Le procureur général combattit l'avocat, et je l'écoutai avec une

satisfaction stupide. Puis les juges sortirent, puis ils rentrèrent,

et le président me lut mon arrêt.

-- Condamné à mort ! dit la foule ; et, tandis qu'on m'emmenait, tout

ce peuple se rua sur mes pas avec le fracas d'un édifice qui se

démolit. Moi je marchais, ivre et stupéfait. Une révolution venait de

se faire en moi. Jusqu'à l'arrêt de mort, je m'étais senti respirer,

palpiter, vivre dans le même milieu que les autres hommes ; maintenant

je distinguais clairement comme une clôture entre le monde et moi.

Rien ne m'apparaissait plus sous le même aspect qu'auparavant. Ces

larges fenêtres lumineuses, ce beau soleil, ce ciel pur, cette jolie

fleur, tout cela était blanc et pâle, de la couleur d'un linceul. Ces

hommes, ces femmes, ces enfants qui se pressaient sur mon passage, je

leur trouvais des airs de fantômes.

Au bas de l'escalier, une noire et sale voiture grillée m'attendait.

Au moment d'y monter, je regardai au hasard dans la place. -- Un

condamné à mort ! criaient les passants en courant vers la voiture.

À travers le nuage qui me semblait s'être interposé entre les choses

et moi, je distinguai deux jeunes filles qui me suivaient avec des

yeux avides ; -- Bon, dit la plus jeune en battant des mains, ce sera

dans six semaines !

III

Condamné à mort !

Eh bien, pourquoi non ? Les hommes, je me rappelle l'avoir lu dans je

ne sais quel livre où il n'y avait que cela de bon, les hommes sont

tous condamnés à mort avec des sursis indéfinis. Qu'y a-t-il donc de

si changé à ma situation ?

Depuis l'heure où mon arrêt m'a été prononcé, combien sont morts qui

s'arrangeaient pour une longue vie ! Combien m'ont devancé qui,

jeunes, libres et sains, comptaient bien aller voir tel jour tomber ma

tête en place de Grève ! Combien d'ici là peut-être qui marchent et

respirent au grand air, entrent et sortent à leur gré, et qui me

devanceront encore !

Et puis, qu'est-ce que la vie a donc de si regrettable pour moi ? En

vérité, le jour sombre et le pain noir du cachot, la portion de

bouillon maigre puisée au baquet des galériens, être rudoyé, moi qui

suis raffiné par l'éducation, être brutalisé des guichetiers et des

gardes-chiourme, ne pas voir un être humain qui me croie digne d'une

parole et à qui je le rende, sans cesse tressaillir et de ce que j'ai

fait et de ce qu'on me fera ; voilà à peu près les seuls biens que

puisse m'enlever le bourreau.

Ah ! n'importe, c'est horrible !

IV

La voiture noire me transporta ici, dans ce hideux Bicêtre.

Vu de loin, cet édifice a quelque majesté. Il se déroule à l'horizon,

au front d'une colline, et à distance garde quelque chose de son

ancienne splendeur, un air de château de roi. Mais à mesure que vous

approchez, le palais devient masure. Les pignons dégradés blessent

l'oeil. Je ne sais quoi de honteux et d'appauvri salit ces royales

façades ; on dirait que les murs ont une lèpre. Plus de vitres, plus

de glaces aux fenêtres ; mais de massifs barreaux de fer

entre-croisés, auxquels se colle ça et là quelque hâve figure d'un

galérien ou d'un fou.

C'est la vie vue de près.

V

À peine arrivé, des mains de fer s'emparèrent de moi. On multiplia les

précautions ; point de couteau, point de fourchette pour mes repas ;

la camisole de force, une espèce de sac de toile à voilure, emprisonna

mes bras ; on répondait de ma vie. Je m'étais pourvu en cassation. On

pouvait avoir pour six ou sept semaines cette affaire onéreuse, et il

importait de me conserver sain et sauf à la place de Grève.

