-- Il y a dans cette même ville, à cette même heure, et pas bien loin

d'ici, dans un autre palais, un homme qui a aussi des gardes à toutes

ses portes, un homme unique comme toi dans le peuple, avec cette

différence qu'il est aussi haut que tu es bas. Sa vie entière, minute

par minute, n'est que gloire, grandeur, délices, enivrement. Tout est

autour de lui amour, respect, vénération. Les voix les plus hautes

deviennent basses en lui parlant et les fronts les plus fiers

ploient. Il n'a que de la soie et de l'or sous les yeux. À cette

heure, il tient quelque conseil de ministres où tous sont de son avis,

ou bien songe à la chasse de demain, au bal de ce soir, sûr que la

fête viendra à l'heure, et laissant à d'autres le travail de ses

plaisirs. Eh bien ! cet homme est de chair et d'os comme toi !

-- Et pour qu'à l'instant même l'horrible échafaud s'écroulât, pour

que tout te fût rendu, vie, liberté, fortune, famille, il suffirait

qu'il écrivît avec cette plume les sept lettres de son nom au bas d'un

morceau de papier, ou même que son carrosse rencontrât ta charrette !

-- Et il est bon, et il ne demanderait pas mieux peut-être, et il n'en

sera rien !

XLI

Eh bien donc ! ayons courage avec la mort, prenons cette horrible idée

à deux mains, et considérons-la en face. Demandons-lui compte de ce

qu'elle est, sachons ce qu'elle nous veut, retournons-la en tous sens,

épelons l'énigme, et regardons d'avance dans le tombeau.

Il me semble que, dès que mes yeux seront fermés, je verrai une grande

clarté et des abîmes de lumière où mon esprit roulera sans fin. Il me

semble que le ciel sera lumineux de sa propre essence, que les astres

y feront des taches obscures, et qu'au lieu d'être comme pour les yeux

vivants des paillettes d'or sur du velours noir, ils sembleront des

points noirs sur du drap d'or.

Ou bien, misérable que je suis, ce sera peut-être un gouffre hideux,

profond, dont les parois seront tapissées de ténèbres, et où je

tomberai sans cesse en voyant des formes remuer dans l'ombre.

Ou bien, en m'éveillant après le coup, je me trouverai peut-être sur

quelque surface plane et humide, rampant dans l'obscurité et tournant

sur moi-même comme une tête qui roule. Il me semble qu'il y aura un

grand vent qui me poussera, et que je serai heurté ça et là par

d'autres têtes roulantes. Il y aura par places des mares et des

ruisseaux d'un liquide inconnu et tiède ; tout sera noir. Quand mes

yeux, dans leur rotation, seront tournés en haut, ils ne verront qu'un

ciel d'ombre, dont les couches épaisses pèseront sur eux, et au loin

dans le fond de grandes arches de fumée plus noires que les

ténèbres. Ils verront aussi voltiger dans la nuit de petites

étincelles rouges, qui, en s'approchant, deviendront des oiseaux de

feu. Et ce sera ainsi toute l'éternité.

Il se peut bien aussi qu'à certaines dates les morts de la Grève se

rassemblent par de noires nuits d'hiver sur la place qui est à eux. Ce

sera une foule pâle et sanglante, et je n'y manquerai pas. Il n'y aura

pas de lune, et l'on parlera à voix basse. L'Hôtel de Ville sera là,

avec sa façade vermoulue, son toit déchiqueté, et son cadran qui aura

été sans pitié pour tous. Il y aura sur la place une guillotine de

l'enfer où un démon exécutera un bourreau ; ce sera à quatre heures

du matin. À notre tour nous ferons foule autour.

Il est probable que cela est ainsi. Mais si ces morts-là reviennent,

sous quelle forme reviennent-ils ? Que gardent-ils de leur corps

incomplet et mutilé ? Que choisissent-ils ? Est-ce la tête ou le tronc

qui est spectre ?

Hélas ! qu'est-ce que la mort fait avec notre âme ? quelle nature lui

laisse-t-elle ? qu'a-t-elle à lui prendre ou à lui donner ? où la

met-elle ? lui prête-t-elle quelquefois des yeux de chair pour regarder

sur la terre et pleurer ?

