Malgré le ciel admirable, jardin, maison, tout lui paraissai

NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

—La table des matières a été rajoutée dans ce livre électronique.

—Les mots écrites en gras ont étées representées ainsi: =mot gras=.

—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et

a^{bc}.

LES RÉVÉLÉES

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

à 3 fr. 50 le volume.

=Vénus ou les deux risques= 1 vol.

=Les Embrasés= 1 vol.

=Sésame ou la Maternité consentie= 1 vol.

=Les Frères Jolidan= 1 vol.

=Les Demi-Fous= 1 vol.

=La Mémoire du cœur= 1 vol.

=Monsieur, Madame et l’Auto= 1 vol.

=Mariage de demain= 1 vol.

=Plaisirs d’Auto= 1 vol.

CHEZ GARNIER FRÈRES

=Mariés jeunes.=

=Confession d’un enfant du Siège.=

=Scènes de la vie conjugale.=

=Scènes de la vie d’officier.=

IL A ÉTÉ TIRÉ DU PRÉSENT OUVRAGE:

_10 exemplaires, numérotés à la presse, sur papier de Hollande._

Paris—L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.—1679.

MICHEL CORDAY

LES

RÉVÉLÉES

— ROMAN —

...C’est le plaisir qu’elle aime;

L’homme est rude et le prend sans savoir le donner.

ALFRED DE VIGNY.

CINQUIÈME MILLE

PARIS

BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR

11, RUE DE GRENELLE, 11

1909

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays

Published July 10 1909.

Privilege of Copyright in the United States reserved under the Act

approved march 3 1905 by MICHEL CORDAY.

TABLE DES MATIÈRES

CHAPITRE I. Page 1

II. 35

III. 71

IV. 85

V. 125

VI. 157

VII. 169

VIII. 205

IX. 231

LES RÉVÉLÉES

I

—On peut entrer?... Ah! Elle est encore couchée, la petite loche ...

Bonjour, mon amour, bonjour ma vieille Lucette ...

Zonzon—un diminutif de Suzon—se penchait à la porte entr’ouverte.

En longue chemise, la gorge épanouie crevant la dentelle, la face

brillante parmi ses cheveux qui la coiffaient d’un gros bonnet de

fourrure châtain, les pieds nus dans des sandales rouges, la jeune

femme courut au lit de sa sœur.

Elle était royale et claire, la chambre de Lucette. Royale par ses

dimensions, par ses lignes, par le style de ses meubles et de ses

panneaux, d’un Louis XVI fleuri, laqué blanc. Claire de toutes ces

neigeuses sculptures, des miroirs à biseaux, des tentures délicates

et tendres, des bibelots de Saxe et d’argent, toute une fraîcheur

scintillante qu’exagérait encore la folle lumière du matin de juin.

Lucette, qui s’apercevait dans les glaces, semblait perdue, parmi ses

cheveux noirs répandus sur l’oreiller, dans le vaste lit de milieu

exhaussé de deux marches, à la façon d’un trône.

Quand les deux sœurs se furent câlinement embrassées.

—J’ouvre une fenêtre, n’est-ce pas? dit Zonzon.

Et, sans plus attendre, elle se dirigea, dans son léger costume, vers

l’une des deux croisées. Craintive, un peu choquée, Lucette reprocha:

—Oh!... Si on te voyait ...

Zonzon répliqua, en ouvrant tout grand:

—Eh bien, «on» ne s’embêterait pas.

Puis, accoudée à la barre:

—Bon Dieu que c’est beau ...

Prolongeant la terrasse du château, un parterre géant s’ouvrait une

trouée à travers le parc, déroulait en pente douce sa tapisserie de

fleurs jusqu’aux peupliers de la vallée. Les lointains, les bois, les

ombres étaient baignés d’une brume bleue et dorée, à croire qu’il

pleuvait de l’azur en même temps que de la lumière. Un de ces matins où

il semble vraiment que le ciel soit descendu sur la terre.

Quittant la fenêtre, Zonzon s’assit au bord du lit, en amazone.

—Tout à l’heure, quand j’ai découvert cette vue, de ma chambre, ça

m’a fichu un coup. J’ai failli crier toute seule. Voilà ce qu’il y a

d’épatant dans l’arrivée de nuit: c’est la surprise du matin. Oh, déjà,

rien que le temps de passer de l’auto dans l’ascenseur, d’entrevoir

aux lumières le vestibule en cathédrale, vieux chêne et marbre blanc,

j’avais reconnu la main de papa ... fichtre!

C’était, en effet, leur père, l’architecte René Savourette, qui avait

restauré le château des Barres pour le compte du propriétaire actuel,

le gros entrepreneur Duclos, un de ses camarades d’enfance, récemment

retrouvé. Les travaux touchant à leur fin, Duclos avait invité

l’architecte et sa famille à passer quelques semaines sous son toit.

Mais Zonzon, qui exerçait depuis peu la médecine à Paris, n’avait pu

s’échapper que la veille, et pour un seul jour.

—Figure-toi, reprit-elle, que j’ai failli ne pas venir du tout. A

neuf heures, hier soir, j’étais encore chez des clients—un petit

ménage d’officiers—dont le gosse faisait de la diphtérie. Les pauvres

gens! Ils n’en menaient pas large ... Mais quand le sérum a commencé

d’agir—j’en avais pris du tout frais à l’Institut Pasteur—quand leur

mioche s’est mis à respirer, à renaître ... Ah! Si tu les avais vus!

Sur le pas de la porte, le lieutenant me serrait les mains à me coller

les doigts. Et il bafouillait: «Merci, monsieur ... Merci, monsieur ...»

Zonzon, le menton à la gorge, les paupières baissées, s’examina avec

une malicieuse complaisance:

—Hein? Tout de même, fallait-il qu’il soit ému, pour s’y tromper!

—Oh! Zonzon ... soupira Lucette.

Mais déjà la jeune femme poursuivait:

—Enfin, je me décolle les doigts, je me sauve, je touche chez moi,

j’arrive à la gare, j’avale un sandwich, un bock, je saute dans le

train, je trouve l’auto à Sens, et me voilà ...

Le torse cambré, les bras étendus en croix, la tête en arrière et la

face heureuse, elle s’étira:

—Ah! C’est amusant, la vie pleine, la vie bien tassée, où l’on empile

tant qu’on peut de l’utile et de l’agréable.

Puis, se rapprochant, les mains enlacées à celles de Lucette:

—Mais toi, toi ... C’est à toi de raconter. Depuis quinze jours ...

Cette nuit, tu dormais si bien. Je n’ai pas voulu te réveiller. Et tes

petits bouts de lettres, tes petits coups de téléphone ne m’ont pas

appris grand’chose. Je trouve même qu’elles devenaient de plus en plus

courtes, tes communications. Pas d’anicroche? Tu ne me caches rien?

