Cependant les argousins, parmi lesquels on distinguait, à leurs

vêtements propres et à leur effroi, quelques curieux venus de Paris,

les argousins se mirent tranquillement à leur besogne. L'un d'eux

monta sur la charrette, et jeta à ses camarades les chaînes, les

colliers de voyage, et les liasses de pantalons de toile. Alors ils se

dépecèrent le travail ; les uns allèrent étendre dans un coin de la

cour les longues chaînes qu'ils nommaient dans leur argot les

ficelles ; les autres déployèrent sur le pavé les taffetas, les

chemises et les pantalons ; tandis que les plus sagaces examinaient un

à un, sous l'oeil de leur capitaine, petit vieillard trapu, les

carcans de fer, qu'ils éprouvaient ensuite en les faisant étinceler

sur le pavé. Le tout aux acclamations railleuses des prisonniers, dont

la voix n'était dominée que par les rires bruyants des forçats pour

qui cela se préparait, et qu'on voyait relégués aux croisées de la

vieille prison qui donne sur la petite cour.

Quand ces apprêts furent terminés, un monsieur brodé en argent, qu'on

appelait monsieur l'inspecteur donna un ordre au directeur de la

prison ; et un moment après voilà que deux ou trois portes basses

vomirent presque en même temps, et comme par bouffées, dans la cour,

des nuées d'hommes hideux, hurlants et déguenillés. C'étaient les

forçats.

À leur entrée, redoublement de joie aux fenêtres. Quelques-uns d'entre

eux, les grands noms du bagne, furent salués d'acclamations et

d'applaudissements qu'ils recevaient avec une sorte de modestie

fière. La plupart avaient des espèces de chapeaux tressés de leurs

propres mains, avec la paille du cachot, et toujours d'une forme

étrange, afin que dans les villes où l'on passerait le chapeau fît

remarquer la tête. Ceux-là étaient plus applaudis encore. Un, surtout,

excita des transports d'enthousiasme ; un jeune homme de dix-sept ans,

qui avait un visage de jeune fille. Il sortait du cachot, où il était

au secret depuis huit jours ; de sa botte de paille il s'était fait un

vêtement qui l'enveloppait de la tête aux pieds, et il entra dans la

cour en faisant la roue sur lui-même avec l'agilité d'un serpent.

C'était un baladin condamné pour vol. Il y eut une rage de battements

de mains et de cris de joie. Les galériens y répondaient, et c'était

une chose effrayante que cet échange de gaietés entre les forçats en

titre et les forçats aspirants. La société avait beau ; être là,

représentée par les geôliers et les curieux épouvantés, le crime la

narguait en face, et de ce châtiment horrible faisait une fête de

famille.

À mesure qu'ils arrivaient, on les poussait, entre deux haies de

gardes-chiourme, dans la petite cour grillée, où la visite des

médecins les attendait. C'est là que tous tentaient un dernier effort

pour éviter le voyage, alléguant quelque excuse de santé, les yeux

malades, la jambe boiteuse, la main mutilée. Mais presque toujours on

les trouvait bons pour le bagne ; et alors chacun se résignait avec

insouciance, oubliant en peu de minutes sa prétendue infirmité de

toute la vie.

La grille de la petite cour se rouvrit. Un gardien fit l'appel par

ordre alphabétique ; et alors ils sortirent un à un, et chaque forçat

s'alla ranger debout dans un coin de la grande cour, près d'un

compagnon donné par le hasard de sa lettre initiale. Ainsi chacun se

voit réduit à lui-même ; chacun porte sa chaîne pour soi, côte à côte

avec un inconnu ; et si par hasard un forçat a un ami, la chaîne l'en

sépare. Dernière des misères.

Quand il y en eut à peu près une trentaine de sortis, on referma la

grille. Un argousin les aligna avec son bâton, jeta devant chacun

d'eux une chemise, une veste et un pantalon de grosse toile, puis fit

un signe, et tous commencèrent à se déshabiller. Un incident inattendu

vint, comme à point nommé, changer cette humiliation en torture.

