Ô ma pauvre petite fille ! encore six heures, et je serai mort ! Je

serai quelque chose d'immonde qui traînera sur la table froide des

amphithéâtres ; une tête qu'on moulera d'un côté, un tronc qu'on

disséquera de l'autre ; puis de ce qui restera, on en mettra plein une

bière, et le tout ira à Clamart.

Voilà ce qu'ils vont faire de ton père, ces hommes dont aucun ne me

hait, qui tous me plaignent et tous pourraient me sauver. Ils vont me

tuer. Comprends-tu cela, Marie ? Me tuer de sang-froid, en cérémonie,

pour le bien de la chose ! Ah ! grand Dieu !

Pauvre petite ! ton père, qui t'aimait tant, ton père qui baisait ton

petit cou blanc et parfumé, qui passait la main sans cesse dans les

boucles de tes cheveux comme sur de la soie, qui prenait ton joli

visage rond dans sa main, qui te faisait sauter sur ses genoux, et le

soir joignait tes deux petites mains pour prier Dieu !

Qui est-ce qui te fera tout cela maintenant ? Qui est-ce qui

t'aimera ? Tous les enfants de ton âge auront des pères, excepté

toi. Comment te déshabitueras-tu, mon enfant, du Jour de l'An, des

étrennes, des beaux joujoux, des bonbons et des baisers ? -- Comment

te déshabitueras-tu, malheureuse orpheline, de boire et de manger ?

Oh ! si ces jurés l'avaient vue, au moins, ma jolie petite Marie, ils

auraient compris qu'il ne faut pas tuer le père d'un enfant de trois

ans.

Et quand elle sera grande, si elle va jusque-là, que

deviendra-t-elle ? Son père sera un des souvenirs du peuple de

Paris. Elle rougira de moi et de mon nom ; elle sera méprisée,

repoussée, vile à cause de moi, de moi qui l'aime de toutes les

tendresses de mon coeur. Ô ma petite Marie bien-aimée ! Est-il bien

vrai que tu auras honte et horreur de moi ?

Misérable ! quel crime j'ai commis, et quel crime je fais commettre à

la société !

Oh ! est-il bien vrai que je vais mourir avant la fin du jour ? Est-il

bien vrai que c'est moi ? Ce bruit sourd de cris que j'entends au

dehors, ce flot de peuple joyeux qui déjà se hâte sur les quais, ces

gendarmes qui s'apprêtent dans leurs casernes, ce prêtre en robe

noire, cet autre homme aux mains rouges, c'est pour moi ! c'est moi

qui vais mourir ! moi, le même qui est ici, qui vit, qui se meut, qui

respire, qui est assis à cette table, laquelle ressemble à une autre

table, et pourrait aussi bien être ailleurs ; moi, enfin, ce moi que

je touche et que je sens, et dont le vêtement fait les plis que

voilà !

XXVII

Encore si je savais comment cela est fait et de quelle façon on meurt

là-dessus ! mais, c'est horrible, je ne le sais pas.

Le nom de la chose est effroyable, et je ne comprends point comment

j'ai pu jusqu'à présent l'écrire et le prononcer.

La combinaison de ces dix lettres, leur aspect, leur physionomie est

bien faite pour réveiller une idée épouvantable, et le médecin de

malheur qui a inventé la chose avait un nom prédestiné.

L'image que j'y attache, à ce mot hideux, est vague, indéterminée, et

d'autant plus sinistre. Chaque syllabe est comme une pièce de la

machine. J'en construis et j'en démolis sans cesse dans mon esprit la

monstrueuse charpente.

Je n'ose faire une question là-dessus, mais il est affreux de ne

savoir ce que c'est, ni comment s'y prendre. Il paraît qu'il y a une

bascule et qu'on vous couche sur le ventre... -- Ah ! mes cheveux

blanchiront avant que ma tête ne tombe !

XXVIII

Je l'ai cependant entrevue une fois.

Je passais sur la place de Grève, en voiture, un jour, vers onze

heures du matin. Tout à coup la voiture s'arrêta.

