cherchait à ses côtés, forte et vivante. Ah! le cher guide, si sûr, si
ferme, d’une puissance presque magnétique. Il arrivait à Lucette de lui
dire: «Enlève-moi ma migraine avec tes mains.» Et Zonzon lui caressait
le front, apaisait la douleur. Et maintenant, séparées. Au plus vite,
il leur faudrait quinze jours pour se rejoindre. L’une pourrait mourir
à l’insu de l’autre. Elle s’attendrit, prête à pleurer.
—Ah ça! je suis folle, murmura-t-elle.
Oui, folle. Nulle n’était plus choyée, plus entourée, plus riche en
êtres aimés. Certains perdent leurs parents avant d’être eux-mêmes
installés dans la vie. Et, à chaque petit bonheur, à chaque petit
succès, ce ne sont que des ombres qu’ils prennent à témoin de leur
joie ... Elle, au contraire, à son plein épanouissement, possédait les
siens, et si jeunes de cœur. Un coup de téléphone, elle pouvait les
entendre. Deux heures de train ou d’auto, elle était dans leurs bras.
Jusqu’à M. Duclos,—père, comme elle l’appelait,—dont l’apparente
rudesse rendait plus savoureuse la bonté, et qui, à chacun de ses
passages, la traitait en petite reine, en petite fée du bonheur de son
«garçon».
Et là, tout près, derrière ces fenêtres recueillies, ouvertes sur la
terrasse que le jardinier ne devait pas ratisser, afin de respecter
le silence ... Certes, pressant, minutieux, formidable, ce travail de
correction d’épreuves qui devait être achevé pour la rentrée, où les
citations en caractères grecs multipliaient les risques de fautes,
où la mise en place des dessins dans le texte exigeait d’incessantes
retouches. Et pourtant, dès qu’elle entrerait dans le sanctuaire,
les feuillets s’envoleraient, le fauteuil pivoterait, et vers elle
se tendraient des bras aussi avides, monteraient des regards aussi
fervents, des paroles aussi tendres qu’au premier jour.
Mais un éclat de rire proche coupa sa rêverie. Vivement, elle gravit
les marches de la terrasse. A l’ombre du château, dans le jardin
anglais, la nourrice s’égayait des propos du chauffeur. A la vue de
Lucette, l’homme s’éloigna. Paule, sa petite Paule ... Elle était
assise par terre dans une allée et jouait au sable. Lucette la prit
dans ses bras, promena ses lèvres sur le petit front moite et duveté.
Puis, l’écartant un peu, elle la contempla.
Comme elle était jolie! Déjà, dans ses traits indécis, des
ressemblances s’affirmaient. Lucette reconnaissait le dessin arqué
de ses propres lèvres, la coupe et la teinte des yeux de Paul. Elle
s’exalta à penser que leur fille était née d’eux, de leurs caresses.
Elle aurait voulu se baigner, se fondre dans la tiédeur du petit cou
tendre, la bonne odeur du poupon de luxe, s’abîmer dans un de ces
amours presque féroces qu’on prête à la lionne pour son petit. Et elle
l’embrassait, l’embrassait ...
—Madame va lui faire mal.
La nourrice. Elle l’oubliait. Cette femme aussi appelait Paule «ma
fille». Et elle avait raison. En fait, l’enfant vivait plus avec sa
nounou qu’avec sa maman. Dans l’hôtel du Champ-de-Mars comme au château
des Barres, elle avait une sorte d’existence personnelle, à part, son
appartement, son petit _home_ dans le grand. Elle n’envahissait pas
le foyer comme elle l’eût fait dans un ménage à l’étroit. Nos enfants
tiennent dans notre vie la même place que dans notre logis.
Et Lucette s’efforçait d’expliquer, par ces exigences de coutumes,
pourquoi elle ne se sentait pas plus étroitement attachée encore à sa
fille, pourquoi la maternité ne lui donnait pas ces émotions violentes,
insondables, où s’abîmer et se dissoudre, ce sens de l’absolu, de
l’infini, qu’elle attendait toujours de la vie sentimentale ...
Et, comme elle s’éloignait le long de l’avenue de tilleuls, une
angoisse la suffoqua soudain. Elle eut ce terrible cri d’effroi que
tant de prêtres ont entendu à travers la grille du confessionnal:
«Est-ce que je ne serais pas capable d’aimer? Est-ce que je serais
insensible? Est-ce que je n’aurais qu’un cœur desséché?...»