Lucette s’était à demi soulevée, un coude dans l’oreiller. Et posant

une main sur le bras de sa sœur, elle dit, résolue:

—Si, Zonzon. Je t’attendais. Moi aussi, j’ai voulu te laisser dormir.

Mais j’ai un service à te demander. Tu pars toujours ce soir?

—Faut bien.

—Eh bien, emmène-moi.

D’un élan, Zonzon fut contre Lucette:

—T’emmener? Mais qu’est-ce qu’il y a? Rien de grave, j’espère?

Les paupières closes, la jeune fille agita la tête:

—Non, non, rien de grave.

—Alors, quoi? Tu te rases, dans ce castel?

—Ne me demande rien, supplia Lucette. Emmène-moi, voilà tout.

Et de son bras, à hauteur de ses yeux, elle se barrait la face. Zonzon

s’était reculée légèrement:

—Je veux bien, moi. Pardi, ce ne serait pas la première fois que tu

passerais quelques jours chez moi. Mais je ne serais tout de même pas

fâchée de savoir pourquoi je t’enlève. Je veux bien marcher, mais je

n’aime pas marcher sans savoir où je vais. Allons, explique. Pourquoi

veux-tu partir?

Lucette s’entêtait, confuse et farouche:

—Parce que ...

Zonzon haussa ses rondes épaules sous leur étroite épaulette de

dentelle:

—Ah! Toujours la même! Toujours fermée, toujours bouclée ... Dire

qu’il m’a fallu chaque fois te cambrioler tes petits secrets! Tiens,

tu me fais bouillir. Mais tu ne devrais pas en avoir pour moi, des

secrets. Tu as beau aller sur tes vingt-deux ans, j’en ai toujours

huit de plus que toi. Tu es toujours un peu ma petite, ma mioche. Tu

sais bien que si je te presse, ce n’est pas par curiosité. C’est par

intérêt, par tendresse. Voyons, voyons, Lucette. Personne ne t’écoutera

mieux. Personne ne jasera moins. Et puis, c’est si bon de se débrider,

de s’ouvrir. Allons, va ...

Inclinée sur Lucette, elle la dominait, essayait de la pénétrer. Ainsi

rapprochées, elles apparaissaient à la fois pareilles et différentes.

Et la lumineuse figure de Zonzon semblait penchée sur une eau profonde,

qui lui eût renvoyé en reflet sa propre image, assombrie et mystérieuse.

A demi vaincue, Lucette murmura:

—J’ai peur que tu te moques ...

—Allons donc! Tu sais bien que non.

—Eh bien, je veux partir avant de ... m’attacher à quelqu’un ... A

quelqu’un que je ne peux pas épouser.

—Qui? qui?

—Paul Duclos.

Zonzon la pressait, avide:

—Tu t’es emballée sur le fils Duclos? Et lui, de son côté?

Mais Lucette s’était refermée. Elle roulait lentement sa tête sur

l’oreiller:

—Qu’est-ce que ça peut faire? Qu’importe?

—Enfin, que s’est-il passé entre vous?

Tout de suite la jeune fille se révolta:

—Mais rien!

—Alors, comme il est fils unique, comme le père Duclos a je ne sais

combien de millions, comme nous n’avons pas un fifrelin de dot, tu ne

veux pas courir la chance? Dis, dis, c’est ça.

Lucette avait conscience de cette réserve, de cette pudeur ombrageuse

qui la retenaient de dévoiler sa vie la plus intime, les mouvements de

son cœur. Mais sa sœur était sa grande amie, son guide. Cette fois,

elle se libéra. Et, avec une violence concentrée:

—Oui, c’est cela. Je ne veux pas courir le risque d’un refus. D’abord

parce que je ne veux pas passer pour une coquette, pour une intrigante.

Si M. Paul s’avisait de vouloir m’épouser,—et vraiment j’ignore tout

de ses intentions,—il se heurterait sans doute à son père. Et je les

aurais, malgré moi, dressés l’un contre l’autre ...

—Mais, remarqua Zonzon, le papa Duclos aime son fils. Il n’a plus que

lui au monde.

—Raison de plus pour qu’il lui souhaite un mariage éclatant.

D’ailleurs, il me fait peur, ce M. Duclos. Il est si âpre, si rude

d’aspect et d’esprit. Il n’envisage rien qu’au point de vue des

affaires. Il n’a qu’une phrase à la bouche: «Est-ce une bonne affaire?»

Et marier son «garçon», comme il dit, à la fille de son architecte, tu

penses si ce serait la bonne affaire!

—Il n’est peut-être pas si terrible qu’il en a l’air.

Mais Lucette n’écoutait plus:

—Et puis, vois-tu, Zonzon, j’ai peur de souffrir. Ce que je veux

éviter surtout, c’est le risque d’une déconvenue. Je veux fuir pendant

qu’il en est temps encore, avant de m’attacher, avant d’avoir trop mal

... Tu vois, ce n’est plus du scrupule, c’est de la prudence.

—Ne te fais donc pas moins chic que tu n’es.

Très émue, la riante Zonzon. Ses larges yeux bruns s’attendrissaient.

Elle avait un sens trop exact de la vie et de son temps pour ne point

sentir l’étroite servitude de l’argent et pour ne point admirer

l’élégance et la grâce des sentiments qui s’en affranchissent.

Elle reprit:

—Papa, maman ne savent pas que tu veux partir?

—Je n’aurais jamais osé leur avouer mes raisons. Et puis, à quoi

bon? Papa partagerait mes scrupules. Il s’affolerait à l’idée d’être

soupçonné d’une arrière-pensée d’intérêt. Et quant à maman, elle se

retrancherait derrière lui, comme toujours.

—Oui, dit Zonzon, je connais la phrase: «En as-tu parlé à ton père?»

—Mieux vaut les laisser tranquilles, en sécurité. Je n’ai pas besoin

d’eux. Tu es là.

Et elle se pressa contre sa grande, qui lui rendit sa caresse. Zonzon

couvrait Lucette d’une tendresse vigilante. Non point seulement parce

qu’elles étaient sœurs. Que de sœurs se supportent sans se chérir! Mais

parce qu’elle la protégeait, la savait plus fragile, plus complexe,

plus flexible qu’elle-même. Si les fleurs pensent et sentent, le beau

rosier épanoui doit aimer de la sorte le liseron qui s’enroule à sa

tige.

—Alors, conclut Lucette, c’est convenu, n’est-ce pas, tu m’emmènes? Je

n’annonce pas un départ définitif. Nous devions rester ici encore une

huitaine. Une fois partie, j’ajournerai mon retour. Nous prendrons un

prétexte quelconque. Tu as besoin de moi pour ton dispensaire. Ou bien

un essayage pressant.

Zonzon sourit:

—Je choisis l’essayage. C’est plus sérieux.

—Il ne faut pas rire, Zonzon, dit Lucette. J’ai du chagrin.

