ne voulait pas de nous; enfin, après
bien des négociations, je fus accepté, ainsi que la pendule; mais ni
elle ni moi nous ne resterons longtemps ici, car je suis bien sûr que
Pétronille ne tardera pas à venir nous retirer.
--J'espère que vous retrouverez cette digne personne à laquelle vous
devez être attaché.
--Je l'espère aussi, car je me sens beaucoup mieux chez elle qu'ici.»
Mousquetaire avait terminé son histoire et je me préparais à lui
raconter la mienne, ce qui ne l'aurait peut-être guère intéressé (les
chats sont si égoïstes que même empaillés ils doivent l'être encore),
lorsque les employés de l'établissement entrèrent pour le travail du
matin.
Il devait y avoir une vente d'objets non réclamés dans l'après-midi,
et je vis, avec une émotion facile à deviner, que je faisais partie du
lot, car on posa sur moi une étiquette avec un numéro. Peu après, on
m'emportait avec une quantité d'objets variés, mais j'étais le seul
parapluie.
On nous déposa sur une table derrière laquelle se trouvait un monsieur
qui criait comme un corbeau et frappait de petits coups secs avec un
marteau; c'était le commissaire-priseur chargé de la vente; quelques
employés se tenaient autour de lui, tandis que dans l'autre partie de
la salle se pressait une foule peu élégante.
Il y avait là plusieurs vieilles dames assez mal habillées et des
messieurs qui paraissaient fort pauvres.
Parmi les dames présentes, une d'elles me frappa par son étrange
toilette. Elle devait être une habituée de la salle des ventes, car
j'entendis un employé l'appeler familièrement par son nom:
«Madame Grégoire, je vous en prie, ne poussez pas, lui disait-il; vous
êtes au premier rang; vous ne pouvez donc pas avancer davantage, à
moins de monter sur la table!»
Mme Grégoire protesta qu'elle n'en avait nullement l'intention, mais
«elle aimait à voir la marchandise de près». En effet, elle n'achetait
qu'à bon escient et semblait très forte dans cette délicate opération
qui consiste à estimer du vieux.
Dès qu'elle m'aperçut, je compris, au vif regard dont elle m'enveloppa,
qu'elle désirait faire mon acquisition.
[Illustration: JE VIS QUE JE FAISAIS PARTIE DU LOT.]
«Trois francs le beau parapluie! commença le commissaire-priseur.
--Il y a acheteur à trois francs», dit-elle aussitôt.
Mais un monsieur, qui lui en voulait sans doute, ajouta: «Trois francs
cinquante!» uniquement, je crois, dans le but de la taquiner.
«Quatre francs!» glapit-elle.
Puis après un instant de silence:
«Quatre francs cinquante!» reprit le monsieur en riant d'un méchant
rire.
Alors, tout en le foudroyant d'un coup d'œil furieux:
«Cinq francs!» cria-t-elle, jetant ce prix avec un éclat de trompette,
presque comme un défi.
Le monsieur ricana encore, mais n'ajouta rien, la crainte de faire une
mauvaise affaire l'emportant sur son désir d'être désagréable à sa
voisine; et le commissaire-priseur prononça le mot «adjugé», qui me
livrait à ma nouvelle propriétaire; elle s'empara de moi avec la joie
qu'un chasseur éprouve à ramasser une pièce de gibier qu'il a abattue.
J'appartenais à Mme Grégoire.
Ce fut dans une pièce sombre, toute remplie de vieux vêtements, qu'elle
m'introduisit, après avoir traversé un étroit magasin fort encombré, et
je compris que Mme Grégoire était ce qu'on appelle «une marchande à la
toilette».
Vers huit heures du soir, la marchande éteignit les becs de gaz, et,
après une ronde minutieuse, sa petite lanterne sourde à la main, monta
se coucher dans son entresol, au-dessus de tous ses trésors.
Le lendemain matin, Mme Grégoire vint me prendre dans mon coin noir et
me mit bien en évidence au milieu de son étalage. J'y étais à peine
depuis quelques instants, lorsqu'une petite jeune fille de quatorze ans
environ, l'air doux et modeste, la mise à l'avenant, s'arrêta devant la
montre et resta longtemps à me contempler.
Comme Fifine, elle me regardait avec un désir évident, mais combien
l'expression de sa physionomie candide et sérieuse était donc
différente!
Mme Grégoire, qui la guettait du fond de son magasin, s'avança
souriante.
