fois qu’il arrivait en retard de quelques minutes au rendez-vous.
Tant mieux, s’il ne venait pas. Ce serait un signe du sort. Elle s’en
autoriserait pour ne plus venir à son tour. C’en serait fini. Puis,
apercevant de loin sa robuste carrure, sa cape de feutre et son long
manteau noir, elle s’avouait que le voyage dans l’ombre lui eût manqué,
qu’elle en subissait toujours le trouble attrait. Et elle déplorait
d’être ainsi partagée. Elle aurait voulu se jeter au gouffre d’un élan,
d’une ardeur.
Personne à la porte Guersant. Elle ne s’était pas trompée. Il ne
viendrait pas ... Et comme elle s’apprêtait à revenir sur ses pas, un
taxi, dont les pneus labouraient la neige fondante, vint ranger le
trottoir devant elle. Chazelles entr’ouvrit la portière. Il retint la
main de Lucette:
—Vous ne pouvez pas rester dans cette boue. Venez. Venez.
Elle commença:
—Mais ...
Il l’attira sans l’entendre. Et quand il eut refermé sur elle, le
chauffeur partit sans demander d’adresse.
Elle s’écria:
—Où allons-nous?
Il répondit gaîment:
—Au Musée. Nous y serons toujours mieux qu’ici. Nous recommencerons la
visite de cet été. Nous ferons un pèlerinage à Watteau ...
En effet, ils traversèrent à nouveau les salles vides et sonores, au
parquet luisant, sous le regard des figures de cire figées dans la
lumière crue de leurs loggias. En effet, ils s’arrêtèrent un instant
devant l’exquise vision de _L’Embarquement pour Cythère_. Seulement,
Chazelles ouvrit la petite porte qui, par un escalier intérieur,
donnait accès à ses appartements. Et, de la parole et du geste, il
l’attira.
Cela, elle l’avait prévu, dès qu’elle avait su où les emmenait la
voiture. Là même, tandis que la crainte d’être reconnue la rejetait
au coin le plus obscur et l’éloignait de son compagnon, elle avait
prévu qu’il chercherait à l’entraîner, et qu’elle céderait, qu’elle
ne trouverait pas en elle la force de résister; que la voix mauvaise,
sortie du plus secret de son être, s’élèverait plus impérieuse que
jamais, étoufferait tous les appels de sa raison.
Tout cela, elle se l’était dit. Et elle se le répétait dans
l’étourdissement de la course parmi les figures de cire, dans
l’escalier obscur et tournant, dans l’étreinte plus pressante de
son guide. Elle entendait à peine les paroles qu’il lui murmurait
à l’oreille, ses explications rassurantes: ils étaient seuls, son
domestique absent; il voulait seulement lui faire visiter son logis ...
Ah! que lui importait toutes ces petites ruses, et tous ces biais et
ces hypocrisies ... Il lui fallait toucher le but, toucher le fond.
Elle aurait au moins le courage et la franchise de s’obéir. Et, dans
un retournement de sa nature, un total abandon de sa réserve qui
trahissaient bien son impatience et sa tension, avec la crâne audace du
plongeur qui sème en deux temps ses vêtements sur la rive, elle se jeta
au bonheur.
* * * * *
Mais le plongeur, dès qu’il a touché le fond, remonte, d’un coup de
talon, vers la lumière, vers le ciel. S’il risque chaque fois sa vie,
il goûte en retour cette joie de résurrection. Au plus creux de la
chute, il trouve l’essor.
Et Lucette ne trouva pas l’essor. Elle l’appelait pourtant, de tous ses
nerfs tendus, de tout elle-même. Les yeux rouverts, elle ne mesurait
que la hauteur dont elle était tombée. Elle restait au fond de l’abîme,
perdue.
Cette mélancolie qui l’avait effleurée au lendemain de son mariage,—et
que la mystérieuse association des souvenirs liait pour elle aux
aboiements de la meute, aux hurlements de la sirène,—l’enveloppait
maintenant, lourde, écrasante, aggravée du poids de la faute inutile.
