n’a pas ... Tenez, il arrive qu’en sortant de chez soi, dès la porte
claquée, on éprouve l’impression d’avoir oublié quelque chose. Un
objet indispensable, clef, argent, lettre. On ne sait pas encore quoi.
On s’interroge, on se tâte. Lucette est à peu près dans cet état-là.
Elle sent qu’il lui manque quelque chose. Elle ne sait pas ce qui lui
manque. De là son inquiétude et son trouble.
Il s’écria:
—Que lui manque-t-il? Je lui ai tout offert. Tout ce que ma tendresse,
mon culte m’ont inspiré d’attentions ...
Elle l’interrompit:
—Je sais de quelle adoration vous entourez ma petite Lucette. Et je
vous en ai bien de la gratitude, allez. Mais êtes-vous sûr de lui avoir
donné tout ce que vous pouviez lui donner?...
—Je ne vous comprends pas.
Elle insista:
—D’avoir tout tenté pour la rendre heureuse? Cherchez bien. Vous
m’avez dit que, tous ces jours-ci, vous aviez fait votre examen de
conscience. Vous n’avez rien trouvé? Vous n’avez rien à vous reprocher?
—Non, dit-il. Ah! Parfois, j’en venais à souhaiter de me prendre en
faute. Au moins, ç’aurait été une explication, une chance de réparer,
une lueur d’espoir. Non. Rien. Mais vous, Suzanne, vous devez savoir
... Ah! parlez, parlez. Je vous l’ai dit, je suis prêt à vous suivre
aveuglément.
Elle pensa tout haut:
—Allons, c’est bien décidément de l’ignorance.
Et elle ajouta en souriant:
—Avez-vous lu _Daphnis et Chloé_?
—Non.
—Même pas! J’aurais dû m’en douter.
Ah! c’est bien la peine de posséder à fond son antiquité!... Eh
bien, Daphnis et Chloé s’aiment. Mais ils ne savent pas s’aimer. Ils
manquent d’expérience. Et ils ne sont pas heureux. Ils sont tourmentés,
inquiets. Jusqu’au jour où une certaine Lycénion dissipe l’ignorance
de Daphnis. Grâce à quoi les deux amants goûtent enfin le bonheur.
Oh! je ne prétends pas vous renseigner à la manière de Lycénion,
rassurez-vous. Sérieusement, Paul, c’est en médecin que je veux vous
parler. En médecin ami, très ami, mais en médecin. Vous aussi, votre
ignorance peut compromettre votre bonheur. Il faut qu’elle cesse.
Et comme il s’apprêtait à parler:
—Eh! parbleu, poursuivit-elle. Je sais bien ce que vous allez me
répondre. Vous connaissez votre a b c. C’est entendu. La preuve,
c’est que vous avez un enfant. Un enfant ... Justement, rappelez-vous
les trente heures de tortures qu’a passées Lucette à ce moment-là.
Où elle demandait grâce, et qu’on l’achève, et qu’on la tue ... Où
vous pleuriez, vous, d’avoir été comme l’artisan de son supplice et
de ne pas pouvoir l’adoucir. Vous ne vous êtes jamais demandé ni
sur-le-champ, ni plus tard, ni ces jours-ci quand vous êtes descendu en
vous-même, vous ne vous êtes jamais demandé si une pareille souffrance
ne devait pas être compensée par du plaisir? Vous trouvez naturel
qu’une femme puisse endurer le martyre, risquer sa peau, mettre au
monde une demi-douzaine d’enfants, sans éprouver de la satisfaction au
moment où elle les conçoit? J’en connais, de ces malheureuses. Elles
sont légion. Mais je dis qu’il ne devrait pas y en avoir. Non, non,
c’est trop injuste, et d’une injustice qui devrait frapper un esprit
réfléchi comme le vôtre.
Elle s’échauffait, frappait à son tour le bureau du plat de la main.