Ah! le bondissement indigné qui la souleva! Elle, dure, insensible,
sèche? Allons donc! Elle en qui frémissaient, malgré toutes les
tendresses répandues, de telles réserves de passion qu’elle croyait
étouffer du besoin de les prodiguer. Elle, en qui se déchaînaient des
forces si aiguës qu’elle eût voulu les darder, les enfoncer comme
elle s’incrustait les ongles dans les paumes. Elle qui s’irritait de
l’allégresse des choses parce qu’elle l’enviait. Elle qui souhaitait,
par elle ne savait quel miracle, quelle vertigineuse défaillance, de se
mêler à cet air sonore et parfumé, à ce grand vol amoureux où dansaient
ensemble le pollen des fleurs et l’aile des insectes. Elle!...
Lucette était encore toute secouée de l’alarme quand M^{me} Turquois
parut dans la perspective de l’avenue. Elles continuaient de voisiner
dans la solitude de Brûlon. Lucette subissait toujours l’attrait de
cette beauté candide, cette fraîcheur reposée de déesse qui sort de
l’onde. L’exquise femme. Elle semblait revêtue, tant il y avait de
grâce souveraine dans sa démarche, d’un invisible manteau de cour. Et
l’on devinait si frémissante en ses profondeurs cette belle coulée
limpide ...
Fait étrange. Le penchant de Lucette s’était accru depuis la brutale
tentative de Turquois. L’amie dont le mari vous a vainement courtisée
vous en devient plus chère.
Quant à lui, il se tenait tranquille, depuis un an. A douter qu’il se
fût jamais démasqué. Le requin plongeait. D’ailleurs, Brûlon ne le
voyait guère. En ce moment, afin d’écrire une pièce en collaboration,
il avait suivi son complice—comme il disait—sur la côte bretonne.
Lucette, sachant le singulier attachement de M^{me} Turquois:
—Votre mari rentre-t-il bientôt? demanda-t-elle. Vous en avez de
bonnes nouvelles?
Elles s’étaient assises sur un banc de pierre, à l’extrémité de
l’avenue, qui se heurtait au mur du parc. M^{me} Turquois eut un
imperceptible haussement d’épaules. Et, l’ombrelle taquinant le sable:
—Mon mari? Non. Je ne sais pas. Il est à Saint-Enogat. Une retraite un
peu mondaine, pour le travail. Enfin ...
Pour la première fois, elle en parlait sur ce ton d’amertume légère.
Lucette la dévisagea, surprise. Aurait-elle deviné les velléités de
Turquois ...? Elle paraissait tendue, sous son calme apparent. Alors,
timidement:
—Sa pièce?...
Sur le pur visage de M^{me} Turquois, une moue passa, la moue de
l’enfant près de pleurer. Et, la voix en saccades:
—Sa pièce!... Il s’agit bien de sa pièce! Une nouvelle intrigue
qui commence, oui. Il m’a suffi d’ouvrir les journaux ce matin.
Déplacements et villégiatures. J’ai compris. J’ai tellement l’habitude!
On vient le relancer à Saint-Enogat. Il y a longtemps que je la
craignais, celle-là.
Quoi? C’en était fini de cette sérénité limpide, de ce beau regard
couchant vers son mari, de cette indulgence pour ses frasques? Lucette
en oubliait son propre malaise.
Maintenant qu’elle s’était trahie, M^{me} Turquois ne cherchait plus à
se contenir. Elle s’épanchait. La maille du filet qui rompt, entraînant
les autres.
—Ah! ma pauvre petite amie, j’ai tant de chagrin. Laissez-moi dire.
Je n’ai personne, moi. Je suis toute seule. Cela vous étonne, n’est-ce
pas, que je me démasque et que je me révolte. Mais d’ordinaire,
voyez-vous, ce n’étaient que des passades, des fruits prêts à tomber
et maraudés au bord du chemin en allongeant le bras. Il ne se donnait
pas. Il se prêtait. Je me disais: «Il me reviendra.» Il ne s’éloignait
même pas. Mais cette fois, j’ai peur. J’ai peur. Si cette femme met la
griffe sur lui, si elle trouve en lui l’homme qu’elle attend, elle ne
me le rendra plus ...
—Qui?
—Une amie, naturellement. D’ailleurs, vous la connaissez. Elle vient
chez vous. Madame Evenon ...
—Ah! oui, dont le mari est si occupé ...
