Zonzon partir, s’absenter ... Quelle stupeur! Mais déjà, s’asseyant

près de Lucette:

—Oh! dit Zonzon, ce n’est qu’un projet. Et tu sais, les projets, c’est

comme les oiseaux. Ils s’envolent tout d’un coup pendant qu’on les

caresse. Ce ne serait en tout cas que pour la fin de l’année, peut-être

le printemps. Mais si je pars, je veux partir tranquille. Et, une fois

là-bas, l’idée d’une anicroche, l’idée que tu pourrais avoir besoin de

ton docteur ordinaire, me gâterait le voyage. Alors, dis, tu te sens

bien d’aplomb?

Lucette ne répondit pas directement:

—Enfin, de quoi s’agit-il?

Lucette ne connaissait que la vie extérieure de Zonzon. Depuis

l’époque où elle étudiait la médecine, elle avait lentement conquis

son indépendance. Elle avait, un à un, dénoué plutôt que tranché les

liens qui l’attachaient au foyer de famille. Mais comment, jusqu’où

usait-elle de sa liberté? Là-dessus, Lucette n’avait jamais interrogé

sa sœur. Elle en était retenue par son ombrageux respect de tout ce

qui est intime et caché, par le prestige et l’autorité de son aînée

à ses yeux, et aussi, peut-être, par cette sorte de désintéressement

où nous restons de tout ce qui ne réagit pas, de ce qui n’influe pas

directement sur notre propre existence.

Tout de même, et surtout depuis son mariage, la curiosité de

Lucette s’éveillait parfois, en courtes lueurs: «Comment vit-elle?»

Et la gravité inhabituelle de sa sœur, l’imprévu de ce départ,

l’avertissaient qu’elle touchait au mystère.

Zonzon s’était accoudée à la petite table où s’étalaient toutes les

pièces de l’onglier, ce joli superflu qui s’échappe d’un nécessaire.

—Il s’agit d’un voyage, d’une mission ... Mais je ne partirais pas

seule. J’ai un ami, ma petite Lucette. Depuis longtemps, déjà. Quatre

ans. Bah! J’aime mieux tout lâcher, maintenant que j’ai commencé.

C’est drôle, la vie. Nous nous sommes connus au chevet de sa femme

malade. On l’opérait. Une maladie de reins. Je tenais le chloroforme.

Il assistait, aussi blanc qu’elle. Elle est morte, huit jours après. On

s’est revu plus tard. Et petit à petit, on s’est aimé, fort, bien fort,

très fort ... Voilà.

A froid, et connaissant Zonzon, Lucette avait envisagé semblable

aventure. Mais, sous le choc de la confidence, toutes les idées

convenues qui sommeillent en nous—sur ce qui se fait ou ne se fait

pas—se réveillaient, se révoltaient. Elle était péniblement surprise,

comme d’un amoindrissement, d’une déchéance, d’une mise hors la règle.

Elle cria presque:

—Mais pourquoi ne t’a-t-il pas épousée?

—Il me l’a offert. Mais il a une fille. Treize ans. Toute à

l’empreinte de sa mère, pieuse, presque mystique, bref à l’envers de

moi. Aussi, tu comprends. Pour elle, voir une autre femme prendre la

place de sa maman, ce serait la perdre deux fois. Ça lui ferait trop de

peine, à cette petite. Alors, je n’ai pas voulu.

—Ah! Zonzon, murmura Lucette, remuée.

—Bah! ce n’est pas héroïque. D’autant que plus tard, quand elle sera

mariée, on pourra faire comme elle, si on veut. Mais, moi, je n’y tiens

guère. Ah! dame, faut se cacher, c’est vrai. Car cette enfant doit

ignorer toute l’histoire. Sinon, le beau geste ne servirait de rien. Tu

es la première à qui je me raconte, la seule dans le secret. Et encore,

sans ce voyage, je crois bien que je serais restée bouche close. Car je

te devine, va! Tu as beau remuer la tête: ça te fait de la peine, au

fond, mon histoire. Je ne suis pourtant pas à plaindre, sacristi!...