—Car enfin, vous autres hommes, non seulement vous êtes dispensés de
ces abominables tortures, mais encore, vous êtes certains, à coup sûr,
avec qui que ce soit, pour ainsi dire mécaniquement, automatiquement,
d’atteindre à ce plaisir qu’ignorent tant de femmes. N’est-ce pas une
pitié qu’il y ait tout juste une élue sur quatre appelées?... Eh!
oui, voilà le chiffre, autant qu’on puisse faire de la statistique en
ces matières-là. Et le plus fort,—est-ce par un calcul de l’égoïsme
mâle, ou par cette maudite horreur de tout ce qui touche au sexe,—le
plus fort, c’est que, la plupart du temps, celles qui ne goûtent pas
le plaisir n’en connaissent même pas l’existence! Elles ne savent pas
qu’il y a une volupté précise, une extase culminante, quelques secondes
de frénésie, de folie heureuse, auxquelles elles ont droit—comme vous.
Elles ne savent pas ce qui leur manque ...
—Cependant, put placer Paul, n’y a-t-il pas des femmes insensibles ...
—C’est un bruit que les hommes font courir! s’écria Zonzon. La
frigidité! Une femme frigide. C’est vite dit. C’est commode. Comme
si la froideur ne pouvait pas toujours s’échauffer! On dit encore,
inversement: il y a des femmes qui ont du tempérament, des femmes qui
ont des sens. Et par là on laisse entendre que toutes les autres sont
inertes. Mais toutes les femmes ont des sens; seulement il faut savoir
s’en servir. Je sais bien, sur cette question-là comme sur toutes les
questions, on se sépare en deux camps. Mais je me range parmi ceux qui
proclament qu’il n’y a pas de frigidité absolue, de femmes à jamais
insensibles. Il n’y a que des endormies qu’on peut toujours éveiller.
Leur sensibilité est latente. Il s’agit de la développer pour en
révéler les effets. Eh oui, l’histoire de la plaque photographique,
toujours sensible, elle aussi, dont la faculté d’impression existe,
et qui, pourtant, a besoin d’être développée pour révéler l’image
qu’elle tient enclose. Il lui faut le bain favorable, des soins, tout
un traitement dans l’ombre, pour que les oppositions apparaissent,
s’affirment en vigueur. La révélation ... Le mot est juste, même au
sens religieux. Ce je ne sais quoi de miraculeux, d’éblouissant, qui
vous ouvre le ciel ... Mais il faut révéler, il faut aider la nature.
C’est très joli, d’être en adoration devant sa femme, comme vous
l’êtes. Mais vous m’avez promis de tout entendre, n’est-ce pas? Eh
bien, mon cher, on n’adore pas une femme avec les mains jointes ...
Et pour justifier l’audace nécessaire de ses paroles:
—Voilà, la lacune, voilà la faille où pouvait sombrer votre bonheur.
Il faut la combler. Il faut seconder la nature. Elle-même le demande.
Mieux, elle y invite. Elle a ses vigies, qui sont aux aguets du
plaisir, qui se portent au-devant de lui, qui annoncent et préparent
son approche. Elle veut que le vainqueur ne se précipite pas trop vite
dans la place, qu’il s’arrête à ces postes avancés, qu’il les flatte
au passage. Afin qu’il ne puisse pas ignorer ses vedettes, elle les
érige habilement aux seuils et aux faîtes, à fleur de lèvres, à fleur
de gorge, et la plus secrète, mais aussi la plus sensible, n’est pas
plus difficile à trouver qu’une violette sous la mousse ... A toutes,
il faut payer le tribut d’hommages qu’elles réclament ... Il ne faut
pas penser qu’à soi. Il faut penser à l’autre, sans cesse.