—Il ferait mieux de s’occuper d’elle. Une assoiffée de bonheur, du
bonheur qu’elle n’a pas chez elle. Et qui le cherche avidement. Ce
qu’elle a déjà brisé, tordu, rejeté d’amants. Mais celui qui la fixera,
qui sera son maître ... Oh! celui-là, elle s’accrochera à lui comme
le naufragé à son sauveteur. Ils se perdront ensemble. Et celui-là,
je le sens, ce sera lui ... Comprenez donc. D’ordinaire, c’était le
gai coureur d’aventures, celui qui, dans un couloir d’hôtel, se
risque à pousser les portes entre-bâillées. On ouvre, tant mieux. On
résiste, tant pis. Mais cette fois, la porte se refermera sur lui,
et bien bouclée, je vous jure. Il ne sortira plus ... Alors? que
faire? Menacer, supplier, bref me jeter entre eux? Ils s’en désireront
davantage. Ou alors attendre, toujours attendre.
Elle se voûta, sa claire figure soudain vieillie de chagrin.
—Oh! l’attente! ce que j’en ai déjà connu, des attentes ... Des
sommeils troués, de brusques sursauts qui me rejetaient assise,
l’oreille tendue. C’est lui? non. Pas encore. Et ces retours, où je
sentais dans ses vêtements, sur son corps, l’odeur des autres ... Et
ces lettres, que je retrouvais, oubliées au fond des poches et des
tiroirs, ou mal déchirées dans sa corbeille ... Ces fleurs séchées
qui s’émiettaient dans ses goussets. Des fleurs, à lui! Ce que nous
sommes bêtes! Et lui, me revenait tranquille, gai, épanoui, décidé à ne
rien voir, à ne rien savoir de mon supplice. Parbleu! il avait raison.
Jamais je n’ai rien dit. J’ai toujours feint d’ignorer. Ignorer! j’ai
tout su, au contraire. Toutes ses tentatives, échecs et triomphes.
Tout, jusqu’à ses velléités, ses désirs. Vous, Lucette, oui, vous, ma
pauvre petite, j’ai su ...
Lucette se sentit rougir:
—Moi?
—Oui, j’ai vu qu’un moment il s’attaquait à vous. L’an dernier. Et
quel soulagement quand j’ai compris que vous le repoussiez, qu’il
abandonnait, que je pourrais vivre sans crainte de ce côté-là, que
je ne serais pas obligée de vous fêter ouvertement et de vous haïr
en secret, comme j’ai dû faire avec tant d’autres! Et peut-être y
a-t-il de la gratitude, dans ma franchise d’aujourd’hui ... Oui, j’ai
tout su. J’avais l’air d’être dupe, de croire ses grosses feintes,
ses mensonges enfantins. Et toute ma consolation, tout mon orgueil,
c’était, chaque fois, de l’absoudre en moi-même ...
Lucette écoutait, stupéfaite. Comment ce brutal avait-il su prendre un
tel empire sur cette fine et fière créature? Elle demanda doucement:
—Vous l’aimez bien?
Oh! le regard farouche et lointain qui brilla dans cette face défaite:
—Aimer! Dire que nous n’avons qu’un mot, un seul mot, pour exprimer
tant de choses différentes! Oui, je lui reste attachée parce qu’il
n’est pas méchant, au fond, parce qu’il est gai, parce qu’il est, entre
ses fugues, un bon compagnon, parce que je suis fière de porter son
nom, de partager sa notoriété ...
Et soudain se secouant toute:
—Et puis non, je mens, je mens encore, je mens à moi-même. J’y tiens
parce que c’est «mon homme» comme disent les femmes du peuple et comme
disent les filles. Comprenez-vous? J’y tiens comme la pierreuse tient
à l’amant qui la mâte, qui la frappe et qui la contente. Ah! oui, je
lui ressemble, à cette malheureuse ... Elle a reçu moins de coups de
couteau dans la peau que je n’en ai reçu dans le cœur ... Ah! parfois,
je me fais horreur et pitié. Car je reste clairvoyante. Et voilà le
vrai drame de ma vie. C’est de me sentir esclave, uniquement attachée
par ce lien de chair. Que de fois je me suis révoltée contre moi-même!
J’avais, comme les autres, des aspirations délicates, des petits rêves
fleuris, tout un parterre secret. Il a tout piétiné, tout foulé de son
gros sans-gêne. Je me souviens. Je lui préparais des surprises, j’avais
pour lui de fines attentions. Il ne goûtait rien. Il ne comprenait
rien. Et je recommençais ... J’avais des idées, des opinions à moi,
que rebroussaient les siennes. Il m’a repétri une âme à son image, de
ses mains, de ses mains qui me brûlent ... Ses manières m’irritaient.