Enfin, fallait bien justifier le départ. Tu n’aurais pas compris.

Tu m’en aurais voulu, de ficher le camp. Tandis que maintenant, tu

dois comprendre. On partirait pour l’Amérique. Lui, il ferait une

enquête pour l’usine Grive, où il est ingénieur. Tu sais, les machins,

les choses en fer. Moi, je décrocherais une mission quelconque pour

étudier leurs universités là-bas, au point de vue médical. Mais on ne

travaillerait pas tout le temps, bigre! On se retrouverait. Alors, tu

penses, ces six mois ensemble, en liberté, en plein jour, quelle fête!

Les grandes vacances de la vie, quoi!

—Tu vois bien, dit Lucette, que tu souffres d’être obligée de te

cacher.

—Pas tant que tu crois. On concentre sur une heure ce qu’on aurait

répandu sur un jour. Les moments où nous sommes ensemble me dédommagent

des autres. J’y puise du courage, de la force, de la joie, pour le

reste du temps. Nous n’avons pas de foyer, c’est vrai. Mais il est

en moi, mon foyer, si clair et si brûlant, qu’il illumine et qu’il

réchauffe toute ma vie. Ah! Lucette, tu te rappelles, ce matin

d’été, aux Barres, où tu me disais: «J’aimerais tant, si uniquement

...» J’étais à lui depuis peu. Et j’aurais voulu pouvoir te crier:

«C’est comme moi, c’est comme moi!...» Il faut croire que nous nous

ressemblons aussi de cette manière-là, que nous sommes décidément

taillées sur le même patron. Du jour où je me suis donnée, j’ai bien

senti que je ne me reprendrais plus. Et depuis ce jour-là, pas un

regret, pas une ombre, pas un moment moins exquis. Mais aussi, je lui

dois un bonheur si plein, si complet ... Ah! tu ne trouves pas que

c’est bon, que c’est beau et que c’est le secret d’un amour fort et

durable, de se sentir en affinité, de se sentir aimée complètement, par

toutes les cellules de l’être, toutes, toutes, celles où dorment et

naissent nos plus tendres pensées, celles qui dessinent le modelé de

notre visage et de notre corps, celles qui s’éveillent au plaisir et

répandent en nous le grand frisson ...

Et, lancée, saisissant les mains de Lucette:

—Quelle chance, ma chérie, de pouvoir parler enfin en franchise avec

toi, de pouvoir t’interroger, te confesser. Vois-tu, mon beau voyage

serait gâté, si je savais laisser de l’autre côté de l’eau une petite

Lucette qui ne serait pas royalement, absolument heureuse ... Tu l’es

bien tout entière, tu l’es bien comme je l’entends? Maintenant, tu peux

me répondre, tu peux tout me dire ...

Oh! l’enthousiaste, l’exubérante Zonzon. Le visage animé, le geste

tendre et pressant, elle appuyait:

—Dis?... Il te rend heureuse?

Lucette sourit:

—Bien sûr.

Mais Zonzon se mordait la lèvre, agitait la tête. On l’eût dit tentée

et retenue tout à la fois de pousser et de préciser sa question.

—Ah! Avec toi, on a toujours peur de t’effaroucher, de faire refermer

la sensitive. Enfin, tu me comprends ... Dans ses bras ... tu es tout à

fait heureuse ... tout à fait?

Heureuse, dans ses bras? Certes! Ne se l’était-elle pas avoué? De

nouveau, elle se l’affirma. Oui, elle était heureuse sous ses baisers,

heureuse de se sentir si passionnément désirée, heureuse de la secrète

volupté de se sacrifier, de s’offrir à l’aimé, d’être à la fois pour

lui l’idole et victime, heureuse de cette rapide et fougueuse ardeur

qui déferlait sur elle, de l’ivresse qu’elle devait lui verser et dont

il lui rendait grâce ensuite, avec tant de ferveur ...