«Y-a-t-il quelque chose pour votre service, ma belle enfant?»
demanda-t-elle de sa voix la plus engageante.
[Illustration: «TROIS FRANCS LE BEAU PARAPLUIE!»]
La petite se décida à entrer, et dit timidement:
«Est-ce que ce parapluie est à vendre?
--Certainement! Une magnifique occasion, voyez plutôt: un manche à la
dernière nouveauté, un satin croisé superbe et d'une si jolie couleur!
Ce vert myrte est la nuance préférée des dames du grand monde qui
fréquentent mon magasin. Ce parapluie est pour ainsi dire neuf, au
point que, si on n'était pas honnête, on pourrait le faire passer pour
sortant de l'atelier; mais je ne veux pas vous tromper: il a dû servir
deux ou trois fois.»
La jeune fille, m'examinant avec attention, se contenta de secouer un
peu la tête, sans oser entrer en discussion avec la marchande à la
toilette, et enfin lui posa la question habituelle:
«Combien, Madame?»
Puis, comme celle-ci réfléchissait, elle ajouta sur un ton presque
suppliant:
«Je vous en prie, dites-le-moi au plus juste.
--Dix francs, articula nettement Mme Grégoire, n'ayant pas honte
de profiter du vif désir de m'acquérir qui se lisait sur le visage
expressif de l'enfant.
--Dix francs! répéta d'un accent découragé cette dernière en me
reposant sur le comptoir avec un soupir.
--Mais voyez comme il est beau! C'est un parapluie extra qui a dû être
payé vingt-cinq francs.
--Je ne dis pas, Madame; mais il m'est impossible d'y mettre ce
prix-là; c'est un cadeau que je voulais faire.
--Eh bien, ce sera un petit sacrifice; vous n'en aurez que plus de
mérite vis-à-vis de la personne à laquelle vous destinez votre présent.
C'est une personne que vous aimez, pour sûr?
[Illustration: UNE JEUNE FILLE S'ARRÊTA DEVANT LE MAGASIN.]
--Oh oui!
--Eh bien, ma petite, il ne faut jamais regretter de dépenser de
l'argent pour ceux qu'on aime!
--Mais si on n'a pas cet argent, pourtant?...»
La marchande comprit que la jeune fille était sincère, son charmant
visage, soudain attristé, le révélait assez; on y lisait clairement son
regret de ne pouvoir faire l'achat.
«Allons, combien pouvez-vous y mettre, ma mignonne? je veux tâcher de
vous être agréable.
--Six francs, murmura la petite fille. Voyez-vous, Madame, il ne faut
pas m'en vouloir si je ne peux pas vous payer plus cher ce parapluie;
j'ai eu bien du mal à réunir ces six francs, et je croyais que c'était
déjà une grosse somme, car j'ai mis presque un mois à l'économiser
sur mes déjeuners. Vous ne comprenez pas ce que je veux dire; voici
toute l'affaire: Le matin quand je vais à l'atelier, je n'emporte
qu'un morceau de pain, mais maman, avant de s'en aller de son côté en
journée, (nous ne sommes pas riches du tout et maman travaille pour
un magasin).... Où est-ce que j'en étais?... Ah! voilà: maman, avant
que nous nous séparions, me donne trois ou quatre sous pour m'acheter
quelque chose afin de faire passer mon pain: un peu de charcuterie, du
fromage, quelques fruits, selon la saison. Eh bien, depuis longtemps je
mange mon croûton tout sec, car je mets les sous dans un petit sac que
je cache sous mon traversin, et comme c'est demain la Sainte-Mathilde,
qui est la fête de maman (j'oubliais de vous dire que tout ça, c'était
pour faire une surprise à maman), donc j'ai changé mes sous au marchand
de journaux du coin, et j'étais bien embarrassée pour trouver mon
cadeau quand j'ai vu ce parapluie; c'était justement ce qu'il me
fallait, car ma mère a perdu le sien; mais puisque ça ne se peut pas,
je m'en vais tout de suite.
--Attends!» dit la marchande, qui semblait maintenant émue et troublée.
«Elle ressemble à ma petite Esther», murmurait-elle en jetant sur
l'enfant un regard mouillé.
Puis comme celle-ci reculait surprise, effrayée de l'attitude
incompréhensible de la marchande:
[Illustration: «DONNE-MOI TES SIX FRANCS!»]
«J'ai eu une jolie petite fille comme toi; je l'ai perdue lorsqu'elle
avait ton âge et tu me la rappelles.»