L’aînée la pressa:

—Ah ça! voyons, tu l’aimes donc déjà? Et lui?

Mais elle se déroba encore:

—Ne m’interroge pas, ne me force pas à m’interroger moi-même. Je ne

veux pas savoir. Je veux partir.

Et blottie contre sa sœur, elle ajouta, la voix passionnée:

—Ah! Il me semble que j’aimerai tant, si fort, si uniquement ...

Emmène-moi, Zonzon, emmène-moi ...

Que faire, au mieux du bonheur de Lucette? Car cela seul importait.

Zonzon réfléchit. Par nature et par métier, elle avait le jugement

prompt, lucide et stable. Sa décision fut vite arrêtée! Partir.

Pourquoi pas? Si ce Paul Duclos n’aimait pas Lucette, s’il l’oubliait

sitôt partie, mieux valait en effet qu’elle s’en détachât au plus

vite. S’il l’aimait vraiment, l’épreuve de l’absence achèverait de

l’éclairer sur lui-même, l’éperonnerait, le jetterait à la poursuite

de la fugitive par-dessus tous les obstacles. Et si, en dehors de son

énorme fortune, il était réellement digne d’épouser Lucette, il lui

apporterait alors la plus grande chance de bonheur au monde: un mutuel

amour sans entrave, ni souci.

Et Zonzon prononça délibérément:

—Eh bien, c’est entendu, ma petite Lucette. Je t’enlève.

* * * * *

En vérité, nous ne sommes qu’une vivante contradiction. Lucette

voudrait que cette dernière journée au château des Barres fût déjà

achevée, dans une hâte de malade avant l’opération, qui souhaite

éperdument que c’en soit fini. Et, en même temps, elle voudrait arrêter

la fuite des heures, isoler, déguster chaque minute, chaque seconde,

comme on tâche de garder au palais la saveur d’un sorbet qu’on sent

fondre dans sa bouche. Ce royal domaine qu’elle ne reverra plus, elle

voudrait l’inscrire, le fixer dans sa mémoire, l’emporter en elle-même.

Et toute la matinée, en guidant sa sœur à travers les salles et les

jardins, parmi la folle fête de lumière, elle butine, par tous ses sens

éveillés et tendus, les souvenirs.

Quinze jours! A-t-elle vraiment vécu quinze jours au château? Tour à

tour il lui semble qu’elle y soit arrivée la veille et qu’elle ne l’ait

jamais quitté. S’asseoit-elle vraiment depuis quinze jours à cette

table, dans cette salle à manger d’une solennité d’église, habillée de

bois anciens, noirs et luisants, trouée d’une cheminée féodale dont la

hotte se heurte aux caissons du plafond? Quinze jours qu’à chaque repas

elle contemple en coin, sans parvenir à s’apprivoiser, son redoutable

voisin M. Duclos, sa solide carrure, sa simplicité soigneuse, sa face

de granit, ses yeux aigus sous les sourcils hérissés. Quinze jours

qu’elle l’entend, à chaque plat mitonné, de sa voix qui s’est éraillée

sur les chantiers:

—Revenez-y donc, M’ame Savourette.

Et quinze jours que maman se laisse tenter, avec un heureux roulis des

épaules, le menton dans la gorge, la lèvre grasse et le regard gourmand:

—Oh! M. Duclos, j’en reprendrai bien encore un petit peu ...

Et lui, lui ... Il est assis face à son père, devant elle. Oh! Elle

voudrait lui trouver des défauts, pour le regretter moins. N’a-t-il

pas gardé, de son récent séjour en Asie-Mineure—deux ans de fouilles

au dur soleil—un petit air levantin? On s’imprègne des pays qu’on

habite. Avec son teint brûlé, sa pointe de barbe noire, on dirait un

personnage des _Mille et une Nuits_, habillé chez le bon tailleur.

Et quelle singulière façon d’écouter, la tête inclinée, le regard au

plafond. Pourquoi entr’ouvre-t-il parfois la bouche une seconde, avant

de parler? L’œil est trop doux, le profil trop régulier, le front trop

bossué ... Allons donc! Elle ment. Il est parfait. Et maudissant son

blasphème, elle voudrait, d’un élan, se lever de table et courir lui

demander pardon.

L’après-midi. Que d’heures légères—si légères qu’elles ne laissaient

pas de traces dans le souvenir—passées dans le parc, autour de ce

petit temple troyen qu’édifiait papa, avec les matériaux et d’après les

plans rapportés par M. Paul. Chaque jour on en suivait les progrès.

On tirait de leurs caisses les briques vernissées, les faïences, les

mosaïques dont devait se revêtir cette reconstitution charmante. Hélas!

Lucette ne la verrait pas achevée ...

Un coup de cloche à la grille. Un couple apparaît au détour d’une

allée. Les Turquois. Car le village de Brûlon ne s’enorgueillit pas

seulement de son royal château des Barres. Il possède aussi son homme

célèbre, Turquois, l’auteur dramatique, qui s’y retire pendant les

mois d’été. Les gens du pays ne connaissent guère ses pièces, libres

et violentes. Mais ils voient son portrait dans les feuilles et les

magazines, sa face de joyeux vivant, crépue et lippue. M. Duclos

fait grand accueil à son voisin. Mais Lucette n’aime ni son jovial

sans-gêne, ni sa réputation libertine. Et à chaque visite, elle

s’étonne de ce regard tendre, admiratif, fidèle, dont le suit sa femme,

si différente de lui, si grave, si contenue, d’une grâce si souveraine,

d’une si belle allure ailée. Bah! Encore des gens qu’elle ne reverra

plus ...

Un domestique apporte des sodas. M. Paul raconte son goût inné

d’archéologie, cite le fameux exemple de Schliemann, le savant

allemand, tour à tour mousse, garçon épicier, enrichi enfin dans

le commerce de l’indigo, poursuivant et réalisant à travers

d’invraisemblables vicissitudes le rêve de toute sa vie: exhumer

Troie, la Troie de l’Iliade, Troie dix ans investie par Ménélas pour

venger l’enlèvement de sa femme Hélène! Et sous la ville de Pâris et

de Priam, il avait découvert six autres cités superposées! Ainsi, sept

civilisations s’étaient succédé avant le siège dont le chant d’Homère

nous a gardé le souvenir ...

Turquois appuie d’un gros rire:

—En somme, de vos sept civilisations, que reste-t-il? Une histoire de

femme!

Puis, de sa manière brusque, il s’empare de Lucette, l’isole:

—Et vous, mademoiselle, vous trouvez que ça vaut dix ans de siège, une

femme enlevée?

Sans attendre de réponse, il déploie des idées scabreuses sur le

mariage, avec autorité. Distraite, absente, Lucette songe au cher

tête-à-tête qu’elle n’aura pas, qu’elle n’aura plus jamais. Quelle

ironie, de paraître flirter avec ce déplaisant personnage! Mais elle y

prend un amer plaisir, une joie de mortification. Furieuse contre le

destin, elle s’en venge sur elle-même.