Jusqu'alors le temps avait été assez beau, et, si la bise d'octobre

refroidissait l'air, de temps en temps aussi elle ouvrait ça et là

dans les brumes grises du ciel une crevasse par où tombait un rayon de

soleil. Mais à peine les forçats se furent-ils dépouillés de leurs

haillons de prison, au moment où ils s'offraient nus et debout à la

visite soupçonneuse des gardiens, et aux regards curieux des étrangers

qui tournaient autour d'eux, pour examiner leurs épaules, le ciel

devint noir, une froide averse d'automne éclata brusquement, et se

déchargea à torrents dans la cour carrée, sur les têtes découvertes,

sur les membres nus des galériens, sur leurs misérables sayons étalés

sur le pavé.

En un clin d'oeil le préau se vida de tout ce qui n'était pas argousin

ou galérien. Les curieux de Paris allèrent s'abriter sous les auvents

des portes.

Cependant la pluie tombait à flots. On ne voyait plus dans la cour que

les forçats nus et ruisselants sur le pavé noyé. Un silence morne

avait succédé à leurs bruyantes bravades. Ils grelottaient, leurs

dents claquaient ; leurs jambes maigries, leurs genoux noueux

s'entre-choquaient ; et c'était pitié de les voir appliquer sur leurs

membres bleus ces chemises trempées, ces vestes, ces pantalons

dégouttant de pluie. La nudité eût été meilleure.

Un seul, un vieux, avait conservé quelque gaieté. Il s'écria, en

s'essuyant avec sa chemise mouillée, que cela n'était pas dans le

programme ; puis se prit à rire en montrant le poing au ciel.

Quand ils eurent revêtu les habits de route, on les mena par bandes de

vingt ou trente à l'autre coin du préau, où les cordons allongés à

terre les attendaient. Ces cordons sont de longues et fortes chaînes

coupées transversalement de deux en deux pieds par d'autres chaînes

plus courtes, à l'extrémité desquelles se rattache un carcan carré,

qui s'ouvre au moyen d'une charnière pratiquée à l'un des angles et se

ferme à l'angle opposé par un boulon de fer, rivé pour tout le voyage

sur le cou du galérien. Quand ces cordons sont développés à terre, ils

figurent assez bien la grande arête d'un poisson.

On fit asseoir les galériens dans la boue, sur les pavés inondés ; on

leur essaya les colliers ; puis deux forgerons de la chiourme, armés

d'enclumes portatives, les leur rivèrent à froid à grands coups de

masses de fer. C'est un moment affreux, où les plus hardis pâlissent.

Chaque coup de marteau, asséné sur l'enclume appuyée à leur dos, fait

rebondir le menton du patient ; le moindre mouvement d'avant en

arrière lui ferait sauter le crâne comme une coquille de noix.

Après cette opération, ils devinrent sombres. On n'entendait plus que

le grelottement des chaînes, et par intervalles un cri et le bruit

sourd du bâton des gardes-chiourme sur les membres des récalcitrants.

Il y en eut qui pleurèrent ; les vieux frissonnaient et se mordaient

les lèvres. Je regardai avec terreur tous ces profils sinistres dans

leurs cadres de fer.

Ainsi, après la visite des médecins, la visite des geôliers ; après la

visite des geôliers, le ferrage. Trois actes à ce spectacle.

Un rayon de soleil reparut. On eût dit qu'il mettait le feu à tous ces

cerveaux. Les forçats se levèrent à la fois, comme par un mouvement

convulsif. Les cinq cordons se rattachèrent par les mains, et tout à

coup se formèrent en ronde immense autour de la branche de la

lanterne. Ils tournaient à fatiguer les yeux. Ils chantaient une

chanson du bagne, une romance d'argot, sur un air tantôt plaintif,

tantôt furieux et gai ; on entendait par intervalles des cris grêles,

des éclats de rire déchirés et haletants se mêler aux mystérieuses

paroles ; puis des acclamations furibondes ; et les chaînes qui

s'entre-choquaient en cadence servaient d'orchestre à ce chant plus

rauque que leur bruit. Si je cherchais une image du sabbat, je ne la

voudrais ni meilleure ni pire.

