Chazelles? Un nom. On le disait à Draguignan. Elle ne le reverrait

pas. Et l’eût-elle rencontré qu’elle l’eût traité sans effort en

indifférent. L’aventure lui semblait arrivée à une autre, ou lue dans

un roman. Elle s’était lavée de la souillure en surface, dans cette

grande onde de bonheur qui ruisselait sur elle.

Elle regardait l’avenir en pleine face, avec une confiance absolue. A

l’automne, ils devaient partir pour la Troade. Paul voulait revoir avec

elle le théâtre de ses travaux. Et elle s’en faisait fête. Sûrement,

elle ne serait plus dépaysée, perdue, comme dans cette croisière de

Norwège et d’Écosse, peu après son mariage. Non. Cette fois, elle

serait partout chez elle. Chaque asile serait un nid, chaque site

un souvenir. Au lieu d’être repoussée par la terre hostile, elle la

marquerait à son empreinte ...

Us débouchaient sur le parterre, dans la pleine splendeur des roses.

Ils en suivaient la lisière ombragée. Pour gravir la pente douce,

Lucette s’appuya au bras de son mari. Elle était sans cesse pénétrée

de la plénitude de bien-être qu’on éprouve au sortir du bain. C’était

comme un reflet persistant sur toute sa vie de cette quiétude absolue,

de cette satisfaction extrême, complète, que lui donnait maintenant

l’amour.

L’odeur des roses la ravissait comme une musique. Il lui semblait

entendre pour la première fois cette année-là le chant des oiseaux. La

chaleur montante passait sur ses bras, sur ses joues, sur sa gorge,

comme une caresse. Elle montra à son mari, avec un petit sourire

indulgent, entendu, deux papillons voltigeant qui se poursuivaient.

Toute cette coquetterie des couleurs et des parfums, ces ruses

charmantes des fleurs pour attirer l’insecte qui colportera leur

semence et servira ainsi leurs amours, tout lui paraissait juste et

bon. Elle se sentait épanouie comme la fleur, ailée comme l’insecte.

Elle s’ouvrait à toute la nature, et s’y mêlait. Elle avait envie de

s’écrier: «Enfin, je vis!»

Et elle allait doucement, appuyée au bras de son mari, au long des

roses.

Zonzon, accoudée à la balustrade de la terrasse, à côté de M. Duclos,

les regardait monter. D’un coup de son menton volontaire, comme taillé

dans du granit, l’entrepreneur les désigna. Et ravi:

—Les voyez-vous, les voyez-vous, ces amoureux ... Et quand on pense

qu’il y a trois mois, ça craquelait, ça se fissurait ...

Puis, dévisageant Zonzon de ses petits yeux aigus sous les sourcils

hérissés:

—Enfin, là, qu’est-ce que vous leur avez fait?

Elle éclata de rire:

—Je les ai soignés, tiens!

Il insista:

—Oui, mais enfin, comment? Pourquoi? Qu’est-ce qu’ils avaient au

juste, hein?

Elle biaisa:

—Je vous l’ai dit: histoire de nerfs.

—Ah! mam’zelle Zonzon, vous ne tenez pas votre parole. Vous m’aviez

pourtant bien promis de m’expliquer ...

Mais elle se défendit:

—C’était pour vous calmer. Vous vouliez tout casser. Je vous avais

surtout promis de la raccommoder, la fissure. Et là, j’ai tenu parole.

C’était l’important. N’en cherchez donc pas plus. Et surtout, ne vous

avisez pas de les sonder vous-même, sacristi! Ça casserait tout. C’est

de l’ouvrage bien fait, allez. Et solide. Vous êtes content de votre

contremaître?

Il dit en riant:

—Oui, oui. Mais c’est égal, j’aurais bien voulu savoir ...

Elle se haussa vers lui et, de bouche à oreille, la main en écran, lui

souffla:

—Secret professionnel ...

—Alors, décidément, on ne peut pas le connaître. C’est fichant.

Elle eut une petite moue malicieuse vers la moustache blanche:

—Croyez-moi: ça ne vous intéresserait plus.

Bien sûr, elle n’allait pas crier son secret sur les toits. Mais,

tout de même, elle était bien contente et bien fière de son œuvre, la

bonne Zonzon. Ah! certes, des esprits tournés vers un idéal austère et

façonnés par des siècles religieux se froisseraient qu’une créature

aussi fine, aussi délicate que Lucette fût ainsi asservie à son sexe

et ramenée au bien par des voies si matérielles. Et cependant ...

Est-ce que le continuel effort des hommes n’avait pas toujours tendu

à utiliser toutes les puissances de la nature, à s’en faire autant

d’armes pour améliorer leur sort? Le plus impérieux de tous les

instincts ne devait-il pas servir, lui aussi, à la conquête du bonheur?

Oui, elle était fière de son œuvre. Et elle la contemplait encore, un

peu à l’écart du petit groupe réuni autour du thé de cinq heures,—les

Turquois, les deux Duclos, Lucette. Ah! ce brave Turquois pourrait bien

exercer son flair de requin et rôder dans le sillage: rien ne tomberait

du bastingage.

Et elle admirait Lucette dans sa grâce nouvelle, sa fraîcheur, son

enjouement. Toujours ainsi la journée lui serait légère. Car elle en

connaissait la fin délicieuse. Il suffisait, pour s’en convaincre, de

regarder ce joli profil animé qui, par instants, dans une rêverie

charmante, se tournait vers le large horizon, vers le ciel perlé où

déclinait le jour. Elle aussi attendait le soir ...

Paris-Serbonnes, 1908-1909.

FIN

PARIS.—L. MARETHEUX, IMPRIMEUR, 1, RUE CASSETTE.

Les révélées: roman · 第 8 / 8 段