«Ce n’est que cela ...» Elle ne le pensait plus dans l’ignorance et
le trouble de l’initiation toute fraîche. Mais dans la déception
consciente de la femme qui a cru se dépasser, d’un élan coupable, et
qui retombe aux mêmes bornes.
Pourtant elle accepta d’autres rendez-vous. Elle refit le pèlerinage
à Watteau, reprit le petit escalier obscur et tournant. Elle ne
renonçait pas à l’espoir d’oublier sa faute dans le plus grand bonheur.
Elle s’acharnait à sa poursuite passionnée, voulant trouver, dans sa
frénésie même, la preuve qu’elle aimait.
Elle refusait de se laisser arrêter par ces mesquines entraves qui
avilissaient pourtant leurs rencontres: ce souci, nouveau pour elle,
d’éviter la maternité, ces habitudes minutieuses et exigeantes de son
amant ... Ah! Il était joli, le coup d’aile ... Pouah!
Et cependant, elle le sentait bien: si elle avait aimé, rien ne l’eût
sali. Au moins, ces promenades presque innocentes, dans l’ombre, lui
eussent laissé un souvenir charmé. Tandis qu’elle évitait même de
passer à Neuilly, de revoir au plein jour les étapes du voyage. Et,
par moments, elle en venait à souhaiter qu’un incendie rasât cette
banlieue, qu’il n’en restât plus de trace.
Non, elle n’avait pas l’excuse d’aimer. Ni même l’excuse d’être aimée.
Elle se rendait compte qu’il avait profité de l’occasion offerte,
qu’il avait étendu vers elle une main d’amateur et de dilettante,
qu’il l’avait prise, aspirée comme sa cigarette, une pauvre chose qui
brasillait sans flamme, et dont il ne restait qu’un peu de cendre et de
fumée.
Ah! Ils étaient loin de la passion, de la vraie passion en rafale,
devant qui tout se courbe et s’incline ... La passion d’une M^{me}
Turquois qui, un jour, tombant frémissante chez Lucette, annonçait
ensemble la grave maladie de son petit garçon—une inquiétante
scarlatine—et le retour de son mari.
Il était accouru aux premiers symptômes du mal. Et, implorant du
médecin un miracle, prêt à supplier à mains jointes—lui, le jovial
sceptique—une intervention divine, il n’était plus, au chevet du
petit malade, qu’un pauvre être affolé, en suspens, sans direction,
déboulonné, pour qui les aventures ne comptaient plus, n’existaient
plus, et qui n’ouvrait même pas les lettres de M^{me} Evenon. Et le
tragique, dans le récit de cette femme, c’est qu’on la sentait à la
fois déchirée par la crainte de perdre son enfant et si heureuse de
retrouver son mari ... Sous son angoisse de mère, perçait sa joie
d’épouse, d’amante.
Lucette l’envia presque. Au moins, celle-là savait ce qu’elle voulait.
Tandis qu’en elle, quel affreux désarroi ... Naguère, au temps de ses
promenades dans Neuilly, elle souffrait de toutes les attentions, de
toutes les ferveurs de son mari. Elle croyait qu’il n’était pas de
plus cruel petit supplice. Quelle erreur! Maintenant qu’elle s’était
donnée toute, la torture devenait cent fois pire. Chaque fois que
Paul s’approchait pour l’embrasser, la prendre, elle était tentée
de reculer, de se refuser, parce qu’elle se jugeait indigne de ses
caresses, parce qu’elle se révoltait à la pensée du partage. Et elle
était arrêtée dans sa retraite autant par la crainte d’éveiller les
soupçons de son mari que par un grand besoin de tendresse humiliée.
Mais quelle malpropreté, quelle profanation! Elle se faisait horreur.
