—Je vous dis que c’est impossible. D’ailleurs, je ne suis pas seule.

Ma sœur est ici ... près de moi.

Puis, certaine de l’avoir arrêté, elle balbutia un bref au revoir et

raccrocha les récepteurs. Mais elle n’osait pas regarder sa sœur et

s’attardait à sonner la fin de la communication.

Alors, très simplement:

—Qui est-ce? demanda Zonzon.

Il fallait répondre. Elle n’eut pas le temps d’inventer.

—Lucien Chazelles.

Et, en prononçant ce nom, elle se sentit rougir, rougir, envahie

d’une onde de sang qui lui brûlait les pommettes, le tour des yeux,

le front, une poussée d’autant plus violente qu’elle s’efforçait plus

d’en refréner l’élan. Et, à travers cette brume rouge où elle aurait

voulu disparaître, s’anéantir, elle entendit encore la voix maintenant

soupçonneuse:

—Et il voulait venir te voir ici, te croyant seule?

Mais avant d’avoir pu trouver une réponse, elle se sentit happée par

deux bras impérieux et tendres, pressée, blottie contre une chaude

poitrine. Et la voix de Zonzon, ferme et douce comme l’étreinte:

—Alors, c’est ton amant?... Allons, ne te cabre pas. Ah! Ce n’est pas

le moment de se dérober, de jouer à cache-cache. Nous n’avons pas le

temps aujourd’hui. Finies, ces manières-là. Il y va peut-être de ton

sort, mon pauvre petit, de celui de ton mari, de ton enfant ... Je peux

t’aider à voir en toi, à découvrir le mal, à le guérir. Tu n’as pas le

droit de te taire. Parle, ma chérie, parle tout de suite.

Zonzon l’entraîna vers un fauteuil, s’assit, la prit sur ses genoux, la

berça:

—Tu penses bien que je ne vais pas te gronder, te faire des sermons.

Le passé, ce n’est pas intéressant, puisqu’on n’y peut rien. Quand on

s’est trompé de route, ce qu’il faut savoir, c’est où on est, et où on

va. Maintenant, raconte, bien sagement ...

Et par une de ces déterminations soudaines qui nous semblent au rebours

de notre caractère, qui parfois nous surprennent et nous emportent,

brusquement Lucette se décida. Puisque sa sœur l’avait si vite

devinée, à quoi bon s’épuiser en ruses et en mensonges? Il faudrait, en

effet, bientôt prendre un parti, choisir une route. Autant se fier au

bon guide, lucide et sûr.

Alors, le front niché dans le cou de Zonzon, elle goûta l’amer

réconfort de la confession. Elle dit la journée d’Issy, la visite au

musée, l’attente sans but, l’espoir sans objet, l’inquiétude sans

raison, l’hiver tout pailleté, enfin tous les degrés de la descente,

jusqu’à la chute, puis la déception secrète, l’odieux des gestes de

l’amour sans l’amour, l’horreur du mensonge croissant avec le dégoût,

enfin le besoin et l’occasion de s’enfuir ...

Zonzon l’avait à peine interrompue. Tout juste, de temps en temps,

le «oui» attentif et réfléchi du docteur qui écoute son malade. Et

Lucette avait vraiment l’impression d’être aux mains du médecin qui se

renseigne, qui coordonne les indices, investit le mal, avant d’émettre

un diagnostic.

Même, lorsqu’elle acheva, lorsqu’elle se hasarda à relever la tête,

elle crut voir aux yeux de sa sœur une lueur de divination, ce beau

regard avivé auquel vient d’apparaître la vérité ...

Mais Zonzon demanda simplement:

—Et maintenant, que comptes-tu faire? Tu ne peux pas rester ici

indéfiniment. Ton prétexte va s’user, cette convalescence du jeune

Turquois. Il guérira, ce petit. Et surtout ton mari se lassera. Alors?

Lucette s’étreignait les tempes, à deux mains:

—Je ne sais pas ... Je te jure que je ne sais pas. J’ai saisi

l’occasion, je suis partie, comme le voleur traqué saute dans la

voiture qui passe, sans savoir où il va, pour échapper, pour fuir ...