«Et plus tard, avant d’atteindre an sommet du plaisir, il faut se
rappeler encore qu’on est deux à tenter l’ascension. Il faut se défier
de sa fougue et de son impatience, et cela d’autant plus qu’on se
sait plus rapide et plus pressé. Il faut s’assurer qu’on est suivi
par l’autre, le stimuler, l’entraîner au rythme de sa propre marche,
l’attendre au prix même d’une halte, afin d’arriver ensemble à la
cime ... Et tout cela, parbleu, c’est de l’altruisme! Mais oui. C’est
peut-être l’exemple le plus frappant de cet altruisme que prêchent les
morales et les religions. De cet altruisme qui a l’air de nous coûter
et qui, en fin de compte, nous rapporte. Ce qu’il y a d’admirable dans
l’amour, c’est qu’en s’occupant de l’autre, on s’occupe encore de soi.
Car c’est accroître sa joie que de la partager. Et l’éprouver à deux,
c’est l’éprouver deux fois ...
«Voilà l’avantage immédiat. Mais l’avantage continu, l’avantage vital,
c’est que la femme dont toutes les aspirations sont satisfaites, la
femme contentée, est du même coup fixée. Elle ne chasse plus sur
l’ancre. Ayant ce qu’il lui faut, elle ne faute pas. Ses sens sont à
l’abri d’une surprise, puisqu’ils sont avertis. C’est le pivot, c’est
l’axe du mariage. Par là, l’homme tient dans ses mains le sort de la
vie à deux. Pour lui, quelle sécurité, quelle sauvegarde! Voilà le vrai
lien, la vraie soudure entre les deux êtres associés. Et l’opinion ne
s’y trompe pas. Si elle s’apitoie si peu sur le sort du mari trompé,
c’est qu’elle le soupçonne confusément d’avoir méconnu, soit par
égoïsme, soit par ignorance, cette grande vérité.
Et se portant d’elle-même au-devant des obstacles:
—Surtout, ne vous laissez pas arrêter par les objections que l’on
ne manque pas d’opposer à une pareille doctrine. Dangereux, dit-on,
de faire de sa femme sa maîtresse. Moins dangereux, en tout cas, que
d’en faire la maîtresse d’un autre! Dangereux, dit-on, d’exciter les
curiosités et les convoitises de sa femme. Mais ces convoitises et ces
curiosités sont en elle. Et elle cherchera obscurément à les satisfaire
au dehors si elles ne sont pas satisfaites au logis. On vous dira aussi
qu’il existe de bons ménages où la femme n’éprouve pas de plaisir.
Parbleu, il en existe aussi où la femme est cul-de-jatte! Mais l’homme
qui tient ce discours oublie qu’il prive sa compagne d’un bonheur qui
lui est dû. Enfin, qu’on n’aille pas prétendre non plus qu’initier
ainsi sa femme, c’est l’asservir. Non. C’est simplement lui faire la
part égale.
«Ne vous laissez pas influencer par de telles préventions. Au
contraire, regardez autour de vous. Est-ce que cette clef n’ouvre pas,
ne livre pas toutes les existences féminines? Voyez ces inachevées
comme cette petite M^{me} Chazelles que vous avez connue, dont la
vie gâchée, délayée, s’en va à vau-l’eau, faute d’avoir fait prise
sous l’étreinte. Et derrière cette pauvre silhouette falote, d’autres
m’apparaissent, identiques, ses sœurs en infortune, ces nostalgiques
provinciales dont le mari rentre fourbu de la chasse, du cercle ou
du banquet, et qui s’étiolent, végètent, soupirent, rêvent à de
romanesques aventures, tandis qu’il eût suffi qu’un peu de bonheur
attentif se posât sur elles pour qu’elles s’épanouissent ... Voyez les
Madame Evenon, délaissées, elles aussi, par un mari fantoche, mais
qui s’acharnent à la poursuite du grand frisson, qui veulent à tout
prix parvenir à la cime, et qui roulent, de culbute en culbute, se
détraquent, se souillent et s’abîment.
«Et les autres, les révélées ... Ah! on ne devrait pas pouvoir s’y
tromper. On devrait les reconnaître rien qu’à leur allure équilibrée,
stable et coulante de frégate en course, leur langueur fraîche et saine
de fleur arrosée.