Un soir qu’elle était en voiture avec Chazelles,—car elle
s’enhardissait à parcourir ainsi la ville, par un maladif désir de
provoquer le danger, de corser l’aventure,—elle vit Paul ... Il
cheminait doucement au long du trottoir. Il lisait un journal, à la
lueur des réverbères et des devantures. Et si confiant, si loin de
soupçonner qu’elle le frôlait presque aux côtés de son amant ...
D’abord, elle eut peur, la peur instinctive d’être surprise. Mais
surtout un attendrissement infini la bouleversa, fait de remords, de
pitié, d’attachement. Là, plus peut-être encore qu’aux bras de l’autre,
elle prit conscience de le tromper, de le trahir. Elle fut tentée
d’ouvrir la portière, de s’élancer, de le rejoindre, de lui demander
pardon, en pleine rue, à genoux. Et dans ce moment, elle n’éprouvait
pour son amant que de la haine, cette haine où l’on confond le complice
et la faute. Mais la voiture était passée ...
La vie, de ce soir-là, lui devint intolérable. Elle ne parvenait pas
à se détacher complètement de Chazelles, à résister à toutes ses
sollicitations pourtant attiédies. Elle s’acharnait à faire jaillir
l’étincelle. Il lui en coûtait trop de reconnaître décidément qu’elle
n’avait obéi qu’à de la curiosité, à du vice. Ce n’était pas vrai! Elle
n’était pas vicieuse! D’ailleurs, eût-elle achevé de rompre, le passé
n’en subsistait pas moins. Et, en même temps, le mensonge lui pesait
tellement que parfois elle ouvrait la bouche pour tout avouer à son
mari. Oui, avouer, au risque des pires cataclysmes, avouer pour sortir
du bourbier, pour en finir ...
Puis, par un télégramme, Zonzon annonça ferme son retour pour le milieu
de Mars, dans une huitaine. Trop tard, hélas! Trop tard pour la sauver.
Et, au contraire, Lucette ne voyait plus en sa sœur qu’un juge trop
clairvoyant qui saurait lui arracher la vérité, sans pouvoir l’absoudre.
Elle se débattait ainsi, dans une angoisse croissante, quand M^{me}
Turquois lui annonça la convalescence de son petit garçon et son départ
pour Brûlon, où le changement d’air achèverait de le rétablir. Son mari
les accompagnerait. Alors, d’une impulsion:
—J’irai aux Barres, dit Lucette. Je vous aiderai. Je vous tiendrai
compagnie quand M. Turquois devra s’absenter. Quand partez-vous?
—Demain.
—Nous ferons route ensemble.
Elle sautait sur l’occasion, sans songer plus loin. Échapper à
Chazelles et à son mari, à la faute et au remords, retarder du même
coup le premier regard de Zonzon. Et là-bas, dans la retraite, dans la
solitude, prendre une résolution. Mais, avant tout, s’enfuir ...
VI
Ce que Lucette allait être surprise et contente ... Une idée de
Zonzon, de tomber chez sa sœur, sans prévenir, au saut du train. On ne
l’attendait que le lendemain. En empruntant la ligne de paquebot qui
touche à Cherbourg, elle avait pu gagner un jour sur son horaire.
Dès la gare, après une nuit de chemin de fer, sans passer chez
elle, sans se débarrasser même de la suie du wagon, encore roulée
dans son cache-poussière, elle piquait droit sur le petit hôtel du
Champ-de-Mars, dans la hâte de revoir Lucette et aussi d’oublier, près
de sa meilleure amie, la fin du beau voyage, ces huit mois de grand
jour et de liberté ...
—Madame est là?
Le domestique, bienveillant mais fermé, lui répondit:
—Madame n’est pas à Paris. Mais Monsieur est ici. Si Mademoiselle
désire que je prévienne Monsieur.
Lucette partie, sans son mari? Qu’est-ce que ça signifiait?
—Je crois bien que je désire!...