L’heure passe, à la fois rapide et lente. Maintenant, autour du petit

temple, tous tirent des caisses les précieuses mosaïques couchées sur

des claies de paille, en rassemblent les morceaux. On dirait de grands

enfants occupés à un gigantesque jeu de patience. Comme tout ce monde

est joyeux, insouciant! Ils ne devinent donc pas, ni les uns ni les

autres, qu’un drame se joue, tout près d’eux, dans un petit cœur? Ah!

Quelle plaisanterie, cette mystérieuse télépathie qui devrait avertir

notre entourage de notre chagrin. Comme ils sont loin de nous, nos

proches! Lucette est presque dépitée qu’on soit si gai autour d’elle,

qu’on ne soit pas influencé par sa peine secrète. Et, en même temps,

pour rien au monde, elle ne l’avouerait.

Et voyez comme ils sont tous éloignés, en effet, de pressentir

la vérité. Quand Lucette annonce qu’elle accompagnera sa sœur à

Paris—décidément elle invoque la nécessité d’un essayage—c’est à

peine si l’on interrompt le jeu des mosaïques. Maman, qui, souriante et

placide, le suit du creux de son fauteuil, demande seulement:

—Tu l’as dit à ton père?

Et M. Savourette ne s’émeut guère. Il l’aime pourtant bien, sa

fillette. Mais voilà: il détaille les fresques à M^{me} Turquois. Et

il est resté d’une si fine galanterie, d’un si joli empressement près

des femmes, qu’il est tout à son inoffensive habitude de briller et de

plaire. Il tire et jette en avant sa manchette, fait valoir son profil

cambré à la Henri IV et accueille la nouvelle d’un distrait:

—Ah! ah!... Et tu nous reviens bientôt, surtout?

M. Paul lui-même ne se doute de rien. Il se donne à sa minutieuse

besogne d’un entrain joyeux, une de ces gaîtés ingénues et fougueuses

qu’on voit parfois aux très jeunes religieux qui, soutane troussée,

jouent au ballon avec leurs élèves. Dirait-on qu’il a vingt-sept ans?

Pourtant, il a entendu, se redresse, s’exclame, la face changée:

—Comment? Vous partez, Mademoiselle? Mais pour une seule journée,

n’est-ce pas?

S’il savait! Précipitamment, elle répond:

—Oui, oui ...

Mais que c’est dur, de dissimuler jusqu’au soir, jusqu’au moment où

l’auto vient ranger le perron dans la clarté des deux gros lampadaires.

Qu’ils sont pénibles, ces adieux qu’elle seule sait être définitifs.

Et aussi, quelle amère volupté de se sentir enfin dans la nuit, de

s’abattre sur la tiède et solide poitrine de Zonzon et là, de se

détendre, de sangloter:

—Oh! ma chérie, j’ai tant de chagrin, si tu savais, tant de chagrin ...

* * * * *

Toute la matinée du lendemain, Paul Duclos erra du parc au château.

Impatient, fébrile, il était incapable de tenir en place. Certainement,

elle rentrerait le soir même. Mais que c’est long, tout un jour! Il

aurait voulu perdre la sensation du temps, de l’attente.

A tous les tournants d’allée, au seuil de toutes les pièces, elle lui

apparaissait, en visions qui lui heurtaient le cœur. L’hallucination

était si vive, qu’il en aurait crié, qu’il en aurait tendu les bras en

avant. C’était sa silhouette à la fois ferme et menue, sous l’écharpe

claire, sa nette petite figure nacrée parmi les ondes animées de la

brune chevelure, le regard chaud sous l’arcade profonde, les pétales

rouges des lèvres. C’était son enjouement contenu, son éclat chatoyant,

précis, son geste harmonieux et sobre, toute une grâce de petit coffret

clos et ciselé. Le pur joyau ...

Là, contre cette porte rustique qui s’ouvrait sur l’Yonne, ils avaient

ensemble déchiffré les dates des crues, gravées dans la pierre du

montant. A ce rond-point, tandis qu’il la tenait devant l’objectif de

son instantané, elle lui avait demandé: «Faut-il bouger?» Et il lui

avait répondu avec une douceur voulue, une intention dans la voix:

«Oui, il faut venir à moi.» Audace dont il s’effarait, car son ardeur

timide n’avait jamais osé risquer d’aveu.

Autour du petit temple, que d’heureux moments! Mais aussi, quelles

minutes cruelles, la veille, quand cette brute de Turquois l’avait

isolée, chambrée. Oh! il avait su dissimuler. Mais, incapable

d’écouter, de répondre, il épiait, seconde à seconde, la fin de

l’odieux tête-à-tête, soulevé d’une frénétique envie de bondir,

d’incendier le domaine, de faire crouler le ciel, pour que ce butor

cessât de lui parler ainsi sur la bouche! Et, attendri soudain, il

regrettait même ce moment-là. Au moins, elle était présente ...

Mais, sans doute, elle allait téléphoner son retour. A quoi

songeait-il, de s’éloigner de la maison? Il grimpa le parterre au

pas de course. Dans le grand salon, un livre qu’elle avait commencé

traînait sur la table. Il emporta la fleur qu’elle y avait laissée en

guise de signet. A table, il trouva des prétextes pour parler d’elle,

pour prononcer, pour entendre son nom. L’après-midi se traîna. Il

essayait de s’absorber dans la lecture des journaux, espérait gagner

ainsi une demi-heure, tirait sa montre: il avait usé cinq minutes.

Au dîner, pas de nouvelles encore. Il s’enhardit à interroger M^{me}

Savourette. Elle répondit paisiblement qu’on aurait sans doute une

lettre le lendemain matin. Et tout à coup, il s’indigna de la placidité

de cette dame confite en béatitude, de son air de pigeonne heureuse.

Et ce M. Savourette! Un charmeur, un artiste, certes. Mais n’aurait-il

pas dû se soucier un peu de sa fille, au lieu de tourner l’anecdote et

de filer le trait, en lançant ses manchettes à l’assaut? Évidemment,

ils étaient habitués. De bonne heure, ils avaient laissé les deux

sœurs sortir et voyager seules.

Même, l’aînée s’était affranchie, avait fait sa vie, de son côté. Mais,

que diable, on n’a pas cette sérénité!

Il ne s’endormit qu’à l’aube et dans l’appréhension du réveil. Et, en

effet, ce deuxième jour s’annonça terrible. D’un mot à sa mère, la

jeune fille s’excusait de retarder son retour. Aussitôt, l’appréhension

le traversa qu’elle ne reviendrait pas. Car nos pressentiments ne sont

faits que de nos craintes.

Comme la veille, il traîna son impatience et son inquiétude au long

des allées. Parfois, dans sa détresse croissante, il l’appelait, d’une

voix suppliante et sanglotante: «Lucette! Lucette!» Il semble toujours

que ce qu’on appelle va répondre. Et le nom aimé, aux lèvres des amants

lointains, possède un pouvoir mystérieux, invisible hostie où se

réalise la présence, verbe qui se fait chair ...

Malgré le ciel admirable, jardin, maison, tout lui paraissait morne et

désolé. Il songeait aux antiques cités exhumées qu’il avait parcourues,

deux fois mortes, parce que leurs pierres gardent l’empreinte de la vie

qu’elles ont contenue. Oui, elle était la parure et la vie du domaine,

la force inconnue qui anime les choses. Elle partie, tout retombait à

la mort. Comme elle lui manquait! Comme elle lui manquait!

Et, le troisième jour, M^{me} Savourette annonça tranquillement que

Lucette, retenue à Paris, demeurerait chez sa sœur, qu’à son grand

regret elle renonçait à revenir aux Barres. Il crut que le château

s’effondrait sur sa tête. Elle ne reviendrait pas! Pourquoi? Il n’était

pas dupe des futiles raisons qu’elle donnait. Quelqu’un, quelque chose

lui avait-il déplu? Bien qu’ils n’eussent pas échangé de paroles

tendres, il avait bien cru sentir entre eux de l’entente, de l’accord,

de la sympathie, au sens profond du mot ... Alors? Ah! Qu’importait!

Il l’aimait. Il l’aimait. Il en prenait violemment conscience devant

ce vide, cette dévastation que son départ laissait autour de lui, en

lui. Elle lui était nécessaire. Il étouffait, dans une sorte d’asphyxie

morale, quelque chose d’intolérable et d’affreux comme l’agonie du

matelot au fond du sous-marin sombré. Il voulait de l’air, de la vie.

Il la voulait.

Elle est émouvante et presque auguste, cette invasion de l’amour chez

l’homme en pleine possession de lui-même. Quelques aventures sans

durée ni profondeur, de la passade d’étudiant à la piètre intrigue

mondaine, ont déçu sa soif d’idéal, ébranlé sa foi dans la passion

vraie. Il doute. Et soudain, le hasard admirable se réalise. Il se sent

un être privilégié, le centre d’un miracle. Il ne se reconnaît plus.

Sa sensibilité s’accroît et le prolonge. Il perçoit des nuances, des

parfums, des harmonies qu’il ignorait la veille. Le bonheur le féconde.

Il s’épanouit et se pavoise. L’arbre nu s’habille de fleurs, le voilier

prend la mer et se couvre de toile. Il devient une de ces grandes

forces de désir et d’attraction qui mènent à la nature. Il se mêle à

l’univers et le porte en lui.

Chez Paul Duclos, tout préparait, tout favorisait cette métamorphose.

Son père, prématurément veuf, absorbé par ses énormes travaux,

se sachant rude et presque inculte, l’avait confié à l’éducation

religieuse, seule capable, à son avis, de remplacer l’influence

maternelle et l’atmosphère du foyer. Et plus tard, ses recherches, ses

voyages, tout en excitant en lui le goût et la curiosité de la vie,

l’avaient sauvé de cette oisiveté facile, de cette vaine existence où

les meilleurs se diminuent, où l’ardeur se détend, la fraîcheur se fane.

Il se jeta donc fougueusement dans l’avenir. Il dissiperait le

malentendu qui, seul, pouvait expliquer la fuite de la jeune fille.

Il la rattraperait. Elle serait sa femme, si elle y consentait. De

son côté, il était libre. Nul obstacle entre eux. Oui, c’est vrai, il

était plus riche qu’elle. Tant mieux. Le cadre serait digne de l’œuvre.

Son père pouvait s’effarer de l’inégalité des fortunes? Ah! Ceux qui

le jugeaient sur ses rudes façons ne le connaissaient guère. Avait-il

jamais eu d’autre but, d’autre joie, que de gâter son «garçon»?

Pourquoi avait-il ouvert des tranchées, percé des tunnels, amoncelé des

remblais, creusé des ports, pourquoi ce formidable ouvrier avait-il

sculpté la face de la terre, sinon pour faire plaisir à son garçon?

Que de caprices royalement exaucés! Cela se passait toujours de la même

façon, comique et touchante. Son père le scrutait, le regard aigu, la

tête inclinée:

—Alors ça ferait ton affaire?

—Oh! oui, papa.

—Eh bien, l’affaire est faite.

Que d’affaires faites, depuis les somptueux jouets mécaniques de la

petite enfance jusqu’à la 60-chevaux de course où Paul évaporait son

ardeur! Et ces deux ans de fouilles en Asie-Mineure, ces sommes énormes

versées aux terrassiers indigènes!

Ah! par exemple, M. Duclos en voulait pour son argent. C’était son

grand souci. Il fallait que son garçon fût content. Et malheur au

joujou qui n’aurait pas vraiment fait l’affaire!

Pas de crainte, cette fois, de ce côté-là. Et d’avance Paul s’imaginait

le rapide colloque, l’œil en coin dans la face penchée: «La petite

Savourette? Alors, ça ferait ton affaire?—Oh! oui, papa!» Et

certainement, l’affaire serait faite.

II

C’était la fin du jour, d’un joli jour perlé d’avril. Le gros des

visites passé, Lucette respirait, dans l’accalmie. Ouf! Ç’avait été

presque un gala, et comme la fête de ses relevailles. Car elle n’avait

pas reçu depuis la naissance de sa petite Paule.

Deux mois déjà! Deux mois depuis cet inimaginable martyre, ces trente

heures où, mordant la main que son mari lui abandonnait, elle avait

supplié qu’on l’achevât, qu’on la tuât.... Deux mois depuis cette

torture qui avait si profondément marqué sa chair et sa pensée qu’elle

en rêvait la nuit, croyait la subir encore et s’éveillait dans

l’angoisse et la sueur du cauchemar. Oh! oui, un cauchemar, où elle ne

s’était pas seulement révoltée de souffrir, mais aussi de se sentir une

si pauvre chose, d’être obligée de livrer, d’étaler toute la misère,

tout le secret intime de son corps devant ses proches, les médecins,

des indifférents même. Rien que d’y songer, elle en rougissait encore.

Mais aussi quelle joie de résurrection quand, se mirant dans les glaces

ou coulant ses mains au long de sa taille, elle retrouvait sa vraie

ligne, sa vraie silhouette, fondue, dégagée, rajeunie d’un an!

Un amusant désordre animait le grand salon et le jardin d’hiver qui le

prolongeait et dont les vitrages découvraient les jeunes frondaisons

du Champ-de-Mars. Sur tous les meubles erraient des tasses, des

verres, des petits papiers froissés de confiserie. Les fauteuils,

dérangés, gardaient l’empreinte et le souvenir des visites. Certains se

groupaient en rond. D’autres se reculaient en tête-à-tête. Et, levant

leurs bras vides, ils avaient l’air de papoter entre eux.

