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_Les Mémoires
d'un Parapluie_
_Les Mémoires
d'un
Parapluie_
PAR
La Comtesse de HOUDETOT
ALBUM CONTENANT
_32 dessins en couleurs et 16 en noir_
de H. GERBAULT
[Illustration]
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE et Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1894
Droits de traduction et de reproduction réservés.
LES
MÉMOIRES D'UN PARAPLUIE
I
MON ENFANCE ET MES DÉBUTS DANS LE MONDE
Je suis d'une naissance obscure; j'entends par là que je naquis dans
l'arrière-boutique fort sombre d'un marchand de parapluies. Ne me
demandez pas, jeunes lecteurs, des détails sur ma première enfance;
d'ailleurs seriez-vous capables d'en donner sur la vôtre?
Mes souvenirs les plus anciens remontent à une grande armoire vitrée où
je dormais dans ma gaine de cuir comme un enfant dans son maillot.
Je n'y étais pas seul: d'autres parapluies de divers genres et de
dimensions variées m'entouraient, soigneusement alignés; d'autres,
traités avec moins d'égards, formaient un faisceau compact dans un coin
rentrant du placard, où le public ne pouvait les voir. Ils étaient
vieux, et il n'y a rien de plus triste qu'un parapluie hors d'usage,
avec ses baleines qui pointent comme les os d'une carcasse décharnée,
sa soie fripée telle qu'un visage couvert de rides, sa canne usée,
son manche dédoré ou écorné; tout cet ensemble a quelque chose de
lamentable qui serre le cœur.
A défaut de beauté, ces vieux parapluies qui attendaient la réparation
dans ce coin noir, avaient beaucoup d'expérience; ayant lutté avec
persévérance contre le vent et la pluie, ils en savaient long sur la
vie, et leur conversation était des plus instructives; ce furent les
premiers éducateurs de ma jeunesse, et je leur dois de précieuses
connaissances sur le monde où j'allais bientôt faire mon entrée.
Il y avait aussi dans la même armoire, mais occupant le coin opposé
aux vieux parapluies, une petite ombrelle bleue, d'un caractère fort
aimable, avec laquelle j'étais lié d'amitié. Ah! ces affections
d'enfance, rien ne les remplace!
Les autres ombrelles habitaient des vitrines éloignées et je n'avais
aucun rapport avec elles; je les voyais passer de loin, coquettes, un
peu prétentieuses même, lorsqu'elles entraient ou sortaient du magasin,
c'était tout.
Il me reste maintenant à expliquer comment ma chère petite ombrelle
bleue, au lieu de prendre rang parmi ses compagnes, se trouvait égarée
parmi nous les parapluies. C'est bien simple: elle n'était jamais mise
à sa place, parce qu'elle appartenait à une jeune personne, fille
unique de la maîtresse du magasin et extraordinairement gâtée; Mlle
Antoinette Rossignol préférait laisser là son ombrelle, pour n'avoir
pas besoin d'aller la chercher dans sa chambre, située au-dessus du
magasin, quand elle devait faire une petite course pour le compte de
sa maman. On le voit, elle savait économiser ses pas; il est vrai que
c'était à peu près la seule chose qu'elle économisât, car elle était
fort dépensière et ne trouvait rien d'assez beau pour sa toilette.
Lorsque Mme Rossignol lui objectait le prix d'achat d'un objet, elle
répliquait:
[Illustration: Mlle ANTOINETTE SERRAIT SON OMBRELLE.]
«Bah! tu te rattraperas sur les clients; force un peu les chiffres de
vente, au lieu de me contrarier.
--C'est que les clients se défendent, soupirait cette dame, et si je
leur vends les choses plus cher qu'elles ne valent, ils sauront bien
aller ailleurs.
--Ils n'ont pas tant d'esprit que cela, répliquait la demoiselle; et
puis il y a les messieurs qui n'entendent rien à rien.»
Je crois que Mme Rossignol ne suivait que trop les mauvais conseils de
sa fille, aussi son magasin n'était-il guère achalandé et je restai
longtemps dans mon armoire vitrée sans qu'on eût besoin de moi.
Malgré les récits peu encourageants des vieux parapluies, j'avais hâte
d'en sortir et de me déployer au grand air, tant le mouvement et la
liberté ont d'attraits pour la jeunesse. En vain, ma chère ombrelle
bleue, plus sage ou plus timide, essayait de calmer mon ardeur:
«Qu'as-tu besoin de quitter ce paisible asile, me disait-elle
plaintivement, pour affronter les bourrasques et les orages dont tant
de parapluies sont victimes!
--Que veux-tu, chère amie, c'est la destinée des parapluies de braver
les averses, et mieux vaut encore remplir sa tâche au milieu des
épreuves que de végéter inutile!»
Elle soupira et je vis que je ne pourrais jamais la convaincre, tant
nos vocations étaient différentes.
Mais, malgré la divergence de nos opinions, nous n'en étions pas moins
bons amis. Malheureusement, l'ombrelle bleue ayant failli être vendue
par mégarde à une dame, Mlle Antoinette, qui y tenait beaucoup, se
décida à la serrer dans un endroit où elle serait à l'abri de pareilles
méprises.
La séparation fut déchirante; j'éprouvai alors le premier chagrin de ma
vie.
Un jour, comme Mme Rossignol était occupée dans son arrière-boutique,
je vis entrer dans le magasin une dame et une petite fille d'une
douzaine d'années, et, tandis que la sonnette retentissante de la porte
prévenait la marchande, les deux étrangères échangeaient le dialogue
suivant:
«Maman, disait l'enfant, je t'assure que j'aimerais beaucoup mieux une
poupée.
--Y penses-tu, ma petite Marthe! mettre à une chose aussi inutile les
vingt francs que te donne ta marraine pour tes étrennes?
[Illustration: «VOILA VOTRE AFFAIRE!»]
--Mais, Maman, ce n'est pas inutile du tout, puisque ça m'amuse!
--Il n'est pas nécessaire d'avoir des joujoux, et surtout des joujoux
de ce prix-là, tandis que tu aurais besoin de tant de choses que je
ne puis te donner; ah! je regrette bien que ta marraine veuille te
remettre elle-même ses étrennes, et que ce soit un objet qu'il faille
montrer, sans cela je t'aurais acheté six chemises!
--Ça ne m'aurait pas fait beaucoup de plaisir; j'aime encore mieux un
parapluie.
--Tu vois donc que j'avais raison de te le conseiller! Du reste, les
parents ont toujours raison et les petites filles se trompent souvent.