Il y avait foule sur la place. Je mis la tête à la portière. Une

populace encombrait la Grève et le quai, et des femmes, des hommes,

des enfants étaient debout sur le parapet. Au-dessus des têtes, on

voyait une espèce d'estrade en bois rouge que trois hommes

échafaudaient.

Un condamné devait être exécuté le jour même, et l'on bâtissait la

machine. Je détournai la tête avant d'avoir vu. À côté de la voiture,

il y avait une femme qui disait à un enfant :

-- Tiens, regarde ! le couteau coule mal, ils vont graisser la rainure

avec un bout de chandelle.

C'est probablement là qu'ils en sont aujourd'hui. Onze heures viennent

de sonner. Ils graissent sans doute la rainure.

Ah ! cette fois, malheureux, je ne détournerai pas la tête.

XXIX

Ô ma grâce ! ma grâce ! on me fera peut-être grâce. Le roi ne m'en

veut pas. Qu'on aille chercher mon avocat ! vite l'avocat ! Je veux

bien des galères. Cinq ans de galères, et que tout soit dit -- ou

vingt ans -- ou à perpétuité avec le fer rouge. Mais grâce de la vie !

Un forçat, cela marche encore, cela va et vient, cela voit le soleil.

XXX

Le prêtre est revenu.

Il a des cheveux blancs, l'air très doux, une bonne et respectable

figure ; c'est en effet un homme excellent et charitable. Ce matin, je

l'ai vu vider sa bourse dans les mains des prisonniers. D'où vient que

sa voix n'a rien qui émeuve et qui soit ému ? D'où vient qu'il ne m'a

rien dit encore qui m'ait pris par l'intelligence ou par le coeur ?

Ce matin, j'étais égaré. J'ai à peine entendu ce qu'il m'a dit.

Cependant ses paroles m'ont semblé inutiles, et je suis resté

indifférent ; elles ont glissé comme cette pluie froide sur cette

vitre glacée.

Cependant, quand il est rentré tout à l'heure près de moi, sa vue m'a

fait du bien. C'est parmi tous ces hommes le seul qui soit encore

homme pour moi, me suis-je dit. Et il m'a pris une ardente soif de

bonnes et consolantes paroles.

Nous nous sommes assis, lui sur la chaise, moi sur le lit. Il m'a

dit : -- Mon fils... Ce mot m'a ouvert le coeur. Il a continué :

-- Mon fils, croyez-vous en Dieu ?

-- Oui, mon père, lui ai-je répondu.

-- Croyez-vous en la sainte église catholique, apostolique et

romaine ?

-- Volontiers, lui ai-je dit.

-- Mon fils, a-t-il repris, vous avez l'air de douter.

Alors il s'est mis à parler. Il a parlé longtemps ; il a dit beaucoup

de paroles ; puis, quand il a cru avoir fini, il s'est levé et m'a

regardé pour la première fois depuis le commencement de son discours,

en m'interrogeant :

-- Eh bien ?

Je proteste que je l'avais écouté avec avidité d'abord, puis avec

attention, puis avec dévouement. Je me suis levé aussi.

-- Monsieur, lui ai-je répondu, laissez-moi seul, je vous prie.

Il m'a demandé :

-- Quand reviendrai-je ?

-- Je vous le ferai savoir.

Alors il est sorti sans rien dire, mais en hochant la tête, comme se

disant à lui-même :

-- Un impie !

Non, si bas que je sois tombé, je ne suis pas un impie, et Dieu m'est

témoin que je crois en lui. Mais que m'a-t-il dit, ce vieillard ? rien

de senti, rien d'attendri, rien de pleuré, rien d'arraché de l'âme,

rien qui vînt de son coeur pour aller au mien, rien qui fût de lui à

moi. Au contraire, je ne sais quoi de vague, d'inaccentué,

d'applicable à tout et à tous ; emphatique où il eût été besoin de

profondeur, plat où il eût fallu être simple ; une espèce de sermon

sentimental et d'élégie théologique. Ça et là, une citation latine en

latin. Saint Augustin, Saint Grégoire, que sais-je ? Et puis, il avait

l'air de réciter une leçon déjà vingt fois récitée, de repasser un

thème, oblitéré dans sa mémoire à force d'être su. Pas un regard dans

l'oeil, pas un accent dans la voix, pas un geste dans les mains.