Elle se leva, s’accouda à la cheminée. Le crépuscule tombait. Les

reflets du grand feu de bois dansaient sur le tapis.

—Voyons, voyons, dit Zonzon. Tu n’as le choix qu’entre deux partis.

Rentrer ou ne pas rentrer chez toi. Et encore. Si tu ne rentres pas,

si, par exemple, tu retournes rue Guersant chez nos parents, ou chez

moi—car je ne supposes pas que tu veuilles rejoindre ce Chazelles—ton

mari te relancera. Il respecte tes caprices. Soit. Mais il y a des

bornes. Il exigera des explications. C’est son droit. Qu’est-ce que tu

lui répondras?

—Eh bien, j’avouerai! s’écria Lucette. J’y serai forcée. Tant mieux!

Il y a longtemps que j’y pense. Même si je rentrais à la maison, je ne

pourrais pas vivre devant Paul avec ce perpétuel mensonge entre nous.

Je le sais. J’ai essayé ... Ah! oui, c’est stupide, ces scrupules

tardifs. Il aurait fallu les avoir avant, n’est-ce pas? Mais on n’est

pas la même femme, avant et après. On ne sent l’étendue et le poids

d’une faute que quand on l’a commise ...

Et s’exaltant:

—A quelque endroit que je me retrouve devant Paul, je ne veux plus; je

ne peux plus me taire. Il sera mon juge. Il décidera. Il me chassera ou

il me gardera. Mais au moins, j’aurai expié. Je n’aurai plus rien de

caché pour lui. Oui, oui, je parlerai ...

Mais Zonzon l’interrompit, toute jetée en avant d’un geste de prière et

de commandement:

—Ne fais pas ça, Lucette, ne fais pas ça!... Mon pauvre petit ... Mais

songe donc. Il ne te comprendrait pas. Voilà le vrai point de vue.

Les mobiles qui t’ont poussée, les suggestions auxquelles tu as obéi,

il ne se les expliquerait pas. Il te jugerait d’après d’autres lois

que celles qui t’ont menée. Les femmes ont des raisons que les hommes

n’ont pas ... Et, fatalement, son arrêt serait injuste. Injuste en ses

termes, injuste en ses conséquences ...

—Cependant, s’il pardonnait? dit Lucette.

—Mais le pardon lui-même porte à faux parce que l’homme ne sait

pas ce qu’il pardonne à la femme! Et l’on ne pardonne bien que ce

qu’on comprend bien. Encore une fois, les deux sexes ne parlent pas

le même langage. Et cette mésentente, qui fausse le pardon, fausse

aussi ses suites. Elle impose désormais à l’un et à l’autre des

sentiments injustes, des tortures qu’ils n’ont pas méritées. Pour lui,

l’orgueil blessé, l’amour flétri, la désillusion, l’amertume, le doute

invincible. Pour elle, l’humiliation, le joug de l’indulgence. Pour

tous deux, la piqûre continuelle des allusions que le hasard apporte,

une vie en sursis, empoisonnée, gâchée ...

—Ah! Zonzon, gémit Lucette.

—Mais pourquoi courir le risque d’une telle existence, quand rien n’y

contraint? Pourquoi aller au-devant d’un jugement vicié d’avance?

—Ah! Je serais mal venue, dit Lucette, de parler aujourd’hui de

droiture et de probité. Cependant il me semble ...

Zonzon l’interrompit encore:

—La probité n’est plus maintenant où tu la places. Elle n’est pas

dans l’aveu. Vois-tu, il y a une loi qui nous régit inconsciemment:

la loi du moindre effort. Eh bien, il y en a une autre qui doit nous

régir consciemment: la loi du moindre tort. Au point où tu en es, le

moindre tort que tu puisses faire à ton mari, c’est de le laisser dans

l’ignorance. Il faut qu’il garde sa foi ...

—Et moi mon remords ...