--Je ne dis pas, Maman, mais, c'est égal, j'aurais bien préféré une
poupée!»
Cette protestation suprême, faiblement articulée, fut couverte par la
voix de Mme Rossignol qui demandait «ce que désirait Madame».
«Un bon parapluie pour ma fille; c'est un cadeau de Jour de l'An qu'on
lui fait, mais elle doit le choisir elle-même.
--Alors, c'est un parapluie d'enfant?
--Pardon, interrompit la cliente, je veux un parapluie sérieux, un
parapluie de grande personne, qui puisse aussi bien me servir à
l'occasion.
--Un parapluie de famille?» modula assez dédaigneusement la marchande.
Mais l'étrangère, tout à l'intérêt de son acquisition, ne saisit
pas l'impertinence, qui cependant fit rire toutes les ombrelles et
chuchoter les cannes entre elles dans leur râtelier. Elle poursuivit
imperturbablement:
«Je veux quelque chose de solide.
--Alors voilà votre affaire!»
Et Mme Rossignol saisit, tout à côté de moi, un gros parapluie fort
lourdement monté, démodé quoique neuf, et qui était le doyen de notre
vitrine.
«Ah! qu'il est laid! s'écria naïvement l'enfant.
--Cette soie marron ne me plaît pas, ajouta la mère; et puis ce manche
n'est pas nouveau, c'est un parapluie que vous devez avoir depuis
longtemps en magasin?
--Dame! murmura la marchande assez confuse, ce n'est pas la dernière
nouveauté, mais aussi je vous aurais fait un rabais.»
Voyant que sa cliente savait parfaitement acheter, elle n'essaya pas
davantage d'égarer son choix. Aussi, marchant tout droit vers moi:
«Voici ce que j'ai de mieux en fait de parapluie, dit-elle. Voyez
plutôt: le manche est charmant, la monture bien finie et la soie
croisée parfaitement souple; or, vous ne l'ignorez pas, Madame, ces
soies souples ne se coupent pas, comme les autres.»
Tout ce qui précède était fort exact et la dame ne put qu'acquiescer,
tout en m'examinant avec le plus grand soin. Mon émotion était
extrême, bien qu'il n'en parût rien, car les parapluies n'ont aucun
moyen d'exprimer leurs sentiments. Comme l'examen se prolongeait, Mme
Rossignol dit encore:
«Si ce vert foncé, vert myrte, comme nous l'appelons, ne vous plaisait
pas, nous avons encore la couleur carmélite, qui est très bien portée,
quoique moins nouvelle.»
Mais la petite demoiselle déclara qu'elle aimait mieux le vert et
qu'elle me trouvait très joli. Le compliment me fit plaisir; c'était le
premier que je recevais.
Restait à débattre la grosse question du prix.
«Vingt-quatre francs», dit Mme Rossignol.
La cliente se récria: C'était un cadeau de vingt francs qu'on faisait à
sa fille, et elle entendait n'y rien ajouter de sa poche; d'ailleurs le
parapluie ne valait pas davantage; on les vendait même à bien meilleur
marché dans les grands magasins de Paris (j'habitais alors Bordeaux),
et il n'était pas difficile de faire venir quelque chose du _Louvre_ ou
du _Bon Marché_.
En entendant ces noms exécrés de tous les petits marchands, Mme
Rossignol commença à faiblir: «Elle y perdrait, mais pour contenter une
nouvelle cliente, elle consentait à rabattre deux francs; Madame serait
raisonnable et ferait de son côté une petite concession.»
Mais elle avait affaire à forte partie, et quand elle vit la mère de la
petite Marthe battre en retraite vers la porte sans concéder un sou et
prête à en passer le seuil, elle me céda pour vingt francs.
«Allons, Madame, prenez-le donc à votre prix; j'y mets du mien, c'est
dans l'espoir que vous recommanderez la maison.»
Elle passa par-dessus ma gaine un étui de papier gris; j'eus à peine
le temps de murmurer un dernier adieu à mes camarades les parapluies
neufs, à nos vétérans les parapluies en réparation, de donner un
souvenir à ma chère petite ombrelle bleue.... J'entendis un instant
des voix, perceptibles pour moi seul, qui disaient: «Adieu! Au revoir!
Bonne chance!» C'en était fait! je me trouvais dehors, au grand air,
lancé dans le monde, le vaste monde, emporté dans les bras d'une petite
fille qui ne savait trop comment me tenir, car j'étais presque aussi
grand qu'elle.
[Illustration: LA PETITE FILLE M'EMPORTAIT.]
Faut-il décrire mes impressions quand je me sentis à l'air libre? La
première, la plus distincte, fut que j'entrais dans mon élément; en
effet un parapluie a été créé, je veux dire fabriqué, pour un service
tout extérieur, et la vie casanière du bibelot lui est absolument
antipathique. J'étais charmé de me trouver dans la rue, de me mêler
au mouvement, et j'appelais de tous mes vœux une petite averse qui me
permît de m'épanouir dans tout l'éclat de ma beauté et de ma jeunesse.
En cela, j'avais tort, car la pluie serait venue inutilement pour moi,
l'heure où je devais entrer dans ma carrière n'étant pas encore tout à
fait sonnée. Quand bien même, en effet, il serait tombé des torrents,
la jeune Marthe n'eût pas osé se servir de sa nouvelle acquisition, qui
devait au préalable passer par les mains de sa marraine; elle était
censée ignorer mon existence, destinée à se révéler sous la forme d'une
aimable surprise.
Je fus donc porté avec quelque mystère chez Mme veuve Trofé, et
placé dans un grand placard, en attendant le jour de la délivrance,
c'est-à-dire celui du 1er janvier.
Je m'ennuyai beaucoup chez cette vieille dame qui vivait entre son chat
Mousquetaire, son chien Bichon et sa bonne Pétronille.
J'appelais de tous mes vœux l'heure des compliments et des étrennes qui
devait mettre un terme à ma captivité, laquelle me semblait d'autant
plus pénible que j'avais entrevu la liberté.
Enfin le 1er janvier arriva, et avec lui la petite Marthe, rouge et
intimidée, toute raide dans une toilette neuve. Soufflée par sa mère
qui l'encourageait à voix basse, elle récita, presque sans reprendre
haleine, un compliment qui avait bien trois pages; on eût dit une
lettre de Jour de l'An apprise par cœur; mais, sans doute, c'était
fort beau, car tout le monde parut ravi et en particulier la mère de
la jeune personne. Pétronille, qui écoutait, familièrement appuyée
sur le dossier du fauteuil de sa maîtresse, vint alors me tirer du
fond de mon armoire et m'apporta triomphalement à Mme Trofé, laquelle
me remit à Marthe d'un air solennel. Je fus reçu avec les marques
d'un vif plaisir, Marthe ayant enfin compris, grâce, sans doute, aux
exhortations de sa mère, qu'une poupée ne convenait guère à une grande
fille de douze ans, et qu'il valait beaucoup mieux pour elle recevoir
un «cadeau utile».
