gaillards qui appartiennent à toutes les nations (car il y a des Belges,
des Espagnols, des Allemands, des Russes et même des Français), il faut
que personne ne puisse s'écarter de la règle. En outre, toute notre
organisation repose sur deux grands principes: travail et distractions.
Chacun de nos invalides doit donner à ses camarades la somme de travail
que ses forces lui permettent. De cette façon, nous augmentons, dans une
mesure considérable, le bien-être de la maison. Nos hommes le
comprennent et travaillent de bon coeur. Aussi, grâce à notre
exploitation agricole, il n'y a guère que le pain et la viande qui nous
viennent du dehors. Tout se fait ici. Nous avons des charrons, des
menuisiers, des bottiers, des tailleurs, tous les corps d'état en un
mot; nous avons même un atelier de reliure.
Le résultat pratique de tout ceci, c'est que nos dépenses se trouvent
singulièrement amoindries et que nos ressources s'augmentent d'autant.
De sorte que nous pouvons, hiver et été, prodiguer à tous ces braves les
distractions qui leur sont chères. Je ne vous parle pas des trente ou
quarante journaux que nous recevons, des jeux de cartes, de quilles, de
boules, de dominos, non plus que de la salle de billard et des
promenades en musique. Tout cela est de droit. Mais nous avons en outre
des concerts, des conférences, des soirées théâtrales, des soirées
gymnastiques et des soirées littéraires.
Dès que j'apprends qu'il se trouve à Arnhem un prestidigitateur, un
virtuose ou quelque artiste de passage, il est mandé ici. A défaut
d'artistes étrangers, le café-concert nous envoie régulièrement ses
chanteurs et ses chanteuses, qui nous mettent de belle humeur pour
quelques jours. Puis pour mêler l'utile à l'agréable, je complique le
tout de conférences sur l'hygiène, l'histoire ou les merveilleuses
découvertes du siècle.
--Pour compléter la liste des distractions, ne pus-je m'empêcher de
dire, il ne vous manque guère que des bals.
--Y pensez-vous? 11 nous faudrait pour cela admettre des femmes chez
nous, et elles sont sévèrement exclues, car elles seraient ici un
élément de discorde, et...
--Comment, vous croyez que ces vieux débris...
--Il n'y a pas d'heure pour les braves, interrompit en riant mon aimable
cicérone.
N'ayant rien à objecter, je me mis également à rire.
--L'établissement, continua le général, est très-sain et le régime
très-hygiénique. Nos hommes vivent longtemps et meurent sous à un âge
très-avancé. Cependant il leur faut, pour être admis ici, au moins
quarante ans de service. Or, le service aux Indes est affreusement
pénible. Pour un oui, pour un non, on entre en campagne, et les
expéditions durent quelquefois six mois, huit mois, un an. Le climat est
terrible. Les fatigues sont énormes. Il faut subir tout cela pendant
quarante années pour avoir ce que vous voyez et une haute paye destinée
aux menus plaisirs.
--Et cette haute paye, de combien est-elle?
--De 10 cens (21 centimes) pour les soldats et de 20 cens (42 centimes)
pour les sous-officiers.
--Ce n'est pas énorme, fis-je, mais il faut ajouter à cela qu'ils sont
logés comme des princes, nourris comme des diplomates et divertis comme
des rois.
--Ils doivent cela à leur travail, me répondit le général, car sans
travail et sans discipline nous ne pourrions leur donner ni bonne chère,
ni distractions.
Je demandai ensuite au gouverneur de dessiner deux de ses vieux braves,
permission qui me fut gracieusement accordée.
Lorsque je commençai à _pourtraicturer_ celui qui possède une jambe de
bois, j'essayai de causer avec lui et lui fis quelques questions en
langue hollandaise.
--Vous perdez votre temps, me dit le général, car celui-là ne sait que
l'allemand. C'est un allemand pur sang.
--Pardon, mon général, répondit le vieux mutilé, je suis français et je
parle alsacien.
Inutile de vous dire combien je fus ému de cette revendication _in
extremis_.