Puis brusquement:
«Prends ce parapluie; j'y perds, dit-elle par habitude, mais prends-le
tout de même et donne-moi tes six francs.»
D'un mouvement machinal elle m'enveloppa dans un grand morceau de
papier bleu, et me remit à la jeune ouvrière, dont le visage rayonnait
de joie.
«Dieu vous bénisse, Madame! lui dit-elle. Maman va être bien contente.»
Elle se sauva, laissant l'âme de la vieille marchande en proie à deux
sentiments contradictoires: la conscience d'avoir fait une action très
généreuse, quoique en réalité elle eût gagné un franc sur moi, et le
regret d'une mauvaise affaire réalisée.
V
LA FÊTE DANS LA MANSARDE
Lorsqu'elle eut quitté le magasin de Mme Grégoire, Marie (j'ai su
depuis que tel était le doux nom de la petite ouvrière), Marie se
souvint qu'il lui restait encore deux sous noués dans le coin de son
mouchoir, et que ces deux sous étaient destinés à l'achat d'un petit
bouquet de violettes qui devait achever de donner au parapluie l'aspect
d'un présent de fête.
En effet, quand elle eut trouvé le petit bouquet en question, qu'elle
choisit bien frais et bien odorant, elle l'attacha après moi au moyen
d'un ruban et nous monta triomphalement jusque dans son humble logis.
Sa mère n'étant pas encore rentrée de son magasin, la petite fille
me déposa sur une table qui occupait le milieu de la pièce, bien en
évidence, afin que ma vue frappât tout d'abord les yeux de celle qui
était attendue; d'ailleurs le parfum des violettes eût suffi pour
attirer son attention.
Les choses ainsi préparées, l'enfant alla se mettre aux aguets derrière
la porte du réduit servant de cuisine, qu'elle eut soin de tenir
entre-bâillée, tout juste assez pour couler son regard par la fente et
jouir de l'effet produit.
Son attente ne fut pas longue. Mme Girard, chargée d'un gros paquet,
montait lentement l'escalier, et sa fille avait reconnu de loin son
pas. Trouvant la porte ouverte, elle dit, en entrant: «Tu es là, Marie?»
[Illustration: «C'EST POUR VOTRE FÊTE, MADAME GIRARD!»]
Mais Marie se garde de répondre; alors, jetant un coup d'œil autour
d'elle, humant l'air, comprenant qu'il se passe quelque chose et
se rappelant vaguement que c'est demain sa fête, la mère s'avance
en souriant, ne croyant encore qu'à un petit bouquet. Vraiment les
fleurs sont là, mais en voulant les prendre, elle m'attire par le même
mouvement.
«Ah! mon Dieu, qu'est-ce cela? Ce beau parapluie ne peut être pour moi.
--Mais si! Maman, c'est pour ta fête! s'écrie Marie qui n'y tient plus
et apparaît rouge de plaisir.
--Mais, ma chérie, comment as-tu fait?
--Ah! voilà, Maman, je ne puis pas te le dire; c'est mon secret.
--Il est bien joli, et justement je regrettais tant de m'être laissé
voler le mien! Seulement je ne comprends pas comment tu as pu acheter
une chose aussi chère.
--C'est mon secret, c'est mon secret! répète l'enfant. L'essentiel
est que tu sois contente du parapluie; il paraît que le vert est une
couleur très à la mode; je ne le savais pas, mais la marchande me l'a
dit. Ah! que je suis heureuse, Maman, d'avoir deviné ce qui pouvait te
faire plaisir!
--Ce qui me fait encore plus de plaisir que le parapluie, c'est ton
attention et c'est aussi de voir que tu as pensé à ma fête; pour moi,
je l'avais oubliée: j'ai tant de choses dans la tête! Embrasse-moi,
mon enfant, et puis maintenant dis-moi comment tu as pu faire cette
emplette», insista doucement Mathilde en tenant sa fille appuyée sur
son cœur.
Il fallut bien se confesser, et quand la mère découvrit, à travers
les réticences de l'enfant, qui cherchait à lui voiler délicatement
ses sacrifices, combien la pauvre petite s'était privée pour arriver
à économiser la somme nécessaire à ce présent, une profonde émotion
souleva sa poitrine.
«Tu as fait cela, tu as fait cela!» ne savait-elle que répéter en
couvrant ce visage aimé de tendres baisers.
Ici, un petit coup discret frappé à la porte interrompit cette
touchante effusion.
«C'est notre bonne voisine», murmura Mathilde.