Elle suivit le valet de chambre jusqu’au cabinet de travail, où, dans
la pleine lumière, Paul écrivait derrière des piles amoncelées de gros
livres fleurant bon l’impression toute fraîche, le fameux ouvrage sur
la Troade. Il se leva, courut à elle. Mais sous les mots de bienvenue,
de surprise, et de fête, dans sa poignée de main trop nerveuse,
perçaient sa gêne et sa préoccupation.
—Qu’est-ce qu’on m’a dit: Lucette n’est pas là? Où est-elle?
Il s’assit derrière son bureau, comme s’il eût voulu retrancher son
trouble derrière ses livres. Et la voix mal assurée:
—Lucette est partie pour les Barres, depuis cinq jours.
Zonzon s’était laissée tomber dans le fauteuil qu’il lui avait avancé:
—Aux Barres, en mars?
—Oui, le petit garçon de M^{me} Turquois a eu cet hiver une fièvre
scarlatine très violente. Peut-être Lucette vous l’a-t-elle écrit. Dès
que l’enfant a été transportable, sa mère l’a emmené à Brûlon, pour
le changer d’air, hâter la convalescence. Lucette a exprimé le désir
d’assister son amie, au moins pour quelques jours. Elle a confié Paule
à sa grand-mère Savourette ...
Vraiment alarmée, Zonzon l’interrompit.
Elle aimait trop Lucette pour s’arrêter à de vains scrupules de
discrétion. Elle voulait la vérité:
—Voyons, voyons, qu’est-ce que c’est que cette histoire-là? Ça ne
tient pas debout.
Paul se pencha vers elle. Ses traits ne cachaient plus son inquiétude:
—Écoutez, Suzanne (Il s’obstinait à ne pas l’appeler Zonzon, malgré
ses reproches). Je ne veux pas feindre avec vous. Au surplus, j’étais
résolu à me confier à vous. Et seule votre arrivée imprévue m’a pris
de court. Les choses se sont bien passées comme je viens de vous le
dire. Lucette ne m’a pas donné d’autres raisons de son départ. Mais je
sens, je suis sûr qu’il y en a d’autres. Je veux les découvrir. Et je
comptais vous demander de m’y aider. Ah! La pensée qu’il y a entre
nous quelque chose de caché, nous qui vivions si confiants, si unis,
cette pensée-là—surtout maintenant que je l’exprime, que je la précise
dans des mots—me bouleverse à un point que vous ne pouvez pas imaginer.
—Enfin, demanda Zonzon, elle est partie à la suite d’un incident
quelconque? Vous lui avez offert de l’accompagner, naturellement?
—Oui. Dès qu’elle m’a fait connaître son intention—tenez, c’était
un soir, après dîner, dans ce bureau—je lui ai tout de suite proposé
de la suivre. Elle a aussitôt cherché à m’en détourner. Mon livre,
disait-elle, allait paraître. Ma présence à Paris était nécessaire.
Elle partait en garde-malade. C’était son rôle et non le mien ... J’ai
insisté. Alors, elle m’a avoué que nous étions beaucoup sortis, que
l’hiver l’avait fatiguée, qu’elle avait besoin de faire une retraite,
une cure de repos. Bref, elle m’a supplié de la laisser partir seule
... De mon côté, je résistais. Cela a été notre premier froissement,
notre premier assaut. Et puis, j’ai fini par céder ... Que voulez-vous?
Je crois avoir quelque énergie, mais j’ai toujours plié devant elle,
tant il m’était doux de lui faire plaisir. Cette fois encore, j’ai
reculé, j’ai rompu. Mais non sans surprise, sans révolte, ni sans
chagrin ...
Zonzon ne savait que penser.
—Elle n’avait pas un malaise quelconque? Elle n’était pas dans une
mauvaise disposition? Avec les femmes, est-ce qu’on peut jamais savoir
jusqu’où le corps réagit sur l’esprit?...