Ah ! un prêtre ! un prêtre qui sache cela ! Je veux un prêtre, et un

crucifix à baiser !

Mon Dieu, toujours le même !

XLII

Je l'ai prié de me laisser dormir, et je me suis jeté sur le lit.

En effet, j'avais un flot de sang dans la tête, qui m'a fait

dormir. C'est mon dernier sommeil, de cette espèce.

J'ai fait un rêve.

J'ai rêvé que c'était la nuit. Il me semblait que j'étais dans mon

cabinet avec deux ou trois de mes amis, je ne sais plus lesquels.

Ma femme était couchée dans la chambre à coucher, à côté, et dormait

avec son enfant.

Nous parlions à voix basse, mes amis et moi, et ce que nous disions

nous effrayait.

Tout à coup il me sembla entendre un bruit quelque part dans les

autres pièces de l'appartement ; un bruit faible, étrange,

indéterminé.

Mes amis avaient entendu comme moi. Nous écoutâmes ; c'était comme une

serrure qu'on ouvre sourdement, comme un verrou qu'on scie à petit

bruit.

Il y avait quelque chose qui nous glaçait ; nous avions peur. Nous

pensâmes que peut-être c'étaient des voleurs qui s'étaient introduits

chez moi, à cette heure si avancée de la nuit.

Nous résolûmes d'aller voir. Je me levai, je pris la bougie. Mes amis

me suivaient, un à un.

Nous traversâmes la chambre à coucher, à côté. Ma femme dormait avec

son enfant.

Puis nous arrivâmes dans le salon. Rien. Les portraits étaient

immobiles dans leurs cadres d'or sur la tenture rouge. Il me sembla

que la porte du salon à la salle à manger n'était point à sa place

ordinaire.

Nous entrâmes dans la salle à manger ; nous en fîmes le tour. Je

marchais le premier. La porte sur l'escalier était bien fermée, les

fenêtres aussi. Arrivé près du poêle, je vis que l'armoire au linge

était ouverte, et que la porte de cette armoire était tirée sur

l'angle du mur, comme pour le cacher.

Cela me surprit. Nous pensâmes qu'il y avait quelqu'un derrière la

porte.

Je portai la main à cette porte pour refermer l'armoire ; elle

résista. Étonné, je tirai plus fort, elle céda brusquement, et nous

découvrîmes une petite vieille, les mains pendantes, les yeux fermés,

immobile, debout, et comme collée dans l'angle du mur.

Cela avait quelque chose de hideux, et mes cheveux se dressent d'y

penser.

Je demandai à la vieille :

-- Que faites-vous là ?

Elle ne répondit pas.

Je lui demandai :

-- Qui êtes-vous ?

Elle ne répondit pas, ne bougea pas, et resta les yeux fermés.

Mes amis dirent :

-- C'est sans doute la complice de ceux qui sont entrés avec de

mauvaises pensées ; ils se sont échappés en nous entendant venir ;

elle n'aura pu fuir, et s'est cachée là.

Je l'ai interrogée de nouveau ; elle est demeurée sans voix, sans

mouvement, sans regard.

Un de nous l'a poussée à terre, elle est tombée.

Elle est tombée tout d'une pièce, comme un morceau de bois, comme une

chose morte.

Nous l'avons remuée du pied, puis deux de nous l'ont relevée et de

nouveau appuyée au mur. Elle n'a donné aucun signe de vie. On lui a

crié dans l'oreille, elle est restée muette comme si elle était

sourde.

Cependant, nous perdions patience, et il y avait de la colère dans

notre terreur. Un de nous m'a dit :

-- Mettez-lui la bougie sous le menton.

Je lui ai mis la mèche enflammée sous le menton. Alors elle a ouvert

un oeil à demi, un oeil vide, terne, affreux, et qui ne regardait pas.

J'ai ôté la flamme et j'ai dit :

-- Ah ! enfin ! répondras-tu, vieille sorcière ? Qui es-tu ?

L'oeil s'est refermé comme de lui-même.