Il ne restait plus que deux personnes. D’abord maman. M^{me} Savourette

secondait sa fille à son jour. Mais, sous couleur qu’elle n’avait rien

pu prendre de l’après-midi, elle se rattrapait. Elle picorait la table

du goûter, marchait de découverte en découverte, avec des petits cris

émerveillés. Une trouvaille, ces _bombes_, ces choux fourrés qui vous

éclatent dans la bouche. Et ces pains aux rollmops, quel montant,

quelle saveur! Mais elle préférait encore les sandwiches à la crème et

aux olives pilées. Un pur délice. Et se calant sur elle-même dans un

roulis des épaules:

—Oh! Lucette, j’en reprendrais bien encore un petit peu ...

Par contre, l’autre visiteuse, M^{me} Chazelles, ne prenait rien.

C’était une de ces femmes qui paraissent pauvres si bien vêtues

qu’elles soient, une de ces femmes qui ont quelque chose d’inachevé

dans le geste, la parole et le visage, qui ne sont pas d’aplomb dans

la vie. Son mari, le beau Chazelles, était conservateur du musée

Suffren, dont M. Savourette était lui-même l’architecte. De là, de

vagues relations entre femmes. Mais on les disait en train de divorcer.

Pourquoi? Certes, elle ne trompait pas le séduisant Chazelles. Comment

consentait-elle à s’en séparer? Ce petit mystère intriguait Lucette.

Mais au moment où M^{me} Chazelles semblait se décider aux confidences

entre M^{me} Savourette et sa fille, Turquois entra. L’entretien dévia.

Depuis trois ans que Lucette était mariée, les Turquois étaient

presque devenus des familiers du petit hôtel du Champ-de-Mars. L’été

précédent, les deux ménages, rapprochés par la solitude de Brûlon,

avaient beaucoup voisiné aux Barres. «Les mois de campagne comptent

double», disait l’auteur dramatique dans son gros rire heureux. Et si

Lucette se sentait surtout attirée par M^{me} Turquois, par sa belle

sérénité qu’on devinait sensible, elle s’accoutumait au mari. Un gai

compagnon, au demeurant, plein d’entrain, d’une continuelle bonne

humeur, et dont la notoriété excusait les boutades et pimentait les

gamineries.

A la condition, bien entendu, de ne rester qu’un gai compagnon. Or,

il fallait lui rendre justice. Ce libertin n’avait jamais courtisé

Lucette. Pas la moindre allusion. Et cela s’expliquait pour qui le

connaissait. Maintenant qu’on parlait librement devant elle, la

jeune femme savait la spécialité de Turquois, de s’attaquer presque

uniquement aux ménages qui se lézardent, de profiter de la première

évasion d’une épouse irritée ou déçue. Il se vantait presque de son

flair, cet instinct de requin qui suit le navire où quelqu’un va

mourir, qui guette le moment où l’on jettera le mort par-dessus le

bastingage ...

On le félicita du succès de sa dernière pièce, _La Meute_, dont la

vogue durait depuis le début de l’hiver. Il expliqua:

—Savez pas pourquoi j’ai la veine? Regardez mes titres: _L’Écran, La

Crise, La Meute_. Je les choisis de cinq lettres. Ça porte bonheur!

Il en riait encore pendant que Lucette, un peu choquée malgré

l’habitude, lui versait du Zucco. Mais, pendant ce temps, M^{me}

Savourette entraînait la pauvre petite M^{me} Chazelles dans un des

coins du jardin d’hiver. Elle aussi, ce divorce l’intriguait. Ce

Chazelles ne la rendait donc pas heureuse? Un si bel homme! Elle

renoua:

—Alors, c’est vrai?

M^{me} Chazelles ébaucha, mollement:

—Oui. D’un commun accord ... on s’est arrangé ... Avec des relations,

c’est toujours facile, de divorcer ...

—Comment? Vous n’aviez pas de griefs sérieux?

—Non ... Pas les mêmes idées, ni les mêmes goûts ... Pas d’enfants.

Rien ne nous attachait ... Alors, autant essayer de recommencer, chacun

de son côté ...

M^{me} Savourette se pencha:

—M. Chazelles n’était donc pas un bon mari?

Et il fallait entendre le son caressant, doux et plein, que rendaient

ces deux mots-là, «bon mari», sur les lèvres de l’excellente femme!

—Un bon mari? répéta M^{me} Chazelles d’une voix neutre.

—Enfin, vous savez bien ce que je veux dire. Tous les hommes ont leurs

petits défauts. Mais ils savent si bien se les faire pardonner quand

ils veulent! Voyons, voyons, est-ce qu’il n’y a pas des moments qui

font tout oublier, les ennuis, les chagrins, les querelles?

M^{me} Chazelles, bouche ouverte, semblait déchiffrer un rébus. Puis,

elle sourit avec lassitude:

—Ah! Vous voulez parler de ... Vous trouvez que?...

—Mais oui, je trouve, affirma crânement M^{me} Savourette.

Et elle eut ce beau regard, pétillant et mouillé tout ensemble, que les

femmes heureuses par l’amour jettent sur leur passé.

Une nausée aux lèvres, M^{me} Chazelles avoua avec nonchalance:

—Moi pas. Ça me dégoûte. Je trouve ça embêtant comme la pluie. Chaque

fois, faut se lever, faut courir ... J’avais toujours envie de lui

demander, quand ça le prenait: «Pourquoi faire?»

M^{me} Savourette la considérait avec stupeur et compassion. Elle

jugeait naïvement les autres d’après elle-même. Et cette pauvre petite

M^{me} Chazelles lui apparaissait une créature disgraciée, une infirme.

Cependant, des éclats de voix partaient du salon, des «bonjour ...»

aigus et flûtés, des excuses volubiles sur la tardive visite, des «Oh!

Ah! Oh!» d’admiration sur ce délicieux hôtel qu’on ne connaissait pas

encore. Et d’une folle allure d’hirondelle entrée dans une chambre,

une dame blonde, vive, chatoyante, fit le tour de la pièce, lorgna les

meubles, les tableaux, la serre, but une gorgée de thé, becqueta un

gâteau, serra des mains et s’en fut ...

C’était M^{me} Evenon. Son mari, l’homme le plus affairé de Paris,

présidait dix conseils d’administration par jour. Il déjeunait dans

sa voiture, dînait en s’habillant et dormait au théâtre. Il gagnait

effroyablement d’argent, mais il ne trouvait pas le temps de le

dépenser.

Amusée et surprise de cette visite d’oiseau, Lucette s’attardait au

seuil du salon. Le soir tombait. Le couchant colorait les vitrages.

Maman et la pauvre petite M^{me} Chazelles ne formaient plus qu’un

groupe indécis sous les palmiers qui découpaient sur le ciel délicat

leurs silhouettes fines et noires.