Et comment en serait-il autrement ? Ce prêtre est l'aumônier en titre

de la prison. Son état est de consoler et d'exhorter, et il vit de

cela. Les forçats, les patients sont du ressort de son éloquence. Il

les confesse et les assiste, parce qu'il a sa place à faire. Il a

vieilli à mener des hommes mourir. Depuis longtemps il est habitué à

ce qui fait frissonner les autres ; ses cheveux, bien poudrés à blanc,

ne se dressent plus ; le bagne et l'échafaud sont de tous les jours

pour lui. Il est blasé. Probablement il a son cahier ; telle page les

galériens, telle page les condamnés à mort. On l'avertit la veille

qu'il y aura quelqu'un à consoler le lendemain à telle heure ; il

demande ce que c'est, galérien ou supplicié, et relit la page ; et

puis il vient. De cette façon, il advient que ceux qui vont à Toulon

et ceux qui vont à la Grève sont un lieu commun pour lui, et qu'il est

un lieu commun pour eux.

Oh ! qu'on m'aille donc, au lieu de cela, chercher quelque jeune

vicaire, quelque vieux curé, au hasard, dans la première paroisse

venue ; qu'on le prenne au coin de son feu, lisant son livre et ne

s'attendant à rien, et qu'on lui dise :

-- Il y a un homme qui va mourir, et il faut que ce soit vous qui le

consoliez. Il faut que vous soyez là quand on lui liera les mains, là

quand on lui coupera les cheveux ; que vous montiez dans sa charrette

avec votre crucifix pour lui cacher le bourreau ; que vous soyez

cahoté avec lui par le pavé jusqu'à la Grève ; que vous traversiez

avec lui l'horrible foule buveuse de sang ; que vous l'embrassiez au

pied de l'échafaud, et que vous restiez jusqu'à ce que la tête soit

ici et le corps là.

Alors, qu'on me l'amène, tout palpitant, tout frissonnant de la tête

aux pieds ; qu'on me jette entre ses bras, à ses genoux ; et il

pleurera, et nous pleurerons, et il sera éloquent, et je serai

consolé, et mon coeur se dégonflera dans le sien, et il prendra mon

âme, et je prendrai son Dieu.

Mais, ce bon vieillard, qu'est-il pour moi ? que suis-je pour lui ? Un

individu de l'espèce malheureuse, une ombre comme il en a déjà tant

vu, une unité à ajouter au chiffre des exécutions.

J'ai peut-être tort de le repousser ainsi ; c'est lui qui est bon et

moi qui suis mauvais. Hélas ! ce n'est pas ma faute. C'est mon souffle

de condamné qui gâte et flétrit tout.

On vient de m'apporter de la nourriture ; ils ont cru que je devais

avoir besoin. Une table délicate et recherchée, un poulet, il me

semble, et autre chose encore. Eh bien ! j'ai essayé de manger ; mais,

à la première bouchée, tout est tombé de ma bouche, tant cela m'a paru

amer et fétide !

XXXI

Il vient d'entrer un monsieur, le chapeau sur la tête, qui m'a à peine

regardé, puis a ouvert un pied-de-roi et s'est mis à mesurer de bas en

haut les pierres du mur, parlant d'une voix très haute pour dire

tantôt : c'est cela ; tantôt : ce n'est pas cela.

J'ai demandé au gendarme qui c'était. Il paraît que c'est une espèce

de sous-architecte employé à la prison.

De son côté, sa curiosité s'est éveillée sur mon compte. Il a échangé

quelques demi-mots avec le porte-clefs qui l'accompagnait ; puis a fixé

un instant les yeux sur moi, a secoué la tête d'un air insouciant, et

s'est remis à parler à haute voix et à prendre des mesures.

