arrachés, moi à ma stupeur, lui à son discours. Une espèce de
monsieur, en habit noir, accompagné du directeur de la prison, s'est
présenté, et m'a salué profondément. Cet homme avait sur le visage
quelque chose de la tristesse officielle des employés des pompes
funèbres. Il tenait un rouleau de papier à la main.
-- Monsieur, m'a-t-il dit avec un sourire de courtoisie, je suis
huissier près la cour royale de Paris. J'ai l'honneur de vous apporter
un message de la part de monsieur le procureur général.
La première secousse était passée. Toute ma présence d'esprit m'était
revenue.
-- C'est monsieur le procureur général, lui ai-je répondu, qui a
demandé si instamment ma tête ? Bien de l'honneur pour moi qu'il
m'écrive. J'espère que ma mort lui va faire grand plaisir ; car il me
serait dur de penser qu'il l'a sollicitée avec tant d'ardeur et
qu'elle lui était indifférente.
J'ai dit tout cela, et j'ai repris d'une voix ferme :
-- Lisez, monsieur !
Il s'est mis à me lire un long texte, en chantant à la fin de chaque
ligne et en hésitant au milieu de chaque mot. C'était le rejet de mon
pourvoi.
-- L'arrêt sera exécuté aujourd'hui en place de Grève, a-t-il ajouté
quand il a eu terminé, sans lever les yeux de dessus son papier
timbré. Nous partons à sept heures et demie précises pour la
Conciergerie. Mon cher monsieur aurez-vous l'extrême bonté de me
suivre ?
Depuis quelques instants je ne l'écoutais plus. Le directeur causait
avec le prêtre ; lui avait l'oeil fixé sur son papier ; je regardais la
porte, qui était restée entrouverte... -- Ah ! misérable ! quatre
fusiliers dans le corridor !
L'huissier a répété sa question, en me regardant cette fois.
-- Quand vous voudrez, lui ai-je répondu. À votre aise !
Il m'a salué en disant :
-- J'aurai l'honneur de venir vous chercher dans une demi-heure.
Alors ils m'ont laissé seul.
Un moyen de fuir, mon Dieu ! un moyen quelconque ! Il faut que je
m'évade ! il le faut ! sur-le-champ ! par les portes, par les
fenêtres, par la charpente du toit ! quand même je devrais laisser de
ma chair après les poutres !
Ô rage ! démons ! malédiction ! Il faudrait des mois pour percer ce
mur avec de bons outils, et je n'ai ni un clou, ni une heure !
XXII
De la Conciergerie.
Me voici transféré, comme dit le procès-verbal.
Mais le voyage vaut la peine d'être conté.
Sept heures et demie sonnaient lorsque l'huissier s'est présenté de
nouveau au seuil de mon cachot. -- Monsieur, m'a-t-il dit, je vous
attends. -- Hélas ! lui et d'autres !
Je me suis levé, j'ai fait un pas ; il m'a semblé que je n'en pourrais
faire un second, tant ma tête était lourde et mes jambes faibles.
Cependant je me suis remis et j'ai continué d'une allure assez
ferme. Avant de sortir du cabanon, j'y ai promené un dernier coup
d'oeil. -- Je l'aimais, mon cachot. -- Puis, je l'ai laissé vide et
ouvert ; ce qui donne à un cachot un air singulier.
Au reste, il ne le sera pas longtemps. Ce soir on y attend quelqu'un,
disaient les porte-clefs, un condamné que la cour d'assises est en
train de faire à l'heure qu'il est.
Au détour du corridor l'aumônier nous a rejoints. Il venait de déjeuner.
Au sortir de la geôle, le directeur m'a pris affectueusement la main,
et a renforcé mon escorte de quatre vétérans.
Devant la porte de l'infirmerie, un vieillard moribond m'a crié : Au
revoir !
Nous sommes arrivés dans la cour. J'ai respiré ; cela m'a fait du bien.