Je les ai adoptées, je les ai prises ... Et quand je l’injurie tout
bas, je sens que je l’admire encore ... Je sais qu’il serait plus
digne et plus sage de rompre une bonne fois. Un divorce ne devrait pas
m’effrayer. On me confierait mon petit garçon, tant l’inconduite du
père est flagrante. Et je ne peux pas rompre ... Chaque fois que je me
cabre, je retombe sous lui ... Enfin, c’est mon homme, je vous dis,
c’est mon homme. Il est à la fois ma torture et mon bonheur. Je les
accepte ensemble. Je les veux ensemble. Et je suis prête à les disputer
à qui me les enlèverait, prête à tout ... Ah! je suis folle ...
Elle s’essuya vivement les yeux, se ressaisit. Puis, d’un geste triste,
montrant contre la clématite de la muraille un papillon, ailes
battantes, qui buvait une fleur:
—Tenez, voilà ce que je suis. Un pauvre papillon, mais un papillon
épinglé au mur, fixé à jamais, d’une pointe que rien n’arrachera, et
dont les ailes palpitent de la même façon dans la douleur que dans le
plaisir ...
M^{me} Turquois était partie que Lucette rêvait encore devant le
papillon assoupi. Comment ce farouche amour avait-il pu résister à
tant d’épreuves? Pauvre femme ... Et le tribut payé à la compassion,
par un retour naturel, Lucette se penchait sur elle-même. Elle aussi
était un papillon. Un papillon heureux, un papillon attaché à sa fleur.
Mais elle ne se sentait point au cœur ni aux entrailles cette pointe
voluptueuse et cruelle qui fixe jusqu’à la mort ...
Chaque fois que Lucette, après un séjour aux Barres, débarquait à la
gare de Lyon sur le grand jour de la place animée de cafés et d’autos,
elle stoppait une seconde, un peu étourdie, au ras du perron. Elle
avait l’impression de dominer un bain tout fumant de vie et, à chaque
marche qu’elle descendait, d’entrer dans cette piscine aux ondes
chaudes et courantes.
Elle s’y plongeait avec une sorte de plaisir physique. De sa voiture,
elle s’amusait de la comédie de la rue, retrouvait des enseignes,
admirait les arbres, d’une beauté plus touchante qu’à la campagne, dans
leur cadre de pierre.
A chacune de ces petites expéditions d’un jour, elle passait chez
ses parents, qui ne pouvaient, cette année-là, quitter Paris qu’en
septembre. Paul restait aux Barres, prétextant son travail urgent. Au
fond, guidé par son exquise discrétion, peut-être obéissait-il au désir
de la laisser toute aux siens et devinait-il l’aise singulière qu’elle
éprouvait à rentrer un moment dans son passé de jeune fille.
Immuable, en effet, le vieux logis de famille, dans la tranquille rue
Guersant, aux Ternes. Dès que Lucette apercevait la frise sculptée au
fronton de la maison, dès qu’elle respirait l’odeur de l’appartement,
elle avait cinq ans, elle avait dix ans, elle n’avait plus d’âge.
Et dans le salon où maman brodait, épanouie au creux d’un fauteuil
bas, elle retrouvait les mêmes tableaux, les mêmes gravures, la même
tenture aux dessins noirs sur rouge, le jeu d’échecs sur une console à
l’abri d’un globe de verre et les deux petits amours de bronze qui se
lutinaient sur la pendule.
D’où vient la douceur de revoir ce qu’on a toujours vu, le tendre
attrait de ces vieux amis, de ces petits témoins de l’enfance? Sans
doute de ce qu’ils sont l’empreinte et le moulage de notre vie, des
souvenirs en relief, de la mémoire sensible, du passé présent. Et aussi
de ce qu’ils rassurent notre besoin de durer, puisqu’ils sont un peu de
nous-mêmes et qu’ils n’ont pas changé ...
Jusqu’au petit craquement de l’aiguille dans la toile cirée de la
broderie, qui rajeunissait Lucette. Excellente maman ... Elle non
plus, ne vieillissait pas. A peine si quelques fils gris niellaient
ses cheveux en diadème. Toujours son beau regard luisant, sa face
bourbonnienne, gourmande et fine. Toujours aussi paisible qu’au temps
où Lucette, dans la pièce voisine,—le bureau de papa,—criait: «Maman,
gronde Zonzon, qui me taquine!» Et où M^{me} Savourette, sans bouger de
son fauteuil, disait tranquillement: «Zonzon, je te gronde.»