On apporta dans le préau un large baquet. Les gardes-chiourme

rompirent la danse des forçats à coups de bâton, et les conduisirent à

ce baquet, dans lequel on voyait nager je ne sais quelles herbes dans

je ne sais quel liquide fumant et sale. Ils mangèrent.

Puis, ayant mangé, ils jetèrent sur le pavé ce qui restait de leur

soupe et de leur pain bis, et se remirent à danser et à chanter. Il

paraît qu'on leur laisse cette liberté le jour du ferrage et la nuit

qui le suit.

J'observais ce spectacle étrange avec une curiosité si avide, si

palpitante, si attentive, que je m'étais oublié moi-même. Un profond

sentiment de pitié me remuait jusqu'aux entrailles, et leurs rires me

faisaient pleurer.

Tout à coup, à travers la rêverie profonde où j'étais tombé, je vis la

ronde hurlante s'arrêter et se taire. Puis tous les yeux se tournèrent

vers la fenêtre que j'occupais. -- Le condamné ! le condamné !

crièrent-ils tous en me montrant du doigt ; et les explosions de joie

redoublèrent.

Je restai pétrifié.

J'ignore d'où ils me connaissaient et comment ils m'avaient reconnu.

-- Bonjour ! bonsoir ! me crièrent-ils avec leur ricanement atroce. Un

des plus jeunes, condamné aux galères perpétuelles, face luisante et

plombée, me regarda d'un air d'envie en disant : -- Il est heureux !

il sera rogné ! Adieu, camarade !

Je ne puis dire ce qui se passait en moi. J'étais leur camarade en

effet. La Grève est soeur de Toulon. J'étais même placé plus bas

qu'eux ; ils me faisaient honneur. Je frissonnai.

Oui, leur camarade ! Et quelques jours plus tard, j'aurais pu aussi,

moi, être un spectacle pour eux.

J'étais demeuré à la fenêtre, immobile, perclus, paralysé. Mais quand

je vis les cinq cordons s'avancer, se ruer vers moi avec des paroles

d'une infernale cordialité ; quand j'entendis le tumultueux fracas de

leurs chaînes, de leurs clameurs, de leurs pas, au pied du mur, il me

sembla que cette nuée de démons escaladait ma misérable cellule ; je

poussai un cri, je me jetai sur la porte d'une violence à la briser ;

mais pas moyen de fuir ; les verrous étaient tirés en dehors. Je

heurtai, j'appelai avec rage. Puis il me sembla entendre de plus près

encore les effrayantes voix des forçats. Je crus voir leurs têtes

hideuses paraître déjà au bord de ma fenêtre, je poussai un second cri

d'angoisse, et je tombai évanoui.

XIV

Quand je revins à moi, il était nuit. J'étais couché dans un grabat ;

une lanterne qui vacillait au plafond me fit voir d'autres grabats

alignés des deux côtés du mien. Je compris qu'on m'avait transporté à

l'infirmerie.

Je restai quelques instants éveillé, mais sans pensée et sans

souvenir, tout entier au bonheur d'être dans un lit. Certes, en

d'autres temps, ce lit d'hôpital et de prison m'eût fait reculer de

dégoût et de pitié ; mais je n'étais plus le même homme. Les draps

étaient gris et rudes au toucher, la couverture maigre et trouée ; on

sentait la paillasse à travers le matelas ; qu'importe ! mes membres

pouvaient se déroidir à l'aise entre ces draps grossiers ; sous cette

couverture, si mince qu'elle fût, je sentais se dissiper peu à peu cet

horrible froid de la moelle des os dont j'avais pris l'habitude. -- Je

me rendormis.

Un grand bruit me réveilla ; il faisait petit jour. Ce bruit venait du

dehors ; mon lit était à côté de la fenêtre, je me levai sur mon séant

pour voir ce que c'était.