Nous n'avons pas marché longtemps à l'air. Une voiture attelée de
chevaux de poste stationnait dans la première cour ; c'est la même
voiture qui m'avait amené ; une espèce de cabriolet oblong, divisé en
deux sections par une grille transversale de fil de fer si épaisse
qu'on la dirait tricotée. Les deux sections ont chacune une porte,
l'une devant, l'autre derrière la carriole. Le tout si sale, si noir
si poudreux, que le corbillard des pauvres est un carrosse du sacre en
comparaison.
Avant de m'ensevelir dans cette tombe à deux roues, j'ai jeté un
regard dans la cour, un de ces regards désespérés devant lesquels il
semble que les murs devraient crouler. La cour, espèce de petite place
plantée d'arbres, était plus encombrée encore de spectateurs que pour
les galériens. Déjà la foule !
Comme le jour du départ de la chaîne, il tombait une pluie de la
saison, une pluie fine et glacée qui tombe encore à l'heure où
j'écris, qui tombera sans doute toute la journée, qui durera plus que
moi.
Les chemins étaient effondrés, la cour pleine de fange et d'eau. J'ai
eu plaisir à voir cette foule dans cette boue.
Nous sommes montés, l'huissier et un gendarme, dans le compartiment de
devant ; le prêtre, moi et un gendarme dans l'autre. Quatre gendarmes
à cheval autour de la voiture. Ainsi, sans le postillon, huit hommes
pour un homme.
Pendant que je montais, il y avait une vieille aux yeux gris qui
disait : -- J'aime encore mieux cela que la chaîne.
Je conçois. C'est un spectacle qu'on embrasse plus aisément d'un coup
d'oeil, c'est plus tôt vu. C'est tout aussi beau et plus commode. Rien
ne vous distrait. Il n'y a qu'un homme, et sur cet homme seul autant
de misère que sur tous les forçats à la fois. Seulement cela est moins
éparpillé ; c'est une liqueur concentrée, bien plus savoureuse.
La voiture s'est ébranlée. Elle a fait un bruit sourd en passant sous
la voûte de la grande porte, puis a débouché dans l'avenue, et les
lourds battants de Bicêtre se sont refermés derrière elle. Je me
sentais emporté avec stupeur, comme un homme tombé en léthargie qui
ne peut ni remuer ni crier et qui entend qu'on l'enterre. J'écoutais
vaguement les paquets de sonnettes pendus au cou des chevaux de poste
sonner en cadence et comme par hoquets, les roues ferrées bruire sur
le pavé ou cogner la caisse en changeant d'ornière, le galop sonore
des gendarmes autour de la carriole, le fouet claquant du
postillon. Tout cela me semblait comme un tourbillon qui m'emportait.
À travers le grillage d'un judas percé en face de moi, mes yeux
s'étaient fixés machinalement sur l'inscription gravée en grosses
lettres au-dessus de la grande porte de Bicêtre : HOSPICE DE LA
VIEILLESSE.
-- Tiens, me disais-je, il paraît qu'il y a des gens qui vieillissent,
là.
Et, comme on fait entre la veille et le sommeil, je retournais cette
idée en tous sens dans mon esprit engourdi de douleur. Tout à coup la
carriole, en passant de l'avenue dans la grande route, a changé le
point de vue de la lucarne. Les tours de Notre-Dame sont venues s'y
encadrer, bleues et à demi effacées dans la brume de Paris.
Sur-le-champ le point de vue de mon esprit a changé aussi. J'étais
devenu machine comme la voiture. À l'idée de Bicêtre a succédé l'idée
des tours de Notre-Dame. -- Ceux qui seront sur la tour où est le
drapeau verront bien, me suis-je dit en souriant stupidement.
Je crois que c'est à ce moment-là que le prêtre s'est remis à me
parler. Je l'ai laissé dire patiemment. J'avais déjà dans l'oreille le
bruit des roues, le galop des chevaux, le fouet du postillon. C'était
un bruit de plus.
J'écoutais en silence cette chute de paroles monotones qui
assoupissaient ma pensée comme le murmure d'une fontaine, et qui
passaient devant moi, toujours diverses et toujours les mêmes, comme
les ormeaux tordus de la grande route, lorsque la voix brève et
saccadée de l'huissier, placé sur le devant, est venue subitement me
secouer.