Sa besogne finie, il s'est approché de moi en me disant avec sa voix

éclatante :

-- Mon bon ami, dans six mois cette prison sera beaucoup mieux.

Et son geste semblait ajouter :

-- Vous n'en jouirez pas, c'est dommage.

Il souriait presque. J'ai cru voir le moment où il allait me railler

doucement, comme on plaisante une jeune mariée le soir de ses noces.

Mon gendarme, vieux soldat à chevrons, s'est chargé de la réponse.

-- Monsieur, lui a-t-il dit, on ne parle pas si haut dans la chambre

d'un mort.

L'architecte s'en est allé.

Moi, j'étais là, comme une des pierres qu'il mesurait.

XXXII

Et puis, il m'est arrivé une chose ridicule.

On est venu relever mon bon vieux gendarme, auquel, ingrat égoïste que

je suis, je n'ai seulement pas serré la main. Un autre l'a remplacé,

homme à front déprimé, des yeux de boeuf, une figure inepte.

Au reste, je n'y avais fait aucune attention. Je tournais le dos à la

porte, assis devant la table ; je tâchais de rafraîchir mon front avec

ma main, et mes pensées troublaient mon esprit.

Un léger coup, frappé sur mon épaule, m'a fait tourner la tête.

C'était le nouveau gendarme, avec qui j'étais seul.

Voici à peu près de quelle façon il m'a adressé la parole.

-- Criminel, avez-vous bon coeur ?

-- Non, lui ai-je dit.

La brusquerie de ma réponse a paru le déconcerter. Cependant il a

repris en hésitant :

-- On n'est pas méchant pour le plaisir de l'être.

-- Pourquoi non ? ai-je répliqué. Si vous n'avez que cela à me dire,

laissez-moi. Où voulez-vous en venir ?

-- Pardon, mon criminel, a-t-il répondu. Deux mots seulement. Voici.

Si vous pouviez faire le bonheur d'un pauvre homme, et que cela ne

vous coûtât rien, est-ce que vous ne le feriez pas ?

J'ai haussé les épaules.

-- Est-ce que vous arrivez de Charenton ? Vous choisissez un singulier

vase pour y puiser du bonheur. Moi, faire le bonheur de quelqu'un !

Il a baissé la voix et pris un air mystérieux, ce qui n'allait pas à

sa figure idiote.

-- Oui, criminel, oui bonheur, oui fortune. Tout cela me sera venu de

vous. Voici. Je suis un pauvre gendarme. Le service est lourd, la paye

est légère ; mon cheval est à moi et me ruine. Or, je mets à la loterie

pour contre-balancer. Il faut bien avoir une industrie. Jusqu'ici il

ne m'a manqué pour gagner que d'avoir de bons numéros. J'en cherche

partout de sûrs ; je tombe toujours à côté. Je mets le 76 ; il sort le

77. J'ai beau les nourrir, ils ne viennent pas...

-- Un peu de patience, s'il vous plaît ; je suis à la fin.

-- Or, voici une belle occasion pour moi. Il paraît, pardon, criminel,

que vous passez aujourd'hui. Il est certain que les morts qu'on fait

périr comme cela voient la loterie d'avance. Promettez-moi de venir

demain soir, qu'est-ce que cela vous fait ? me donner trois numéros,

trois bons. Hein ? -- Je n'ai pas peur des revenants, soyez

tranquille. -- Voici mon adresse : Caserne Popincourt, escalier A,

n°26, au fond du corridor. Vous me reconnaîtrez bien, n'est-ce pas ?

-- Venez même ce soir, si cela vous est plus commode.

J'aurais dédaigné de lui répondre, à cet imbécile, si une espérance

folle ne m'avait traversé l'esprit. Dans la position désespérée où je

suis, on croit par moments qu'on briserait une chaîne avec un cheveu.

-- Écoute, lui ai-je dit en faisant le comédien autant que le peut

faire celui qui va mourir, je puis en effet te rendre plus riche que

le roi, te faire gagner des millions. À une condition.

Il ouvrait des yeux stupides.

-- Laquelle ? laquelle ? tout pour vous plaire, mon criminel.