Me voilà donc chez ces Duvignot! Il convient que je donne d'abord
quelques détails sur l'intérieur où je fis mes débuts.
[Illustration: MARTHE RÉCITA SON COMPLIMENT.]
La famille Duvignot se composait de quatre personnes: le père, modeste
employé dans une administration du Gouvernement; la mère, qui se
consacrait aux soins du ménage; un fils, appelé Adrien, alors âgé de
dix-sept ans; et enfin la petite Marthe, qui allait en pension dans le
voisinage. A cette dernière je m'attachai facilement, quoiqu'elle eût
ses défauts. C'était une bonne petite fille, qui aimait ses parents et
contentait ses maîtres. Mais son frère Adrien était un triste sujet:
commis dans une boutique de mercerie, il était déjà prétentieux et
plein de vanité. Il dépensait tous ses maigres appointements à sa
toilette et tenta immédiatement de s'emparer de moi; heureusement que
sa jeune sœur, ne l'entendant pas ainsi, me défendit contre lui avec la
plus grande énergie.
Il y avait déjà un mois que j'étais chez les Duvignot lorsque je reçus
ma première goutte de pluie.
C'était un dimanche, et la mère et l'enfant sortaient de l'église quand
l'averse commença:
«Maman, dit la petite fille, si je mettais mon beau parapluie sous mon
manteau? J'ai si peur de l'abîmer!»
Je frémis de honte; allait-elle me déshonorer et se couvrir de
ridicule? Vous ne l'ignorez pas, mes chers lecteurs, on met un manteau
à l'abri sous un parapluie, mais jamais on ne place un parapluie sous
un manteau.
Heureusement que Mme Duvignot, en femme de bon sens, répondit:
«Au contraire, ma petite, il faut ouvrir ton parapluie qui nous
empêchera toutes les deux d'être mouillées, et une ondée ne lui fera
aucun mal, je t'en réponds.»
[Illustration: «IL FAUT OUVRIR TON PARAPLUIE.»]
L'enfant obéit et je m'épanouis sous cette bienfaisante giboulée.
Avec quel plaisir je sentais tomber sur ma soie bien tendue ces gouttes
d'eau qui semblaient de petits coups de doigts légers sur un tambour
de basque! un bruit gai et sonore, quelque chose d'entraînant, et la
preuve, c'est que ces dames pressaient instinctivement le pas. J'étais
à la fois ému, enivré, un peu troublé.... Je m'imagine que le jeune et
vaillant conscrit qui va pour la première fois au feu doit éprouver des
impressions de ce genre; seulement, pour nous autres, c'est l'eau qui
est notre élément de bataille, celui dans lequel nous devons vivre et
mourir.
Telle fut mon inauguration officielle.
A quelques jours de là, comme le temps était fort menaçant, M. Duvignot
dit à sa fille:
«Marthe, veux-tu me prêter ton parapluie pour aller au bureau? le mien
est à raccommoder.»
En effet, mon pauvre camarade, depuis quelque temps déjà dangereusement
malade, avait été envoyé chez son médecin, où il devait rester quelques
jours en traitement.
Naturellement ma petite maîtresse acquiesça avec empressement à la
demande de son père, et courut me chercher sous ma serge verte. Mais,
en dépit des gros nuages noirs qui encombraient le ciel, le temps se
maintint jusque vers quatre heures, c'est-à-dire que la pluie commença
à tomber juste à la sortie des bureaux.
Comme M. Duvignot venait de m'ouvrir, il aperçut son chef, M. Reis, qui
s'arrêtait indécis sur le seuil de la porte cochère en marmottant entre
ses dents:
«Quelle distraction d'avoir oublié mon parapluie! Aussi ma femme aurait
dû m'y faire penser; et justement j'ai mon pardessus neuf!»
M. Duvignot ne fit qu'un bond jusqu'à son supérieur hiérarchique.
«Monsieur Reis, faites-moi l'honneur d'accepter mon parapluie, pour
aller jusque chez vous.
--Mais non, mon cher Duvignot, je me reprocherais de vous faire
mouiller.»
En somme, il se défendait assez mollement; l'employé insista:
«N'y songez pas un instant, je demeure tout près d'ici, et encore j'ai
un bout de chemin à couvert par les galeries; prenez mon parapluie ou
je croirai que vous ne le trouvez pas digne de vous.
--Mais il est fort joli, au contraire (mon maître et moi, nous fûmes,
très sensibles au compliment), seulement je ne veux pas vous en priver.
--Vous me désobligeriez en le refusant.
--S'il en est ainsi, je l'accepte.»
Et je passai dans les mains de M. Reis, qui décidément se laissait
faire une douce violence.
Je crois que mon maître, qui demandait de l'avancement, était enchanté
de cette occasion de rendre un petit service à son chef direct; mais,
comme il arrive souvent, ce dernier attacha beaucoup moins d'importance
à ce léger incident que ledit subordonné, si bien qu'en arrivant
chez lui, il me déposa dans un porte-parapluie qui se trouvait dans
son antichambre, et ne songea plus à moi. Il ne pensa pas même à me
renvoyer à mon légitime propriétaire, à qui je devais fort manquer,
mais qui ne me manquait pas du tout, ce changement de résidence faisant
une agréable diversion dans ma vie.
Le porte-parapluie dans lequel m'avait déposé M. Reis contenait une
charmante réunion au milieu de laquelle je fus heureux de me trouver.
Nous étions là deux cannes, un gros parapluie cossu, mais peu élégant,
et moi: un vrai salon et, qui plus est, un salon distingué. Je vous
assure que la société dont je faisais alors partie était très agréable.
Je commençais à me féliciter de l'aventure à la suite de laquelle
j'étais entré chez M. Reis, et je faisais des vœux pour ne plus
retourner chez les Duvignot.
Aussi est-ce presque avec regret que j'entendis tout à coup Mme Reis
s'écrier en m'apercevant:
«Ah! vois donc, Jules; à quoi as-tu songé? Depuis deux jours tu gardes
ici le parapluie de M. Duvignot, et il n'a pas cessé de pleuvoir!