—Tu ne penses qu’à toi! s’écria Zonzon. Vous êtes tous les mêmes.

Ton remords s’apaisera. Je sais, moi, je sais comment et pourquoi tu

l’oublieras. Tandis que si tu parlais, la foi de ton mari en toi serait

à jamais ébranlée. Pense donc un peu à lui, que diable! Il t’adore.

Il t’adore mal, mais il t’adore. Si tu l’avais vu comme je l’ai vu,

affolé par cette absence où il ne voit cependant qu’un caprice ou un

malaise. Il vit à peine, avec des sursauts, comme une lampe qui baisse.

Rallume-la, bon sang! Ne la laisse pas s’éteindre. Ah! Non, Lucette,

n’avoue pas. Ne fais pas ça. Ce serait la dernière faute, la vraie

faute.

Il faisait presque nuit. Seules, les lueurs changeantes du foyer les

éclairaient toutes deux.

—Alors, dit lentement Lucette, tu es d’avis que je rentre et que je me

taise?

—Eh parbleu! oui. Tout à l’heure, pendant que j’écoutais ton aventure,

la vérité m’apparaissait lumineuse, transparente. Je lui voyais les

dessous! Et elle me conduisait au point où je t’amène.

Lucette, sombre, murmura:

—Je ne pourrai jamais ...

—Tu le pourras, dit fermement Zonzon. Mais réfléchis donc. Si tu

parles, que te reste-t-il, quelle planche de salut, en dehors de la

solution médiocre du replâtrage, du pardon? Le scandale, le divorce. Je

n’y crois guère. Car ton mari t’aime trop pour le demander, l’accepter

même. Mais admettons. Alors tu retombes sur le gros écueil qu’on n’a

pas encore pu faire sauter. Le cas de l’enfant, le mioche écartelé ...

Allons donc! Et pense encore aux autres, à nos parents, qui te croient

heureuse, dans leur quiétude, à ce brave homme de Duclos, pour qui le

bonheur de son fils est la raison de vivre ...

—Je ne pourrai pas, répéta Lucette. Tu oublies justement que Paul est

riche ... Si je me taisais, j’aurais l’air de vouloir garder tous les

avantages de la fortune, au prix d’un mensonge.

—Aux yeux de qui? Ni aux tiens ni aux miens, je pense. Et nous serons

seules à le savoir. Alors?... Je te dis que tu pourras te taire sans

t’avilir. Et pour une raison simple et qui dispense de toutes les

autres, c’est que tu aimes ton mari ...

—Ah! s’écria Lucette, d’une voix désespérée, est-ce qu’on peut

prétendre aimer celui qu’on a trahi, dupé, volé?

—Oui, Lucette, oui, on peut le prétendre. Parce que nous ne sommes

pas des êtres simples, tout d’un bloc, tout d’une pièce. Voilà la

grande erreur. Nous sommes bien plus complexes, bien plus divers que

nous ne le croyons, qu’on veut nous le faire croire. Chacun de nous

est comme un livre dont les feuillets ne se répètent pas. Nous-mêmes,

nous n’en savons pas déchiffrer toutes les pages. Et nous savons encore

moins d’où vient le vent qui les fait tourner ... Tu l’aimes, Lucette.

La preuve en est dans ton besoin de le prendre pour juge, de ne lui

rien cacher, de recevoir de lui l’absolution ou le châtiment. Si tu

ne l’aimais pas, tu n’aurais pas songé même à le fuir!... Il habite

en toi. C’est son image seule qui te hante et t’agite. Il reste le

maître de ta pensée. Le maître auquel tu as désobéi, soit. Mais sans

doute parce qu’il n’a pas su se faire obéir. Ah! Lucette, les petites

ficelles qui font danser la marionnette ne sont pas toujours faciles à

démêler. Que de choses ne m’apparaissent qu’aujourd’hui!... Trop tard

pour t’éviter l’embardée, ma pauvre chérie. Mais à temps, j’espère,

pour te ramener dans la bonne ligne et t’y laisser en sécurité ...