-- Pour le coup, c'est trop fort, ont dit les autres. Encore la

bougie ! encore ! il faudra bien qu'elle parle.

J'ai replacé la lumière sous le menton de la vieille.

Alors, elle a ouvert ses deux yeux lentement, nous a regardés tous les

uns après les autres, puis, se baissant brusquement, a soufflé la

bougie avec un souffle glacé. Au même moment j'ai senti trois dents

aiguës s'imprimer sur ma main dans les ténèbres.

Je me suis réveillé, frissonnant et baigné d'une sueur froide.

Le bon aumônier était assis au pied de mon lit, et lisait des prières.

-- Ai-je dormi longtemps ? lui ai-je demandé.

-- Mon fils, m'a-t-il dit, vous avez dormi une heure. On vous a amené

votre enfant. Elle est là dans la pièce voisine qui vous attend. Je

n'ai pas voulu qu'on vous éveillât.

-- Oh ! ai-je crié. Ma fille ! qu'on m'amène ma fille !

XLIII

Elle est fraîche, elle est rose, elle a de grands yeux, elle est

belle !

On lui a mis une petite robe qui lui va bien.

Je l'ai prise, je l'ai enlevée dans mes bras, je l'ai assise sur mes

genoux, je l'ai baisée sur ses cheveux.

Pourquoi pas avec sa mère ? -- Sa mère est malade, sa grand'mère

aussi. C'est bien.

Elle me regardait d'un air étonné. Caressée, embrassée, dévorée de

baisers et se laissant faire, mais jetant de temps en temps un coup

d'oeil inquiet sur sa bonne, qui pleurait dans le coin.

Enfin j'ai pu parler.

-- Marie ! ai-je dit, ma petite Marie !

Je la serrais violemment contre ma poitrine enflée de sanglots. Elle a

poussé un petit cri.

-- Oh ! vous me faites du mal, monsieur, m'a-t-elle dit.

Monsieur ! il y a bientôt un an qu'elle ne m'a vu, la pauvre

enfant. Elle m'a oublié, visage, parole, accent ; et puis, qui me

reconnaîtrait avec cette barbe, ces habits et cette pâleur ? Quoi !

déjà effacé de cette mémoire, la seule où j'eusse voulu vivre ! Quoi !

déjà plus père ! être condamné à ne plus entendre ce mot, ce mot de la

langue des enfants, si doux qu'il ne peut rester dans celle des

hommes : papa !

Et pourtant l'entendre de cette bouche, encore une fois, une seule

fois, voilà tout ce que j'eusse demandé pour les quarante ans de vie

qu'on me prend.

-- Écoute, Marie, lui ai-je dit en joignant ses deux petites mains

dans les miennes, est-ce que tu ne me connais point ?

Elle m'a regardé avec ses beaux yeux, et a répondu :

-- Ah bien non !

-- Regarde bien, ai-je répété. Comment, tu ne sais pas qui je suis ?

-- Si, a-t-elle dit. Un monsieur.

Hélas ! n'aimer ardemment qu'un seul être au monde, l'aimer avec tout

son amour, et l'avoir devant soi, qui vous voit et vous regarde, vous

parle et vous répond et ne vous connaît pas ! Ne vouloir de

consolation que de lui, et qu'il soit le seul qui ne sache pas qu'il

vous en faut parce que vous allez mourir !

-- Marie, ai-je repris, as-tu un papa ?

-- Oui, monsieur, a dit l'enfant.

-- Eh bien, où est-il ?

Elle a levé ses grands yeux étonnés.

-- Ah ! vous ne savez donc pas ? il est mort.

Puis elle a crié ; j'avais failli la laisser tomber.

-- Mort ! disais-je. Marie, sais-tu ce que c'est qu'être mort ?

-- Oui, monsieur, a-t-elle répondu. Il est dans la terre et dans le

ciel.

Elle a continué d'elle-même :

-- Je prie le bon Dieu pour lui matin et soir sur les genoux de maman.

Je l'ai baisée au front.

-- Marie, dis-moi ta prière.

-- Je ne peux pas, monsieur. Une prière, cela ne se dit pas dans le

jour. Venez ce soir dans ma maison ; je la dirai.