Ma visite était terminée. Après avoir remercié le général gouverneur, je
repris le chemin d'Arnhem, non sans avoir jeté un dernier coup d'oeil
sur les arbres du parc, les corbeilles de fleurs, le gazon vert, les
cascades, les cygnes et les canards. Par un mirage assez singulier, je
vis alors repasser dans mon esprit l'hôtel des Invalides de Paris, tel
qu'il était au temps de ma jeunesse. Je revoyais les gros canons et les
petits jardins avec leurs monuments en rocailles et l'inévitable
statuette de plâtre coiffée du chapeau légendaire--les vieux grognards
ennuyés et ennuyeux, l'énorme marmite, la grande esplanade poudreuse et
brûlée par le soleil, tout cela m'apparaissait à la fois.--Malgré moi je
comparais... et franchement la comparaison n'était pas à l'avantage de
mes vieux souvenirs.
George Français.
[Illustration: LA RÉPÉTITION. D'après le tableau de M. Torrents.]
LES TREMBLEMENTS DE TERRE EN ITALIE.
[Illustration: Bellune.--Aspect des ruines du choeur de l'église.]
[Illustration: Bellune.--Le château Buzatti et le Bureau télégraphique.]
[Illustration: Bellune.--L'église de Notre-Dame des Grâces.]
La revue de détail
Cette revue a lieu tous les trois mois. La foule n'y court pas comme à
celles du bois Boulogne, car c'est pure affaire de ménage. Elle est
passée par un général ou par un intendant, et a pour but d'inspecter le
hâvre-sac du troupier, et de s'assurer s'il n'y manque rien des objets
qu'il doit réglementairement contenir.
Ces objets sont; une paire de souliers (le troupier en a deux), une
chemise (le troupier en a trois), quatre ou six mouchoirs, une patience,
un sac à brosses, une trousse et un nécessaire d'armes. La trousse
renferme un poinçon, du fil et des aiguilles; le nécessaire d'armes,
tous les ustensiles nécessaires au démontage et au remontage du fusil;
enfin le sac à brosses, quatre brosses différentes: brosse à habit, à
boutons, à étendre le cirage, à faire reluire.
Tous ces objets portent le numéro matricule de l'homme à qui ils
appartiennent.
Le jour de la revue venu, les hommes se rassemblent dans la cour de la
caserne, ou dans tout autre lieu. Ils se mettent en lignes comme on les
voit représentés dans notre dessin, debout, ayant à leurs pieds le
havre-sac, devant lequel ils ont préalablement étalé ce qu'il contient
sur un mouchoir symétriquement étendu. De plus, chaque soldat a posé son
livret sur le havre-sac. Ce livret est l'extrait, en ce qui concerne son
titulaire, de la main-courante, registre tenu par le fourrier et où est
inscrit le compte de chaque homme. Le livret contient donc la
nomenclature de tous les objets que doit renfermer le havre-sac.
L'inspecteur, général ou intendant, qui passe devant les lignes, n'a,
comme on voit, qu'à le consulter pour savoir tout de suite si rien ne
manque à l'appel. Ajoutons qu'il arrive rarement que tout ne soit pas au
grand complet, attendu que cette revue de détail est précédée, dans les
chambrées, de fréquentes revues qui ont le même objet et la rendent par
conséquent à peu près inutile.
L. C.
LA CAGE D'OR
NOUVELLE
(Suite)
Cependant, ayant réfléchi que dans des circonstances aussi graves, une
erreur, un mécompte, un retard dans une réponse pouvaient compromettre
non-seulement le succès de la grande entreprise, mais encore la vie de
milliers de braves gens, elle se décida à briser le cachet de
l'enveloppe et elle lut ce qui suit:
«Frère Makovlof, le tonneau si impatiemment attendu arrive d'Arkangel.
Comme, chez moi, les yeux sont aussi indiscrets que les langues y sont
babillantes, ne doutant pas que l'approche de la grande nuit ne t'ai
déjà ramené d'Odessa, je l'envoie à ta demeure. Tu n'ignores sans doute
aucune des précautions dont son contenu doit être entouré; ne les
néglige pas. Veille sur ce précieux dépôt avec la minutieuse sollicitude
d'une mère, si tu veux qu'au jour du triomphe, les _Enfants des
ténèbres_ boivent à ta santé.»
Ce billet était signé de Babovskine, le marchand d'étoffes orientales
dont Nicolas avait parlé à sa femme.
Bien que l'authenticité des confidences de son mari ne lui eût jamais
été suspecte, Alexandra fut satisfaite de les voir confirmées avec si
peu d'ambiguïté par cette lettre. Non-seulement la conspiration
existait, mais encore elle touchait à son dénouement. Elle commença par
imiter Nicolas en livrant aux flammes un papier aussi dangereux pour
celui auquel il était adressé que pour celui qui l'avait écrit, et elle
se disposa à recevoir le tonneau qu'on lui annonçait.