—Quelles choses? Que veux-tu dire, interrogea Lucette.

—Rien, rien ... Mais aie confiance en moi, Laisse-toi guider, tu

verras.

La femme de chambre frappa, puis annonça M. et M^{me} Turquois. Lucette

donna de la lumière.

—C’est vrai, expliqua-t-elle. Turquois devait arriver cette

après-midi. C’est pourquoi j’ai pu quitter sa femme plus tôt,

aujourd’hui. Sans doute, ils s’arrêtent en passant.

Et dans le brouhaha des propos d’accueil, Zonzon se félicita de

l’arrivée du couple. Car, peut-être, dans son ardeur à vaincre, se

fût-elle laissé entraîner, sinon à engager, du moins à démasquer ses

réserves, sa plus forte raison d’espérer. Et cette raison-là, Lucette

ne devait pas la connaître.

Non, à aucun prix, elle ne devait connaître cette vérité secrète que

son récit même avait fait jaillir aux yeux de Zonzon, le malentendu

formidable soudain apparu, en pleine lumière, éblouissant.

Ah! le jour où Lucette lui avait affirmé, avec de petits airs entendus,

qu’elle était heureuse, «tout à fait heureuse» aux bras de son mari,

Zonzon aurait dû se roidir contre cette maudite peur des mots qui la

paralysait devant sa sœur, et insister, préciser et vider la question

jusqu’au tréfonds ... Parbleu! Lucette était de bonne foi. Est-ce

qu’une honnête femme doit être instruite en ces matières-là, et savoir

jusqu’où doit aller son plaisir? Fi donc! De bonne foi, elle s’était

trompée. Non, elle n’était pas tout à fait heureuse. Elle n’avait pas

atteint le sommet aigu de la joie. Toute sa confession le criait.

Presque classique, l’aventure. On croit céder à l’attrait de l’inconnu,

du fruit défendu, du plus grand amour ... On cherche simplement le

frisson qu’on n’a pas. Du premier pas jusqu’à la chute, Lucette,

inquiète, inconsciente, n’avait fait qu’obéir à l’appel de ses sens.

Comme tant d’autres, dans cette marche à l’amant, elle n’était guidée

que par l’espoir confus du coup de bonheur qui lui manquait.

Heureusement, elle était tombée sur Chazelles, un avide égoïste,

préoccupé de lui, de lui seul. Là encore, pas d’erreur possible.

L’ex-Madame Chazelles avait la confidence trop facile pour qu’on en

ignorât. Et le naïf dégoût qu’elle avouait à qui voulait l’entendre,

aussi bien à Zonzon qu’à M^{me} Savourette, suffisait à éclairer un

esprit averti. Chazelles était de ceux qui se penchent uniquement sur

leur plaisir, sans souci d’éveiller celui de leur compagne. Il l’avait

dégustée comme un mets friand, une œuvre d’art. Est-ce qu’on pense au

plaisir du plat qu’on mange, du tableau qu’on regarde?

Heureusement. Car si Chazelles avait révélé Lucette à elle-même, il

en eût fait sa chose. S’il avait fait jaillir en elle la source de

délices, il lui serait devenu précieux comme la vie même. Il l’aurait

rivée à lui. Tandis que, sans le savoir, elle s’était détachée parce

qu’elle était déçue.

Donc, le mal était réparable. Ni le mari ni l’amant n’avaient ouvert à

Lucette la terre promise. Mais elle y pouvait encore pénétrer. Aux bras

de Paul lui-même, parbleu! de Paul mieux avisé.

Car il avait péché, lui, non par égoïsme, mais par ignorance. Un

amoureux? Soit. Mais un amoureux qui ne sait pas l’amour. Il avait

fallu, pour s’y tromper, les petits airs satisfaits de Lucette, ce

néfaste malentendu ... Instruit de sa maladresse et des moyens de la

réparer, il prendrait sur Lucette cet empire que toute son adoration

trop chaste n’avait pas su lui gagner. Et quant à elle, satisfaite à

son insu, pleinement contentée, elle n’irait plus chercher ailleurs ce

qu’elle trouverait chez elle ... Ah! dame, la tâche était délicate,

d’éclairer les trente ans de ce garçon. Mais l’enjeu valait qu’on

risquât la partie.