-- Eh bien ! monsieur l'abbé, disait-il avec un accent presque gai,
qu'est-ce que vous savez de nouveau ?
C'est vers le prêtre qu'il se retournait en parlant ainsi.
L'aumônier, qui me parlait sans relâche, et que la voiture
assourdissait, n'a pas répondu.
-- Hé ! hé ! a repris l'huissier en haussant la voix pour avoir le
dessus sur le bruit des roues ; infernale voiture !
Infernale ! En effet. Il a continué :
-- Sans doute, c'est le cahot ; on ne s'entend pas. Qu'est-ce que je
voulais donc dire ? Faites-moi le plaisir de m'apprendre ce que je
voulais dire, monsieur l'abbé ! -- Ah ! savez-vous la grande nouvelle
de Paris, aujourd'hui ?
J'ai tressailli, comme s'il parlait de moi.
-- Non, a dit le prêtre, qui avait enfin entendu, je n'ai pas eu le
temps de lire les journaux ce matin. Je verrai cela ce soir. Quand je
suis occupé comme cela toute la journée, je recommande au portier de
me garder mes journaux, et je les lis en rentrant.
-- Bah ! a repris l'huissier, il est impossible que vous ne sachiez
pas cela. La nouvelle de Paris ! la nouvelle de ce matin !
J'ai pris la parole.
-- Je crois la savoir.
L'huissier m'a regardé.
-- Vous ! vraiment ! En ce cas, qu'en dites-vous ?
-- Vous êtes curieux ! lui ai-je dit.
-- Pourquoi, monsieur ? a répliqué l'huissier. Chacun a son opinion
politique. Je vous estime trop pour croire que vous n'avez pas la
vôtre. Quant à moi, je suis tout à fait d'avis du rétablissement de la
garde nationale. J'étais sergent de ma compagnie, et, ma foi, c'était
fort agréable.
Je l'ai interrompu.
-- Je ne croyais pas que ce fût de cela qu'il s'agissait.
-- Et de quoi donc ? Vous disiez savoir la nouvelle...
-- Je parlais d'une autre, dont Paris s'occupe aussi aujourd'hui.
L'imbécile n'a pas compris ; sa curiosité s'est éveillée.
-- Une autre nouvelle ? Où diable avez-vous pu apprendre des
nouvelles ? Laquelle, de grâce, mon cher monsieur ? Savez-vous ce que
c'est, monsieur l'abbé ? êtes-vous plus au courant que moi ?
Mettez-moi au fait, je vous prie. De quoi s'agit-il ? -- Voyez-vous,
j'aime les nouvelles. Je les conte à monsieur le président, et cela
l'amuse.
Et mille billevesées. Il se tournait tour à tour vers le prêtre et
vers moi, et je ne répondais qu'en haussant les épaules.
-- Eh bien ! m'a-t-il dit, à quoi pensez-vous donc ?
-- Je pense, ai-je répondu, que je ne penserai plus ce soir.
-- Ah ! c'est cela ! a-t-il répliqué. Allons, vous êtes trop triste !
M. Castaing causait.
Puis, après un silence :
-- J'ai conduit M. Papavoine ; il avait sa casquette de loutre et
fumait son cigare. Quant aux jeunes gens de La Rochelle, ils ne
parlaient qu'entre eux. Mais ils parlaient.
Il a fait encore une pause, et a poursuivi :
-- Des fous ! des enthousiastes ! Ils avaient l'air de mépriser tout
le monde. Pour ce qui est de vous, je vous trouve vraiment bien
pensif, jeune homme.
-- Jeune homme ! lui ai-je dit, je suis plus vieux que vous ; chaque
quart d'heure qui s'écoule me vieillit d'une année.
Il s'est retourné, m'a regardé quelques minutes avec un étonnement
inepte, puis s'est mis à ricaner lourdement.
-- Allons, vous voulez rire, plus vieux que moi ! je serais votre
grand-père.
-- Je ne veux pas rire, lui ai-je répondu gravement.
Il a ouvert sa tabatière.