Et, à haute voix:
«Entrez, je vous prie.»
La porte fut poussée et une vieille femme très proprette pénétra dans
la chambre en se soutenant sur deux béquilles qui faisaient _toc-toc_
en frappant le plancher. A cette vue, à ce bruit familier, les visages
de la mère et de la fille s'épanouirent dans un joyeux sourire.
[Illustration: «OH! LE BEAU PARAPLUIE!»]
«Bonjour, Mademoiselle Agathe!» s'écrièrent-elles ensemble.
Et la première avançait son unique fauteuil à la vieille fille, tandis
que l'autre la débarrassait de ses béquilles.
Une fois installée, la visiteuse tira de chacune des poches de son
tablier une orange en disant:
«C'est pour votre fête, Madame Girard, car je n'ai pas oublié que c'est
demain la Sainte-Mathilde.
--Mais vous vous privez pour nous!
--Du tout; mon ancien maître m'en a envoyé une douzaine; il paraît,
à ce que m'a dit la bonne, qu'il en a reçu toute une caisse d'un de
ses clients qui habite en Espagne, où il y en a comme des pommes en
Normandie.»
Après avoir beaucoup remercié Mlle Agathe, Mathilde lui montra le
parapluie de Marie, en disant d'une voix pénétrée:
«Ah! on me gâte bien, aujourd'hui; voyez plutôt!»
Et, avec un redoublement d'émotion, elle lui raconta comment Marie
était parvenue à lui faire ce cadeau.
La vieille fille approuva fort l'enfant et dit «que c'était très gentil
de sa part», mais il eût fallu être mère soi-même pour apprécier à sa
juste valeur un trait de ce genre.
C'était, du reste, une fort bonne personne que Mlle Agathe, et l'unique
amie de Mme Girard, près de laquelle elle habitait depuis déjà
plusieurs années. Son petit appartement, composé de deux pièces bien
meublées, semblait un endroit luxueux aux pauvres ouvrières; de doubles
rideaux aux fenêtres, un bout de tapis devant la cheminée, ornée d'une
pendule sous un globe, une table et une commode de simili-acajou,
enfin, sur le lit, enfoncé dans une alcôve, un édredon recouvert de
fausse guipure étaient les causes principales de l'admiration que
leur inspirait toujours l'intérieur de leur voisine, au point que, la
trouvant si bien installée, elles ne songeaient guère à la plaindre de
ne pouvoir sortir de chez elle.
Cette dernière s'était d'ailleurs quelque peu habituée à son
emprisonnement, qui datait du jour funeste où, glissant sur une peau
d'oignon, dans la cuisine du docteur Durand, elle s'était cassé la
hanche d'une manière si malheureuse que, malgré les soins de son
maître, réunis à ceux de plusieurs praticiens de ses amis, après avoir
failli mourir, elle restait infirme à jamais. Naturellement elle avait
dû cesser de travailler et, à son grand désespoir, quitter la maison du
docteur; elle y avait vécu pendant quinze ans, ayant d'abord servi et
soigné sa mère, puis servi M. Durand lui-même.
[Illustration: Mlle AGATHE FUT INSTALLÉE DANS LE FAUTEUIL.]
Le docteur sut reconnaître les services d'Agathe en lui allouant une
petite pension, à laquelle il ajoutait des cadeaux en nature, qui
ravissaient la vieille bonne. Possesseur d'une belle terre située à
quelques heures de Bordeaux, il lui envoyait d'abord régulièrement une
provision de vin et de bois, puis, de temps en temps, un poulet de sa
basse-cour ou des légumes de son jardin. Quand il y avait une bonne
aubaine culinaire de ce genre, Agathe ne manquait pas de se traîner sur
ses béquilles jusque chez ses voisines, et de les inviter à dîner, avec
quelque solennité.
Ces jours de gala étaient grande fête pour la mère et l'enfant, pour
l'enfant surtout, qui considérait qu'elle allait «dîner en ville»; cela
rompait un peu la monotonie de leur existence et leur faisait faire
connaissance avec des plats délicats, dont leur pauvreté les privait.