Moyen scabreux, certes. Mais moyen unique de remettre et surtout de

maintenir Lucette dans la bonne ligne. Sans la vigoureuse impulsion du

coup de bonheur, elle s’exposait à de nouveaux écarts. Si, de retour au

foyer, son secret appétit n’était pas satisfait, si elle avait encore

faim, elle serait reprise des mêmes défaillances. Et il se trouverait

toujours un galant pour la soutenir à ce moment-là. Pas besoin de

chercher loin. Est-ce qu’au premier signe de vertige, Turquois, par

exemple, ne serait pas là pour la recevoir dans ses bras?

Il suffisait de le regarder d’un peu près, en ce moment même, dilaté

dans la chaleur du calorifère et la gaîté du feu, dans la lumière

rousse des bulles électriques, l’air parfumé de thé et de citron, et

surtout dans l’intimité de trois femmes ... Oh! un Turquois assagi par

l’alerte, par ses angoisses au chevet du petit malade,—plus séduisant,

peut-être, dans sa nouvelle manière attendrie et fondue,—mais dont se

réveillaient, en détente, le flair et les convoitises d’amant.

Celui-là guettait Lucette. Il l’avait déjà pressentie. Un jour, en

riant, elle l’avait avoué à sa grande. Il attendait son heure. Eh

bien, cette heure sonnerait. Oh! pas maintenant. Mais elle sonnerait,

si Lucette, inapaisée, poussée par l’obscur et puissant instinct,

continuait de chercher, faute d’avoir trouvé.

Lorsque la femme ne se borne pas à un homme, c’est qu’elle n’a pas reçu

de lui ce qu’elle en attendait inconsciemment. Peut-être un autre la

comblera-t-il? Ce n’est pas celui-là? Un autre encore ... Et elle se

lance alors dans cette poursuite exaspérée du bonheur qu’elle ignore

et qu’elle veut, dans ces aventures où l’amour n’a plus de part, cette

dégringolade de chute en chute, de mains en mains, où elle se détraque

et s’amoindrit. Non, non, à tout prix, il fallait éviter un pareil sort

à cette petite Lucette, si délicate, si sensible, si bien faite pour le

bonheur unique. Il fallait que Paul connût le péril et sût y parer.

Mais de ces clartés, de ces projets, Lucette devait tout ignorer.

Car elle se refuserait sans doute à penser qu’elle n’avait attendu,

recherché qu’un bonheur matériel. Comme tant d’autres, elle croyait

rouvrir un idéal trop pur, trop romanesque, pour admettre qu’il prît

racine dans sa chair. Comme tant d’autres, elle avait de l’amour une

notion trop mystique pour concevoir qu’une jouissance physique en fût

le sommet, la clef de voûte. Elle se cabrerait à l’idée que son sort

dépendait de la satisfaction d’un besoin si grossier. Et aussi, avertie

de l’existence d’une volupté précise, elle l’épierait et la goûterait

moins, de l’avoir attendue. Il lui répugnerait de n’y voir que l’effet

d’un peu d’attention, d’habileté, d’un tour de main. L’envers du décor

lui dépoétiserait la pièce. Non. Il fallait que l’extase la surprît en

coup de foudre, l’éblouît, lui apparût comme le signe divin de son

salut ... la révélation.

Si Zonzon, malgré sa promptitude de jugement et sa foi dans le succès,

avait hésité devant l’audace de son projet, certaine rencontre matinale

eût achevé de la décider à l’action.

Sur les instances de sa sœur, elle avait ajourné son départ au

lendemain, afin de prendre un peu de repos et de ne pas voyager deux

nuits de suite. Pendant la soirée, répétant ses arguments, renouvelant

ses assauts, elle avait enfin ébranlé Lucette. Elle la laissait à peu

près disposée à reprendre la vie commune et à garder le silence, au

moins à titre d’essai. Zonzon n’en demandait pas davantage.