C'était assez de cela. Je l'ai interrompue.

-- Marie, c'est moi qui suis ton papa.

-- Ah ! m'a-t-elle dit.

J'ai ajouté : -- Veux-tu que je sois ton papa ? L'enfant s'est

détournée.

-- Non, mon papa était bien plus beau.

Je l'ai couverte de baisers et de larmes. Elle a cherché à se dégager

de mes bras en criant :

-- Vous me faites mal avec votre barbe.

Alors, je l'ai replacée sur mes genoux, en la couvant des yeux, et

puis je l'ai questionnée.

-- Marie, sais-tu lire ?

-- Oui, a-t-elle répondu. Je sais bien lire. Maman me fait lire mes

lettres.

-- Voyons, lis un peu, lui ai-je dit en lui montrant un papier qu'elle

tenait chiffonné dans une de ses petites mains.

Elle a hoché sa jolie tête.

-- Ah bien ! je ne sais lire que des fables.

-- Essaie toujours. Voyons, lis.

Elle a déployé le papier, et s'est mise à épeler avec son doigt :

-- A, R, ar, R, Ê, T, rêt, ARRÊT...

Je lui ai arraché cela des mains. C'est ma sentence de mort qu'elle me

lisait. Sa bonne avait eu le papier pour un sou. Il me coûtait plus

cher, à moi.

Il n'y a pas de paroles pour ce que j'éprouvais. Ma violence l'avait

effrayée ; elle pleurait presque. Tout à coup elle m'a dit :

-- Rendez-moi donc mon papier ; tiens ! c'est pour jouer.

Je l'ai remise à sa bonne.

-- Emportez-la.

Et je suis retombé sur ma chaise, sombre, désert, désespéré. À présent

ils devraient venir ; je ne tiens plus à rien ; la dernière fibre de

mon coeur est brisée. Je suis bon pour ce qu'ils vont faire.

XLIV

Le prêtre est bon, le geôlier aussi. Je crois qu'ils ont versé une

larme quand j'ai dit qu'on m'emportât mon enfant.

C'est fait. Maintenant il faut que je me roidisse en moi-même, et que

je pense fermement au bourreau, à la charrette, aux gendarmes, à la

foule sur le pont, à la foule sur le quai, à la foule aux fenêtres, et

à ce qu'il y aura exprès pour moi sur cette lugubre place de Grève,

qui pourrait être pavée des têtes qu'elle a vu tomber.

Je crois que j'ai encore une heure pour m'habituer à tout cela.

XLV

Tout ce peuple rira, battra des mains, applaudira. Et parmi tous ces

hommes, libres et inconnus des geôliers, qui courent pleins de joie à

une exécution, dans cette foule de têtes qui couvrira la place, il y

aura plus d'une tête prédestinée qui suivra la mienne tôt ou tard dans

le panier rouge. Plus d'un qui y vient pour moi y viendra pour soi.

Pour ces êtres fatals il y a sur un certain point de la place de Grève

un lieu fatal, un centre d'attraction, un piège. Ils tournent autour

jusqu'à ce qu'ils y soient.

XLVI

Ma petite Marie ! -- On l'a remmenée jouer ; elle regarde la foule par

la portière du fiacre, et ne pense déjà plus à ce monsieur.

Peut-être aurais-je encore le temps d'écrire quelques pages pour elle,

afin qu'elle les lise un jour, et qu'elle pleure dans quinze ans pour

aujourd'hui.

Oui, il faut qu'elle sache par moi mon histoire, et pourquoi le nom

que je lui laisse est sanglant.

XLVII

MON HISTOIRE.

Note de l'éditeur. -- On n'a pu encore retrouver les feuillets qui se

rattachaient à celui-ci. Peut-être, comme ceux qui suivent semblent

l'indiquer, le condamné n'a-t-il pas eu le temps de les écrire. Il

était tard quand cette pensée lui est venue.

XLVIII

D'une chambre de l'Hôtel de Ville.

De l'Hôtel de Ville !... -- Ainsi j'y suis. Le trajet exécrable est

fait. La place est là, et au-dessous de la fenêtre l'horrible peuple

qui aboie, et m'attend, et rit.