La fenêtre donnait sur la grande cour de Bicêtre. Cette cour était

pleine de monde ; deux haies de vétérans avaient peine à maintenir

libre, au milieu de cette foule, un étroit chemin qui traversait la

cour. Entre ce double rang de soldats cheminaient lentement, cahotées

à chaque pavé, cinq longues charrettes chargées d'hommes ; c'étaient

les forçats qui partaient.

Ces charrettes étaient découvertes. Chaque cordon en occupait une. Les

forçats étaient assis de côté sur chacun des bords, adossés les uns

aux autres, séparés par la chaîne commune, qui se développait dans la

longueur du chariot, et sur l'extrémité de laquelle un argousin

debout, fusil chargé, tenait le pied. On entendait bruire leurs fers,

et, à chaque secousse de la voiture, on voyait sauter leurs têtes et

ballotter leurs jambes pendantes.

Une pluie fine et pénétrante glaçait l'air, et collait sur leurs

genoux leurs pantalons de toile, de gris devenus noirs. Leurs longues

barbes, leurs cheveux courts ruisselaient ; leurs visages étaient

violets ; on les voyait grelotter, et leurs dents grinçaient de rage

et de froid. Du reste, pas de mouvements possibles. Une fois rivé à

cette chaîne, on n'est plus qu'une fraction de ce tout hideux qu'on

appelle le cordon, et qui se meut comme un seul homme. L'intelligence

doit abdiquer, le carcan du bagne la condamne à mort ; et quant à

l'animal lui-même, il ne doit plus avoir de besoins et d'appétits qu'à

heures fixes. Ainsi, immobiles, la plupart demi-nus, têtes découvertes

et pieds pendants, ils commençaient leur voyage de vingt-cinq jours,

chargés sur les mêmes charrettes, vêtus des mêmes vêtements pour le

soleil à plomb de juillet et pour les froides pluies de novembre. On

dirait que les hommes veulent mettre le ciel de moitié dans leur

office de bourreaux.

Il s'était établi entre la foule et les charrettes je ne sais quel

horrible dialogue ; injures d'un côté, bravades de l'autre,

imprécations des deux parts ; mais, à un signe du capitaine, je vis

les coups de bâton pleuvoir au hasard dans les charrettes, sur les

épaules ou sur les têtes, et tout rentra dans cette espèce de calme

extérieur qu'on appelle l'ordre. Mais les yeux étaient pleins de

vengeance, et les poings des misérables se crispaient sur leurs

genoux.

Les cinq charrettes, escortées de gendarmes à cheval et d'argousins à

pied, disparurent successivement sous la haute porte cintrée de

Bicêtre ; une sixième les suivit, dans laquelle ballottaient pêle-mêle

les chaudières, les gamelles de cuivre et les chaînes de rechange.

Quelques gardes-chiourme qui s'étaient attardés à la cantine sortirent

en courant pour rejoindre leur escouade. La foule s'écoula. Tout ce

spectacle s'évanouit comme une fantasmagorie. On entendit s'affaiblir

par degrés dans l'air le bruit lourd des roues et des pieds des

chevaux sur la route pavée de Fontainebleau, le claquement des fouets,

le cliquetis des chaînes, et les hurlements du peuple qui souhaitait

malheur au voyage des galériens.

Et c'est là pour eux le commencement !

Que me disait-il donc, l'avocat ? Les galères ! Ah ! oui, plutôt mille

fois la mort, plutôt l'échafaud que le bagne, plutôt le néant que

l'enfer ; plutôt livrer mon cou au couteau de Guillotin qu'au carcan

de la chiourme ! Les galères, juste ciel !

XV

Malheureusement je n'étais pas malade. Le lendemain il fallut sortir

de l'infirmerie. Le cachot me reprit.