Que voulait dire Zonzon? Allait-elle se prétendre plus favorisée, faire

croire qu’elle connaissait un plus grand bonheur? Allons donc! Il n’en

existait pas.

Et ce fut avec une entière franchise relevée d’une toute petite pointe

d’orgueil jaloux qu’elle répondit, l’air entendu:

—Tout à fait heureuse.

Zonzon respira, détendue:

—A la bonne heure!

Lucette jeta, d’une impulsion:

—Tu n’en doutais pas, je pense?

—Non, non. Mais je suis contente d’avoir pu m’assurer ... Parce que,

vois-tu, c’est l’important, cela. J’ai tellement entendu, déjà, de

confidences ... Des choses qu’une femme ne dira pas à son médecin,

si c’est un homme, et qu’elle lui confesse, si c’est une femme comme

elle. Des déceptions, des dégoûts, des nausées chez les unes. Et des

transports, des délices, une vie comme vernie, chez les autres ... Oui,

c’est cela l’important. Évidemment, ce n’est pas tout. Mais cela régit

tout. C’est la clef de voûte, sans qui le reste s’écroule. D’ailleurs,

tu n’as qu’à regarder autour de nous, dans chaque ménage. Oh! pas

besoin de chercher bien loin. Tiens, papa et maman ...

Et sur un recul de Lucette:

—Comment, reprit-elle, tu n’y avais jamais pensé? Réfléchis. Ils

ont eu leur part d’embêtements, comme tout le monde. Cette affaire

de l’oncle Gratien, le frère de maman, ces fausses traites qu’il a

signées, qu’ils ont payées pour éviter le scandale. Cette histoire-là

a pesé sur toute leur vie. Papa avait beau gagner de l’argent, on a

toujours vécu à la maison dans une gêne dorée, parmi les coups de

sonnette insolents des fournisseurs, les chuchotis autour des factures

renvoyées. Eh bien, pourquoi maman a-t-elle toujours gardé sa placidité

souriante, son joli scintillement fixe d’étoile? Pourquoi cette grande

indulgence répandue sur nous, sur son entourage, sur toute la vie?

Parce qu’elle a eu, elle aussi, comme elle le dit si souvent, un «bon

mari» Un peu trop galant, papa, un peu trop le coq qui, par habitude,

lisse ses plumes et tend l’ergot à chaque poule qui passe. Mais un coq!

Un tendre coq attentif à sa sultane, et qui lui a donné ce qu’il lui

fallait ... Maman ... Ah! je te crois qu’elle a dû souvent en reprendre

un petit peu!

Lucette s’effara:

—Oh! Zonzon!...

Mais, déjà, l’aînée se levait, rajustait son chapeau devant la glace.

—Bon sang! Je viens de refermer la sensitive. Mais quoi, grosse bête,

y a pas de mal. C’est naturel. Allons, je me sauve, j’ai rendez-vous.

Oui, avec lui. Crois-tu, depuis quatre ans, chacun de notre côté, nous

arrivons toujours en avance. Ce n’est pas admirable? Au revoir, mon

loup, au revoir, ma chérie, au revoir, ma bienheureuse. Oh! je suis

contente ...

Elle s’envola, radieuse.

Ah! si elle avait pu, ce jour-là, deviner qu’elle n’était pas comprise,

qu’un malentendu vital s’établissait entre elles ... Pourquoi aussi

la réserve de Lucette retenait-elle Zonzon d’insister, de préciser,

d’appeler toutes les choses par leur nom, comme elle en avait coutume?

Pourquoi ne parle-t-on pas de son corps comme de son cœur? Entre deux

êtres sains, il ne devrait pas y avoir de sujets interdits, de pensées

indicibles, de ces paroles dont on a honte et qui restent dans la

gorge. L’intention peut être vicieuse. Mais les mots en eux-mêmes ne

sont jamais impurs.