-- Tenez, cher monsieur, ne vous fâchez pas ; une prise de tabac, et
ne me gardez pas rancune.
-- N'ayez pas peur ; je n'aurai pas longtemps à vous la garder.
En ce moment sa tabatière, qu'il me tendait, a rencontré le grillage
qui nous séparait. Un cahot a fait qu'elle l'a heurté assez violemment
et est tombée tout ouverte sous les pieds du gendarme.
-- Maudit grillage ! s'est écrié l'huissier.
Il s'est tourné vers moi.
-- Eh bien ! ne suis-je pas malheureux ? tout mon tabac est perdu !
-- Je perds plus que vous, ai-je répondu en souriant.
Il a essayé de ramasser son tabac, en grommelant entre ses dents :
-- Plus que moi ! cela est facile à dire. Pas de tabac jusqu'à Paris !
c'est terrible !
L'aumônier alors lui a adressé quelques paroles de consolation, et je
ne sais si j'étais préoccupé, mais il m'a semblé que c'était la suite
de l'exhortation dont j'avais eu le commencement. Peu à peu la
conversation s'est engagée entre le prêtre et l'huissier ; je les ai
laissés parler de leur côté, et je me suis mis à penser du mien.
En abordant la barrière, j'étais toujours préoccupé sans doute, mais
Paris m'a paru faire un plus grand bruit qu'à l'ordinaire.
La voiture s'est arrêtée un moment devant l'octroi. Les douaniers de
ville l'ont inspectée. Si c'eût été un mouton ou un boeuf qu'on eût
mené à la boucherie, il aurait fallu leur jeter une bourse d'argent ;
mais une tête humaine ne paie pas de droit. Nous avons passé.
Le boulevard franchi, la carriole s'est enfoncée au grand trot dans
ces vieilles rues tortueuses du faubourg Saint-Marceau et de la Cité,
qui serpentent et s'entrecoupent comme les mille chemins d'une
fourmilière. Sur le pavé de ces rues étroites le roulement de la
voiture est devenu si bruyant et si rapide, que je n'entendais plus
rien du bruit extérieur. Quand je jetais les yeux par la petite
lucarne carrée, il me semblait que le flot des passants s'arrêtait
pour regarder la voiture, et que des bandes d'enfants couraient sur sa
trace. Il m'a semblé aussi voir de temps en temps dans les carrefours
ça et là un homme ou une vieille en haillons, quelquefois les deux
ensemble, tenant en main une liasse de feuilles imprimées que les
passants se disputaient, en ouvrant la bouche comme pour un grand cri.
Huit heures et demie sonnaient à l'horloge du Palais au moment où nous
sommes arrivés dans la cour de la Conciergerie. La vue de ce grand
escalier, de cette noire chapelle, de ces guichets sinistres, m'a
glacé. Quand la voiture s'est arrêtée, j'ai cru que les battements de
mon coeur allaient s'arrêter aussi.
J'ai recueilli mes forces ; la porte s'est ouverte avec la rapidité de
l'éclair ; j'ai sauté à bas du cachot roulant, et je me suis enfoncé à
grands pas sous la voûte entre deux haies de soldats. Il s'était déjà
formé une foule sur mon passage.
XXIII
Tant que j'ai marché dans les galeries publiques du Palais de Justice,
je me suis senti presque libre et à l'aise ; mais toute ma résolution
m'a abandonné quand on a ouvert devant moi des portes basses, des
escaliers secrets, des couloirs intérieurs, de longs corridors
étouffés et sourds, où il n'entre que ceux qui condamnent ou ceux qui
sont condamnés.
L'huissier m'accompagnait toujours. Le prêtre m'avait quitté pour
revenir dans deux heures ; il avait ses affaires.
On m'a conduit au cabinet du directeur, entre les mains duquel
l'huissier m'a remis. C'était un échange. Le directeur l'a prié
d'attendre un instant, lui annonçant qu'il allait avoir du gibier à
lui remettre, afin qu'il le conduisît sur-le-champ à Bicêtre par le
retour de la carriole. Sans doute le condamné d'aujourd'hui, celui qui
doit coucher ce soir sur la botte de paille que je n'ai pas eu le
temps d'user.