«Le peuple, dans sa clairvoyance instinctive, reconnaît la femme qui
«a ce qui lui faut, qui a son contentement». Les mots dégagent l’idée.
Ah! j’en ai recueilli bien d’autres, au dispensaire, sur les lèvres de
pauvres filles. Tenez, celui-là, d’un raccourci en éclair: «J’ai relui
...».
Les révélées ... Comme elles sont en quiétude et bien d’aplomb ... Il
n’y a qu’à la nuit qu’elles s’agitent, un peu fébriles. La soirée leur
paraît longue, le bridge interminable. Ah! parmi elles, il n’est pas
d’oisives. La vie ne leur paraît jamais ni creuse ni vide. Leur journée
a toujours un but: elles attendent le soir.
«Et le bienfait se répand sur toute leur existence. C’est lui qui
fait ces maturités aimables dont nous avons, vous et moi, un exemple
si proche qu’il n’est point utile de le citer. C’est lui qui fait ces
jolies vieilles indulgentes, dont l’œil reste piquant, la lèvre bonne
et le cœur tendre. Parce qu’elles ont attendu en frémissant les soirs
de leur jeunesse, elles attendent en souriant le soir de leur vie.
«Les révélées!... L’empreinte qu’elles ont reçue est si profonde, si
vive, qu’elles sont heureuses, même si leur compagnon n’est pas digne
d’elles par ailleurs. Il suffit qu’un Turquois ait ainsi marqué sa
femme au coin du plaisir, pour se l’attacher tout entière. Elle est
l’esclave, mais l’esclave qui ne veut pas s’affranchir. De lui, elle
accepte tout, elle pardonne tout. Pour elle, c’est le demi-dieu. Le
demi-dieu pétri de travers humains, mais qui donne la vie, qui anime
la statue ... Et, peut-être, ce pouvoir si facilement conquis n’est-il
point si injuste qu’il le paraît. Car il ne va pas, chez l’homme, sans
un certain sens de bonté, de prévenance et d’attention.
«Les révélées ... Ont-elles, au contraire, un compagnon parfait? Oh!
alors, ce sont les vraies bienheureuses. Elles ont l’existence divine,
le bonheur en diamant que rien n’entame, que rien ne raye et qui ne
tombe qu’à la mort. Le bonheur, l’existence qui vous attendent, vous
deux, vous qui avez tout, la fortune, l’amour, vous à qui ne manque que
ce joyau pour couronner, pour fermer le diadème....
Et, les avant-bras appliqués à la table, les mains jointes, en
suppliante:
—Je vous en prie, Paul, croyez-moi. Méditez, creusez tout ce que je
viens de vous dire. Certes, ma tâche est ingrate. Connaissant votre
idéal, votre culture, votre tournure d’esprit, je me doute bien que
je vous rebrousse et que je vous révolte. Je me doute bien qu’il doit
vous paraître misérable, presque vil, de vouloir donner au bonheur des
racines de chair, faire dépendre son éclosion de soins et d’expédients
dont vous ne voyez peut-être que la trivialité, de hausser la volupté
jusqu’au rang des vertus et de fonder l’honnêteté sur le plaisir ...
«Et pourtant, pourtant ... Ah! vous qui aimez Lucette de tant de façons
déjà, vous devriez chercher à l’aimer pour ainsi dire anatomiquement,
à comprendre combien tout son organisme délicat est différent du vôtre
... Vous devriez concevoir que, chez la femme, le sexe est comme un
second cœur. Oui, un second cœur où, comme dans l’autre, la vie afflue,
se ramasse et bat son grand rythme. Un second cœur, peut-être plus
sensible que le premier, et dont les émotions, les maux, les joies,
retentissent profondément sur les sentiments, le caractère, sur toute
la femme. Un second cœur, dont il faut aussi écouter les appels et
combler les vœux ...