III

Dans quelques années, lorsque les aéroplanes seront aussi répandus dans

le ciel que les autos sur les routes, lorsque leur vol ne surprendra

pas plus que celui d’un oiseau, le souvenir deviendra curieux, presque

historique, des premiers essais, des premiers essors, sur le champ de

manœuvre d’Issy.

Un petit groupe de fanatiques suivaient ces séances et, de temps en

temps, amenaient quelques amis dont ils avaient piqué la curiosité.

C’est ainsi que Lucien Chazelles entraîna Lucette et son mari.

Rien ne prédestinait ce Lucien Chazelles à s’occuper d’aviation.

D’abord officier de cavalerie, il avait traversé discrètement la

politique et la littérature. Pour l’instant, il était conservateur du

musée Suffren, consacré, comme on sait, à l’histoire du Costume. On

assurait qu’il convoitait un gros emploi dans les finances publiques.

Mais c’était un de ces esprits clairvoyants, pivotants, qui se braquent

dans toutes les directions, une de ces intelligences complètes,

circulaires, avides de tout, aptes à tout.

Jusqu’à ces derniers temps, Lucette l’avait tout juste aperçu. Elle

ne voyait que M^{me} Chazelles. Mais la pauvre petite femme s’était

retirée en province depuis son divorce. Et sans doute toutes relations

eussent-elles cessé avec le mari, si Paul n’avait marqué l’intention

de doter le musée Suffren d’une collection de bijoux et d’aquarelles

rapportés de ses fouilles en Troade.

Lucette avait accepté d’enthousiasme d’accompagner son mari et

Chazelles à Issy. Elle s’en amusait comme d’une expédition. Et, dans la

limousine qui les emportait tous trois à travers les rues ouvrières de

Grenelle, elle s’étonnait même que ce petit grain d’imprévu jeté dans

sa vie la fît si allègrement résonner.

L’après-midi de mars était doux, presque tiède, d’un gris si

transparent qu’on le voyait bleu, un de ces jours où les gens,

respirant l’espoir du renouveau, disent: «Ça sent le printemps.»

Dès l’octroi franchi, l’espace s’élargit soudain. Un grand vide

lumineux, un désert de sable brun où, çà et là, des pelotons de

cavaliers manœuvraient encore.

—Voilà Issy, dit Chazelles.

Quoi? Si près? Lucette croyait partir pour un pays perdu, une banlieue

lointaine, et la fameuse plaine était à la porte même de Paris, moins

loin de la ville que le champ de courses d’Auteuil. Sur l’indication de

Chazelles, la voiture piqua tout droit vers les hangars en bordure, où

se massait une foule noire et s’alignaient des autos en rang pressé.

Tous trois débarquèrent. Sur le champ de manœuvre, les curieux

entouraient un étrange appareil au repos, énorme et léger, qui ne

ressemblait à rien de connu. Au centre des grandes surfaces blanches

et tendues, parmi le réseau ténu du bâtis, le pilote haut perché

était assis, faisant corps avec la machinerie. Derrière lui, un aide

s’efforçait de lancer l’hélice à la volée, jetait un bref signal:

«Hop!» Mais elle ne partait pas.

—Il a des ennuis de moteur, dit Chazelles.

Il guidait ses compagnons, leur nommait—en échangeant des saluts et

des poignées de main—des notoriétés de l’aviation. Puis il leur fit

gravir un petit tertre, une dune de sable, d’où l’on dominait la plaine.