--Ma foi! ce parapluie m'est sorti de la tête; tu aurais dû m'en faire
souvenir.
--J'ai bien d'autres choses à penser!
--Et moi donc! crois-tu qu'avec toutes mes préoccupations j'aie le
temps de m'occuper du parapluie de M. Duvignot!
--Tu ne pourras pas te dispenser, après avoir fait mouiller jusqu'aux
os ce pauvre garçon, d'appuyer sa demande d'avancement.
--Il a peut-être d'autres parapluies, répondit le mari.
--On n'a jamais assez de parapluies dans une famille», fit observer
doctoralement Mme Reis, et cette remarque me parut à la fois flatteuse
et pleine de profondeur.
En conclusion, on me rapporta chez les Duvignot, et Marthe me fit un
accueil charmant, sans doute parce qu'elle avait craint de me perdre;
j'en fus touché et je me serais retrouvé avec plaisir dans ses mains,
n'eût été ce mauvais sujet d'Adrien dont la présence me gâtait ce
modeste mais honnête intérieur.
II
JE SUIS MIS EN LOTERIE
J'avais bien raison de craindre ce vilain garçon. Dans les
commencements, Marthe, qui se méfiait aussi de lui, faisait bonne garde
autour de moi; mais comme il semblait avoir absolument renoncé à se
servir d'un parapluie qui ne lui appartenait pas, avec la légèreté
habituelle à l'enfance elle se départit peu à peu de sa surveillance,
si bien qu'un soir, tandis qu'elle apprenait ses leçons auprès du
feu, dans l'étroite salle à manger où la famille faisait la veillée,
Adrien se faufila sans bruit dans la chambrette de sa sœur et vint en
tâtonnant me saisir sous mon rideau.
[Illustration: JE PRIS PLACE DANS UN PORTE-PARAPLUIE.]
J'aurais voulu pouvoir lancer un retentissant «Au voleur!», mais les
parapluies ne savent pas crier, ils peuvent tout au plus pleurer, et
encore faut-il que la pluie les y aide.
Il pleuvait ce soir-là, mais le but de notre course se trouvait peu
éloigné; c'était un petit estaminet de médiocre apparence où Adrien
allait rejoindre un autre garnement de son âge qui avait comme lui
la passion du jeu et avec lequel il faisait d'interminables parties
d'écarté.
Ce soir-là, comme il arrivait du reste souvent, la chance ne fut pas
favorable à mon maître d'occasion, car je le vis tirer successivement
toutes les petites pièces d'argent que contenait son porte-monnaie,
et il s'obstinait toujours avec cet entêtement rageur qui distingue
le joueur. L'adversaire, calme et souriant, empochait la monnaie sans
sourciller, mais au moment précis où il s'aperçut qu'il n'y en avait
plus, il déclara la séance levée. Ce n'était pas l'affaire d'Adrien qui
voulait se rattraper, et il proposa de jouer sur parole; le gage ayant
paru insuffisant, une idée diabolique germa subitement dans son cerveau
surexcité:
«Tiens! s'écria-t-il, je vais te jouer mon parapluie!»
Il osa dire «mon», employer cet adjectif possessif auquel il n'avait
aucune espèce de droit, mais l'anxiété ne permettait pas à mon
indignation de suivre son cours.
Augustin (c'était le nom de l'ami), après m'avoir examiné à la dérobée,
accepta cette monstrueuse proposition.
[Illustration: MARTHE ME FIT UN ACCUEIL CHARMANT.]
On me jouait en cinq points!
Ces cartes qu'on retournait allaient décider de mon sort. Ce fut un
moment bien douloureux; les chances se balançaient, la partie restait
indécise entre les deux adversaires, enfin Adrien, plus heureux certes!
qu'il ne le méritait, triompha et put rentrer chez lui avec quelque
argent et le parapluie de sa sœur; mais, comme on le verra par la
suite, ce succès fut un fâcheux encouragement pour lui dans une voie
fatale qui devait le mener à sa perte.
Bientôt, afin de satisfaire sa malheureuse passion des cartes, ce
garnement se livra à des détournements de marchandises dans le magasin
où il était commis et où, sans doute, on se méfiait déjà de lui, car
son vol fut promptement découvert. On imagine le désespoir des parents,
la confusion du coupable.... Pour éviter un éclat funeste, M. Duvignot
s'engagea à payer les deux cents francs manquants; seulement, cette
somme ne laissant pas d'être considérable pour lui, il demanda quelques
jours de crédit, qui lui furent accordés.
Trouver ces deux cents francs n'était pas chose facile: les Duvignot
vivaient péniblement, au jour le jour, et ne possédaient aucune
économie. Mme Duvignot, tremblante et désolée, se décida à tenter une
démarche auprès de Mme Trofé, la marraine de Marthe.
Elle la trouva somnolente, entre son chien et son chat qui dormaient
aussi, et réveilla en sursaut tout le monde, ce qui était un bien
fâcheux début.
[Illustration: ADRIEN AVAIT LA PASSION DU JEU.]
«Ah! ma chère, quelle peur vous m'avez faite! s'écria Mme Trofé; j'ai
cru que c'était un assassin!»
Lorsque l'ex-maîtresse de pension apprit de quoi il s'agissait,
elle jugea qu'un emprunteur ne valait guère mieux que l'assassin en
question, et, sans bouger de son fauteuil, mit en fuite la mère éplorée
en lui reprochant d'avoir mal élevé son enfant.
Dans la même maison que les Duvignot, mais à l'étage supérieur,
c'est-à-dire dans les mansardes, vivait une vieille fille, nommée Mlle
Florentin; c'était une très honnête personne, qui allait travailler en
journée dans les maisons particulières; elle avait une belle clientèle
et elle aurait amassé une petite fortune, si deux sœurs mariées et
pourvues de nombreux enfants ne s'étaient chargées de dévorer à mesure
tout l'argent qu'elle gagnait et qu'elles se faisaient donner.
Pour économiser le feu et la lumière, Mlle Florentin venait quelquefois
le soir passer un moment chez les Duvignot. Parfaitement au courant
du malheur qui leur était arrivé, elle ne manqua pas, le jour de la
visite à Mme Trofé, de descendre auprès de Mme Duvignot; elle la trouva
pleurant avec la petite Marthe, et on lui raconta l'insuccès de la
démarche.
«Je prévoyais qu'elle ne voudrait pas, dit Mlle Florentin. Mais ne vous
découragez pas....
--Vous croyez donc que nous pourrions nous tirer d'affaire?
--Certainement, en cherchant un moyen sans se déconcerter.