-- Au lieu de trois numéros, je t'en promets quatre. Change d'habits

avec moi.

-- Si ce n'est que cela ! s'est-il écrié en défaisant les premières

agrafes de son uniforme.

Je m'étais levé de ma chaise. J'observais tous ses mouvements, mon

coeur palpitait. Je voyais déjà les portes s'ouvrir devant l'uniforme

de gendarme, et la place, et la rue, et le Palais de Justice derrière

moi !

Mais il s'est retourné d'un air indécis.

-- Ah ça ! ce n'est pas pour sortir d'ici ?

J'ai compris que tout était perdu. Cependant j'ai tenté un dernier

effort, bien inutile et bien insensé !

-- Si fait, lui ai-je dit, mais ta fortune est faite... Il m'a

interrompu.

-- Ah bien non ! tiens ! et mes numéros ! Pour qu'ils soient bons, il

faut que vous soyez mort.

Je me suis rassis, muet et plus désespéré de toute l'espérance que

j'avais eue.

XXXIII

J'ai fermé les yeux, et j'ai mis les mains dessus, et j'ai tâché

d'oublier, d'oublier le présent dans le passé. Tandis que je rêve, les

souvenirs de mon enfance et de ma jeunesse me reviennent un à un,

doux, calmes, riants, comme des îles de fleurs sur ce gouffre de

pensées noires et confuses qui tourbillonnent dans mon cerveau.

Je me revois enfant, écolier rieur et frais, jouant, courant, criant

avec mes frères dans la grande allée verte de ce jardin sauvage où ont

coulé mes premières années, ancien enclos de religieuses que domine de

sa tête de plomb le sombre dôme du Val-de-Grâce.

Et puis, quatre ans plus tard, m'y voilà encore, toujours enfant, mais

déjà rêveur et passionné. Il y a une jeune fille dans le solitaire

jardin.

La petite Espagnole, avec ses grands yeux et ses grands cheveux, sa

peau brune et dorée, ses lèvres rouges et ses joues roses, l'Andalouse

de quatorze ans, Pepa.

Nos mères nous ont dit d'aller courir ensemble : nous sommes venus

nous promener.

On nous a dit de jouer, et nous causons, enfants du même âge, non du

même sexe.

Pourtant, il n'y a encore qu'un an, nous courions, nous luttions

ensemble. Je disputais à Pepita la plus belle pomme du pommier ; je la

frappais pour un nid d'oiseau. Elle pleurait ; je disais : C'est bien

fait ! et nous allions tous deux nous plaindre ensemble à nos mères,

qui nous donnaient tort tout haut et raison tout bas.

Maintenant elle s'appuie sur mon bras et je suis tout fier et tout

ému. Nous marchons lentement, nous parlons bas. Elle laisse tomber son

mouchoir ; je le lui ramasse. Nos mains tremblent en se touchant. Elle

me parle des petits oiseaux, de l'étoile qu'on voit là-bas, du

couchant vermeil derrière les arbres, ou bien de ses amies de pension,

de sa robe et de ses rubans. Nous disons des choses innocentes, et

nous rougissons tous deux. La petite fille est devenue jeune fille.

Ce soir-là -- c'était un soir d'été --, nous étions sous les

marronniers, au fond du jardin. Après un de ces longs silences qui

remplissaient nos promenades, elle quitta tout à coup mon bras, et me

dit : Courons !

Je la vois encore ; elle était tout en noir, en deuil de sa

grand'mère. Il lui passa par la tête une idée d'enfant, Pepa redevint

Pépita, elle me dit : Courons !

Et elle se mit à courir devant moi avec sa taille fine comme le corset

d'une abeille et ses petits pieds qui relevaient sa robe jusqu'à

mi-jambe. Je la poursuivis, elle fuyait ; le vent de sa course

soulevait par moments sa pèlerine noire, et me laissait voir son dos

brun et frais.

J'étais hors de moi. Je l'atteignis près du vieux puisard en ruine ;

je la pris par la ceinture, du droit de victoire, et je la fis asseoir

sur un banc de gazon ; elle ne résista pas. Elle était essoufflée et

riait. Moi, j'étais sérieux, et je regardais ses prunelles noires à

travers ses cils noirs.