Pas gaie, même sous la timide embellie, cette grève noirâtre, bordée,

sur trois côtés, de remparts, de remblais et d’usines. La foule

elle-même, disparate, inquiétait. Des sportsmen, des amis du pilote,

des badauds attirés par les notes de journaux, des fidèles aussi, qui

venaient chaque jour, matin et soir. Des photographes importants, qui

promenaient de lourds trépieds, ou circulaient la poitrine blindée de

leur instantané. Puis des gamins, moineaux des fortifs, pouilleux,

joyeux, poussiéreux, qui s’ébattaient dans le sable, turbulents et

criards, pour le plaisir et pour la galerie. Et d’autres fils de

la zone, plus grands, ceux-là, plus inquiétants, en espadrilles et

casquette cycliste, le pantalon évasé à la base en pilier de réverbère,

et qui, pour tromper l’attente, improvisaient un jeu, abattaient à

coups de pierre de vieilles boîtes de conserves fichées dans le sable.

Lucette en prit un peu peur. Elle l’avoua en riant.

—Bah! Ils ne sont pas méchants, dit Chazelles.

Elle le considéra, d’un bref regard en coin. Grand, brun, solide,

la face avenante et nette, il respirait surtout la force. Et on ne

démêlait qu’ensuite la finesse qui aiguisait le ferme regard, creusait

d’une fossette le menton volontaire, animait les lèvres délicates sous

la vigoureuse moustache noire. Il fumait sans cesse des cigarettes,

qu’il tirait d’un étui d’or, d’un geste rapide et coulé.

Cependant, l’attente se prolongeait. Paul interrogea Lucette:

—Tu n’es pas fatiguée? Tu ne veux pas t’asseoir?

Justement, à l’ombre des hangars, une petite baraque de débitant

avait poussé, qui s’intitulait modestement: _Aerian Bar_. On pourrait

emprunter des chaises ...

—Mais non, mais non.

Elle s’irrita qu’on la crût lasse devant Chazelles, qui, poitrine au

vent, la cigarette haute, suivait la lutte patiente du pilote contre

son moteur. Enfin, des détonations éclatèrent, d’abord intermittentes,

en pétarade. Puis elles s’enchaînèrent, l’hélice tourna à vive allure

et ne fut plus bientôt dans l’air qu’un bouclier vibrant, impalpable

et terrible. Des casquettes, des chapeaux s’envolèrent, emportés par

son souffle puissant. Des aides accroupis, dont le bourgeron claquait

dans le vent, retenaient l’appareil à pleins bras. Ils le lâchèrent

quand le pilote leva la main. Aussitôt l’aéroplane démarra. Ses roues

s’avancèrent dans le sable mou, d’une vitesse croissante.

On suivait sa marche avec une sorte d’angoisse. On aurait voulu

l’alléger, l’aider, le soulever à distance, comme le magnétiseur qui

projette sa force. Et soudain, à cent mètres de là, il quitta le sol,

plana, les ailes grandes.

De toute la foule, un cri d’admiration et de délivrance monta,

l’accompagna dans son essor. De nouveau, des vœux, des désirs tendus

le soutenaient, s’opposaient à sa chute. Dans un virage, près des

fortifications, il s’inclina. Une aile menaça d’accrocher la terre.

Et chacun frémit, comme d’un danger personnel. Enfin, à la lisière

opposée, il prit contact, roula, s’arrêta. On vit l’hélice ralentie

tourner comme le soleil éteint d’un feu d’artifice. Des fanatiques

coururent à travers la plaine pour féliciter plus tôt le héros.

Dans les groupes, chacun analysait ses impressions. On les

reconnaissait pareilles. C’était, chez tous, au moment de l’essor,

la même allégresse, la même détente, une félicité intérieure, une

jouissance physique, un délicieux décrochement du cœur.

Tandis que l’aviateur essayait de réparer son appareil, ramené à

bras devant les hangars,—car il s’agissait d’une nouvelle panne

de moteur,—Paul et Chazelles s’efforçaient de démêler les causes

profondes de leur émotion.

—Peut-être, dit Paul, avons-nous la notion confuse d’assister à un

spectacle qu’aucun regard n’a jamais contemplé et que des centaines

de générations ont imaginé. Les hommes ont toujours aspiré à quitter

la terre. La légende en fait foi. Ce qui nous émeut, c’est d’être les

premiers à voir réaliser un rêve aussi vieux que l’humanité pensante.