Les premiers jours on me traita avec une douceur qui m'était horrible.

Les égards d'un guichetier sentent l'échafaud. Par bonheur, au bout de

peu de jours, l'habitude reprit le dessus ; ils me confondirent avec

les autres prisonniers dans une commune brutalité, et n'eurent plus de

ces distinctions inaccoutumées de politesse qui me remettaient sans

cesse le bourreau sous les yeux. Ce ne fut pas la seule amélioration.

Ma jeunesse, ma docilité, les soins de l'aumônier de la prison, et

surtout quelques mots en latin que j'adressai au concierge, qui ne les

comprit pas, m'ouvrirent la promenade une fois par semaine avec les

autres détenus, et firent disparaître la camisole où j'étais paralysé.

Après bien des hésitations, on m'a aussi donné de l'encre, du papier,

des plumes, et une lampe de nuit.

Tous les dimanches, après la messe, on me lâche dans le préau, à

l'heure de la récréation. Là, je cause avec les détenus ; il le faut

bien. Ils sont bonnes gens, les misérables. Ils me content leurs

tours, ce serait à faire horreur ; mais je sais qu'ils se vantent. Ils

m'apprennent à parler argot, à rouscailler bigorne, comme ils disent.

C'est toute une langue entée sur la langue générale comme une espèce

d'excroissance hideuse, comme une verrue. Quelquefois une énergie

singulière, un pittoresque effrayant : il y a du raisiné sur le trimar

(du sang sur le chemin), épouser la veuve (être pendu), comme si la

corde du gibet était veuve de tous les pendus. La tête d'un voleur a

deux noms : la sorbonne, quand elle médite, raisonne et conseille le

crime ; la tronche, quand le bourreau la coupe. Quelquefois de

l'esprit de vaudeville : un cachemire d'osier (une hotte de

chiffonnier), la menteuse (la langue) ; et puis partout, à chaque

instant, des mots bizarres, mystérieux, laids et sordides, venus on ne

sait d'où : le taule (le bourreau), la cône (la mort), la placarde (la

place des exécutions). On dirait des crapauds et des araignées. Quand

on entend parler cette langue, cela fait l'effet de quelque chose de

sale et de poudreux, d'une liasse de haillons que l'on secouerait

devant vous.

Du moins ces hommes-là me plaignent, ils sont les seuls. Les geôliers,

les guichetiers, les porte-clefs, -- je ne leur en veux pas --

causent et rient, et parlent de moi, devant moi, comme d'une chose.

VI

Je me suis dit :

-- Puisque j'ai le moyen d'écrire, pourquoi ne le ferais-je pas ? Mais

quoi écrire ? Pris entre quatre murailles de pierre nue et froide,

sans liberté pour mes pas, sans horizon pour mes yeux, pour unique

distraction machinalement occupé tout le jour à suivre la marche lente

de ce carré blanchâtre que le judas de ma porte découpe vis-à-vis sur

le mur sombre, et, comme je le disais tout à l'heure, seul à seul avec

une idée, une idée de crime et de châtiment, de meurtre et de mort !

Est-ce que je puis avoir quelque chose à dire, moi qui n'ai plus rien

à faire dans ce monde ? Et que trouverai-je dans ce cerveau flétri et

vide qui vaille la peine d'être écrit ?

Pourquoi non ? Si tout, autour de moi, est monotone et décoloré, n'y

a-t-il pas en moi une tempête, une lutte, une tragédie ? Cette idée

fixe qui me possède ne se présente-t-elle pas à moi à chaque heure, à

chaque instant, sous une nouvelle forme, toujours plus hideuse et plus

ensanglantée à mesure que le terme approche ? Pourquoi n'essayerais-je

pas de me dire à moi-même tout ce que j'éprouve de violent et

d'inconnu dans la situation abandonnée où me voilà ? Certes, la

matière est riche ; et, si abrégée que soit ma vie, il y aura bien

encore dans les angoisses, dans les terreurs, dans les tortures qui la

rempliront, de cette heure à la dernière, de quoi user cette plume et

tarir cet encrier. -- D'ailleurs ces angoisses, le seul moyen d'en

moins souffrir, c'est de les observer, et les peindre m'en distraira.

Et puis, ce que j'écrirai ainsi ne sera peut-être pas inutile. Ce

journal de mes souffrances, heure par heure, minute par minute,

supplice par supplice, si j'ai la force de le mener jusqu'au moment où

il me sera physiquement impossible de continuer, cette histoire,

nécessairement inachevée, mais aussi complète que possible, de mes

sensations, ne portera-t-elle point avec elle un grand et profond

enseignement ? N'y aurait-il pas dans ce procès-verbal de la pensée

agonisante, dans cette progression toujours croissante de douleurs,

dans cette espèce d'autopsie intellectuelle d'un condamné, plus d'une

leçon pour ceux qui condamnent ? Peut-être cette lecture leur

rendra-t-elle la main moins légère, quand il s'agira quelque autre

fois de jeter une tête qui pense, une tête d'homme, dans ce qu'ils

appellent la balance de la justice ? Peut-être n'ont-ils jamais

réfléchi, les malheureux, à cette lente succession de tortures que

renferme la formule expéditive d'un arrêt de mort ? Se sont-ils jamais

seulement arrêtés à cette idée poignante que dans l'homme qu'ils

retranchent il y a une intelligence, une intelligence qui avait compté

sur la vie, une âme qui ne s'est point disposée pour la mort ?

Non. Ils ne voient dans tout cela que la chute verticale d'un couteau

triangulaire, et pensent sans doute que, pour le condamné, il n'y a

rien avant, rien après.

Ces feuilles les détromperont. Publiées peut-être un jour, elles

arrêteront quelques moments leur esprit sur les souffrances de

l'esprit ; car ce sont celles-là qu'ils ne soupçonnent pas. Ils sont

triomphants de pouvoir tuer sans presque faire souffrir le corps. Eh !

c'est bien de cela qu'il s'agit ! Qu'est-ce que la douleur physique

près de la douleur morale ! Horreur et pitié, des lois faites ainsi !

Un jour viendra, et peut-être ces Mémoires, derniers confidents d'un

misérable, y auront-ils contribué...

À moins qu'après ma mort le vent ne joue dans le préau avec ces

morceaux de papier souillés de boue, ou qu'ils n'aillent pourrir à la

pluie, collés en étoiles à la vitre cassée d'un guichetier.

VII

Que ce que j'écris ici puisse être un jour utile à d'autres, que cela

arrête le juge prêt à juger, que cela sauve des malheureux, innocents

ou coupables, de l'agonie à laquelle je suis condamné, pourquoi ? à

quoi bon ? qu'importe ? Quand ma tête aura été coupée, qu'est-ce que

cela me fait qu'on en coupe d'autres ? Est-ce que vraiment j'ai pu

penser ces folies ? Jeter bas l'échafaud après que j'y aurai monté !

je vous demande un peu ce qui m'en reviendra.

Quoi ! le soleil, le printemps, les champs pleins de fleurs, les

oiseaux qui s'éveillent le matin, les nuages, les arbres, la nature,

la liberté, la vie, tout cela n'est plus à moi ?

Ah ! c'est moi qu'il faudrait sauver ! -- Est-il bien vrai que cela ne

se peut, qu'il faudra mourir demain, aujourd'hui peut-être, que cela

est ainsi ? Ô Dieu ! l'horrible idée à se briser la tête au mur de son

cachot !

VIII

Comptons ce qui me reste.

Trois jours de délai après l'arrêt prononcé pour le pourvoi en

cassation.

Huit jours d'oubli au parquet de la cour d'assises, après quoi les

pièces, comme ils disent, sont envoyées au ministre.

Quinze jours d'attente chez le ministre, qui ne sait seulement pas

qu'elles existent, et qui, cependant, est supposé les transmettre,

après examen, à la cour de cassation.

Là, classement, numérotage, enregistrement ; car la guillotine est

encombrée, et chacun ne doit passer qu'à son tour.

Quinze jours pour veiller à ce qu'il ne vous soit pas fait de

passe-droit.

Enfin la cour s'assemble, d'ordinaire un jeudi, rejette vingt pourvois

en masse, et renvoie le tout au ministre, qui renvoie au procureur

général, qui renvoie au bourreau. Trois jours.

Le matin du quatrième jour, le substitut du procureur général se dit,

en mettant sa cravate : -- Il faut pourtant que cette affaire

finisse. -- Alors, si le substitut du greffier n'a pas quelque

déjeuner d'amis qui l'en empêche, l'ordre d'exécution est minuté,

rédigé, mis au net, expédié, et le lendemain dès l'aube on entend dans

la place de Grève clouer une charpente, et dans les carrefours hurler

à pleine voix des crieurs enroués.

En tout six semaines. La petite fille avait raison.

Or, voilà cinq semaines au moins, six peut-être, je n'ose compter, que

je suis dans ce cabanon de Bicêtre, et il me semble qu'il y a trois

jours, c'était jeudi.

IX

Je viens de faire mon testament.

À quoi bon ? Je suis condamné aux frais, et tout ce que j'ai y suffira

à peine. La guillotine, c'est fort cher.

Je laisse une mère, je laisse une femme, je laisse un enfant.

Une petite fille de trois ans, douce, rose, frêle, avec de grands yeux

noirs et de longs cheveux châtains.

Elle avait deux ans et un mois quand je l'ai vue pour la dernière

fois.

Ainsi, après ma mort, trois femmes sans fils, sans mari, sans père ;

trois orphelines de différente espèce ; trois veuves du fait de la

loi.

J'admets que je sois justement puni ; ces innocentes, qu'ont-elles

fait ? N'importe ; on les déshonore, on les ruine ; c'est la justice.

Ce n'est pas que ma pauvre vieille mère m'inquiète ; elle a

soixante-quatre ans, elle mourra du coup. Ou si elle va quelques jours

encore, pourvu que jusqu'au dernier moment elle ait un peu de cendre

chaude dans sa chaufferette, elle ne dira rien.

Ma femme ne m'inquiète pas non plus ; elle est déjà d'une mauvaise

santé et d'un esprit faible, elle mourra aussi.

À moins qu'elle ne devienne folle. On dit que cela fait vivre ; mais

du moins, l'intelligence ne souffre pas ; elle dort, elle est comme

morte.

Mais ma fille, mon enfant, ma pauvre petite Marie, qui rit, qui joue,

qui chante à cette heure, et ne pense à rien, c'est celle-là qui me

fait mal !

X

Voici ce que c'est que mon cachot :

Huit pieds carrés ; quatre murailles de pierre de taille qui

s'appuient à angle droit sur un pavé de dalles exhaussé d'un degré

au-dessus du corridor extérieur.

À droite de la porte, en entrant, une espèce d'enfoncement qui fait la

dérision d'une alcôve. On y jette une botte de paille où le prisonnier

est censé reposer et dormir, vêtu d'un pantalon de toile et d'une

veste de coutil, hiver comme été.

Au-dessus de ma tête, en guise de ciel, une noire voûte en ogive --

c'est ainsi que cela s'appelle -- à laquelle d'épaisses toiles

d'araignée pendent comme des haillons.

Du reste, pas de fenêtres, pas même de soupirail ; une porte où le fer

cache le bois.

Je me trompe ; au centre de la porte, vers le haut, une ouverture de

neuf pouces carrés, coupée d'une grille en croix, et que le guichetier

peut fermer la nuit.