-- Asseyez-vous là, me dit-elle. Il fait encore grand jour, lisons

quelque chose. Avez-vous un livre ?

J'avais sur moi le tome second des Voyages de Spallanzani. J'ouvris au

hasard, je me rapprochai d'elle, elle appuya son épaule à mon épaule,

et nous nous mîmes à lire chacun de notre côté, tout bas, la même

page. Avant de tourner le feuillet, elle était toujours obligée de

m'attendre. Mon esprit allait moins vite que le sien.

-- Avez-vous fini ? me disait-elle, que j'avais à peine commencé.

Cependant nos têtes se touchaient, nos cheveux se mêlaient, nos

haleines peu à peu se rapprochèrent, et nos bouches tout à coup.

Quand nous voulûmes continuer notre lecture, le ciel était étoilé.

-- Oh ! maman, maman, dit-elle en rentrant, si tu savais comme nous

avons couru !

Moi, je gardais le silence.

-- Tu ne dis rien, me dit ma mère, tu as l'air triste.

J'avais le paradis dans le coeur.

C'est une soirée que je me rappellerai toute ma vie.

Toute ma vie !

XXXIV

Une heure vient de sonner. Je ne sais laquelle : j'entends mal le

marteau de l'horloge. Il me semble que j'ai un bruit d'orgue dans les

oreilles ; ce sont mes dernières pensées qui bourdonnent.

À ce moment suprême où je me recueille dans mes souvenirs, j'y

retrouve mon crime avec horreur ; mais je voudrais me repentir

davantage encore. J'avais plus de remords avant ma condamnation ;

depuis, il semble qu'il n'y ait plus de place que pour les pensées de

mort. Pourtant, je voudrais bien me repentir beaucoup.

Quand j'ai rêvé une minute à ce qu'il y a de passé dans ma vie, et que

j'en reviens au coup de hache qui doit la terminer tout à l'heure, je

frissonne comme d'une chose nouvelle. Ma belle enfance ! ma belle

jeunesse ! étoffe dorée dont l'extrémité est sanglante. Entre alors et

à présent il y a une rivière de sang ; le sang de l'autre et le mien.

Si on lit un jour mon histoire, après tant d'années d'innocence et de

bonheur, on ne voudra pas croire à cette année exécrable, qui s'ouvre

par un crime et se clôt par un supplice ; elle aura l'air dépareillée.

Et pourtant, misérables lois et misérables hommes, je n'étais pas un

méchant !

Oh ! mourir dans quelques heures, et penser qu'il y a un an, à pareil

jour, j'étais libre et pur, que je faisais mes promenades d'automne,

que j'errais sous les arbres, et que je marchais dans les feuilles !

XXXV

En ce moment même, il y a tout auprès de moi, dans ces maisons qui

font cercle autour du Palais et de la Grève, et partout dans Paris,

des hommes qui vont et viennent, causent et rient, lisent le journal,

pensent à leurs affaires ; des marchands qui vendent ; des jeunes

filles qui préparent leurs robes de bal pour ce soir ; des mères qui

jouent avec leurs enfants !

XXXVI

Je me souviens qu'un jour, étant enfant, j'allai voir le bourdon de

Notre-Dame.

J'étais déjà étourdi d'avoir monté le sombre escalier en colimaçon,

d'avoir parcouru la frêle galerie qui lie les deux tours, d'avoir eu

Paris sous les pieds, quand j'entrai dans la cage de pierre et de

charpente où pend le bourdon avec son battant, qui pèse un millier.

J'avançai en tremblant sur les planches mal jointes, regardant à

distance cette cloche si fameuse parmi les enfants et le peuple de

Paris, et ne remarquant pas sans effroi que les auvents couverts

d'ardoises qui entourent le clocher de leurs plans inclinés étaient au

niveau de mes pieds. Dans les intervalles, je voyais, en quelque sorte

à vol d'oiseau, la place du Parvis-Notre-Dame, et les passants comme

des fourmis.