—Possible, consentit Chazelles. Et puis, ce n’est qu’un balbutiement,

qu’une promesse. Ce grand oiseau de toile fait songer aux espoirs qu’il

couve sous ses ailes, à l’avenir qu’il nous prépare et qu’on nous

prédit tous les jours.

De fait, cette année-là, on vivait en pleine anticipation. Dans les

dîners, l’aviation détrônait le théâtre, ce grand accapareur de la

table. On ne parlait plus de la dernière pièce, mais de la dernière

envolée. Des causeurs se taillaient des succès faciles en montrant

l’aéroplane au-dessus des jardins, les clôtures désormais inutiles,

la propriété perturbée, la fin de l’odieux gabelou, de l’indiscret

douanier, de la guerre devenue trop cruelle, bref, toutes les

frontières renversées au souffle de l’hélice aérienne.

Lucette écoutait distraitement la discussion des deux hommes. Elle

observait le pilote, grimpé dans l’armature de son appareil, et qui

s’efforçait, à petites retouches patientes, de ranimer son moteur. Mais

soudain son attention se réveilla. Chazelles affirmait:

—Non, voyez-vous, il y a autre chose. Ni les vieux rêves du passé, ni

les promesses de l’avenir ne suffisent à expliquer le frisson qui nous

parcourt, qui nous électrise, au moment précis de l’essor. Il y a là un

besoin de l’esprit qui prend corps, un symbole.

—Un symbole? demanda Paul. Comment l’entendez-vous?

—Eh oui, tous, tant que nous sommes, nous tendons à quitter la

terre. Le meilleur et le plus pur de nous-même aspire sans cesse à

s’affranchir de la gangue, à s’élever, d’un coup d’aile. Et il nous

semble que notre secret désir se réalise, quand cet homme s’arrache

au sol. Le coup d’aile ... Mais nous le demandons à tout ce qui nous

exalte, tout ce qui nous transporte et nous enchante, à tout ce qui

nous rend supérieur à nous-même. Qu’attendons-nous de la musique,

vulgaires tziganes ou splendide opéra? Que le premier coup d’archet

nous emporte et nous ravisse au réel. Coup d’aile, la voix du ténor,

la tirade de l’acteur, l’éloquence du tribun. Coup d’aile, le voyage,

le beau site, le clair de lune. Coup d’aile, l’amour ...

—L’amour? dit Lucette.

L’opinion l’intriguait, de cet homme dont le divorce restait

mystérieux, sans raison notable. Chazelles allumait une nouvelle

cigarette à celle qu’il venait d’achever. Les paupières attentives et

tendues vers le petit point de feu, il aspirait avec force la fumée,

de ce même appétit voluptueux dont il semblait aspirer la vie. Il se

tourna vers Lucette:

—Mais certainement, madame. L’essor de cet aviateur est l’emblème

exact de l’amour. Songez-y. L’amour? Mais nous puisons dans sa

force l’élan nécessaire à nous affranchir des soucis, des tracas,

des petitesses, des cahots de la route, à échapper au sort commun,

au terre-à-terre. Et dès qu’enfin il nous arrache au sol et nous

emporte, nous cherchons à nous élever encore sur ses ailes et, par sa

puissance, à nous dépasser, à planer toujours plus haut, dans un besoin

fou de plein ciel, d’ivresse culminante, de vertige absolu, qu’un

risque mortel ne paye pas trop cher!... Ah! oui, c’est le grand coup

d’aile ...

Mais le crépitement du moteur l’interrompit. Il tendit l’oreille:

—Il donne bien, dit-il.

Et le spectacle l’absorba. C’était déjà le crépuscule. On hâtait les

rites du départ. L’aviateur leva le bras et l’immense oiseau, dont les

ailes paraissaient lumineuses dans le jour atténué, s’enfuit au ras du

sol.