«Mais il n’y a pas besoin de raison de science pour saisir l’importance
et la grandeur de cette révélation, de l’unisson dans le plaisir. Il
suffit de se rappeler tout ce qu’il y a d’imparfait, d’incomplet, dans
le plus rare amour; cette impossibilité, pour deux êtres qui s’adorent,
de se comprendre, de se connaître à fond; ces cloisons qui se dressent,
ces mensonges qui s’imposent, ces malentendus qui s’établissent entre
eux, malgré leurs efforts désespérés de se pénétrer, de plonger l’un
dans l’autre. C’est par là qu’ils sentent toute leur misère. Et c’est
par l’extase qu’ils s’en affranchissent. Leur rêve de communion
absolue, sans entrave et sans masque, ne se réalise que dans la
sensation éperdue d’être enfin parcourus et liés par le même frisson,
fondus au même creuset, de n’avoir plus qu’une vie, n’étant plus qu’une
joie ...
* * * * *
Paul errait seul, dans la nuit et le vent, sous la pluie tenace et
violente, autour de la gare de Lyon.
Il guettait Lucette. Cependant, Zonzon l’avait bien détourné d’aller la
chercher à la gare. Il ne fallait pas, disait-elle, donner à ce retour
une importance de solennité, souligner ainsi la durée de l’absence. Au
contraire, Lucette devait rentrer simplement, comme d’une fugue aux
Barres entre deux trains, d’une course. Elle-même, au téléphone, avait
prié qu’on ne l’attendît point.
Mais il avait passé outre, ou, du moins, tourné le conseil, dans son
impatience de la revoir un quart d’heure plus tôt qu’à la maison, de
s’assurer ainsi qu’elle rentrait vraiment. Si, au dernier moment, elle
se dérobait, si elle reculait devant la crainte d’une explication? Ou
même, si une cause fortuite l’avait empêchée de partir?
Seulement, il se contenterait de la contempler dans l’ombre, sans se
montrer. Et il rentrerait derrière elle, lui laissant ainsi le temps de
reprendre contact avec les choses, de se réaccoutumer au logis. Il lui
avait envoyé l’auto, sans y monter lui-même.
Arrivé trois grands quarts d’heure trop tôt, il avait d’abord attendu
à la terrasse d’un café dont les bâches, gonflées d’eau à crever,
lâchaient des cataractes sous les coups de vent. De là, il épiait
l’énorme horloge lumineuse incrustée dans le beffroi de la gare. Et son
impatience était si vive, qu’il se félicitait de voir la gigantesque
aiguille avancer par saccades. Il lui semblait, à chaque secousse,
gagner instantanément une minute. Mais comme elle restait longtemps
immobile!..
Enfin, l’heure approcha. Agité, incapable de demeurer plus à la même
place, il se leva, commença de guetter la sortie. Et, obligé de se
cacher de son chauffeur qui devait ignorer sa présence et qui attendait
sur le terre-plein, il se glissait, avec toutes sortes de ruses et de
précautions, derrière les balustrades et les files de voitures, sans
jamais perdre de vue l’arrivée.
Il envia ceux qui pouvaient se montrer, ceux qui, en ce moment,
déambulaient tranquillement sur les quais ou se groupaient autour de
la sortie. Mais, en même temps, il goûtait une sorte de volupté à se
sentir isolé, perdu, dans le déluge et la rafale, à marcher dans les
minces lames d’eau qui vernissaient les trottoirs, sous les regards des
agents encapuchonnés qu’inquiétait son allure louche de chasseur en
embuscade.
L’idée qu’elle allait venir le soutenait, l’exaltait. Et soudain, il
était poignardé de la crainte de ne pas la voir. Il ne pouvait plus
contenir son impatience. Elle le dépassait. Elle l’étouffait. Un de ces
moments à commettre un vol, un meurtre, n’importe quoi, pour tromper
l’attente.