-- C'est bon, a dit l'huissier au directeur, je vais attendre un
moment ; nous ferons les deux procès-verbaux à la fois, cela s'arrange
bien.
En attendant, on m'a déposé dans un petit cabinet attenant à celui du
directeur. Là on m'a laissé seul, bien verrouillé.
Je ne sais à quoi je pensais, ni depuis combien de temps j'étais là,
quand un brusque et violent éclat de rire à mon oreille m'a réveillé
de ma rêverie.
J'ai levé les yeux en tressaillant. Je n'étais plus seul dans la
cellule. Un homme s'y trouvait avec moi, un homme d'environ
cinquante-cinq ans, de moyenne taille ; ridé, voûté, grisonnant ; à
membres trapus ; avec un regard louche dans des yeux gris, un rire amer
sur le visage ; sale, en guenilles, demi-nu, repoussant à voir.
Il paraît que la porte s'était ouverte, l'avait vomi, puis s'était
refermée sans que je m'en fusse aperçu. Si la mort pouvait venir
ainsi !
Nous nous sommes regardés quelques secondes fixement, l'homme et moi ;
lui, prolongeant son rire qui ressemblait à un râle ; moi, demi-étonné,
demi-effrayé.
-- Qui êtes-vous ? lui ai-je dit enfin.
-- Drôle de demande ! a-t-il répondu. Un friauche.
-- Un friauche ! Qu'est-ce que cela veut dire ?
Cette question a redoublé sa gaieté.
-- Cela veut dire, s'est-il écrié au milieu d'un éclat de rire, que le
taule jouera au panier avec ma sorbonne dans six semaines, comme il va
faire avec ta tronche dans six heures. -- Ha ! ha ! il paraît que tu
comprends maintenant.
En effet, j'étais pâle, et mes cheveux se dressaient. C'était l'autre
condamné, le condamné du jour, celui qu'on attendait à Bicêtre, mon
héritier.
Il a continué :
-- Que veux-tu ? voilà mon histoire à moi. Je suis fils d'un bon
peigre ; c'est dommage que Charlot [Note : Le bourreau.] ait pris la
peine un jour de lui attacher sa cravate. C'était quand régnait la
potence, par la grâce de Dieu. À six ans, je n'avais plus ni père ni
mère ; l'été, je faisais la roue dans la poussière au bord des routes,
pour qu'on me jetât un sou par la portière des chaises de poste ;
l'hiver, j'allais pieds nus dans la boue en soufflant dans mes doigts
tout rouges ; on voyait mes cuisses à travers mon pantalon. À neuf
ans, j'ai commencé à me servir de mes louches [Note : Mes mains.], de
temps en temps je vidais une fouillouse [Note : une poche.], je filais
une pelure [Note : Je volais un manteau.] ; à dix ans, j'étais un
marlou [Note : Un filou.]. Puis j'ai fait des connaissances ; à
dix-sept, j'étais un grinche [Note : Un voleur.]. Je forçais une
boutanche, je faussais une tournante. [Note : Je forçais une boutique,
je faussais une clef.] On m'a pris. J'avais l'âge, on m'a envoyé ramer
dans la petite marine [Note : Les galères.]. Le bagne, c'est dur ;
coucher sur une planche, boire de l'eau claire, manger du pain noir,
traîner un imbécile de boulet qui ne sert à rien ; des coups de bâton
et des coups de soleil. Avec cela on est tondu, et moi qui avais de
beaux cheveux châtains !... N'importe ! j'ai fait mon temps. Quinze
ans, cela s'arrache ! J'avais trente-deux ans. Un beau matin on me
donna une feuille de route et soixante-six francs que je m'étais
amassés dans mes quinze ans de galères, en travaillant seize heures
par jour, trente jours par mois, et douze mois par année. C'est égal,
je voulais être honnête homme avec mes soixante-six francs, et j'avais
de plus beaux sentiments sous mes guenilles qu'il n'y en a sous une
serpillière de ratichon [Notes : Une soutane d'abbé.]. Mais que les
diables soient avec le passeport ! Il était jaune, et on avait écrit