Les précautions recommandées indiquaient assez clairement que ce tonneau
devait renfermer de la poudre, des bombes, enfin quelques matières
explosibles qui auraient probablement leur emploi dans la «grande nuit»
dont parlait le marchand Babovskine. Elle chercha dans quel endroit de
la maison elle allait le placer; un seul lui parut sûr: c'était un assez
vaste cabinet attenant à sa chambre. Ce redoutable voisinage ne
L'effrayait pas; elle n'était pas fâchée de cette occasion de prouver à
son mari que son courage, son dévouement à la sainte cause n'étaient pas
au-dessous de ceux qu'elle avait admirés en lui.
Quand l'envoi d'Arkangel eût été porté dans cette pièce, elle en ferma
la porte et elle en prit la clé.
Une heure après, une des femmes de service descendait toute éperdue et
racontait que la chambre de sa maîtresse était le théâtre d'une
inondation dont il lui avait été impossible de découvrir l'origine.
Tremblant pour le dépôt des _Enfants des ténèbres_, Alexandra monta
précipitamment, elle ouvrit la porte du cabinet, et elle reconnut la
cause du désastre dans ce tonneau même; l'eau ruisselait de ses douves
disjointes comme d'une source. Un coup de hachette en fit sauter le
couvercle, et la pauvre femme resta pétrifiée en voyant combien elle
s'était abusée dans ses conjectures.
Loin de receler des engins destinés à l'anéantissement des tyrans, la
futaille avait protégé le transport d'un de leurs aliments les plus
recherchés. Elle montrait dans ses flancs entrouverts un de ces poissons
rarissimes que l'on pêche dans les eaux glaciales de la Dwina, qui sont
le luxe des dîners fastueux de Saint-Pétersbourg et de Moskow, et les
délices de leurs gourmets; un magnifique sterlet frétillant entre les
morceaux de glace dont il avait été entouré pour le conserver vivant, et
qui se fondaient à la chaleur de l'appartement.
Ce sterlet était pour Alexandra le sujet d'une effroyable déception et
celui d'une révélation lumineuse; il avait suffit d'un coup de sa queue
pour culbuter de fond en comble l'échafaudage des roueries diplomatiques
du marchand, en leur restituant leur caractère ainsi que le seul nom
qu'elles méritassent, celui du mensonge.
S'il avait été donné à Nicolas Makovlof d'assister à cette scène, si,
par la physionomie douloureusement bouleversée avec laquelle son adorée
Sacha, muette, immobile, pétrifiée, contemplait le tonneau effondré d'où
l'eau et la vérité s'échappaient pêle-mêle, il avait pu juger de ce qui
se devait se passer dans l'âme de sa femme, ses amoureuses espérances
auraient reçu le coup de grâce.
XIV
Nicolas Makovlof venait de quitter Odessa au moment même où, à trois
cents lieues de là, ce dieu borgne qu'on appelle le Hasard lui jouait le
mauvais tour de dévoiler les fourberies que l'amour conjugal lui avait
imposées.
Elles pesaient médiocrement sur sa conscience, il s'était mis en route
l'esprit joyeux. Il avait terminé, à sa complète satisfaction, une
importante opération commerciale;--il s'était raccommodé avec les cuirs
depuis quelque temps.--D'ailleurs, quand bien même il eût été moins
heureux dans cette grosse affaire, la joie de retrouver sa femme
suffisait complètement à le maintenir en belle humeur.
Pour ce qui était de cette propagande révolutionnaire qui avait donné un
vernis si poétique à son voyage, il n'avait commencé à s'en inquiéter
qu'au moment où sa voiture, ayant dépassé les dernières maisons du
faubourg, entrait dans la campagne. Il s'était mis alors à préparer le
canevas du bulletin de l'état incendiaire dans lequel il avait trouvé
l'esprit public, bulletin qu'il voulait assez pathétique pour satisfaire
les ardeurs patriotiques de madame Makovlof. Nous n'avons pas besoin de
l'ajouter, sa mission dans la Russie méridionale appartenait, comme le
reste, à la catégorie des chimères.