Il répondit, en homme qui a ressassé ses inquiétudes:
—A peu près depuis votre départ, son humeur a changé. Elle est devenue
inégale, instable. Voyez-vous, il me semble que rien ne m’échappe,
sinon de sa pensée, au moins de son apparence, tellement je vis pour
elle, les yeux sur elle. Eh bien, cet été elle m’a paru lasse et
triste, par périodes. Elle perdait cet entrain contenu, vous savez, où
se mêlent si joliment sa réserve et son ardeur. Je l’ai interrogée,
je lui ai offert de choisir des distractions. Elle m’a juré qu’elle
n’avait rien, qu’elle n’avait besoin de rien. J’ai attribué son
malaise à la saison. Nous sommes rentrés à Paris. Notre hiver a été en
effet assez animé, assez épars. L’agitation, le mouvement semblaient
plaire à Lucette et je me gardais bien de l’enrayer. Elle était
gaie, d’une gaîté un peu nerveuse, à éclats. Puis, peu à peu, elle
s’est assombrie de nouveau, plus mystérieuse que jamais. Tour à tour
elle avait des élans, des retraites, de ces imperceptibles, de ces
abominables retraites où il semble que la peau se contracte sous la
main qui l’effleure ... Jusqu’au jour où elle a saisi cette occasion de
s’enfuir, oui, de s’enfuir ...
Il se leva, fit quelques pas, les regards au tapis. Puis s’arrêtant
devant Zonzon:
—Je vous en prie, Suzanne, rendez-moi un grand service. Voyez-la.
Confessez-la. Vous vous aimez, toutes les deux. Vous la connaissez.
Vous avez une forte influence sur elle. Moi, je n’ose plus
l’interroger. J’ai peur de la froisser, de la refermer. Ah! Tenez,
pendant ces cinq jours, la tentation m’a souvent pris de sauter seul
dans mon auto, de bondir d’un trait jusqu’aux Barres, de lui crier:
«Qu’est-ce que tu as?» Et puis je renonçais. D’abord, j’ai promis de
la laisser seule. Ensuite, à quoi bon? Avant même qu’elle ne fronce le
sourcil, qu’elle ne laisse échapper un signe d’ennui, je tremble que
mon insistance ne l’excède. Et si au contraire elle me répond d’un mot
de tendresse, alors je sens mon cœur se fondre et je n’ai plus envie
que de la remercier, de lui rendre grâces, tout bas. Je ne peux pas
parler devant elle. Je ne peux pas. Ah! On ne parle jamais assez ...
De nouveau il avait repris sa marche à travers le cabinet de travail.
Et la noblesse de cette pièce, sa solennité de chapelle, son
recueillement de sanctuaire, accusaient encore l’agitation, la misère
de ce malheureux.
—Si vous saviez ce que j’endure. Parfois, il me semble qu’elle s’est
éloignée de toutes façons, de cœur, de pensée comme de fait. Non,
non, c’est impossible. Ce serait trop cruel. Et trop injuste. A tout
instant, je m’interroge: «Qu’est-ce que j’ai fait?» ou: «Qu’est-ce que
je n’ai pas fait?» Je creuse, je creuse, et il y a maintenant en moi
comme un trou noir sans fond, à donner le vertige ... Ah! Je comprends
que ceux qui vont mourir trouvent la vie si passionnément bonne. On
ne sent combien on aime un être que quand on est menacé de le perdre.
Tout me manque d’elle. Son visage, sa silhouette, ses gestes, sa voix,
son parfum et mille petits détails qui faisaient mes délices, une
inflexion, une expression, un pli de paupière, un coin de lèvre, la
courbe de ses cheveux ... est-ce que je sais, moi ... Enfin, je ne suis
plus qu’une loque, un vêtement vide et jeté sur un siège.
Il posa sa main brûlante sur l’épaule de Zonzon:
—Suzanne, il faut que vous me la rendiez, que vous me rendiez la vie.
Je remets notre sort dans vos mains. J’aime, j’admire votre force,
votre santé morale. Si parfois, secrètement, votre belle audace m’a
effarouché, la faute en est à l’éducation que j’ai reçue. Mais j’ai une
confiance absolue en vous, en votre jugement. De vous, je suis prêt à
tout entendre, à tout croire.