Pas malade ! en effet, je suis jeune, sain et fort. Le sang coule

librement dans mes veines ; tous mes membres obéissent à tous mes

caprices ; je suis robuste de corps et d'esprit, constitué pour une

longue vie ; oui, tout cela est vrai ; et cependant j'ai une maladie,

une maladie mortelle, une maladie faite de la main des hommes.

Depuis que je suis sorti de l'infirmerie, il m'est venu une idée

poignante, une idée à me rendre fou, c'est que j'aurais peut-être pu

m'évader si l'on m'y avait laissé. Ces médecins, ces soeurs de

charité, semblaient prendre intérêt à moi. Mourir si jeune et d'une

telle mort ! On eût dit qu'ils me plaignaient, tant ils étaient

empressés autour de mon chevet. Bah ! curiosité ! Et puis, ces gens

qui guérissent vous guérissent bien d'une fièvre, mais non d'une

sentence de mort. Et pourtant cela leur serait si facile ! une porte

ouverte ! Qu'est-ce que cela leur ferait ?

Plus de chance maintenant ! Mon pourvoi sera rejeté, parce que tout

est en règle ; les témoins ont bien témoigné, les plaideurs ont bien

plaidé, les juges ont bien jugé. Je n'y compte pas, à moins que...

Non, folie ! plus d'espérance ! Le pourvoi, c'est une corde qui vous

tient suspendu au-dessus de l'abîme, et qu'on entend craquer à chaque

instant, jusqu'à ce qu'elle se casse. C'est comme si le couteau de la

guillotine mettait six semaines à tomber.

Si j'avais ma grâce ? -- Avoir ma grâce ! Et par qui ? et pourquoi ?

et comment ? Il est impossible qu'on me fasse grâce. L'exemple ! comme

ils disent.

Je n'ai plus que trois pas à faire : Bicêtre, la Conciergerie, la

Grève.

XVI

Pendant le peu d'heures que j'ai passées à l'infirmerie, je m'étais

assis près d'une fenêtre, au soleil -- il avait reparu -- ou du moins

recevant du soleil tout ce que les grilles de la croisée m'en

laissaient.

J'étais là, ma tête pesante et embrassée dans mes deux mains, qui en

avaient plus qu'elles n'en pouvaient porter, mes coudes sur mes

genoux, les pieds sur les barreaux de ma chaise ; car l'abattement

fait que je me courbe et me replie sur moi-même comme si je n'avais

plus ni os dans les membres ni muscles dans la chair.

L'odeur étouffée de la prison me suffoquait plus que jamais, j'avais

encore dans l'oreille tout ce bruit de chaînes des galériens,

j'éprouvais une grande lassitude de Bicêtre. Il me semblait que le bon

Dieu devrait bien avoir pitié de moi et m'envoyer au moins un petit

oiseau pour chanter là, en face, au bord du toit.

Je ne sais si ce fut le bon Dieu ou le démon qui m'exauça ; mais

presque au même moment j'entendis s'élever sous ma fenêtre une voix,

non celle d'un oiseau, mais bien mieux : la voix pure, fraîche,

veloutée d'une jeune fille de quinze ans. Je levai la tête comme en

sursaut, j'écoutai avidement la chanson qu'elle chantait. C'était un

air lent et langoureux, une espèce de roucoulement triste et

lamentable ; voici les paroles :

C'est dans la rue du Mail Où j'ai été coltigé,

Maluré, Par trois coquins de railles,

Lirlonfa malurette, Sur mes -sique 'ont foncé,

Lirlonfa maluré.

Je ne saurais dire combien fut amer mon désappointement. La voix

continua :

Sur mes sique' ont foncé,

Maluré. Ils m'ont mis la tartouve,

Lirlonfa malurette, Grand Meudon est aboulé,

Lirlonfa maluré. Dans mon trimin rencontre,

Lirlonfa malurette, Un peigre du quartier

Lirlonfa maluré.

Un peigre du quartier

Maluré. -- Va-t'en dire à ma largue,

Lirlonfa malurette,

Que je suis enfourraillé,

Lirlonfa maluré. Ma largue tout en colère,

Lirlonfa malurette,

M'dit : Qu'as-tu donc morfillé ?

Lirlonfa maluré.

M'dit : Qu'as-tu donc morfillé ?

Maluré. -- J'ai fait suer un chêne,

Lirlonfa malurette, Son auberg j'ai enganté,

Lirlonfa maluré, Son auberg et sa toquante,

Lirlonfa malurette, Et ses attach's de cés,

Lirlonfa maluré.

Et ses attach's de cés,

Maluré. Ma largu' part pour Versailles,

Lirlonfa malurette, Aux pieds d' sa majesté,

Lirlonfa maluré. Elle lui fonce un babillard,

Lirlonfa malurette, Pour m' faire défourrailler

Lirlonfa maluré.

Pour m'faire défourrailler

Maluré. -- Ah ! si j'en défourraille,

Lirlonfa malurette, Ma largue j'entiferai,

Lirlonfa maluré.

J' li ferai porter fontange,

Lirlonfa malurette,

Et souliers galuchés, Lirlonfa maluré.

Et souliers galuchés,

Maluré. Mais grand dabe qui s'fâche,

Lirlonfa malurette,

Dit : -- Par mon caloquet,

Lirlonfa maluré,

J' li ferai danser une danse,

Lirlonfa malurette, Où il n'y a pas de plancher

Lirlonfa maluré.

Je n'en ai pas entendu et n'aurais pu en entendre davantage. Le sens à

demi compris et à demi caché de cette horrible complainte ; cette

lutte du brigand avec le guet, ce voleur qu'il rencontre et qu'il

dépêche à sa femme, cet épouvantable message : J'ai assassiné un homme

et je suis arrêté, j'ai fait suer un chêne et je suis enfourraillé ;

cette femme qui court à Versailles avec un placet, et cette Majesté

qui s'indigne et menace le coupable de lui faire danser la danse où il

n'y a pas de plancher ; et tout cela chanté sur l'air le plus doux et

par la plus douce voix qui ait jamais endormi l'oreille humaine !...

J'en suis resté navré, glacé, anéanti. C'était une chose repoussante

que toutes ces monstrueuses paroles sortant de cette bouche vermeille

et fraîche. On eût dit la bave d'une limace sur une rose.

Je ne saurais rendre ce que j'éprouvais ; j'étais à la fois blessé et

caressé. Le patois de la caverne et du bagne, cette langue

ensanglantée et grotesque, ce hideux argot, marié à une voix de jeune

fille, gracieuse transition de la voix d'enfant à la voix de femme !

tous ces mots difformes et mal faits, chantés, cadencés, perlés !

Ah ! qu'une prison est quelque chose d'infâme ! Il y a un venin qui y

salit tout. Tout s'y flétrit, même la chanson d'une fille de quinze

ans ! Vous y trouvez un oiseau, il a de la boue sur son aile ; vous y

cueillez une jolie fleur, vous la respirez ; elle pue.

XVII

Oh ! si je m'évadais, comme je courrais à travers champs !

Non, il ne faudrait pas courir. Cela fait regarder et soupçonner. Au

contraire, marcher lentement, tête levée, en chantant. Tâcher d'avoir

quelque vieux sarrau bleu à dessins rouges. Cela déguise bien. Tous

les maraîchers des environs en portent.

Je sais auprès d'Arcueil un fourré d'arbres à côté d'un marais, où,

étant au collège, je venais avec mes camarades pêcher des grenouilles

tous les jeudis. C'est là que je me cacherais jusqu'au soir.

La nuit tombée, je reprendrais ma course. J'irais à Vincennes. Non, la

rivière m'empêcherait. J'irais à Arpajon. -- Il aurait mieux valu

prendre du côté de Saint-Germain, et aller au Havre, et m'embarquer

pour l'Angleterre. -- N'importe ! j'arrive à Longjumeau. Un gendarme

passe ; il me demande mon passeport... Je suis perdu !

Ah ! malheureux rêveur, brise donc d'abord le mur épais de trois pieds

qui t'emprisonne ! La mort ! la mort !

Quand je pense que je suis venu tout enfant, ici, à Bicêtre, voir le

grand puits et les fous !

XVIII

Pendant que j'écrivais tout ceci, ma lampe a pâli, le jour est venu,

l'horloge de la chapelle a sonné six heures. --

Qu'est-ce que cela veut dire ? Le guichetier de garde vient d'entrer

dans mon cachot, il a ôté sa casquette, m'a salué, s'est excusé de me

déranger et m'a demandé, en adoucissant de son mieux sa rude voix, ce

que je désirais à déjeuner...

Il m'a pris un frisson. -- Est-ce que ce serait pour aujourd'hui ?

XIX

C'est pour aujourd'hui !

Le directeur de la prison lui-même vient de me rendre visite. Il m'a

demandé en quoi il pourrait m'être agréable ou utile, a exprimé le

désir que je n'eusse pas à me plaindre de lui ou de ses subordonnés,

s'est informé avec intérêt de ma santé et de la façon dont j'avais

passé la nuit ; en me quittant, il m'a appelé monsieur !

C'est pour aujourd'hui !

XX

Il ne croit pas, ce geôlier, que j'aie à me plaindre de lui et de ses

sous-geôliers. Il a raison. Ce serait mal à moi de me plaindre ; ils

ont fait leur métier, ils m'ont bien gardé ; et puis ils ont été polis

à l'arrivée et au départ. Ne dois-je pas être content ?

Ce bon geôlier, avec son sourire bénin, ses paroles caressantes, son

oeil qui flatte et qui espionne, ses grosses et larges mains, c'est la

prison incarnée, c'est Bicêtre qui s'est fait homme. Tout est prison

autour de moi ; je retrouve la prison sous toutes les formes, sous la

forme humaine comme sous la forme de grille ou de verrou. Ce mur,

c'est de la prison en pierre ; cette porte, c'est de la prison en

bois ; ces guichetiers, c'est de la prison en chair et en os. La prison

est une espèce d'être horrible, complet, indivisible, moitié maison,

moitié homme. Je suis sa proie ; elle me couve, elle m'enlace de tous

ses replis. Elle m'enferme dans ses murailles de granit, me cadenasse

sous ses serrures de fer, et me surveille avec ses yeux de geôlier.

Ah ! misérable ! que vais-je devenir ? qu'est-ce qu'ils vont faire de

moi ?

XXI

Je suis calme maintenant. Tout est fini, bien fini. Je suis sorti de

l'horrible anxiété où m'avait jeté la visite du directeur. Car, je

l'avoue, j'espérais encore. -- Maintenant, Dieu merci, je n'espère

plus.

Voici ce qui vient de se passer :

Au moment où six heures et demie sonnaient, -- non, c'était

l'avant-quart -- la porte de mon cachot s'est rouverte. Un vieillard à

tête blanche, vêtu d'une redingote brune, est entré. Il a entr'ouvert

sa redingote. J'ai vu une soutane, un rabat. C'était un prêtre.

Ce prêtre n'était pas l'aumônier de la prison. Cela était sinistre.

Il s'est assis en face de moi avec un sourire bienveillant ; puis a

secoué la tête et levé les yeux au ciel, c'est-à-dire à la voûte du

cachot. Je l'ai compris.

-- Mon fils, m'a-t-il dit, êtes-vous préparé ?

Je lui ai répondu d'une voix faible :

-- Je ne suis pas préparé, mais je suis prêt.

Cependant ma vue s'est troublée, une sueur glacée est sortie à la fois

de tous mes membres, j'ai senti mes tempes se gonfler, et j'avais les

oreilles pleines de bourdonnements.

Pendant que je vacillais sur ma chaise comme endormi, le bon vieillard

parlait. C'est du moins ce qu'il m'a semblé, et je crois me souvenir que

j'ai vu ses lèvres remuer, ses mains s'agiter, ses yeux reluire.

Le Dernier Jour d'un Condamné · 第 4 / 8 段