Certes, elle les aimait bien, ses filles. Mais elle leur avait toujours
préféré son mari. Et elle ne le chérissait pas, comme M^{me} Turquois,
d’un amour heurté, mais d’une tendresse si unie, si brillante ...
Zonzon disait vrai: rien ne l’avait altérée, rien ne l’avait ternie.
Pas même ces continuels embarras d’argent dont Lucette, jeune fille,
avait tant de fois subi le contre-coup. Ah! Tout ce que son chic
apparent cachait alors de ruses et d’ingéniosité! L’art de rajeunir
les chapeaux et les robes, pour paraître en changer plus souvent. Ces
grands dîners où l’on allait en voiture et d’où l’on revenait à pied.
Le petit supplice des gants blancs qui s’obstinent à fleurer la benzine
... Maintenant qu’elle était royalement affranchie de ces triviales
inquiétudes, Lucette en saisissait mieux, en contraste, toute l’action
corrosive, dissolvante. Comment avaient-ils pu tous deux se débattre
au milieu de ces soucis irritants, sans jamais cesser de se sourire?
Un peu mélancolique, cette heure où, parvenu à la taille de ses
parents, on les voit, non plus comme des demi-dieux parfaits qu’on
regardait en levant la tête, mais comme des égaux, des êtres pareils
aux autres, l’heure où l’on cherche à les déchiffrer en s’aidant de ses
purs souvenirs d’enfant et de sa science acquise ...
Mais on parlait, dans la pièce voisine. Lucette demanda:
—Papa est là?
—Oui, avec le beau Chazelles.
Chazelles? Un court saisissement. Mais quoi? C’était tout naturel. Elle
oubliait: M. Savourette était l’architecte du musée Suffren. Chazelles
... A peine l’avait-elle revu deux fois, depuis la visite au champ de
manœuvre d’Issy. Mais, sans doute parce que cette journée rompait
avec le traintrain de son existence—courses et visites, théâtre et
dîners—elle en gardait un souvenir vivace, l’impression d’une trouée
lumineuse comme celle qui s’était ouverte à ses yeux dès la sortie de
Paris, sur la plaine rase. Elle revivait les longues attentes, elle
revoyait Chazelles debout sur la petite dune de sable, son avidité
voluptueuse à tirer sur sa cigarette, le menton haut. Et souvent, rien
qu’à lire les comptes rendus d’aviation—elle les suivait, depuis ce
jour-là, dans les feuilles—même rien qu’à voir un oiseau prendre son
vol, là-bas, aux Barres, elle se rappelait ce qu’il avait dit sur le
coup d’aile ...
—Je ne veux pas les déranger. J’attendrai.
Mais elle écoutait et parlait distraitement, gênée par le ronronnement
des voix, oppressée d’un peu d’impatience, jusqu’au moment où la
porte s’ouvrit devant Chazelles. Avenant, chaleureux, il s’enquit
des nouvelles des Barres. Cependant, tout en embrassant sa fille,
M. Savourette se lamentait. Il ne la verrait pas. Il était obligé
d’accompagner Chazelles. Un rendez-vous pris avec l’entrepreneur. Et
une grosse affaire: la construction d’une annexe.
—Venez avec nous, Madame, suggéra Chazelles. Vous causerez tous deux
en route. Je parie que vous ne connaissez pas mon musée?
Elle l’avoua, en riant. Pourtant, sa maison n’en était séparée que
par la largeur du Champ-de-Mars. Mais, à Paris, il suffit de demeurer
près d’un monument pour n’y jamais entrer. Une fois, cependant, elle
en avait franchi le seuil, afin de rendre visite à M^{me} Chazelles.
Car le conservateur habitait le palais. Elle fut tentée de rappeler
ce souvenir, mais se mordit les lèvres à temps. Toute une éducation
nouvelle, l’art de parler devant les divorcés. Chazelles insistait:
—J’avais choisi un lundi pour ce rendez-vous, parce que le musée est
fermé au public. Vous l’aurez pour vous toute seule.
Lucette se laissa tenter.
Laissant bientôt M. Savourette aux mains de l’entrepreneur, Chazelles
tint à faire à sa visiteuse les honneurs de son palais. Il n’entendait
pas la confier à un gardien, ou la laisser errer sans guide.
—D’ailleurs, toute seule, vous auriez peut-être peur.
Elle se cabra:
—Peur!
—Eh oui ... Vous allez voir.