Du reste, elles reconnaissaient les attentions de leur vieille voisine
en lui rendant mille petits soins. Une femme de ménage venait bien, une
heure chaque matin, faire un bout de service auprès de l'infirme, lui
apportant ses provisions, montant son eau et son bois, mais, une fois
le lit fait et la chambre balayée, elle ne reparaissait plus jusqu'au
lendemain, et Mlle Agathe eût été souvent fort en peine, pour bien des
détails de son existence, sans l'aide de ses voisines. Elle leur avait
même donné une double clef de son logis, afin qu'elles pussent pénétrer
facilement jusqu'à elle la nuit, en cas de maladie. La vieille femme
devait en guise d'avertissement frapper à la muraille contre laquelle
son lit s'appuyait; mais, quoique tout eût été ainsi parfaitement
prévu, jamais encore ce signal ne s'était fait entendre, et ce ne fut
pas Agathe qui eut, la première, besoin d'une garde-malade.
VI
LA MALADIE CHEZ LE PAUVRE
Entre sa charmante petite fille et sa vieille amie, Mathilde, en dépit
de sa pauvreté, menait une existence fort douce, lorsqu'un orage
inattendu vint éclater dans son ciel limpide.
Elle travaillait, je l'ai déjà dit, pour un magasin; or, un vol de
fournitures ayant été commis dans son atelier, Mme Première (ainsi
qualifiait-on la personne qui dirigeait les ouvrières) s'avisa de faire
tomber ses soupçons sur l'honnête veuve, qui était incapable de dérober
une aiguillée de fil.
Tout le monde protesta d'ailleurs contre une accusation si mal fondée,
et ce furent ces protestations mêmes qui firent comprendre à Mathilde
de quoi elle était soupçonnée. On crut qu'elle allait défaillir, tant
son émotion fut grande, mais l'indignation la soutint.
Non seulement elle sut se défendre, mais elle sortit de cette scène
pénible, couverte par le témoignage d'estime absolue du chef de
l'établissement, qui obligea Mme Première, assez confuse, à faire des
excuses à Mme Girard. N'importe, le coup était porté; elle rentra chez
elle plus tôt que d'habitude, absolument bouleversée, racontant à Marie
et à Mlle Agathe, avec une véhémence tout à fait en dehors de ses
habitudes, ce qui s'était passé.
Mathilde, que ces émotions avaient épuisée, se mit au lit. A peine
la tête sur l'oreiller, elle tomba dans un lourd sommeil. Alors Mlle
Agathe se retira chez elle, tandis que la petite fille prenait toute
seule son repas du soir. Il fut vite terminé; après avoir débarrassé
la table et lavé le peu de vaisselle dont elle s'était servie, Marie
s'assit de nouveau près de la lampe et se mit à raccommoder des bas.
Il y avait environ une heure qu'elle travaillait, lorsqu'elle vit sa
mère se retourner plusieurs fois, s'agiter, soupirer. Alors, croyant
qu'elle se réveillait:
«Eh bien, Maman, comment te sens-tu après ce petit somme? Es-tu mieux
maintenant?»
Point de réponse, sinon un murmure inarticulé.
«Je ne comprends pas ce que tu dis. Veux-tu boire encore un peu d'eau
sucrée? il en reste dans le verre.»
Mathilde tourna vers sa fille un visage très rouge et dit plus
distinctement:
«Les fils blancs étaient dans la grande boîte, les extra-forts dans le
carton long. Mlle Baptistine les a vus comme moi; si on s'imagine que
j'ai pris quelque chose, qu'on me mène chez le commissaire de police,
mais qu'on ne dise rien à Marie, la pauvre petite!
--Maman, Maman, je suis là, qu'est-ce que tu as? est-ce que tu ne me
reconnais pas?
--Conduisez-moi chez le commissaire de police, ou allez le chercher!
--Ah! mon Dieu! elle ne me reconnaît pas! Mère, tu me fais peur; ta
main est brûlante.
--Laissez-moi; personne dans ma famille n'a jamais été en justice; j'en
mourrai, c'est sûr!»
Marie n'y tint plus; d'un bond elle courut chez Mlle Agathe, et,
en paroles entrecoupées, lui raconta que sa mère délirait et ne la
reconnaissait même pas.
[Illustration: MARIE SONNA A LA PORTE DU SECOND.]
«Elle a été trop impressionnée par cette histoire du magasin; je m'en
suis aperçue quand elle est rentrée; je vais me lever et me rendre
auprès d'elle, nous verrons ensuite ce qu'il y aura à faire; tu sais
que je m'y connais, en fait de maladie.
--Ah! merci, Mademoiselle Agathe; je voudrais vous aider à vous lever,
mais je n'ose la laisser seule.
--Retourne tout de suite auprès de ta mère; je serai bientôt près de
toi; je ne prends que le temps de passer un jupon et une camisole.»