J'ai eu beau me roidir, beau me crisper, le coeur m'a failli. Quand

j'ai vu au-dessus des têtes ces deux bras rouges avec leur triangle

noir au bout, dressés entre les deux lanternes du quai, le coeur m'a

failli. J'ai demandé à faire une dernière déclaration. On m'a déposé

ici, et l'on est allé chercher quelque procureur du roi. Je l'attends,

c'est toujours cela de gagné.

Voici.

Trois heures sonnaient, on est venu m'avertir qu'il était temps. J'ai

tremblé, comme si j'eusse pensé à autre chose depuis six heures,

depuis six semaines, depuis six mois. Cela m'a fait l'effet de quelque

chose d'inattendu.

Ils m'ont fait traverser leurs corridors et descendre leurs

escaliers. Ils m'ont poussé entre deux guichets du rez-de-chaussée,

salle sombre, étroite, voûtée, à peine éclairée d'un jour de pluie et

de brouillard. Une chaise était au milieu. Ils m'ont dit de

m'asseoir ; je me suis assis.

Il y avait près de la porte et le long des murs quelques personnes

debout, outre le prêtre et les gendarmes, et il y avait aussi trois

hommes.

Le premier, le plus grand, le plus vieux, était gras et avait la face

rouge. Il portait une redingote et un chapeau à trois cornes déformé.

C'était lui.

C'était le bourreau, le valet de la guillotine. Les deux autres

étaient ses valets, à lui.

À peine assis, les deux autres se sont approchés de moi, par derrière,

comme des chats ; puis tout à coup j'ai senti un froid d'acier dans

mes cheveux, et les ciseaux ont grincé à mes oreilles.

Mes cheveux, coupés au hasard, tombaient par mèches sur mes épaules,

et l'homme au chapeau à trois cornes les époussetait doucement avec sa

grosse main.

Autour, on parlait à voix basse.

Il y avait un grand bruit au dehors, comme un frémissement qui

ondulait dans l'air. J'ai cru d'abord que c'était la rivière ; mais, à

des rires qui éclataient, j'ai reconnu que c'était la foule.

Un jeune homme, près de la fenêtre, qui écrivait, avec un crayon, sur

un portefeuille, a demandé à un des guichetiers comment s'appelait ce

qu'on faisait là.

-- La toilette du condamné, a répondu l'autre.

J'ai compris que cela serait demain dans le journal.

Tout à coup l'un des valets m'a enlevé ma veste, et l'autre a pris mes

deux mains qui pendaient, les a ramenées derrière mon dos, et j'ai

senti les noeuds d'une corde se rouler lentement autour de mes

poignets rapprochés. En même temps, l'autre détachait ma cravate. Ma

chemise de batiste, seul lambeau qui me restât du moi d'autrefois, l'a

fait en quelque sorte hésiter un moment ; puis il s'est mis à en couper

le col.

À cette précaution horrible, au saisissement de l'acier qui touchait

mon cou, mes coudes ont tressailli, et j'ai laissé échapper un

rugissement étouffé. La main de l'exécuteur a tremblé.

-- Monsieur, m'a-t-il dit, pardon ! Est-ce que je vous ai fait mal ?

Ces bourreaux sont des hommes très doux. La foule hurlait plus haut au

dehors. Le gros homme au visage bourgeonné m'a offert à respirer un

mouchoir imbibé de vinaigre.

-- Merci, lui ai-je dit de la voix la plus forte que j'ai pu, c'est

inutile ; je me trouve bien.

Alors l'un d'eux s'est baissé et m'a lié les deux pieds, au moyen

d'une corde fine et lâche, qui ne me laissait à faire que de petits

pas. Cette corde est venue se rattacher à celle de mes mains.

Puis le gros homme a jeté la veste sur mon dos, et a noué les manches

ensemble sous mon menton. Ce qu'il y avait à faire là était fait.

Alors le prêtre s'est approché avec son crucifix.

-- Allons, mon fils, m'a-t-il dit.