dessus forçat libéré. Il fallait montrer cela partout où je passais et
le présenter tous les huit jours au maire du village où l'on me
forçait de tapiquer [Note : Habiter.]. La belle recommandation ! un
galérien ! Je faisais peur, et les petits enfants se sauvaient, et
l'on fermait les portes. Personne ne voulait me donner d'ouvrage. Je
mangeai mes soixante-six francs. Et puis il fallut vivre. Je montrai
mes bras bons au travail, on ferma les portes. J'offris ma journée
pour quinze sous, pour dix sous, pour cinq sous. Point. Que faire ? Un
jour, j'avais faim, je donnai un coup de coude dans le carreau d'un
boulanger ; j'empoignai un pain, et le boulanger m'empoigna ; je ne
mangeai pas le pain, et j'eus les galères à perpétuité, avec trois
lettres de feu sur l'épaule. -- Je te montrerai, si tu veux. -- On
appelle cette justice-là la récidive. Me voilà donc cheval de retour
[Note : Ramené au bagne.]. On me remit à Toulon ; cette fois avec les
bonnets verts [Note : Les condamnés à perpétuité.]. Il fallait
m'évader. Pour cela, je n'avais que trois murs à percer, deux chaînes
à couper, et j'avais un clou. Je m'évadai. On tira le canon d'alerte ;
car, nous autres, nous sommes comme les cardinaux de Rome, habillés de
rouge, et on tire le canon quand nous partons. Leur poudre alla aux
moineaux. Cette fois, pas de passeport jaune, mais pas d'argent non
plus. Je rencontrai des camarades qui avaient aussi fait leur temps ou
cassé leur ficelle. Leur coire [Note : Leur chef.] me proposa d'être
des leurs ; on faisait la grande soûlasse sur le trimar [Note : On
assassinait sur les grands chemins.]. J'acceptai, et je me mis à tuer
pour vivre. C'était tantôt une diligence, tantôt une chaise de poste,
tantôt un marchand de boeufs à cheval. On prenait l'argent, on
laissait aller au hasard la bête ou la voiture, et l'on enterrait
l'homme sous un arbre, en ayant soin que les pieds ne sortissent pas ;
et puis on dansait sur la fosse, pour que la terre ne parût pas
fraîchement remuée. J'ai vieilli comme cela, gîtant dans les
broussailles, dormant aux belles étoiles, traqué de bois en bois, mais
du moins libre et à moi. Tout a une fin, et autant celle-là qu'une
autre. Les marchands de lacets [Note : Les gendarmes.], une belle
nuit, nous ont pris au collet. Mes fanandels [Note : Camarades.] se
sont sauvés ; mais moi, le plus vieux, je suis resté sous la griffe de
ces chats à chapeaux galonnés. On m'a amené ici. J'avais déjà passé
par tous les échelons de l'échelle, excepté un. Avoir volé un mouchoir
ou tué un homme, c'était tout un pour moi désormais ; il y avait
encore une récidive à m'appliquer. Je n'avais plus qu'à passer par le
faucheur [Note : Le bourreau.]. Mon affaire a été courte. Ma foi, je
commençais à vieillir et à n'être plus bon à rien. Mon père a épousé
la veuve [Note : A été pendu.], moi je me retire à l'abbaye de
Mont'-à-Regret [Note : La guillotine.]. -- Voilà, camarade.
J'étais resté stupide en l'écoutant. Il s'est remis à rire plus haut
encore qu'en commençant, et a voulu me prendre la main. J'ai reculé
avec horreur.
-- L'ami, m'a-t-il dit, tu n'as pas l'air brave. Ne va pas faire le
singe devant la carline [Note : Le poltron devant la mort.]. Vois-tu,
il y a un mauvais moment à passer sur la placarde [Note : Place de
Grève.] ; mais cela est sitôt fait ! Je voudrais être là pour te
montrer la culbute. Mille dieux ! j'ai envie de ne pas me pourvoir, si
l'on veut me faucher aujourd'hui avec toi. Le même prêtre nous servira
à tous deux ; ça m'est égal d'avoir tes restes. Tu vois que je suis un
bon garçon. Hein ! dis, veux-tu ? d'amitié !