L’heure arriva. Mais le train avait sans doute du retard, car la sortie
restait vide. La possibilité d’un accident le traversa. Il vit Lucette
morte, dans la nuit, en rase campagne. Sûrement, il se tuerait. Mais
un mouvement se dessina. Les petits groupes massés à l’arrivée s’en
rapprochèrent. Les files de voitures se resserrèrent. Les gabelous se
postaient à la porte. Des chauffeurs mirent leur moteur en marche.
Les premiers voyageurs apparurent, pressés, isolés, sous la lumière
violente des globes électriques. Puis, le flot grossit.
Caché entre deux voitures, le cœur dans la gorge, le cou et le regard
tendus, Paul se haussait sur ses pointes. Mais sa vue se troublait.
Dix fois, il crut reconnaître Lucette. Il se trompait. Elle ne
viendrait pas. Et tout à coup, sans savoir comment elle était parvenue
là, il la vit au ras du trottoir, dans son long manteau de voyage. Elle
s’immobilisait, cherchant sans doute des yeux son auto.
Et lui ne voyait qu’elle, droite et svelte, le visage dans l’ombre du
chapeau, sous la clarté crue. Toutes ses pensées, toute sa vie s’en
allaient dans ce regard qu’il projetait sur elle, dont il l’enveloppait
et la pénétrait. Il eut l’impression étrange de découvrir une Lucette
nouvelle, la Lucette plus fragile, plus délicate, que les paroles de
sa sœur lui avaient dévoilée. Oui, il avait compris, il avait foi. Il
saurait achever de la conquérir.
Mais le chauffeur l’avait aperçue. L’auto vint ranger le trottoir et
la masquer. Alors, il courut jusqu’à la voiture qu’il avait retenue et
qui l’attendait dans la rue voisine. Il bondissait, sans souci des
flaques, de la rafale et de la boue. Maintenant qu’il ne voyait plus
Lucette, l’émotion, tenue un instant en suspens, rompait ses digues.
Elle le bouleversait. Jamais il n’en avait connu d’aussi violente. Il
en admirait la franchise et la force. Il n’y avait en lui que son amour.
Transporté d’espoir, de hâte, fou, la tête perdue, il sanglotait par
la rue déserte en poursuivant sa course. Et dans son trouble, son
attendrissement insensés, il jetait—lui qui avait à peine connu sa
mère—ce cri de tous ceux qui ont faim, qui ont mal, qui ont peur, de
tous ceux dont la vie est en jeu, ce cri qui monte du berceau et du
champ de bataille: «Maman, maman!...»
IX
A l’arrière de la yole, les bras écartés suivant la courbe du dossier,
les jambes croisées, la pointe du petit soulier blanc frétillant au
bord de la robe de piqué, Lucette était étendue.
Paul, assis sur le banc mobile, suivait la rive à coups de rames
allongés et lents, dans l’ombre des saules. Ils étaient seuls sur
l’Yonne, en vue des Barres, par une de ces matinées de juin où, dans
l’air bleu, s’attarde une brume blonde, comme s’il restait au ciel un
peu de clair de lune.
Lucette caressait du regard les mouvements coulés du rameur, le jeu
souple des muscles nerveux, le cou plein et rond de l’homme dans sa
force, que dégageait la chemise molle, nouée d’une simple cordelière.
Elle le contemplait, dans la pleine lumière, accrue du reflet de l’eau.
Ses yeux s’attardaient à des coins aimés de son visage. Un petit espace
de peau toute blanche où la barbe ne pousse pas, à la commissure des
lèvres, sous la moustache. Un autre à l’angle des paupières, si doux,
si pur, si tendre, que les premières rides s’y exercent à tracer leurs
sillons. Mais, Dieu merci, elles n’apparaissaient pas encore.
Parfois, au passage de la yole, un oiseau s’envolait des saulaies de
la rive. Un petit héron, un _butor_, s’enfuyait, les pattes allongées,
l’allure et le cri maladroits. Ou bien un martin-pêcheur, dont luisait
un instant la gorge bleue, d’un éclat de saphir. Ou encore, d’une
détente brusque de ressort, un poisson en chasse, perchette ou brochet,
sautait hors de l’eau. Alors, des ondes s’élargissaient en cercle,
fripaient de petites rides la belle robe de soie de la rivière, vert
et or. Mais, bien vite, le courant la repassait. Et le calme absolu
retombait.