Les valets m'ont pris sous les aisselles. Je me suis levé, j'ai

marché. Mes pas étaient mous et fléchissaient comme si j'avais eu deux

genoux à chaque jambe.

En ce moment la porte extérieure s'est ouverte à deux battants. Une

clameur furieuse et l'air froid et la lumière blanche ont fait

irruption jusqu'à moi dans l'ombre. Du fond du sombre guichet, j'ai vu

brusquement tout à la fois, à travers la pluie, les mille têtes

hurlantes du peuple entassées pêle-mêle sur la rampe du grand escalier

du Palais ; à droite, de plain-pied avec le seuil, un rang de chevaux

de gendarmes, dont la porte basse ne me découvrait que les pieds de

devant et les poitrails ; en face, un détachement de soldats en

bataille ; à gauche, l'arrière d'une charrette, auquel s'appuyait une

roide échelle. Tableau hideux, bien encadré dans une porte de prison.

C'est pour ce moment redouté que j'avais gardé mon courage. J'ai fait

trois pas, et j'ai paru sur le seuil du guichet.

-- Le voilà ! le voilà ! a crié la foule. Il sort ! enfin !

Et les plus près de moi battaient des mains. Si fort qu'on aime un

roi, ce serait moins de fête.

C'était une charrette ordinaire, avec un cheval étique, et un

charretier en sarrau bleu à dessins rouges, comme ceux des maraîchers

des environs de Bicêtre.

Le gros homme en chapeau à trois cornes est monté le premier.

-- Bonjour, monsieur Samson ! criaient des enfants pendus à des

grilles.

Un valet l'a suivi.

-- Bravo, Mardi ! ont crié de nouveau les enfants.

Ils se sont assis tous deux sur la banquette de devant.

C'était mon tour. J'ai monté d'une allure assez ferme.

-- Il va bien ! a dit une femme à côté des gendarmes.

Cet atroce éloge m'a donné du courage. Le prêtre est venu se placer

auprès de moi. On m'avait assis sur la banquette de derrière, le dos

tourné au cheval. J'ai frémi de cette dernière attention.

Ils mettent de l'humanité là dedans.

J'ai voulu regarder autour de moi. Gendarmes devant, gendarmes

derrière ; puis de la foule, de la foule, et de la foule ; une mer de

têtes sur la place.

Un piquet de gendarmerie à cheval m'attendait à la porte de la grille

du Palais.

L'officier a donné l'ordre. La charrette et son cortège se sont mis en

mouvement, comme poussés en avant par un hurlement de la populace.

On a franchi la grille. Au moment où la charrette a tourné vers le

Pont-au-Change, la place a éclaté en bruit, du pavé aux toits, et les

ponts et les quais ont répondu à faire un tremblement de terre.

C'est là que le piquet qui attendait s'est rallié à l'escorte.

-- Chapeaux bas ! chapeaux bas ! criaient mille bouches ensemble.

Comme pour le roi.

Alors j'ai ri horriblement aussi, moi, et j'ai dit au prêtre :

-- Eux les chapeaux, moi la tête.

On allait au pas.

Le quai aux Fleurs embaumait ; c'est jour de marché. Les marchandes

ont quitté leurs bouquets pour moi.

Vis-à-vis, un peu avant la tour carrée qui fait le coin du Palais, il

y a des cabarets, dont les entresols étaient pleins de spectateurs

heureux de leurs belles places, surtout des femmes. La journée doit

être bonne pour les cabaretiers.

On louait des tables, des chaises, des échafaudages, des charrettes.

Tout pliait de spectateurs. Des marchands de sang humain criaient à

tue-tête :

-- Qui veut des places ?

Une rage m'a pris contre ce peuple. J'ai eu envie de leur crier :

-- Qui veut la mienne ?

Cependant la charrette avançait. À chaque pas qu'elle faisait, la

foule se démolissait derrière elle, et je la voyais de mes yeux égarés

qui s'allait reformer plus loin sur d'autres points de mon passage.

En entrant sur le Pont-au-Change, j'ai par hasard jeté les yeux à ma

droite en arrière. Mon regard s'est arrêté sur l'autre quai, au-dessus

des maisons, à une tour noire, isolée, hérissée de sculptures, au

sommet de laquelle je voyais deux monstres de pierre assis de profil.