Tout en le suivant dans sa course, Lucette songeait aux paroles de

Chazelles. Il l’intéressait. Il lui semblait qu’elle venait d’entendre

de ces mots qu’on attend, qu’on a pensé sans les dire. Et quand

l’aéroplane s’enleva, brusquement, comme sous un coup de mors, elle

en éprouva un choc aux entrailles, une secousse plus violente que la

première fois. A croire qu’elle avait vraiment sous les yeux l’image de

l’amour, l’essor où l’on quitte la terre ...

Une seconde, elle observa Chazelles. Il épiait le vol. Mais, comme

s’il l’eût devinée, il tourna la tête. Leur regard et leur pensée se

lièrent. Et, de son menton volontaire, il lui désigna, en souriant, le

grand oiseau qui montait, tout blanc, dans la brume du soir.

IV

«Ah! Voilà les lettres», pensa Lucette. Du coin de parc qu’elle avait

adopté,—un rond-point ombreux, présidé par un gros chêne et meublé de

tables et de sièges rustiques,—elle avait entendu sonner à la grille.

Dans la vie tout unie qu’on menait aux Barres, le courrier faisait

événement. Le matin, quand la femme de chambre apportait le déjeuner,

Lucette guettait, dans la demi-obscurité de la pièce close encore, le

paquet de lettres et de journaux posé sur le plateau. Et, l’après-midi,

dès le coup de cloche du facteur, elle calculait le temps mort du

triage, de «l’épluchage» à l’office, elle écoutait le caillou craquer

sous le pas nonchalant du domestique.

Parfois, son impatience avait un motif. Elle attendait des nouvelles

de Zonzon, partie depuis un mois pour l’Amérique. Elles arrivaient

à intervalles à peu près réguliers, huit et douze pages sur pelure

bleutée, des expansions d’écolière en vacances, des joies de découverte

et de liberté qu’attisait un secret bonheur. Un si fol éclat

d’enthousiasme, qu’on s’attendait presque à voir les lignes danser et

fuser. On s’étonnait que cette claire écriture, cursive et déliée, pût

contenir et exprimer tant d’exubérance.

Mais ce n’était pas le jour de Zonzon. Rien que des cartes illustrées

d’amies en voyage, pas fâchées de faire montre de leurs déplacements

et d’esquiver en trois mots la corvée d’écrire. Des journaux, dont

Lucette parcourut les titres sinistres. Assassinats, incendies,

cambriolages, grèves, menaces de guerre. Rien de nouveau.

Déçue, elle rejeta le paquet sur la table. Qu’attendait-elle? Elle

n’aurait pas su le dire. Peut-être un peu d’imprévu, de surprise,

d’alerte.

Une branche morte qui cassa net, tout près d’elle, la fit sursauter.

Elle se leva. Dans ce silence, cette ombre verte, on avait l’air d’être

au fond de l’eau. Et elle gagna l’orée du parc, la grande trouée

lumineuse du parterre.

C’était la pleine chaleur du jour et de l’été. Des abeilles animaient

l’air sonore. Dans le calme absolu, des pétales tombaient mollement

des roses épanouies. Et de s’effeuiller elles embaumaient davantage, à

croire que leur parfum s’échappait de leurs blessures. Les buis des

bordures craquaient; on entendait, on suivait la montée de la sève vers

la lumière. Les papillons posés s’éventaient lentement de l’aile. Et

toutes les fleurs se tournaient et s’ouvraient vers le soleil, comme

autant de baisers envoyés par la terre.

Mais cet incessant labeur de création, bourdonnant, odorant, Lucette

en était blessée comme d’un coup de clarté trop vive. Elle ne se

sentait pas en communion, en harmonie avec cette fête de la vie, cette

splendeur féconde. Et loin de se fondre dans cette allégresse, elle en

éprouvait une lassitude inquiète.

Les révélées: roman · 第 2 / 8 段