--Mais c'est que je n'en vois aucun!
--Que si! Tenez, il me vient une idée: à votre place je ferais une
loterie!»
[Illustration: «FABRIQUEZ CENT BILLETS, JE ME CHARGE DU RESTE.»]
La mère et la fille la regardèrent avec stupeur, se demandant si elle
parlait sérieusement; mais la vieille demoiselle, souriant d'un air
paisible, ajouta:
«Dame! il faut sacrifier un objet ou bien confectionner un bel ouvrage;
pour une loterie, il faut un lot! On fait des billets pour la somme
dont on a besoin, on les place parmi ses connaissances, et le tour
est joué, sans avoir causé préjudice à personne, car on tire bien
honnêtement la loterie et on porte le lot à celui ou à celle qui l'a
gagné.
--Cette idée me paraît excellente, dit Mme Duvignot devenue subitement
toute songeuse; mais, ajouta-t-elle, sur un ton plein de tristesse,
après un petit moment de réflexion, je n'ai malheureusement pas le
temps de faire le bel ouvrage qui devrait constituer le lot, et chez
moi je ne possède pas d'objet de prix.
--Bah! on trouvera bien quelque chose.
--Et puis, comment placerais-je les billets, surtout en grand nombre?
J'en caserais à peine dix ou douze.
--Voyons, combien vous faut-il d'argent? N'avez-vous pas déjà une
partie de la somme qui vous est nécessaire?
--Nous avons cent francs sur les deux cents que nous devons rembourser.
--Eh bien, fabriquez cent billets; Marthe, qui a une jolie écriture,
pourra l'utiliser; vous en placerez quelques-uns et je me charge du
reste. Je vais dans des maisons riches où l'on a des égards pour moi;
je dirai qu'il s'agit d'une bonne œuvre, ce qui est vrai, puisqu'il
s'agit de rendre service à votre mari et à vous qui êtes de braves
gens.»
Mme Duvignot éclata de nouveau en sanglots.
«Ne pleurez pas, Madame Duvignot! Songeons plutôt à notre loterie, car
nous n'avons pas encore le lot.»
On chercha longtemps en vain: la pendule était bien laide; les six
petites cuillères d'argent, qui représentaient toute l'orfèvrerie de la
maison, avaient le tort d'être marquées aux initiales du ménage; une
broche cassée fut jugée absolument passée de mode. Tout à coup Marthe
s'écria:
«J'ai un parapluie tout neuf, ou, du moins, il n'a servi que deux ou
trois fois, et cela ne se voit pas!»
Je fus examiné attentivement; grâce aux soins dont j'avais été entouré,
je semblais vraiment sortir du magasin, et je fus choisi à l'unanimité
pour servir de prétexte à cette modeste loterie qui devait sauver
l'honneur d'une famille.
On eut une certaine difficulté à placer ces cent billets, d'autant plus
que le but de la bonne œuvre en question devait rester un peu obscur,
ce qui diminuait l'intérêt des âmes charitables.
Marthe, qui était fort intelligente pour son âge, parvint à en faire
prendre quelques-uns par sa maîtresse de pension et ses compagnes; la
fruitière du coin, tentée par le parapluie, risqua aussi vingt sous;
puis, la fille de la laitière, qui allait se marier et espérait ainsi
monter son ménage d'un objet utile, prit aussi un billet. Mais, comme
elle l'avait promis, ce fut encore Mlle Florentin qui en plaça la plus
grande quantité parmi ses riches clientes. Aussi, lorsque la loterie
eut lieu, j'échus en partage à la fille d'un gros négociant de la
ville, Mlle Madeleine Lecourier, qui avait fort multiplié ses chances
en prenant un grand nombre de numéros. La fruitière, qui n'en possédait
qu'un, n'en éprouva pas moins une forte indignation et se prétendit
«refaite» de ses vingt sous; la jeune laitière se plaignit également et
fort amèrement du sort: la déception des deux commères était d'autant
plus vive qu'on les avait convoquées au tirage de la loterie et
qu'elles assistaient à leur défaite.
L'heure du sacrifice sonnait enfin pour Marthe. Elle me remit,
le cœur un peu gros, à Mlle Florentin qui devait me porter à mon
nouveau domicile. Quant au coupable, il n'était point là. On disait
officiellement qu'on l'avait envoyé à la campagne, mais je crois que
cette campagne peu agréable pouvait bien être une maison de correction.
Mlle Madeleine Lecourier me reçut avec une indifférence souriante des
mains de Mlle Florentin; c'était une charmante petite fille, aimable
et bonne, mais quelque peu blasée sur les cadeaux, qu'ils vinssent des
personnes ou du sort. Elle dit seulement en me voyant:
[Illustration: «QUELLE PEUR VOUS M'AVEZ FAITE!»]
«Ah! un parapluie! ça tombe bien; justement j'ai perdu le mien!
--C'était le troisième depuis l'année dernière», fit observer
froidement Miss Mary, l'institutrice anglaise.
Madeleine avait deux frères et une petite sœur que sa maman nourrissait
encore. Mme Lecourier, fort absorbée par son bébé, qui était faible et
délicat, ne s'occupait pas beaucoup de sa fille aînée, âgée de huit
ans, dont l'éducation se trouvait ainsi presque exclusivement dirigée
par Miss Mary.
Il pleut beaucoup à Bordeaux, et Madeleine m'emmenait souvent avec
elle. Nous allions donc au cours, puis chez sa maîtresse de piano, où
elle prenait plusieurs leçons par semaine. Elle avait une amie appelée
Marguerite qu'elle allait voir fréquemment, mais si nous partions de
compagnie pour ces différentes courses, il s'en faut bien que nous
revinssions toujours ensemble; Madeleine m'oubliait régulièrement
une fois sur trois, et je compris, en constatant combien elle était
désordonnée, que je ne resterais pas longtemps dans ses mains.
Un jour vint, en effet, où elle me perdit pour de bon, et je vais
vous raconter dans quelles conditions; cela servira peut-être
d'avertissement aux petites filles sans soin.
Le jeudi, lorsque le temps le permettait, Madeleine passait une partie
de son après-midi sur la belle promenade de Bordeaux appelée les
Quinconces; elle y retrouvait son amie Marguerite et d'autres petites
filles de son âge, avec lesquelles elle jouait à toutes sortes de jeux:
aux barres, à cache-cache, aux quatre coins, et principalement à des
jeux où l'on court, sauf quand il faisait trop chaud.
Un jour que la température était lourde et orageuse, on décida d'un
commun accord qu'il fallait chercher un jeu pendant lequel on pût
rester assis. Mais les bancs, fort espacés les uns des autres, ne
favorisaient aucune combinaison, et on ne savait à quoi se résoudre,
lorsque Marguerite, la plus âgée de la bande, proposa d'aller assister
à une représentation de Guignol.
«C'est une bonne idée!» s'écrièrent en chœur les petites filles.
Les gouvernantes furent consultées, et elles acquiescèrent volontiers;
pendant que ces demoiselles seraient bien tranquilles, le nez en
l'air, à regarder Guignol battre le commissaire, elles pourraient donc
continuer en paix leurs interminables conversations.
[Illustration: ON JOUAIT A CACHE-CACHE.]
La bande joyeuse occupait à elle seule deux rangées de places;
Madeleine Lecourier était assise au premier rang, à l'extrémité d'un
banc.
Le répertoire de Guignol n'est pas très varié; il faut même avouer
que les générations se succèdent devant son petit théâtre sans
que la moindre modification se produise dans ses représentations:
c'est toujours l'éternelle concierge assise au coin de sa cheminée,
tandis que Guignol, son locataire indélicat, aidé de son complice
Polichinelle, déménage en faisant passer ses meubles par la fenêtre;
puis l'intervention du commissaire qui, battu, assommé, vient tomber
sur le bord de la scène, les deux bras pendant au dehors. Ces pièces
sont devenues classiques; malgré tout, les enfants ne s'en lassent
jamais.
Madeleine, attentive, sérieuse, intéressée, suivait d'un œil charmé
les brusques évolutions des petits personnages, riant avec éclat,
applaudissant avec entrain, mais comme je la gênais un peu dans cette
dernière démonstration, elle m'appuya contre le théâtre, et, ainsi
débarrassée de son parapluie, elle l'oublia complètement, selon son
habitude.
Tandis que ma propriétaire légitime, tout à son amusement, me
délaissait de la sorte, un œil plein d'admiration et d'envie s'ouvrait
sur moi, me contemplant avec persévérance à travers un trou produit par
quelque accroc dans la toile qui entourait le bas du théâtre. Cet œil
cependant quitta précipitamment son observatoire, quand une grosse voix
mécontente murmura:
«Si tu ne me passes pas la mère Michel, tu peux être sûre et certaine
d'être calottée après la représentation; v'là deux fois que tu leur z'y
fais manquer leur entrée, paresseuse!»
La grosse voix n'eut pas besoin de répéter cet avertissement, dont il
fut soigneusement tenu compte.
Mais dès que la mère Michel fut en scène, l'œil reprit sa faction
et il me sembla qu'il s'animait de plus en plus d'une expression de
convoitise. Je ne me trompais pas, car au moment le plus palpitant
de la pièce, alors que toute l'attention du jeune auditoire était
captivée par l'intérêt poignant de la situation, une petite main,
assez malpropre mais pleine de dextérité, passa par la fente du rideau
qui masquait de côté l'entrée du théâtre, s'empara de moi et m'attira
preste prestement dans l'intérieur du petit édifice.
[Illustration: L'ATTENTION DES SPECTATEURS ÉTAIT CAPTIVÉE PAR L'INTÉRÊT
DU SPECTACLE.]
J'étais dans les coulisses du Guignol.
Sur une table boiteuse gisaient tous ces personnages familiers (à
l'exception de ceux qui étaient en scène à ce moment) dont nous avons
déjà parlé: Guignol, le commissaire, etc.; et ils ne gagnaient pas
à être vus de près, avec leurs visages grossièrement enluminés et
leurs costumes défraîchis. Un homme en blouse les faisait manœuvrer
et parler, aidé par une fillette d'une quinzaine d'années. Le visage
pâle de cette dernière n'eût pas été laid, si une expression fausse
et méchante ne l'avait déparé; elle appelait l'homme en blouse «mon
oncle», et il la nommait Fifine.
Fifine, par un mouvement adroit, m'avait jeté dans un coin derrière
elle, et son oncle, très absorbé par la représentation, ne s'était
nullement aperçu de mon entrée subreptice.
Bientôt une grande ombre tomba sur notre réduit; c'était la toile qui
se baissait, et un petit tumulte se fit autour du théâtre. Les enfants
se levaient tous ensemble pour s'en aller, car le spectacle avait pris
fin. Il me sembla entendre encore la voix de Madeleine. Allait-elle
s'apercevoir de ma disparition? Point du tout, la petite étourdie
parlait avec animation de la pièce de Guignol, et ne songeait pas à son
parapluie; les derniers échos de sa conversation se perdirent enfin
dans l'éloignement.
III
BIEN VOLÉ NE PROFITE PAS
Ce fut dans un bien pauvre intérieur que Fifine me déposa trois quarts
d'heure plus tard, car nous dûmes traverser une grande partie de la
ville et d'un faubourg populeux avant d'atteindre le but de notre
longue course.
[Illustration: FIFINE M'EXAMINAIT.]
Les Louriguet habitaient une maison noire haute de plusieurs étages, au
fond d'une sorte d'impasse.
La famille, outre ses deux membres que nous connaissons déjà, se
composait d'une mère boiteuse qui paraissait peu intelligente et
même comme abrutie par la misère et un travail excessif, et de trois
enfants, une fille et deux garçons, dont le dernier était encore
au berceau. La fille, Noémie, qu'on appelait Mimi, semblait un peu
plus jeune que sa cousine Fifine. Elle avait hérité, en l'exagérant,
de l'infirmité de sa mère, et boitait au point qu'il lui fallait
s'aider d'une béquille pour remédier au manque d'équilibre entre ses
deux jambes; aussi ne sortait-elle guère et subissait-elle une sorte
d'étiolement, suite naturelle de sa vie sédentaire dans ce triste
logis, mais ses traits amaigris portaient l'empreinte d'une douceur
angélique qui contrastait étrangement avec les figures vulgaires du
reste de la famille.
Il n'entrait sans doute guère de jolis objets dans ce sordide
intérieur, car mon apparition y fit sensation.
«D'où sort ce beau parapluie? Qu'est-ce que c'est que ce bijou-là?
Fais-le-moi donc voir, Fifine.
--Bien sûr, tu as dû le voler!» dit rudement la tante, sans manifester
d'ailleurs grande indignation, mais constatant un fait probable: elle
connaissait bien sa nièce et la savait capable d'un larcin; peut-être
même Fifine n'en était-elle pas à son coup d'essai.
La jeune fille hésita quelques secondes et se défendit avec un certain
embarras:
«Je ne l'ai pas pris dans les mains de quelqu'un, vous pouvez croire.
--Mais alors, de quoi qu'il en retourne?
--C'est pas ma faute si certains enfants sont des sans-soins et s'ils
perdent ce qu'ils ont sans se soucier de l'argent que ça coûte.
[Illustration: «D'OÙ SORT CE BEAU PARAPLUIE?»]
--C'est vrai, ça! Ils n'ont qu'à prendre garde à leurs affaires, ajouta
Polydore, le fils aîné. Un fameux parapluie, tout de même! Je voudrais
bien l'avoir trouvé pour mon propre compte!»
Mais la voix de la pauvre infirme s'éleva comme une petite cloche
d'argent, au son à la fois clair et doux:
«C'est égal, Fifine, tu as eu le plus grand tort de prendre ce qui ne
t'appartenait pas.
--Fallait-il le laisser au milieu des Quinconces?» murmura la coupable
en se hâtant de me faire disparaître derrière un meuble, pour mettre
fin à la discussion.
L'entretien en resta là, en effet, car personne n'avait osé contredire
Mimi, chacun retrouvant peut-être l'écho de ses paroles au fond de sa
propre conscience.
Du reste, je devais donner peu de satisfaction à ma propriétaire
d'occasion; elle craignait de m'emporter aux Quinconces, où j'aurais
pu être reconnu et réclamé, et me trouvait trop beau pour se servir de
moi lorsqu'elle allait acheter deux sous de lait chez la crémière ou un
peu de fromage d'Italie chez le charcutier; la seule fois qu'elle s'y
était risquée, une marchande ne lui avait-elle pas dit en la regardant
fixement:
«T'as vraiment un beau parapluie pour abriter tes guenilles!»
Et cette remarque profonde amena une rougeur subite sur les joues de
Fifine.
Ah! vraiment, le bien mal acquis ne profite guère! Fifine pouvait s'en
apercevoir, et bientôt elle éprouva pour sa capture illégitime une
sorte d'aversion. Rien d'inutile comme un parapluie dont on ne peut
se servir, et elle était d'autant plus vexée de n'oser faire usage du
produit de sa mauvaise action, qu'à partir du jour où elle s'était
emparée illicitement de moi, des torrents de pluie étaient tombés; or
je n'avais qu'un seul camarade dans ce misérable intérieur et l'on s'y
battait littéralement à qui l'aurait, les autres, pas plus que Fifine,
ne voulant emporter ce parapluie compromettant qui attirait sur celui
qu'il abritait des réflexions désagréables et des regards soupçonneux.
Jamais je ne menai une existence aussi sédentaire que chez les
Louriguet, tenant compagnie pendant des journées entières à l'enfant
infirme qui, toujours assidue au travail, raccommodait le linge et les
hardes de toute la famille; pauvre petite fleur éclose sur un tas de
fumier! J'aimais beaucoup Mimi, quoiqu'elle ne s'occupât jamais de moi.
[Illustration: «JE TE METS A LA PORTE!»]
Le temps pluvieux avait naturellement interrompu les représentations de
Guignol, et ce chômage forcé amenait derrière lui la famine, non pas
précisément pour Polichinelle, le commissaire et la mère Michel, qui
dormaient tranquillement dans la boîte aux accessoires, mais pour les
Louriguet grands et petits. Il ne s'agissait pas seulement de manger,
il fallait payer le logeur qui réclamait (et avec quelles menaces!)
cinq francs tous les quinze jours. Comme, faute de cette minime somme,
la famille allait être expulsée, le père Louriguet s'écria d'une voix
inspirée:
«Faut mettre quelque chose au Mont-de-Piété, pour nous faire prêter
dessus la pièce de cinq francs.... Mais quoi?
--Il y a mon parapluie, proposa Fifine.
--T'as vraiment de l'esprit, s'écria avec conviction son oncle, très
heureux de cette solution; va chercher ton parapluie, ma poulette; au
moins comme ça il servira à quelque chose, ce propre-à-rien.»
Je compris alors que le Mont-de-Piété est un établissement où l'on
prête de l'argent sur gages.
Le lendemain, mon départ ne s'effectua pas sans difficulté. On dit que
la nuit porte conseil; Fifine, rapace et égoïste, avait sans doute
réfléchi, et, revenant sur son semblant de générosité, prétendait
maintenant me garder ou bénéficier seule du produit de mon engagement
au Mont-de-Piété.
«Le parapluie est à moi, affirmait-elle avec audace, oubliant de quelle
façon elle m'avait acquis; donc l'argent doit m'appartenir!»
Des protestations générales répondirent à cette déclaration. Mais
l'oncle, très ironique dans son calme affecté:
«Ne te gêne pas, ma petite; garde ton parapluie, car il sera désormais
ton seul abri, puisque je te mets à la porte avec lui!»
Fifine, terrifiée par cette menace, n'osa résister davantage et, me
jetant aux pieds de M. Louriguet, sortit de la pièce en pleurant.
Alors Mme Louriguet, me ramassant tranquillement, m'emporta au
Mont-de-Piété, où assurément elle n'allait pas, comme moi, pour la
première fois.
IV
AU MONT-DE-PIÉTÉ ET CHEZ MADAME GRÉGOIRE
Il s'agissait d'une sorte de prison. On me mit dans un grand magasin
sombre où il y avait des objets de toute espèce.
On voyait là des pianos, des buffets, des coffres à bois, des
consoles, des sièges de toute grandeur et de toute forme, depuis le
petit tabouret jusqu'au large fauteuil Louis XIV; puis c'étaient des
montres accrochées les unes à côté des autres dans une vitrine; ah!
que de montres, que de montres!... Les pendules ne manquaient pas non
plus. Une machine à coudre, trésor de quelque pauvre ouvrière, et
une cage dorée, qui avait dû orner un élégant boudoir, se côtoyaient
fraternellement; un peu plus loin, on apercevait une guitare, un
trombone, deux flûtes et un accordéon, formant tout un orchestre; puis
on voyait des lampes, des vases de fleurs, des lustres, une baignoire
perfectionnée et une foule de bibelots dont l'énumération serait
fastidieuse.
Le jour, sous la lumière terne et blafarde qui tombait des rares
fenêtres grillées, ce capharnaüm avait quelque chose de lugubre. Les
employés allaient et venaient, au milieu de ces épaves, insouciants
et affairés, enlevant celle-ci, apportant celle-là, et puis, à un
signal, ils se retiraient tous, fermant soigneusement les portes,
qu'assujettissaient, en sus des barres de fer, de doubles fermetures
très compliquées. Mais lorsque le silence s'était fait, que les pas et
les voix des hommes avaient cessé de retentir, alors une vie nouvelle
très faible, quelque chose comme un reflet de vie plutôt, s'emparait
de tous ces objets qui avaient tenu leur place dans des existences
humaines. J'entendais des chuchotements légers comme jadis dans le
magasin de mon enfance, mais ces derniers racontaient ordinairement des
histoires très tristes.
Les vieux meubles parlaient de pauvres gens, leurs humbles
propriétaires, qui avaient été obligés de se séparer d'eux pour avoir
du pain; les jolis bibelots s'entretenaient de personnes ruinées, plus
malheureuses encore peut-être, cachant leur misère et sacrifiant leurs
plus chers souvenirs aux nécessités du présent.
Une nuit, nous vîmes une vive clarté dessiner soudain les barreaux de
fer des fenêtres sur un fond rouge.
«Serait-ce déjà le jour?» murmurâmes-nous fort étonnés que la nuit eût
passé si vite.
Mais un arrosoir qui devait avoir une grande expérience s'écria
aussitôt:
«Je crois que c'est le feu, car j'ai servi dans un incendie, et je me
souviens de ces lueurs intermittentes.»
Un vieux télescope et une jeune lorgnette vérifièrent le fait, et, à
notre très grande inquiétude, un porte-voix de navire annonça d'une
manière sinistre que le feu était à un baraquement voisin de notre
magasin, où on serrait les objets de literie.
On devine que l'anxiété ne tarda pas à régner parmi nous. Allions-nous
périr dans les flammes?
[Illustration: «IL FAUDRA DÉMÉNAGER LES GAGES!»]
Cependant des appels, des pas précipités se faisaient entendre. Bientôt
nos portes s'ouvrirent avec fracas et quelqu'un dit:
«Si on n'est pas maître du feu d'ici à dix minutes, il faudra songer à
déménager les gages et à les mettre en lieu sûr!»
Je compris qu'il s'agissait de nous et que le vieux monsieur qui
parlait devait être le directeur de l'établissement. Il s'exprimait
avec beaucoup d'autorité et avait un air très digne malgré le bonnet
de coton qui ornait encore son front; sans doute, notre protecteur,
réveillé en sursaut, n'avait pas eu le temps d'ôter son couvre-chef.
Heureusement l'incendie fut vite circonscrit, et il ne fut pas
nécessaire de déménager le magasin.
Après cet incident, tout retomba dans un calme plat. Je soupirais après
une bonne petite averse bien ruisselante; j'avais la nostalgie du
dehors.
Une fois que je me laissais aller, en entendant tomber une giboulée de
mars, à exprimer ce regret, une voix miaulante me répondit:
«Il n'y a pourtant rien de plus désagréable que de se faire mouiller.»
Et j'aperçus un gros chat jaune et blanc, admirablement empaillé, qui
me considérait de ses yeux de verre.
«Chacun a son goût, répliquai-je un peu sèchement; moi, j'aime la
pluie.»
Puis, honteux de mon aigreur:
«Y a-t-il longtemps que vous êtes ici?
--On m'a déposé il n'y a qu'un instant.
--Eh bien, vous éprouverez qu'à la longue on s'ennuie en prison.
--Je ne dédaignais pas une promenade sur les gouttières lorsque j'étais
jeune, je vous assure, mais quand il faisait un temps bien sec; cela
désespérait cette pauvre Pétronille.
--Pétronille! je connais ce nom-là et il me semble que je vous ai déjà
vu quelque part, mais je ne vous reconnais pas complètement; si j'osais
vous demander votre nom?
--Je me nommais Mousquetaire, articula le chat jaune avec une
mélancolie solennelle, alors que j'appartenais à Mme veuve Trofé.
--Parfaitement! je me souviens maintenant; vous dormiez toujours sur
un coussin au coin de la cheminée de cette dame. Ça n'a pas dû vous
changer beaucoup d'être empaillé?
--Vous vous trompez; cela n'est plus du tout la même chose.
--Et comment ce malheur vous est-il arrivé?
[Illustration: PÉTRONILLE ÉPOUSA L'EX-SERGENT.]
--Je suis mort d'une indigestion; alors ma maîtresse désolée, voulant
me conserver sous ses yeux, se décida à me faire empailler.
--Vous êtes très réussi, lui dis-je poliment.
--Vous trouvez? Ma maîtresse, cependant, jugea qu'elle n'en avait pas
pour son argent....
--Pardon si je vous interromps, monsieur Mousquetaire, mais je voudrais
savoir si vous avez revu chez Mme Trofé ma petite amie Marthe Duvignot.
--Oui, je l'ai aperçue une ou deux fois, quoique les relations entre
ces dames et ma maîtresse aient subi un certain refroidissement au
sujet du jeune Duvignot; mais je crois que les choses étaient à peu
près arrangées quand Mme Trofé mourut, car je sais qu'elle a laissé une
petite rente à sa filleule.
--Je suis bien aise de l'apprendre; Marthe est une charmante enfant.
--Mais elle n'hérita pas seule de Mme veuve Trofé; un parent de
cette dame eut la plus grosse part de son modeste avoir, et la bonne
Pétronille ne fut pas oubliée sur le testament; outre une jolie somme
d'argent, le mobilier d'une chambre à coucher lui était laissé avec le
droit de choisir encore quelques souvenirs à son gré.
«Ainsi autorisée par les dernières volontés de la défunte, la digne
fille emporta une pendule en coquillage, la couronne de mariée de
sa maîtresse, mise sous verre et encadrée, et enfin moi-même, votre
serviteur.
«L'héritier ne fit aucune opposition; il la félicita même
chaleureusement de ses choix et poussa la générosité jusqu'à lui payer
le commissionnaire chargé de porter chez elle ces précieux souvenirs.
Hélas! ils ne devaient pas y rester longtemps. Pétronille qui, malgré
ses quarante ans, songeait au mariage, avait jeté son dévolu sur un
jeune militaire qui venait précisément de quitter le service. La noce
se fit sans retard; je vis Pétronille partir radieuse pour la mairie
et l'église; huit jours plus tard, elle n'était plus radieuse du
tout; son Auguste (ainsi s'appelait l'ex-sergent-fourrier), gourmand,
ivrogne et paresseux, la délaissait pour aller festoyer avec ses
anciens camarades, et les économies de la pauvre femme disparaissaient
rapidement.
«Un jour Mme Auguste fut appelée dans une ville voisine auprès d'une
parente malade.