—Vous savez ce que M^{me} Evenon est venue chercher ici? demanda

Turquois.

—Non.

—Un alibi, parbleu.

—Comment?

—Eh! oui. C’est la femme qui aspire à la grande passion. Type connu.

Depuis dix ans, elle fait des essais. Elle sort de chez son amant. Elle

dira qu’elle a passé deux heures ici.

Devant la glace embrumée de pénombre, Lucette relevait ses cheveux:

—Vous croyez? dit-elle.

—Bien sûr. Les visites n’ont pas d’autre utilité. C’est très commode.

Vous verrez.

Brusquement, Lucette se retourna, les bras encore levés vers sa

chevelure:

—Comment? Je verrai?...

—Je l’espère bien ... Dites donc, je m’inscris, hein? Je suis le

_preux_, comme disent les gosses. Et même, en attendant, vous devriez

bien me laisser prendre un petit acompte, là, dans le cou ...

Elle avait laissé retomber ses bras. Elle murmura:

—Vous êtes fou!

Il lui faisait peur, dans la demi-obscurité. Sa face de faune,

d’ordinaire joviale, était tirée, enlaidie par le désir. Il

poursuivait:

—Ben quoi? On ne nous verrait pas, du jardin. Ce serait amusant, au

contraire, sous le nez des gens.

Trop stupéfaite pour agir, pour penser même, retenue seulement

d’appeler ou de s’enfuir par un instinct d’orgueil et de crânerie, elle

répéta:

—Vous êtes fou!

—Mais non, je ne suis pas fou. Je suis emballé, voilà tout. Alors,

vrai, vous ne voulez pas. Rien à faire, nous deux, pour l’instant?

Pour la troisième fois:

—Vous êtes fou! Taisez-vous donc ...

Mais elle s’était un peu reprise. Elle tourna un commutateur. Le salon

s’illumina. Turquois ne se troubla pas:

—Bon, bon. Mettons que je n’ai rien dit, là. Il n’y a pas de quoi se

fâcher. On est amis, tout de même, hein?

Elle ne lui répondit pas. Les joues en feu, elle s’éloigna, retenant

entre ses dents serrées le mot qui la soulageait: «Brute!»

* * * * *

Le soir même, allongée dans un des lits jumeaux tandis que son

mari dormait dans l’autre, Lucette, les yeux grands ouverts dans

l’obscurité, s’interrogeait: «Voyons, voyons, ne suis-je pas aussi

heureuse qu’on peut l’être, absolument heureuse?»

Il avait fallu l’offre brutale de Turquois pour la contraindre à cet

examen. Ils sont si rares, ces regards intérieurs! Il semble que nous

n’ayons jamais le temps de prendre conscience de nous-mêmes, de nous

rassembler, de dresser le bilan de notre existence. Mais l’alarme

avait sonné. Ce Turquois, avec son flair de requin, n’avait-il pas la

réputation de guetter la première chute, de s’attaquer à bon escient,

aux femmes qui chancellent, qui sont près de défaillir? Pourquoi,

subitement, l’avait il entreprise? Elle se répéta, plus indignée

qu’inquiète: «Est-ce que je ne suis pas absolument heureuse?»

Minutieusement, elle explorait le passé, suivait le fil des jours.

Depuis cet éblouissant coup de surprise, depuis l’heure où M. Duclos,

au retour des Barres, l’avait demandée en mariage pour son fils, elle

s’était sentie enveloppée, soulevée par la forte certitude du bonheur.

Elle aimait. Elle était aimée. Et tout l’hiver des fiançailles, plus

fleuri qu’un printemps, elle s’était maintenue dans cette ivresse

comblée, cette plénitude de tout elle-même. Elle avait vécu comme on

valse, emportée dans du vertige, de la musique, de la lumière, aux

bras de l’être aimé. Une telle griserie, qu’elle ne parvenait même

pas maintenant à retrouver de points de repère, des souvenirs précis.

Rien d’étonnant. Le malheur blesse, le bonheur caresse. Les blessures

laissent des traces, les caresses n’en laissent pas.

Et depuis son mariage? Hors l’inévitable torture de la maternité,

n’était-ce pas la même succession de jours sans heurt, de jours bleus,

de jours planés? Jamais un souci, jamais une contrariété même. Sa

félicité était toujours restée égale à elle-même, à hauteur de ses

rêves.

Pourrait-elle même trouver un moment inférieur? Scrupuleusement, elle

cherchait ... Oh! un bien court moment, en tout cas. Même pas le nuage

au ciel. Plutôt le petit souffle qui, par le plus beau temps, fait

soudain frissonner les feuilles. Une impression bien fugitive, un

souvenir que se reprochait sa tendresse et que fuyait sa pudeur.

C’était le matin, le lendemain de son mariage, au château des Barres,

où son mari, l’enlevant au lunch, l’avait emmenée en auto ... Ah! le

joli voyage, lui aussi tout embrumé dans sa mémoire d’une lumineuse

buée de bonheur. Donc, pendant cette matinée, le garde-chasse avait

fait demander Paul. Elle était restée seule. On ne devrait jamais

rester seule, ce matin-là. Elle se levait, assise au bord du lit. On

était en avril. Juste trois ans. Le temps était voilé. Et, tout à

coup,—le hurlement d’une sirène sur la route ou les aboiements des

chiens du garde sous la fenêtre avaient-ils crispé ses nerfs tendus

et sensibles,—un souffle de mélancolie avait passé sur elle, léger,

rapide, mais net, quelque chose comme une voix triste qui lui eût

murmuré: «Ce n’est que cela ...»

Oh! la parole impie, qui la poursuivait d’un remords! «Ce n’est que

cela ...» Mais il faut dire aussi qu’elle aimait tant, au seuil du

mariage ... Son amour l’emportait d’un trait si dru, d’un essor si

large et si puissant, qu’elle aspirait à se dépasser encore, à se

dépasser toujours, à atteindre elle ne savait quels sommets ...

Et puis, jeune fille, tout se conjurait pour exalter sa foi dans

l’amour. Les livres, le théâtre, la musique, le chuchotis du monde,

tout vivait, tout palpitait d’amour. Et, enveloppé dans ce bruissement

recueilli, dans cet encens magnifique, dans ce cantique éperdu, le

mystère s’élevait, devenait divin, infini ...

Qu’attendait-elle alors? Elle l’ignorait au juste. On a beau être

d’une famille artiste où chacun a son libre parler, on a beau sortir

seule, avoir flirté un brin,—on ne mène pas, de dix-huit à vingt-deux

ans, la vie de tennis et de plage, de bals et de dîners, sans être

courtisée,—tout de même, la conspiration du silence continue. On est

bien plus ignorante qu’on n’en a l’air. On a vu des statues sans voile,

on a vu des bêtes s’unir, on a surpris des allusions qu’on a traduites

à sa façon, même il vous est tombé de vilains livres sous les yeux ...