Je ne sais pourquoi j'ai demandé au prêtre ce que c'était que cette

tour.

-- Saint-Jacques-la-Boucherie, a répondu le bourreau.

J'ignore comment cela se faisait ; dans la brume, et malgré la pluie

fine et blanche qui rayait l'air comme un réseau de fils d'araignée,

rien de ce qui se passait autour de moi ne m'a échappé. Chacun de ces

détails m'apportait sa torture. Les mots manquent aux émotions.

Vers le milieu de ce Pont-au-Change, si large et si encombré que nous

cheminions à grand'peine, l'horreur m'a pris violemment. J'ai craint

de défaillir, dernière vanité ! Alors je me suis étourdi moi-même pour

être aveugle et pour être sourd à tout, excepté au prêtre, dont

j'entendais à peine les paroles, entrecoupées de rumeurs.

J'ai pris le crucifix et je l'ai baisé.

-- Ayez pitié de moi, ai-je dit, ô mon Dieu ! Et j'ai tâché de

m'abîmer dans cette pensée.

Mais chaque cahot de la dure charrette me secouait. Puis tout à coup

je me suis senti un grand froid. La pluie avait traversé mes

vêtements, et mouillait la peau de ma tête à travers mes cheveux

coupés et courts.

-- Vous tremblez de froid, mon fils ? m'a demandé le prêtre.

-- Oui, ai-je répondu.

Hélas ! pas seulement de froid.

Au détour du pont, des femmes m'ont plaint d'être si jeune.

Nous avons pris le fatal quai. Je commençais à ne plus voir, à ne plus

entendre. Toutes ces voix, toutes ces têtes aux fenêtres, aux portes,

aux grilles des boutiques, aux branches des lanternes ; ces spectateurs

avides et cruels ; cette foule où tous me connaissent et où je ne

connais personne ; cette route pavée et murée de visages humains...

J'étais ivre, stupide, insensé. C'est une chose insupportable que le

poids de tant de regards appuyés sur vous.

Je vacillais donc sur le banc, ne prêtant même plus d'attention au

prêtre et au crucifix.

Dans le tumulte qui m'enveloppait, je ne distinguais plus les cris de

pitié des cris de joie, les rires des plaintes, les voix du bruit ;

tout cela était une rumeur qui résonnait dans ma tête comme dans un

écho de cuivre.

Mes yeux lisaient machinalement les enseignes des boutiques.

Une fois l'étrange curiosité me prit de tourner la tête et de regarder

vers quoi j'avançais. C'était une dernière bravade de l'intelligence.

Mais le corps ne voulut pas ; ma nuque resta paralysée et d'avance

comme morte.

J'entrevis seulement de côté, à ma gauche, au-delà de la rivière, la

tour de Notre-Dame, qui, vue de là, cache l'autre. C'est celle où

est le drapeau. Il y avait beaucoup de monde, et qui devait bien voir.

Et la charrette allait, allait, et les boutiques passaient, et les

enseignes se succédaient, écrites, peintes, dorées, et la populace

riait et trépignait dans la boue, et je me laissais aller, comme à

leurs rêves ceux qui sont endormis.

Tout à coup la série des boutiques qui occupait mes yeux s'est coupée

à l'angle d'une place ; la voix de la foule est devenue plus vaste,

plus glapissante, plus joyeuse encore ; la charrette s'est arrêtée

subitement, et j'ai failli tomber la face sur les planches. Le prêtre

m'a soutenu. -- Courage ! a-t-il murmuré. Alors on a apporté une

échelle à l'arrière de la charrette ; il m'a donné le bras, je suis

descendu, puis j'ai fait un pas, puis je me suis retourné pour en

faire un autre, et je n'ai pu. Entre les deux lanternes du quai

j'avais vu une chose sinistre.

Oh ! c'était la réalité !

Je me suis arrêté, comme chancelant déjà du coup.

-- J'ai une dernière déclaration à faire ! ai-je crié faiblement.

On m'a monté ici.

Le Dernier Jour d'un Condamné · 第 7 / 8 段