Dans toute cette fantasmagorie de conjurations, la société des _Enfants
des ténèbres_ était seule une réalité, à cela près qu'elle n'avait
jamais conspiré que contre l'estomac de ses membres, qu'en fait
d'exterminations elle ne se souciait que de celles du _tchi_--soupe de
chou et de gruau--des _piroggi_--petits pâtés au poisson--du
_bitok_--hachis de viandes--et autres mets nationaux. Elle avait été
constituée par quelques riches marchands qui, une fois par semaine,
après la clôture de leurs magasins, se réunissaient au
_Novo-Troïstkoï-Tratkir_, le plus célèbre cabaret de Moskow, pour s'y
livrer aux joies de la bonne chère extra-conjugale.
Par ce point de départ, on peut juger de quel prodigieux essor dont
l'imagination de Nicolas Makovlof était susceptible.
On s'étonnera peut-être qu'un homme, dont nous avons vanté le bon sens,
comptât sur la perpétuité du succès de ses fables et ne prévit pas que
tôt ou tard, un incident surgirait qui éclairerait Alexandra sur la
valeur exacte de ces hyperboles. Mais d'abord, c'est le propre des
artificieux de croire à l'éternelle puissance de leurs artifices; et
puis celui-là avait des raisons particulières d'être tranquille. Si de
loin en loin assez rarement, l'éventualité d'un dénouement fâcheux se
présentait à son esprit, il découvrait à ses torts des circonstances
atténuantes qui lui semblaient de nature à amortir singulièrement la
vivacité des reproches que l'intéressée aurait à lui adresser. S'il
avait quelque peu exagéré, amplifié, inventé, n'y avait-il pas été
contraint et forcé? Avant de s'y résigner n'avait-il pas, à vingt
reprises, essayé de démontrer à sa femme l'inanité de secs illusions
émancipatrices? S'il avait feint de se prêter à ce rôle de libérateur de
ses concitoyens, qu'elle avait rêvé pour lui et dont il avait si peu
l'étoffe, n'était-ce pas parce que c'était là l'unique moyen de
conserver ses bonnes grâces? Il concluait logiquement de tout cela, que
les plus éclatantes preuves de son amour pour Sacha étaient précisément
ses mensonges. Et puis, il espérait bien n'en être jamais réduit aux
désagréables extrémités d'une justification sur ce point; il savait
l'importance de l'imprévu, il comptait sur lui pour obtenir, avant de
l'avoir trop gagné, le prix que sa femme réservait à son héroïsme, ce
qui naturellement eut tout arrangé.
Notre héros roulait donc vers Moskow dans d'assez agréables
dispositions. La confession dont nous venons d'être les interprètes ne
nous empêchera pas d'affirmer que la pensée de la bien-aimée ne
l'absorbait pas moins qu'à l'époque où son amour pour elle l'avait
plongé dans un si lamentable désespoir; cependant, nous devons
reconnaître aussi que certaines préoccupations subalternes avaient pris
chez lui une importance qu'elles n'avaient nullement au temps que nous
rappelons. Il était un point sur lequel la fréquentation des _Enfants
des ténèbres_ l'avait gâté. Jadis, le rude mougik se préoccupait
médiocrement du contenu d'un plat, pourvu que ce plat fut plantureux, et
il broyait d'une mâchoire indifférente le salmis de gelinottes comme les
concombres salés, la galantine de saumon comme les champignons au
vinaigre. Ses nombreuses séances au restaurant de Troitza l'ayant initié
aux recherches et aux finesses de l'art de la _gueule_, il y avait pris
goût. Il était resté gros mangeur; mais il était devenu gourmet. Aussi,
avant de quitter Odessa, avait-il bondé son drowski des primeurs rares
que Constantinople expédié dans cette ville, et de provisions de
conserves de toute espèce. Les premières devaient figurer dans les
agapes fraternelles de la fameuse société; quant aux autres elles
étaient destinées à suppléer au médiocre ordinaire que le voyageur
devait trouver dans les maisons de poste, un genre d'auberges que l'on
ne rencontre qu'en Russie et qui ne sont pas sans quelque rapport avec
le radeau de la Méduse. C'est ainsi qu'avec l'idée que chaque tour de
roue le rapprochait d'Alexandra, et les intermèdes gastronomiques que
lui ménageait son caisson, le marchand fut à peu près insensible aux
fatigues de ce long voyage, fatigues d'autant plus grandes cependant
qu'il retrouva la neige dans les environs de Kiew.