Levée tôt, elle parcourait le jardin encore dénudé. Et comme le hasard

l’acheminait vers la grille, elle se heurta à M. Duclos ...

Elle n’ignorait pas que, sans cesse en route, il passait souvent aux

Barres, entre deux trains ou deux courses d’auto, afin d’y jeter le

coup d’œil du maître. Cependant, cette apparition imprévue l’inquiéta.

Était-ce une simple coïncidence qui le faisait tomber là pendant le

séjour de Lucette? Il l’eut vite édifiée. Dès les bonjours échangés, il

se campa, les pouces aux hanches, le ventre en bataille, les sourcils

croisés:

—Ah ça, qu’est-ce qui se passe ici? J’arrive d’Algérie—oui, le chemin

de fer de l’Oued-Mia, une grosse affaire—et, hier soir, à Marseille,

je trouve une lettre de mon garçon. Sa femme est seule, aux Barres,

pour soigner la scarlatine du petit Turquois? Elle laisse sa gamine

à M^{me} Savourette pour dorloter le gosse des autres? Qu’est-ce que

c’est que cette affaire-là? Du caprice, de la brouille? Elle est

enceinte? Quoi? Vous devez savoir ça, vous?

Zonzon s’effrayait. Ce rude bonhomme, qui tombait là en obus, était

capable de tout démolir. Elle essaya d’affirmer:

—Mais votre fils vous a dit la vérité. Lucette ...

Il coupa:

—Allons, allons, Mam’zelle Zonzon, faut pas m’en conter. J’aime pas

qu’on me roule, moi. Une petite madame comme Lucette ne s’installe

pas seule, en mars, à la campagne, pour aider un mioche à changer de

peau.... Y a quelque chose, je veux le savoir. Je le saurai. J’ai

débrouillé des affaires plus compliquées que ça.

Évidemment, il saurait. Ce ne serait pas difficile. S’il abordait

Lucette de ce ton brutal, du haut de sa puissance et de son argent,

elle se révolterait aussitôt. Encore hésitante sur son attitude, elle

verrait dans cet interrogatoire une indication du sort. Elle avouerait,

elle lui jetterait la vérité à la face. Et elle se perdrait, à jamais

... Comment le maîtriser? Il continuait:

—Je ne veux pas qu’on fasse de la peine à mon garçon, moi. Il a voulu

épouser cette petite Lucette. Affaire conclue. Le ménage marche. Bonne

affaire. Mais si ça bat la ferraille, halte-là! Je m’en mêle. Je veux

qu’il soit heureux. Il s’est marié pour ça ...

Zonzon s’exaspérait. Il voulait du bonheur pour son argent, cet homme.

Que faire? Elle eut l’intuition d’opposer la violence à la violence:

—Eh! mon cher monsieur, s’écria-t-elle, tout ne s’achète pas avec de

l’argent. Surtout le bonheur. Ça serait vraiment trop commode et trop

injuste. Faut quelquefois y mettre du sien et payer de sa personne!...

Interloqué, il se pencha, les yeux aigus:

—Quoi? Quoi? Qu’est-ce que vous dites?

Soutenue par l’espoir de le mâter, elle reprit:

—Êtes-vous bien sûr que votre garçon, comme vous dites, a fait tout

ce qu’il fallait pour être heureux? Oui, en êtes-vous bien sûr? Il

a reçu une éducation de luxe, modèle riche. C’est entendu. Mais il

y a peut-être des lacunes. Il manque peut-être des volumes dans la

bibliothèque. On ne peut pas tout savoir.

Intrigué, inquiet, il se croisa les bras, secoua la tête:

—Enfin, qu’est-ce que tout ça signifie?

—Rien de grave. Je dis simplement que nul n’est parfait, que nul

ne peut s’aviser de tout. Dans un ménage, les torts sont souvent

réciproques.