Au dehors, un assez long corridor, éclairé, aéré au moyen de soupiraux

étroits au haut du mur, et divisé en compartiments de maçonnerie qui

communiquent entre eux par une série de portes cintrées et basses ;

chacun de ces compartiments sert en quelque sorte d'antichambre à un

cachot pareil au mien. C'est dans ces cachots que l'on met les forçats

condamnés par le directeur de la prison à des peines de discipline.

Les trois premiers cabanons sont réservés aux condamnés à mort, parce

qu'étant plus voisins de la geôle, ils sont plus commodes pour le

geôlier.

Ces cachots sont tout ce qui reste de l'ancien château de Bicêtre tel

qu'il fut bâti, dans le quinzième siècle, par le cardinal de

Winchester, le même qui fit brûler Jeanne d'Arc. J'ai entendu dire

cela à des curieux qui sont venus me voir l'autre jour dans ma loge,

et qui me regardaient à distance comme une bête de la ménagerie. Le

guichetier a eu cent sous.

J'oubliais de dire qu'il y a nuit et jour un factionnaire de garde à

la porte de mon cachot, et que mes yeux ne peuvent se lever vers la

lucarne carrée sans rencontrer ses deux yeux fixes toujours ouverts.

Du reste, on suppose qu'il y a de l'air et du jour dans cette boîte de

pierre.

XI

Puisque le jour ne paraît pas encore, que faire de la nuit ? Il m'est

venu une idée. Je me suis levé et j'ai promené ma lampe sur les quatre

murs de ma cellule. Ils sont couverts d'écritures, de dessins, de

figures bizarres, de noms qui se mêlent et s'effacent les uns les

autres. Il semble que chaque condamné ait voulu laisser trace, ici du

moins. C'est du crayon, de la craie, du charbon, des lettres noires,

blanches, grises, souvent de profondes entailles dans la pierre, ça et

là des caractères rouilles qu'on dirait écrits avec du sang. Certes,

si j'avais l'esprit plus libre, je prendrais intérêt à ce livre

étrange qui se développe page à page à mes yeux sur chaque pierre de

ce cachot. J'aimerais à recomposer un tout de ces fragments de pensée,

épars sur la dalle ; à retrouver chaque homme sous chaque nom ; à

rendre le sens et la vie à ces inscriptions mutilées, à ces phrases

démembrées, à ces mots tronqués, corps sans tête, comme ceux qui les

ont écrits.

À la hauteur de mon chevet, il y a deux coeurs enflammés, percés d'une

flèche, et au-dessus : Amour pour la vie. Le malheureux ne prenait pas

un long engagement.

À côté, une espèce de chapeau à trois cornes avec une petite figure

grossièrement dessinée au-dessus, et ces mots : Vive l'empereur !

Encore des coeurs enflammés, avec cette inscription, caractéristique

dans une prison : J'aime et j'adore Mathieu Danvin. JACQUES.

Sur le mur opposé on lit ce mot : Papavoine. Le P majuscule est brodé

d'arabesques et enjolivé avec soin.

Un couplet d'une chanson obscène.

Un bonnet de liberté sculpté assez profondément dans la pierre, avec

ceci dessous : -- Bories. -- La République. C'était un des quatre

sous-officiers de La Rochelle. Pauvre jeune homme ! Que leurs

prétendues nécessités politiques sont hideuses ! Pour une idée, pour

une rêverie, pour une abstraction, cette horrible réalité qu'on

appelle la guillotine ! Et moi qui me plaignais, moi, misérable qui ai

commis un véritable crime, qui ai versé du sang !

Je n'irai pas plus loin dans ma recherche. -- Je viens de voir,

crayonnée en blanc au coin du mur, une image épouvantable, la figure

de cet échafaud qui, à l'heure qu'il est, se dresse peut-être pour

moi. -- La lampe a failli me tomber des mains.