En approchant de Kalouga, son coeur se serra et sa physionomie
s'assombrit. Tous les incidents de la visite qu'un an auparavant il
avait rendu à son seigneur se représentèrent à son esprit, mais au lieu
de s'emporter en vaines malédictions comme autrefois, il se demanda s'il
ne se trompait pas lui-même sur les dispositions d'Alexandra et, pour la
première fois peut-être, il douta de l'infaillibilité de ses ruses et de
ses subterfuges; après force réflexions, il resta convaincu que, dans la
tâche qu'il poursuivait, le rachat de son obrosk, fallût-il le payer un
million de roubles, était encore un moyen plus sûr et plus pratique que
la conquête même imaginaire du trône séculaire des Romanoff.
Lorsqu'il s'était rendu à Odessa, il avait évité Kalouga; il n'avait
point voulu passer dans le voisinage du maître excentrique et vindicatif
auquel il avait le malheur d'appartenir; mais maintenant, sa manière de
voir était complètement modifiée.
«Qui ne risque rien n'a rien,» se disait-il; d'ailleurs, ce n'est qu'au
figuré que les injures, que les menaces sont sanglantes; elles ne
trouent point la peau comme les balles auxquelles Alexandra voudrait que
j'exposasse la mienne. Dieu sait s'il m'en a accablé le vieux renard,
et, en vérité, n'étaient les singuliers caprices de ma femme, je n'en
aurais pas été plus malade. Enfin ne se peut-il pas qu'au seuil de sa
tombe, ce pécheur endurci ait été touché de la grâce divine; elle lui
inspirera peut-être la miséricorde?
Le traîneau avait fait du chemin pendant que Nicolas se livrait à ce
petit monologue; on était à la maison de poste, où aussitôt qu'il eût
manifesté son intention de se rendre au château, on lui apprit une
nouvelle à laquelle il ne s'attendait guère.
Le comte Laptioukine, qui se portait si bien alors que Nicolas enfonçait
des aiguilles dans des figurines de cire, afin d'envoyer celui qu'elles
représentaient dans l'autre monde, s'était décidé à ce petit voyage
depuis que son riche serf ne s'occupait plus de lui! Il y avait
précisément quinze jours qu'il était mort.
G. de Cherville.
(_La suite prochainement._)
ÉCOLE DES BEAUX-ARTS
LES PRIX DE ROME
L'exposition des concours aux grands prix de Rome a eu lieu cette
semaine et comme chaque année a attiré la foule à l'École des
Beaux-Arts. C'est toujours une émotion dans le monde artistique, un long
sujet de discussions, d'appréciations, aussi bien parmi les élèves que
parmi les jurés, dont beaucoup savent par expérience l'importance qu'il
y a pour un jeune homme à entrer dans la carrière cette palme à la main.
Vivre à Rome dans ce centre intelligent de la _Villa Médici_, en contact
quotidien avec les chefs-d'oeuvre de l'art moderne et les merveilles de
l'antiquité, n'est-ce pas le plus beau rêve de nos jeunes artistes et le
plus doux souvenir de ceux qui les y ont précédés.
Le dénigrement est à l'ordre du jour, les _fruits secs_ cherchent depuis
longtemps à dénigrer cette utile institution, mais leurs efforts seront
impuissants tant qu'elle produira des peintres tels que David, Gros,
Ingres, Benouville, Cabanel, Baudry, Regnault; des sculpteurs comme
Gortot, Duret, Dumont, Perraud, Mercié.
Le concours de peinture a révélé, cette année, un talent hors ligne; M.
Morot, élève de M. Cabanel, a remporté le prix à la presque unanimité
des voix, vingt-six sur trente. Il était entré le premier en loge avec
une figure peinte que le jury avait beaucoup remarquée; toutefois, son
tableau a dépassé toutes les prévisions: c'est l'oeuvre d'un talent
fait, un des meilleurs prix qui aient encore été exposés.
Le sujet choisi était tiré du CXXXVIe psaume de David «Super flumina
Babylonis»: «Nous nous sommes assis sur les bords des fleuves de
Babylone et nous avons pleuré en souvenir de Sion. Nous avons suspendu
nos instruments de musique aux saules qui sont au milieu de Babylone,
car ceux qui nous avaient amenés captifs nous demandaient de chanter les
cantiques de Sion, et nous leur répondions; On ne chante pas sur la
terre d'exil.»