Elle se leva, lui tendit la main:
—Je ferai ce que je pourrai. Je partirai cet après-midi.
Tout en l’accompagnant jusqu’à la rue, il s’excusait de lui imposer ce
surcroît de fatigue, après une semaine de paquebot, une nuit de train.
Elle plaisanta, pour lui donner confiance:
—Au contraire. C’est très commode. Je suis déjà en costume de voyage.
VII
Au fond, Zonzon était très alarmée. Et son inquiétude grandit pendant
ces deux heures de wagon sous le ciel froid, parmi la campagne encore
défeuillée, qui montrait la terre. Qui ne connaît, pour l’avoir éprouvé
au moins une fois dans sa vie, ce supplice irritant de voyager sous
l’oppression d’une énigme dont on attend la solution au but? Énervé
de vaine impatience, on accueille et on repousse cent hypothèses, on
esquisse des plans qu’on efface ensuite. Et l’on sent dans sa tête la
pensée tourner à l’allure et au rythme des roues sur le rail.
Puis, l’anxiété de Zonzon s’avivait encore d’un scrupule. Ce
trouble—inconnu, mais évident—jeté dans le ménage de Lucette, ce
trouble qu’elle souhaitait passionnément de découvrir et de guérir,
qui sait si elle ne l’eût point évité par sa présence? Elle en aurait
guetté les symptômes, chaque jour. Elle aurait veillé. Mais elle
était partie, pour le beau voyage ... Est-elle donc vraie, cette loi
d’équilibre qui veut que tout bonheur soit balancé par un malheur, de
même que sur toute la terre, à chaque seconde, une naissance balance
une mort?
A Sens, elle prit une voiture à la gare, pour franchir les quatre
kilomètres qui la séparaient de Brûlon. Elle n’avait pas voulu
annoncer son arrivée, afin de ne pas mettre sa sœur en défense.
Mais elle regretta sa tactique, au cri presque douloureux, devant le
visage presque terrifié de Lucette, accourue à la grille au coup de
cloche. Et tandis qu’elles se jetaient sans paroles aux bras l’une de
l’autre, Zonzon décidait de temporiser. Elle n’obtiendrait rien en
brusquant l’attaque.
Lucette, la première, dénoua l’étreinte. Et très vite:
—Mais tu ne devais rentrer que demain?... Comment as-tu su que j’étais
ici?... Tu as vu Paul?
Zonzon l’entraînait vers le château:
—Mais oui, mais oui. Je te raconterai tout ça. Cristi, ce que j’ai eu
froid, sur cette route ...
La pleine chaleur du calorifère dès le vestibule, la montée claire
du grand feu de bois dans la bibliothèque, le thé fumant parfumé de
citron, eurent vite fait d’épanouir la voyageuse:
—Ah! Ça va mieux.
La première alerte et la première surprise passées, Lucette cherchait
à se rassurer. Comment la présence d’un même être peut-elle inspirer à
la fois tant de joie et de crainte? Ah! Certes, malgré l’appréhension
de la rencontre, malgré le tumulte que soulevait en elle la seule vue
de sa sœur, Lucette était bien heureuse de retrouver sa grande, sa
vaillante ... Et, en même temps, elle redoutait la clairvoyance de
Zonzon.
La solitude et la méditation ne l’avaient pas apaisée. En elle, c’était
le même trouble qu’au premier jour, la même terreur de l’avenir, le
même besoin de fuir la faute et le remords, de se fuir. Ah! pouvoir
cacher, enfouir sa honte jusqu’à l’oublier. Et elle se terrait au gîte
comme une bête malade qui tremble d’être découverte.
Et voilà que Zonzon la relançait. Elle en venait à maudire cet
ascendant, ce pouvoir presque magnétique que l’aînée exerçait sur
elle. Lucette sentait en éveil cette tendresse de mère, ce flair
subtil d’amoureuse, ce regard de médecin. Des terreurs absurdes la
traversaient. Zonzon allait peut-être la trouver changée, lire la
vérité dans ses yeux, sur ses lèvres, à quelque empreinte nouvelle
laissée sur son visage?