XII

Je suis revenu m'asseoir précipitamment sur ma paille, la tête dans

les genoux. Puis mon effroi d'enfant s'est dissipé, et une étrange

curiosité m'a repris de continuer la lecture de mon mur.

À côté du nom de Papavoine j'ai arraché une énorme toile d'araignée,

tout épaissie par la poussière et tendue à l'angle de la muraille.

Sous cette toile il y avait quatre ou cinq noms parfaitement lisibles,

parmi d'autres dont il ne reste rien qu'une tache sur le mur. --

DAUTUN, 1815. -- POULAIN, 1818. -- JEAN MARTIN, 1821. -- CASTAING,

1823. J'ai lu ces noms, et de lugubres souvenirs me sont venus.

Dautun, celui qui a coupé son frère en quartiers, et qui allait la

nuit dans Paris jetant la tête dans une fontaine, et le tronc dans un

égout ; Poulain, celui qui a assassiné sa femme ; Jean Martin, celui

qui a tiré un coup de pistolet à son père au moment où le vieillard

ouvrait une fenêtre ; Castaing, ce médecin qui a empoisonné son ami,

et qui, le soignant dans cette dernière maladie qu'il lui avait faite,

au lieu de remède lui redonnait du poison ; et auprès de ceux-là,

Papavoine, l'horrible fou qui tuait les enfants à coups de couteau sur

la tête !

Voilà, me disais-je, et un frisson de fièvre me montait dans les

reins, voilà quels ont été avant moi les hôtes de cette cellule. C'est

ici, sur la même dalle où je suis, qu'ils ont pensé leurs dernières

pensées, ces hommes de meurtre et de sang ! C'est autour de ce mur,

dans ce carré étroit, que leurs derniers pas ont tourné comme ceux

d'une bête fauve. Ils se sont succédé à de courts intervalles ; il

paraît que ce cachot ne désemplit pas. Ils ont laissé la place chaude,

et c'est à moi qu'ils l'ont laissée. J'irai à mon tour les rejoindre

au cimetière de Clamart, où l'herbe pousse si bien !

Je ne suis ni visionnaire, ni superstitieux, il est probable que ces

idées me donnaient un accès de fièvre ; mais, pendant que je rêvais

ainsi, il m'a semblé tout à coup que ces noms fatals étaient écrits

avec du feu sur le mur noir ; un tintement de plus en plus précipité a

éclaté dans mes oreilles ; une lueur rousse a rempli mes yeux ; et

puis il m'a paru que le cachot était plein d'hommes, d'hommes étranges

qui portaient leur tête dans leur main gauche, et la portaient par la

bouche, parce qu'il n'y avait pas de chevelure. Tous me montraient le

poing, excepté le parricide.

J'ai fermé les yeux avec horreur, alors j'ai tout vu plus distinctement.

Rêve, vision ou réalité, je serais devenu fou, si une impression

brusque ne m'eût réveillé à temps.

J'étais près de tomber à la renverse lorsque j'ai senti se traîner sur

mon pied nu un ventre froid et des pattes velues ; c'était l'araignée

que j'avais dérangée et qui s'enfuyait.

Cela m'a dépossédé. -- Ô les épouvantables spectres ! -- Non, c'était

une fumée, une imagination de mon cerveau vide et convulsif. Chimère à

la Macbeth ! Les morts sont morts, ceux-là surtout. Ils sont bien

cadenassés dans le sépulcre. Ce n'est pas là une prison dont on

s'évade. Comment se fait-il donc que j'aie eu peur ainsi ?

La porte du tombeau ne s'ouvre pas en dedans.

XIII

J'ai vu, ces jours passés, une chose hideuse.