Était-ce le tête-à-tête à peine prévu, si vite arrangé? Le brusque
passage du jour à la lumière de théâtre qui éclairait le musée? Ces
vastes salles sonores, solitaires, où les vitrines se reflétaient dans
le parquet luisant? Surtout ces loggias ouvertes dans les murailles,
où, sous la clarté crue des rampes cachées, des personnages de cire
se dressaient dans un décor assorti à leur costume, scènes d’intérieur
ou de plein air, de toutes les époques et de tous les pays, qui
donnaient à la visiteuse la sensation de n’être plus dans son temps,
dans son atmosphère, mais de glisser à travers les âges et les races?
De fait, Lucette perdait un peu pied. Mais, l’orgueil aidant, elle se
roidissait, se montrait d’autant plus désinvolte qu’elle était moins
rassurée.
Ils allaient. De temps en temps, Chazelles s’arrêtait devant une
vitrine et, frappant la glace d’une des clefs qu’il tenait à la main,
signalait la richesse ou la rareté d’une collection, la fraîcheur
d’une robe très ancienne, miraculeusement conservée et qu’on devinait
fragile, à la merci d’un souffle.
Ou encore, il ouvrait un panneau de verre, saisissait une dentelle,
un bijou et l’élevait précieusement jusqu’à ses yeux. Et sa voix, son
regard, son geste trahissaient son appétit, son vaste amour de toutes
les beautés. Il s’écria:
—Et quand on songe que tous ces trésors n’ont été créés que pour
plaire! Eh oui. Se vêtir n’est qu’un prétexte. Séduire est le vrai but.
Les hommes ont obéi à la même loi qui veut pour les fleurs des couleurs
et des parfums, pour les oiseaux des plumages éclatants. Il s’agit
d’attirer à soi, de fixer le caprice qui passe. Regardez. Les hommes
ont voulu paraître plus grands sous les casques et les cimiers, plus
imposants sous leurs armures et les draperies de leurs manteaux. Les
femmes ont voulu paraître plus mystérieuses sous la robe, plus affinées
sous le corselet, plus scintillantes sous la parure. Chaque bijou
souligne un charme. Le collier éclaire le visage, le bracelet détache
la main, la ceinture fait valoir la gorge. Partout le même effort de
s’accroître en prestige, en pouvoir, en attrait ...
Puis il voulut qu’elle essayât des joyaux. Il l’aida, l’effleurant
parfois de ses doigts. Et appuyant sur elle son ferme regard:
—Vous, tout vous sied. Rien ne vous rehausse.
Toute louange caresse le cœur. Ce Chazelles ... Elle le connaissait
peu. Sans doute il avait le compliment facile. Pourtant, s’il n’en
était pas prodigue? Mais elle ne voulut pas s’appesantir et poursuivit
sa marche pour échapper à sa pensée.
Elle avait hâte de revoir le jour, le vrai jour. Tous ces personnages
immobiles autour des salles, dans leur décor de lumière, la hantaient,
la poursuivaient de leur regard de verre. Chazelles avait deviné juste.
Elle avait presque peur. Les figures de cire, muettes, figées dans les
attitudes et sous les couleurs de la vie sans pourtant posséder la vie,
lui inspiraient une sorte d’effroi, comme une mort fardée.
Parfois, dans un cadre plus ample, sur une perspective plus profonde,
s’ouvraient des scènes capitales, des reproductions de toiles célèbres:
_L’Entrevue du Camp du Drap d’Or, Le Sacre de Napoléon_. Mais Lucette
ne s’attardait pas, fuyait sur le parquet luisant.
Et tout à coup elle eut un cri de stupeur ravie. Suave, fraîche,
printanière, irréelle, une apparition surgissait devant elle. Par la
grâce des lignes, le choix heureux des lumières et des nuances, le fini
du détail, elle touchait à l’œuvre d’art.
—_L’Embarquement pour Cythère_, de Watteau, expliqua-t-il.
Immobile, émue:
—Que c’est charmant, dit Lucette.
—N’est-ce pas? reprit Chazelles. Et ce n’est peut-être pas une simple
fantaisie, mais une prévision ... Oui, les grands admirateurs de
Watteau lui prêtent des vues profondes. Il aurait pressenti les idées
des philosophes du dix-huitième siècle, qu’il précédait de peu dans
la vie. Et il n’aurait pas laissé une œuvre frivole, mais un acte de
foi, une évocation d’une société future, affranchie de la souffrance,
occupée seulement de son bonheur.
—Vous le croyez? demanda Lucette.