Et cependant il subsiste des précisions impénétrables.

Ces «terres inconnues» de la carte, ces lacunes, on les a comblées à

coups d’imagination. Et parfois si drôlement!... Si chaste, si peu

curieuse qu’on soit, on y rêve, à cette vérité cachée, justement parce

qu’elle est cachée et parce qu’on la sent capitale. Mais la terre

inconnue garde son secret. Hélas! lorsqu’on la foule enfin, transportée

d’attente, d’ardeur, de foi, de frénésie, pourquoi faut-il qu’une

pensée vous traverse: «Ce n’est que cela ...»

Qu’attendait-elle?... Lorsque leurs lèvres s’étaient rencontrées pour

la première fois, il lui avait semblé qu’elle buvait à une source de

bonheur; une langueur délicieuse coulait en elle, l’alourdissait, à

croire qu’elle allait tomber sous le poids du plaisir, et glisser vers

une mort heureuse. Alors, ingénument, confusément, elle imaginait

l’étreinte dernière comme un baiser plus violent, plus profond, un

baiser où l’on achève de mourir ...

La folle! Non, ce n’était pas cela. Mais n’était-ce donc rien que de se

sentir une belle proie passionnément désirée, de n’être plus soudain

qu’une petite chose bouleversée sous un fougueux assaut, de se livrer,

de s’abandonner toute à celui qu’on adore, de le sentir en soi, d’obéir

à sa brûlante convoitise jusque dans la souffrance, d’être soudée à

lui, d’être heureuse, enfin, de la joie qu’on lui donne ... Et ensuite,

de le tenir contre soi, las et reconnaissant, de le bercer tendrement,

comme un tout petit? Évidemment, c’était là tout l’amour. Ce ne pouvait

pas être autre chose. Ce qu’on imagine dépasse fatalement ce qu’on

réalise. Mais la part restait belle. Et il fallait bien qu’elle fût née

d’un moment de solitude et de malaise, cette pensée impie: «Ce n’est

que cela.»

Vilaine impression aussitôt chassée, ensuite oubliée parmi tant

d’heures charmantes ... D’abord, l’installation dans ce petit hôtel du

Champ-de-Mars, coquet, battant neuf, et dont l’éclat trop cru, trop

frais verni, avait vite disparu derrière les tentures et les meubles

vénérables. L’amusante chasse aux trouvailles, du noble magasin du

tapissier jusqu’au fond des faubourgs ... Vie affairée d’abeilles qui

rapportent à la ruche le miel de toutes les fleurs. Jamais leurs goûts

ne se heurtaient. Il est vrai que Paul était bien capable d’imposer

silence à ses préférences, en cas de désaccord. Il lui disait: «Ce qui

te fait plaisir me plaît.»

Il la «servait». Elle ne trouvait pas d’autre mot pour exprimer la

ferveur dont il l’entourait, une ferveur où il subsistait quelque chose

de religieux, une ferveur attentive, respectueuse et passionnée tout

ensemble, et qui, dans l’effusion, montait, brusque, ardente, passait

sur elle en coup de flamme.

Il la servait comme un néophyte qui, d’un zèle brûlant, s’incline

devant l’autel. Il se montrait d’une douceur patiente, égale, d’où

jaillissait parfois sa gaîté jeune et fraîche. Et, sans doute parce

qu’il n’avait pas eu le temps de se durcir, de s’ossifier dans un

long célibat, il n’avait aucun de ces travers à arêtes vives où l’on

s’écorche, où l’on s’irrite, dans le frottement de la vie commune.

Il la servait. Tous ses regards montaient vers elle. Le reste du monde

lui était indifférent Sauf pourtant ses travaux qui lui restaient

chers,—un gros ouvrage qu’il préparait depuis deux ans, l’exposé de

ses découvertes en Troade. Et encore ne lui en parlait-il qu’avec une

timide discrétion, tant il craignait de l’importuner par des vues trop

arides.

Il la servait. Il la comblait d’offrandes, surprises ingénieuses, fines

attentions! Et il trouvait, pour saluer une toilette heureuse, un

chapeau seyant, une mine particulièrement brillante, bref, pour vous

répéter ce que vous dit votre glace, de ces mots qui vous éclairent,

qui vous réchauffent, vous auréolent.

Oui, il était bien le compagnon rêvé. Il lui avait bien fait la

meilleure existence. Elle se le répétait, d’un élan où s’exaltait sa

propre tendresse. A suivre ainsi sa vie de femme, elle retrouvait la

même impression que dans les promenades où elle s’amusait à parcourir

toute seule son logis de pièce en pièce. Un tiède bien-être, une pure

et noble harmonie, une profusion de richesses délicates, accumulées,

répandues avec un zèle pieux, comme autant d’ex-voto de bonheur ...

Mais pourquoi cet homme, ce Turquois, l’avait-il si brutalement

entreprise?

«Suis-je absolument heureuse?» Cette question, Zonzon devait la

contraindre à son tour d’y répondre, quelques mois plus tard, à la

rentrée d’automne.

Dès qu’elle avait une heure libre, entre deux consultations, deux

visites au dispensaire, elle accourait, pressée, rapide, la poitrine au

vent, la robe tendue en drapeau sur la hampe fière de la jambe.

Tout de suite, elle animait la maison. Dès son entrée, il y faisait

plus chaud, plus clair. L’air vibrait, comme il danse sur les champs

au soleil. Elle criait en riant: «Voilà la marchande de santé!» Et

de fait, elle en avait à revendre. Son beau regard brun, aiguisé

par dix ans d’exercice, scrutait la petite Paule, la nourrice, puis

se reposait, tendre, sur Lucette. Ah! la chère dévouée, la chère

vigilante ...

Mais ce jour-là—un matin, vers onze heures, Lucette achevant lentement

sa toilette dans sa chambre—une sorte de fièvre l’agitait. Elle ne

tenait pas en place, tandis que sa sœur, comme d’habitude, racontait

ses dernières journées, courses, visites, dîners, détaillait ces

mille riens dorés dont était tissée la trame légère de son existence.

Et soudain, se campant debout, les mains derrière le dos, Zonzon

l’interrompit, pénétrée:

—Alors, bien vrai, ça va, la vie?

Lucette, qui se polissait les ongles devant sa table, releva la tête.

Pourquoi ce ton grave, presse anxieux, que rien n’appelait, et qui

ressemblait si peu à Zonzon?

—Comme tu me demandes cela?

Zonzon hésita une seconde. Puis, dans un coup d’épaules résolu:

—Eh bien ... Je te demande ça comme une Zonzon qui pourrait bien se

donner de l’air, filer quelques mois, et qui voudrait être sûre,

absolument sûre, de laisser sa Lucette tout à fait heureuse, en plein

bonheur.

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