—Vous voyez bien qu’il y a de la brouille! s’écria M. Duclos.

—Un malentendu, rectifia Zonzon en souriant. Seulement, voyez-vous,

monsieur Duclos, vous devriez me laisser le dissiper. Je suis venue

pour ça ...

—Pourtant ...

—Je vous assure, poursuivit fermement Zonzon, laissez-moi arranger

ça, toute seule. Vous parliez tout à l’heure d’affaires compliquées,

monsieur Duclos. Si vous saviez comme les femmes sont des affaires

compliquées! C’est un peu ma spécialité. Prenez-moi comme contremaître,

dans cette entreprise-là ...

Il sourit, à demi-désarmé:

—Cependant, je voudrais bien savoir. Il s’agit de mon garçon ...

—Il s’agit aussi de ma petite sœur. Soyez tranquille. Je vous le

répète, c’est très ténu, très subtil, c’est des nerfs coupés en quatre.

Vous rentrez à Paris?

—Après déjeuner.

—Eh bien, dit-elle, vous m’emmènerez. Mais c’est promis, n’est-ce pas?

Vous ne rudoierez pas Lucette. Vous semblerez trouver sa présence ici

toute naturelle. Vous ne l’interrogerez pas.

Il se débattait encore:

—Mais vous m’expliquerez ...

—Plus tard, plus tard. Tenez, je vous donne rendez-vous ici, l’été

prochain. A ce moment-là, je vous rendrai des comptes. Vous me direz si

j’ai bien réussi. Alors, c’est promis, vous me confiez l’affaire?

Il hésita. Puis, rondement, dans un coup d’épaule:

—Allons, affaire conclue.

Elle sourit, soulagée:

—Croyez-moi, c’est la bonne affaire.

Seulement, maintenant, il fallait marcher.

VIII

Dans son petit appartement du boulevard Raspail, la pièce où Zonzon

donnait ses consultations était très gaie. Sièges, table-bureau, bahut

à usage de vitrine et de bibliothèque, tout le meuble était de ce style

flamand moderne aux lignes simples et pures et dont le chêne clair a

les tons chauds et dorés des moissons mûres. Les frais bouquets de la

toile de Jouy fleurissaient la tenture. Dans des cadres sobres, de

bonnes héliographies reproduisaient des chefs-d’œuvre préférés. Un peu

partout, des pots de cuivre et de grès flambé. Et même le classique

fauteuil articulé, toujours sinistre sous ses faux airs d’instrument

de torture, était remplacé par un divan jonché de petits coussins à

volants.

C’est là qu’au lendemain de son retour des Barres elle reçut son

beau-frère. Entre ces murs où, depuis cinq ans, elle avait déjà sondé

et soulagé tant d’intimes misères, elle se sentait plus confiante, plus

désignée que partout ailleurs pour lui faire entendre en franchise les

paroles de guérison.

A peine entré, il demanda âprement:

—Vous avez vu Lucette? Vous l’avez confessée?

—Oui.

De la main, elle lui désigna un fauteuil. Il s’y laissa tomber.

—Ah!... Eh bien, qu’est-ce qu’elle a?

Zonzon s’était assise derrière son bureau. Elle ébaucha:

—Peuh!... Du malaise.

Mais de sa main gantée, impatiente, il frappait la table:

—Voyons, voyons, ne me ménagez pas, je vous en prie. Je suis prêt à

tout. Elle se détache de moi, n’est-ce pas? Elle ne m’aime plus?...

Zonzon leva les bras:

—Là! le voilà parti ... Mais si, elle vous aime. Elle n’a jamais

cessé de vous aimer. Elle va rentrer, d’ici quelques jours. Je vous le

promets.

Un peu rassuré, il reprit;

—Alors, d’où vient ce malaise? Pourquoi cette fuite sous un vain

prétexte, ce besoin de solitude et de retraite? Encore une fois,

qu’est-ce qu’elle a?

Zonzon ouvrait et refermait le couvercle de l’encrier de cristal:

Les révélées: roman · 第 6 / 8 段