Le tableau de M. Morot se distingue par un grand aspect, une _maestria_
d'ordonnance, c'est une oeuvre forte où tout est bien exprimé; chaque
mouvement est absolument juste et par cela même porte avec lui son
impression. La scène se passe au bord d'un fleuve qui bat des roches
crayeuses sur lesquelles se développe une heureuse composition. Le
groupe du premier plan est composé d'un homme dans la force de l'âge,
assis, sur la poitrine, duquel s'appuie une femme désolée dont les
genoux servent de berceau à deux beaux enfants; ce couple représente
bien dans un genre différent la douleur de l'exil, l'un avec l'énergie
mâle d'un héros enchaîné, l'autre avec l'épuisement et la douleur
féminine. C'est bien là une famille pourchassée, et les deux enfants
inconscients qui rient sur les genoux maternels sont d'un heureux
contraste. La jeune femme est un admirable type juif; elle conserve
quelques débris d'un luxe babylonien: une riche draperie violacée rayée
d'or, un voile de gaze fine brune, un cercle d'or et de pierreries d'où
s'échappe à flocons sa luxuriante chevelure; à ses pieds, et baignant
dans le fleuve, comme abandonnée, une harpe d'ivoire incrusté, d'un
charmant effet de coloris. Au second plan, à droite, une esclave
agenouillée, crispant ses bras, dans un mouvement rempli d'impression;
cette figure dans la demi-teinte est d'un grand effet, d'un grand
accent. Plus loin à gauche, des groupes enlacés, et enfin au fond,
appuyés au rocher, deux hommes debout se serrant la main dans une
étreinte solennelle, en jetant un regard désespéré sur la ville qu'on
aperçoit à l'horizon, aux rayons d'un soleil couchant. Pour affirmer la
composition, une suite de captifs descendant la montagne; plusieurs
suspendent aux branches du chemin leurs lyres, «on ne chante pas sur la
terre d'exil». Enfin, un soldat abyssinien, un noir au regard hautain,
veille sur les prisonniers dans l'attitude audacieuse d'un vainqueur que
rien ne saurait attendrir.
M. Morot a fait preuve d'une extrême habileté de peintre et d'un talent
déjà mûr, il n'a pourtant que vingt-trois ans, c'est en outre un
dessinateur scrupuleux doué d'un tempérament de coloriste; parmi les
morceaux remarquables je citerai la poitrine et la tête de la femme,
dont la carnation nacrée forme un heureux contraste avec les chairs
basanées de l'homme.
Le deuxième prix a été donné à M. Ponsan, également élève de M. Cabanel.
M. Ponsan a fait un bon tableau, dans lequel j'ai remarqué une
excellente figure de vieillard, espèce de Jérémie, assis à gauche près
d'un groupe bien composé et habilement exécuté. Mon reproche consiste
dans le manque total de caractère oriental donné par ce jeune artiste
aux personnages de sa toile; c'est d'un aspect moderne et septentrional
qui ôte le style à sa composition. Le ciel gris est très-joliment
reflété dans le fleuve, mais mal adapté au sujet. On voit au second plan
un cavalier barbare, gardien de ce groupe de captifs, dont la silhouette
est d'un charmant effet sur le paysage. M. Ponsan est un artiste
d'avenir que nous ne doutons pas de retrouver une autre année au premier
rang de cette jeune cohorte.
Le deuxième second grand prix a été décerné à M. Rixens, élève de M.
Gérome. Il a interprété le sujet d'une manière biblique qui a son
mérite; la donnée et l'effet de son tableau sont d'un joli sentiment,
mais c'est une peinture froide et ronde qui ne m'est point sympathique.
Je citerai néanmoins le groupe du jeune adolescent, vu de dos, qui
pleure dans les bras de sa mère; le mouvement est heureux et bien rendu.
Somme toute, le concours était fort, les tableaux de MM. Médard, Vimont,
Commère, ont été fort appréciés; mais ces jeunes artistes ayant obtenu
des deuxièmes prix aux précédentes expositions, ne concouraient que pour
le premier grand prix, qui a été donné sans hésitation et par
acclamation à l'oeuvre supérieure et désignée par l'opinion publique de
M. Morot.
Le concours de sculpture était très-fort, et quatre concurrents
semblaient devoir se disputer le prix, avec des qualités différentes;
leurs bas-reliefs avaient des mérites qui rendaient le jugement
difficile.