Il était à peine jour, et la prison était pleine de bruit. On

entendait ouvrir et fermer les lourdes portes, grincer les verrous et

les cadenas de fer, carillonner les trousseaux de clefs entre-choqués

à la ceinture des geôliers, trembler les escaliers du haut en bas sous

des pas précipités, et des voix s'appeler et se répondre des deux

bouts des longs corridors. Mes voisins de cachot, les forçats en

punition, étaient plus gais qu'à l'ordinaire. Tout Bicêtre semblait

rire, chanter, courir, danser.

Moi, seul muet dans ce vacarme, seul immobile dans ce tumulte, étonné

et attentif, j'écoutais.

Un geôlier passa.

Je me hasardai à l'appeler et à lui demander si c'était fête dans la

prison.

-- Fête si l'on veut ! me répondit-il. C'est aujourd'hui qu'on ferre

les forçats qui doivent partir demain pour Toulon. Voulez-vous voir ?

cela vous amusera.

C'était en effet, pour un reclus solitaire, une bonne fortune qu'un

spectacle, si odieux qu'il fût. J'acceptai l'amusement.

Le guichetier prit les précautions d'usage pour s'assurer de moi, puis

me conduisit dans une petite cellule vide, et absolument démeublée,

qui avait une fenêtre grillée, mais une véritable fenêtre à hauteur

d'appui, et à travers laquelle on apercevait réellement le ciel.

-- Tenez, me dit-il, d'ici vous verrez et vous entendrez. Vous serez

seul dans votre loge, comme le roi.

Puis il sortit et referma sur moi serrures, cadenas et verrous.

La fenêtre donnait sur une cour carrée assez vaste, et autour de

laquelle s'élevait des quatre côtés, comme une muraille, un grand

bâtiment de pierre de taille à six étages. Rien de plus dégradé, de

plus nu, de plus misérable à l'oeil que cette quadruple façade percée

d'une multitude de fenêtres grillées auxquelles se tenaient collés, du

bas en haut, une foule de visages maigres et blêmes, pressés les uns

au-dessus des autres, comme les pierres d'un mur, et tous pour ainsi

dire encadrés dans les entre-croisements des barreaux de fer.

C'étaient les prisonniers, spectateurs de la cérémonie en attendant

leur jour d'être acteurs. On eût dit des âmes en peine aux soupiraux

du purgatoire qui donnent sur l'enfer.

Tous regardaient en silence la cour vide encore. Ils attendaient.

Parmi ces figures éteintes et mornes, ça et là brillaient quelques

yeux perçants et vifs comme des points de feu.

Le carré de prisons qui enveloppe la cour ne se referme pas sur

lui-même. Un des quatre pans de l'édifice (celui qui regarde le

levant) est coupé vers son milieu, et ne se rattache au pan voisin que

par une grille de fer. Cette grille s'ouvre sur une seconde cour, plus

petite que la première, et, comme elle, bloquée de murs et de pignons

noirâtres.

Tout autour de la cour principale, des bancs de pierre s'adossent à la

muraille. Au milieu se dresse une tige de fer courbée, destinée à

porter une lanterne.

Midi sonna. Une grande porte cochère, cachée sous un enfoncement,

s'ouvrit brusquement. Une charrette, escortée d'espèces de soldats

sales et honteux, en uniformes bleus, à épaulettes rouges et à

bandoulières jaunes, entra lourdement dans la cour avec un bruit de

ferraille. C'était la chiourme et les chaînes.

Au même instant, comme si ce bruit réveillait tout le bruit de la

prison, les spectateurs des fenêtres, jusqu'alors silencieux et

immobiles, éclatèrent en cris de joie, en chansons, en menaces, en

imprécations mêlées d'éclats de rire poignants à entendre. On eût cru

voir des masques de démons. Sur chaque visage parut une grimace, tous

les poings sortirent des barreaux, toutes les voix hurlèrent, tous les

yeux flamboyèrent, et je fus épouvanté de voir tant d'étincelles

reparaître dans cette cendre.

Le Dernier Jour d'un Condamné · 第 3 / 8 段