Il a encore fait un pas pour s'approcher de moi.
-- Monsieur, lui ai-je répondu en le repoussant, je vous remercie.
Nouveaux éclats de rire à ma réponse.
-- Ah ! ah ! monsieur, vousailles [Note : Vous.] êtes un marquis !
c'est un marquis !
Je l'ai interrompu :
-- Mon ami, j'ai besoin de me recueillir, laissez-moi.
La gravité de ma parole l'a rendu pensif tout à coup. Il a remué sa
tête grise et presque chauve ; puis, creusant avec ses ongles sa
poitrine velue, qui s'offrait nue sous sa chemise ouverte :
-- Je comprends, a-t-il murmuré entre ses dents ; au fait, le sanglier
[Note : Le prêtre.] !...
Puis, après quelques minutes de silence :
-- Tenez, m'a-t-il dit presque timidement, vous êtes un marquis, c'est
fort bien ; mais vous avez là une belle redingote qui ne vous servira
plus à grand'chose ! Le taule la prendra. Donnez-la-moi, je la vendrai
pour avoir du tabac.
J'ai ôté ma redingote et je la lui ai donnée. Il s'est mis à battre
des mains avec une joie d'enfant. Puis, voyant que j'étais en chemise
et que je grelottais :
-- Vous avez froid, monsieur, mettez ceci ; il pleut, et vous seriez
mouillé ; et puis il faut être décemment sur la charrette.
En parlant ainsi, il ôtait sa grosse veste de laine grise et la
passait dans mes bras. Je le laissais faire.
Alors j'ai été m'appuyer contre le mur, et je ne saurais dire quel
effet me faisait cet homme. Il s'était mis à examiner la redingote que
je lui avais donnée, et poussait à chaque instant des cris de joie.
-- Les poches sont toutes neuves ! le collet n'est pas usé ! J'en
aurai au moins quinze francs. Quel bonheur ! du tabac pour mes six
semaines !
La porte s'est rouverte. On venait nous chercher tous deux ; moi, pour
me conduire à la chambre où les condamnés attendent l'heure ; lui,
pour le mener à Bicêtre. Il s'est placé en riant au milieu du piquet
qui devait l'emmener, et il disait aux gendarmes :
-- Ah ça ! ne vous trompez pas ; nous avons changé de pelure, monsieur
et moi ; mais ne me prenez pas à sa place. Diable ! cela ne
m'arrangerait pas, maintenant que j'ai de quoi avoir du tabac !
XXIV
Ce vieux scélérat, il m'a pris ma redingote, car je ne la lui ai pas
donnée, et puis il m'a laissé cette guenille, sa veste infâme. De qui
vais-je avoir l'air ?
Je ne lui ai pas laissé prendre ma redingote par insouciance ou par
charité. Non ; mais parce qu'il était plus fort que moi. Si j'avais
refusé, il m'aurait battu avec ses gros poings.
Ah bien oui, charité ! j'étais plein de mauvais sentiments. J'aurais
voulu pouvoir l'étrangler de mes mains, le vieux voleur ! pouvoir le
piler sous mes pieds !
Je me sens le coeur plein de rage et d'amertume. Je crois que la poche
au fiel a crevé. La mort rend méchant.
XXV
Ils m'ont amené dans une cellule où il n'y a que les quatre murs, avec
beaucoup de barreaux à la fenêtre et beaucoup de verrous à la porte,
cela va sans dire.
J'ai demandé une table, une chaise, et ce qu'il faut pour écrire. On
m'a apporté tout cela.
Puis j'ai demandé un lit. Le guichetier m'a regardé de ce regard
étonné qui semble dire : -- À quoi bon ?
Cependant ils ont dressé un lit de sangle dans le coin. Mais en même
temps un gendarme est venu s'installer dans ce qu'ils appellent ma
chambre. Est-ce qu'ils ont peur que je ne m'étrangle avec le matelas ?
XXVI
Il est dix heures.