Marie se hâta de rentrer chez elle, où sa mère continuait à parler et à
s'agiter, s'adressant à des personnages imaginaires et regardant dans
le vide. Ce fut ainsi que Mlle Agathe la trouva.
Alors, lui parlant avec autorité, cette dernière la força à boire de
l'eau avec de la fleur d'orange et obtint qu'elle se recouchât.
«Ce sont les nerfs», assura-t-elle d'abord à l'enfant, qui
l'interrogeait avec anxiété, pour dire quelque chose; mais elle avait
constaté que Mathilde était en proie à une fièvre ardente, et elle
comprenait que son état devait être sérieux.
Après être restée un moment silencieuse au chevet de la malade, elle
dit, en hésitant un peu, car elle savait bien qu'il s'agissait d'une
chose difficile:
«Je crois qu'elle aurait besoin d'un médecin.
--Mais je n'en connais aucun! s'écria Marie avec angoisse.
--Oh! quant à cela, il y a mon ancien maître qui est bon, et puis si
savant qu'il en remontrerait à tous les autres docteurs; on venait le
consulter de loin quand j'étais à son service.
--Vous croyez qu'il se dérangerait pour de pauvres gens comme nous?
--J'en suis sûre! Monsieur avait coutume de dire qu'en fait de malades
il ne connaissait ni riche ni pauvre, mais que c'était tout un pour
lui; le difficile, c'est de le faire demander; quoiqu'il ne demeure pas
bien loin, il y a encore un bout de chemin pour aller jusque chez lui.
Voyons, quelle heure est-il?»
On consulta la grosse montre d'argent du mari défunt, dont se servait
maintenant sa veuve et qu'elle suspendait à un clou au-dessus de la
cheminée, en guise de pendule. Il était déjà 10 heures 20, heure qui
semblait tardive à ces personnes de condition modeste, habituées à se
coucher tôt pour se lever de bon matin.
Mlle Agathe, après réflexion, dit à Marie:
«La bonne qui garde le premier et le second en l'absence de ses
maîtres, lesquels sont à la campagne, n'est peut-être pas encore
couchée; prie-la d'aller chercher M. le docteur, et, si elle grogne
(car elle n'est guère aimable), offre-lui la pièce, pour la décider.
--Oh! Mademoiselle Agathe, je voudrais bien, mais je n'oserai jamais!»
[Illustration: MARIE ALLA CHEZ Mlle AGATHE.]
Cependant la malade recommençait à se plaindre et à délirer, et Marie,
sentant elle-même combien sa mère avait besoin de secours, se décida à
aller réclamer l'aide d'une seconde voisine, quelque pénible que pût
lui sembler cette démarche.
Descendant en hâte deux étages (la maison en avait quatre, mais le
troisième n'était pas loué en ce moment), elle sonna un coup timide à
la porte du second.
Point de réponse.
Elle renouvelle sa tentative en l'accentuant un peu. Même silence.
Enfin un troisième coup, sonné avec le courage du désespoir, n'a pas
plus de succès.
Désolée, elle remonta chez elle raconter sa déconvenue à Mlle Agathe.
«Ne te fais pas de peine, ma petite, essaya de dire celle-ci; ta maman
va peut-être se trouver mieux, et demain, de bonne heure, tu iras
chercher M. le docteur.»
Cependant Mathilde ne se calmait pas du tout; elle se jetait de côté
et d'autre dans son lit en se plaignant continuellement. Mlle Agathe
eut alors l'idée de lui mettre des compresses d'eau fraîche, qui la
soulagèrent un instant, mais bientôt la malade ne voulut plus les
supporter et se reprit à gémir.
L'enfant considérait sa mère dans un morne silence, la laissant soigner
par la vieille fille. Soudain elle se leva toute droite, l'air résolu:
«Mademoiselle Agathe, dit-elle, je vais chercher le médecin.
--Mais, ma petite, il est trop tard pour qu'une fillette de ton âge se
risque seule dans les rues; j'ai entendu sonner onze heures, il y a
déjà longtemps; il pourrait t'arriver quelque chose.
--Il ne peut rien m'arriver de pire que de voir mourir sans secours ma
pauvre chère maman. Elle est très malade; vous dites vous-même qu'il
lui faut un médecin: je cours chercher votre docteur.
--Mon enfant, c'est imprudent, cependant il est vrai que ta mère...,
enfin je ne sais que te dire, mais je n'ai jamais été plus fâchée de
mon infirmité qui me rend si inutile.