Sans cette trop grande clarté, cette trouée lumineuse ouverte par le
fleuve, Lucette se fût coulée aux pieds de son mari, pour lui prendre
et lui baiser les mains, le sentir plus proche, contre elle, au-dessus
d’elle, pour laisser monter vers lui sa gratitude et l’en pénétrer.
Oui, de la gratitude. Car, parfois, on eût dit qu’il était conscient,
qu’il avait tout deviné, qu’il lui avait pardonné non seulement ses
caprices et sa fugue, mais qu’il l’avait absoute tout entière, tant il
avait mis de bonté attentive, d’indulgence câline dans son accueil
au retour des Barres. A croire qu’il voulait lui faire oublier son
égarement dans un redoublement de tendresse.
De son côté, quel besoin d’expier et d’effacer, quelle soif de
rémission et de rachat la poursuivaient jusque dans les bras grands
ouverts, puis refermés sur elle ...
Et n’était-ce pas le signe de la rédemption, la marque d’un amour
purifié par une flamme nouvelle, ce bonheur inouï qui l’avait
foudroyée, un soir?
Elle se souvenait ... Ce sursaut de surprise, ce frisson d’éveil, quand
des éclairs de plaisir l’avaient traversée, d’abord. Puis l’espoir,
l’attente, la joie qui s’affirme, qui jaillit, décisive, se noue,
gagne, se répand, roule par tout l’être ses torrents délicieux ... Et
ces cris qu’elle n’avait pas su retenir, l’attente plaintive, l’ardeur
haletante, la stupeur éblouie, l’extase triomphante, toutes les cordes
de la passion effleurées dans l’instant éternel, le râle qui s’achève
en hosanna ...
Et, depuis, elle vivait dans la certitude heureuse du miracle.
Ils accostaient un petit port creusé dans la berge, devant le mur qui
bornait le parc. Paul la soutint sous le bras, pendant qu’elle se
tenait debout dans la yole oscillante et mobile. Et elle s’attardait,
heureuse de se sentir prisonnière de cette main, dont la caresse ferme
et chaude se répandait en elle.
En passant par la petite porte où les hauteurs de crue étaient gravées
dans la pierre, elle dit:
—Tu te rappelles?
Là, ils avaient déchiffré ensemble les dates d’inondation, en
tête-à-tête pour la première fois, l’année où ils s’étaient connus.
Un peu plus loin, sous le couvert du parc, au détour d’une allée, elle
dit encore:
—Et c’est là que tu m’as photographiée en me disant: «Il faut venir à
moi.»
Il répéta doucement:
—Il faut toujours venir à moi.
Et il la pressa contre lui, comme s’il avait, lui aussi, le sentiment
profond de la posséder mieux, la fierté de la savoir complètement,
absolument sienne.
Elle se plaisait à évoquer tous leurs communs souvenirs. Elle leur
trouvait un charme, une douceur indicibles. Et elle souriait même
de ses petites mélancolies de jeune mariée, avec un peu de mépris,
l’indulgent dédain d’une femme experte pour un coquebin. Ah!
maintenant, les sirènes d’auto pouvaient bien hurler sur la route, les
chiens pouvaient bien aboyer sous la fenêtre. Ce que ça lui était égal!
Pourtant, à descendre ainsi le passé, elle rencontrait la faille, le
trou noir ... Mais elle n’en éprouvait pas la gêne et la honte qu’elle
avait appréhendées à son retour à Paris. C’est qu’elle ignorait alors
combien vite le néfaste s’oublie dans la joie, cette faculté du regard
ébloui de ne plus rien discerner de l’ombre, ce pouvoir du jour
d’abolir les cauchemars de la nuit.