Tout à coup l'énorme cloche tinta ; une vibration profonde remua

l'air, fit osciller la lourde tour. Le plancher sautait sur les

poutres. Le bruit faillit me renverser ; je chancelai, prêt à tomber,

prêt à glisser sur les auvents d'ardoises en pente. De terreur, je me

couchai sur les planches, les serrant étroitement de mes deux bras,

sans parole, sans haleine, avec ce formidable tintement dans les

oreilles, et, sous les yeux, ce précipice, cette place profonde où se

croisaient tant de passants paisibles et enviés.

Eh bien ! il me semble que je suis encore dans la tour du bourdon.

C'est tout ensemble un étourdissement et un éblouissement. Il y a

comme un bruit de cloche qui ébranle les cavités de mon cerveau, et

autour de moi je n'aperçois plus cette vie plane et tranquille que

j'ai quittée, et où les autres hommes cheminent encore, que de loin et

à travers les crevasses d'un abîme.

XXXVII

L'Hôtel de Ville est un édifice sinistre.

Avec son toit aigu et roide, son clocheton bizarre, son grand cadran

blanc, ses étages à petites colonnes, ses mille croisées, ses

escaliers usés par les pas, ses deux arches à droite et à gauche, il

est là, de plain-pied avec la Grève ; sombre, lugubre, la face toute

rongée de vieillesse, et si noir qu'il est noir au soleil.

Les jours d'exécution, il vomit des gendarmes de toutes ses portes, et

regarde le condamné avec toutes ses fenêtres.

Et le soir, son cadran, qui a marqué l'heure, reste lumineux sur sa

façade ténébreuse.

XXXVIII

Il est une heure et quart.

Voici ce que j'éprouve maintenant :

Une violente douleur de tête. Les reins froids, le front brûlant.

Chaque fois que je me lève ou que je me penche, il me semble qu'il y a

un liquide qui flotte dans mon cerveau, et qui fait battre ma cervelle

contre les parois du crâne.

J'ai des tressaillements convulsifs, et de temps en temps la plume

tombe de mes mains comme par une secousse galvanique.

Les yeux me cuisent comme si j'étais dans la fumée.

J'ai mal dans les coudes.

Encore deux heures et quarante-cinq minutes, et je serai guéri.

XXXIX

Ils disent que ce n'est rien, qu'on ne souffre pas, que c'est une fin

douce, que la mort de cette façon est bien simplifiée.

Eh ! qu'est-ce donc que cette agonie de six semaines et ce râle de

tout un jour ? Qu'est-ce que les angoisses de cette journée

irréparable, qui s'écoule si lentement et si vite ? Qu'est-ce que

cette échelle de tortures qui aboutit à l'échafaud ?

Apparemment ce n'est pas là souffrir.

Ne sont-ce pas les mêmes convulsions, que le sang s'épuise goutte à

goutte, ou que l'intelligence s'éteigne pensée à pensée ?

Et puis, on ne souffre pas, en sont-ils sûrs ? Qui le leur a dit ?

Conte-t-on que jamais une tête coupée se soit dressée sanglante au

bord du panier et qu'elle ait crié au peuple : Cela ne fait pas de

mal !

Y a-t-il des morts de leur façon qui soient venus les remercier et

leur dire : C'est bien inventé. Tenez-vous-en là. La mécanique est

bonne.

Est-ce Robespierre ? Est-ce Louis XVI ?...

Non, rien ! moins qu'une minute, moins qu'une seconde, et la chose est

faite. -- Se sont-ils jamais mis, seulement en pensée, à la place de

celui qui est là, au moment où le lourd tranchant qui tombe mord la

chair, rompt les nerfs, brise les vertèbres... Mais quoi ! une

demi-seconde ! la douleur est escamotée...

Horreur !

XL

Il est singulier que je pense sans cesse au roi. J'ai beau faire, beau

secouer la tête, j'ai une voix dans l'oreille qui me dit toujours :

Le Dernier Jour d'un Condamné · 第 6 / 8 段