Mais non, pourtant. Zonzon bavardait gaiement. Quand deux êtres
chers reprennent contact après une longue absence, ils ne rentrent
que lentement en possession l’un de l’autre. Une étrange pudeur les
retient de se livrer trop vite, de se parler tout de suite cœur à
cœur. Ils n’échangent d’abord que des propos neutres, en surface.
Zonzon racontait des incidents du retour. On menait joyeuse vie sur le
paquebot. La veille de l’arrivée, un peu trop émus de champagne et de
cocktails des passagers n’avaient-ils pas erré en circuit le long des
couloirs, à la recherche de leurs cabines, jurant qu’on avait changé
les numéros des portes, ou retourné bout pour bout le navire?
Une sonnerie de téléphone retentit, drue et longue. Lucette sursauta.
Qui la demandait? Son mari, sans doute. Il l’appelait tous les jours.
Un raffinement de supplice pour elle, ces courtes causeries. Elle
craignait toujours de s’y trahir. Au moins, quand on répond par lettre,
on réfléchit. Même, dans une conversation face à face, on prend des
temps; la physionomie de l’interlocuteur avertit de ses intentions.
Tandis que là, ce sont les voix toutes nues qui se croisent et se
pressent, comme les épées dans un assaut. Justement, Paul n’avait pas
téléphoné de la journée. Elle avait décroché l’écouteur de l’appareil
posé sur la table:
—Allo ... Qui est là?
Les paroles claquèrent, toutes proches:
«—C’est moi ... Lucien Chazelles.
Il lui sembla qu’elle se rétrécissait, tout le sang reflué au cœur en
un bloc lourd. Et Zonzon qui la regardait, qui attendait. D’instinct,
Lucette serrait les récepteurs contre ses oreilles, comme pour empêcher
les mots de se répandre dans la pièce. Et si elle coupait net la
communication? Mais il était prudent de savoir ce qu’il voulait. Et
puis, le geste intriguerait Zonzon. La receveuse insisterait, la
rappellerait. Elle y renonça et, sur un ton qu’elle s’efforçait de
rendre indifférent:
—Ah! c’est vous ...
Dès qu’il l’eut reconnue à la voix:
«—Oui, votre mari m’a appris hier votre départ. Comment se fait-il que
vous ne m’ayez pas averti? Que s’est-il passé? Rien de grave?
—Je suis partie brusquement. Une amie à assister ... Un enfant malade
...
Mais les propos se chevauchaient. Avant qu’elle eût achevé, il reprit:
«—Écoutez. Permettez-moi d’aller vous voir là-bas ...
Elle répondit violemment:
—Non, non. C’est impossible.
Oh! avoir ces deux écouteurs rivés aux oreilles, la tête pleine à
éclater de ce crépitement et, devant les yeux, ce témoin inoccupé,
muet, espion malgré lui, qui, tout, naturellement, s’ingénie à
comprendre l’entretien dont il n’entend que la moitié ... Chazelles
continuait:
«—Il faut absolument que je vous voie. On m’offre une trésorerie
générale, à Draguignan. On demande une réponse urgente. Je tiens à
m’entendre avec vous ...
Elle répéta:
—Non, non. Je ne veux pas.
Il insistait:
«—Mais si, voyons. J’ai tout combiné. Je prends le train demain
matin. J’arrive à pied pour passer inaperçu. Fixez-moi un rendez-vous.
Par quels mots, comment lui refuser? Ne lui avait-elle pas donné le
droit de tout exiger d’elle? Il croyait sans doute à quelque caprice.
Car il ajoutait, d’un ton riant mais décidé:
«—Eh bien, si vous ne voulez pas, j’irai sonner à votre grille, et
vous faire une visite ...
A tout prix, il fallait l’empêcher de venir. Elle s’affola, perdit pied: