L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL
[Illustration]
RÉDACTION, ADMINISTRATION, BUREAUX D'ABONNEMENTS
33, rue de Verneuil, Paris.
31e Année.--VOL. LXII--Nº 1589
SAMEDI 9 AOUT 1873.
SUCCURSALE POUR LA VENTE AU DÉTAIL
60, rue de Richelieu, Paris.
Prix du numéro: 75 centimes
La collection mensuelle, 3 fr.; le vol. semestriel,
broché, 18 fr.; relié et doré sur tranches, 23 fr.
Abonnements
Paris et départements: 3 mois, 9 fr.;--6 mois,
18 fr.;--un an, 36 fr.; Étranger, le port en sus.
SOMMAIRE
TEXTE: Histoire de la semaine.--Courrier de Paris.--Nos gravures.--La
Cage d'or, nouvelle, par M. G. de Cherville (suite).--L'École des
Beaux-Arts.--Les mystères de la Bourse.
GRAVURES: L'évacuation: départ du corps d'armée d'occupation de
Toul;--Aspect des rues de Nancy au moment du départ des troupes
d'occupation (2 gravures);--La prière du soir;--L'artillerie allemande
quittant Belfort.--_La Répétition_, d'après le tableau de M.
Torrents.--Les tremblements de terre en Italie: Bellune, aspect des
ruines du choeur de l'église;--Le château Buzatti et le Bureau
télégraphique;--L'église de Notre-Dame des Grâces;--La place
Campitelli;--L'église de Conegliano;--Vue générale de Bellune;--L'hôtel
de ville.--Le général J. Kohler, commandant en chef l'expédition
hollandaise d'Atschin.--Les invalides de Bronbeek.--Types et
physionomies militaires: la revue de détail.--Rébus.
[Illustration; L'ÉVACUATION.--Départ du corps d'armée d'occupation de
Toul.]
HISTOIRE DE LA SEMAINE
FRANCE.
Après des tentatives si souvent renouvelées depuis deux ans, la
réconciliation s'est faite, enfin, entre les deux princes représentant
les deux branches de la maison de Bourbon. Le comte de Paris s'est rendu
à Frohsdorf, où il a été reçu par le comte de Chambord; l'entrevue,
disent les dépêches télégraphiques transmises jusqu'à présent à ce
sujet, a été très-cordiale, et le comte de Paris s'est retiré
«très-satisfait de sa visite»; mais les questions politiques ont été
évitées avec soin, le prince ne se considérant pas comme ayant mandat
pour les traiter. Tels sont les renseignements assez vagues que nous
possédons jusqu'à présent sur cette entrevue annoncée dès la veille de
la prorogation de l'Assemblée nationale, puis démentie, puis enfin
officiellement confirmée. Faut-il en conclure que la fusion entre le
parti orléaniste et le parti légitimiste soit un fait accompli? Telle
est la question que tout le monde se pose depuis huit jours et que
chacun résout à sa manière en attendant que les événements y répondent.
Constatons tout d'abord que la presse légitimiste et orléaniste s'est
montrée jusqu'à présent d'une extrême réserve, et que les autres
journaux, dépourvus d'informations précises, ne peuvent baser leurs
appréciations que sur des conjectures et sur des considérations de
parti. Quoi qu'il en soit, le voyage de M. le comte de Paris, d'abord
démenti, comme nous venons de le dire, aurait eu pour but, a-t-on assuré
ensuite, non pas d'arriver à une entente rendue depuis longtemps
impossible, mais tout au contraire de démontrer l'impossibilité d'un
accord, de manière à rallier au parti orléaniste un certain nombre
d'adhérents qui, sans renoncer absolument à leurs préférences
personnelles, se décideraient à en faire le sacrifice pour arriver à la
seule solution désormais possible.
Cette hypothèse, il faut le dire, semblait jusqu'à un certain point
rendue plausible par une lettre adressée par M. le comte de Chambord à
M. Cazenove de Pradine et dans laquelle le représentant de la légitimité
félicitait l'honorable député de la droite de la conduite tenue par lui
dans la séance du 21 juillet. On se rappelle que M. Cazenove de Pradine
fut un de ceux qui se prononcèrent avec le plus d'ardeur pour la
consécration au Sacré-Coeur de la nouvelle église de Montmartre; dans la
séance du 24 juillet il proposa qu'une députation fut chargée de
représenter officiellement l'Assemblée à la cérémonie d'inauguration, et
cette proposition ne fut pas adoptée. La lettre de M. le comte de
Chambord, félicitant M. de Pradine de son énergique résistance «dans la
lutte dont il est sorti, comme à Patay, le _glorieux vaincu_», et lui
donnant un témoignage public d'admiration, semblait peu faite pour
encourager les espérances fusionnistes, si l'on songe que c'est
précisément contre le groupe orléaniste que cette lutte avait dû être
engagée. Cependant, aujourd'hui que la réconciliation paraît décidément
accomplie, on se décide à envisager la question sous ce nouveau jour, et
l'on se demande si la fusion, alors même qu'elle serait décidée entre
les chefs des deux familles royales, aurait pour elle la sanction de la
représentation nationale; on fait ressortir à ce sujet que la majorité
qui, le 24 mai, s'est prononcée contre M. Thiers, était de 14 voix
seulement; qu'elle comprenait non-seulement les fractions monarchiques
de toutes les nuances réunies, mais même un petit groupe de
républicains, et qu'elle verrait se détacher d'elle, le jour où la
fusion serait mise en question, tout le parti bonapartiste, représenté à
la Chambre par 50 voix environ à lui seul. Nous n'avons pas besoin de
faire remarquer combien tous ces calculs sont hypothétiques et combien
il est difficile de rien prévoir lorsqu'il s'agit d'intérêts aussi
considérables et aussi complexes. Quoi qu'il en soit, il est certain que
nous sommes à la veille d'événements graves, et que l'année ne
s'écoulera probablement pas sans que cette question du rétablissement de
la monarchie ou du maintien de la République, si vivement controversée
depuis trois ans, ait fait un pas décisif.
L'évacuation des places encore occupées par l'armée allemande s'est
achevée sans qu'aucune scène de désordre se soit produite. Nos lecteurs
trouveront dans une autre partie de journal le récit de la manière dont
s'est effectuée cette opération; mais nous devons signaler ici un
incident dont l'évacuation de Belfort a été l'occasion et dont la portée
a été malheureusement dénaturée par quelques journaux; nous voulons
parler de la visite faite à M. Thiers par M. et Mme Koechlin-Schwartz
qui, au nom des dames de Mulhouse établies à Belfort, sont venus offrir
à l'ex-président de la République un bijou patriotique en témoignage de
la reconnaissance de leurs compatriotes. M. Thiers, en répondant à
l'allocution de Koechlin-Schwartz, a fait justice du même coup et des
critiques passionnées d'ennemis aveugles et des exagérations d'amis
maladroits. Voici le texte de son discours, à l'élévation, à la modestie
et au patriotisme sincère duquel tout esprit impartial ne pourra
s'empêcher de rendre hommage:
«Je vous remercie, Madame; je remercie vos amies et tous vos concitoyens
de ce souvenir qui me sera précieux, parce qu'il sera la preuve pour moi
des efforts que j'ai pu faire pour l'oeuvre si importante de la
libération du territoire, laquelle exigeait à la fois des négociations
heureuses et des opérations financières et administratives aussi
laborieuses que difficiles.
«Mais je vous supplie de ne pas prononcer le mot d'ingratitude. Quand je
vous vois ici, quand je vous entends, quand je lis tout ce qui m'est
adressé de toutes les parties de la France, je serais ingrat si je
laissais parler d'ingratitude.
«L'Assemblée nationale, à mon égard, a usé de son droit. Elle entendait
la politique à suivre aujourd'hui autrement que moi. Son droit, dès
lors, était de reprendre le pouvoir qu'elle m'avait conféré. J'aurais
tort de me plaindre, et je ne me plains pas de ce qui s'est passé,
heureux de retrouver un repos dont j'avais besoin, heureux surtout de
quitter sans faiblesse un poste difficile qu'il n'était honorable de
garder qu'en le gardant par dévouement et avec le plein assentiment de
la représentation nationale.
«Je vous remercie de nouveau de témoignages qui me touchent
profondément, et qui sont une récompense bien suffisante de ce que j'ai
pu faire pour le pays depuis près de trois années.»
ESPAGNE.
La lumière ne tardera pas à se faire d'une manière complète sur
l'incident relatif à la capture de la _Vigilante_, dont nous avons parlé
dans notre précédent bulletin; ce navire a été rendu à l'Espagne par le
commandant de l'escadre allemande; d'autre part, ce dernier a été
rappelé à Berlin par son gouvernement, qui a pourvu à son remplacement.
Les insurgés de Carthagène, après avoir échoué, comme nous l'avons dit,
dans leur tentative contre Almaria, ont dirigé leurs navires sur Malaga
en menaçant cette ville d'un bombardement si elle se refusait à leur
payer une contribution de guerre; mais ils sont activement surveillés
par le Fredéric-Charles, qui les a empêchés de mettre leur menace à
exécution.
L'activité et la vigueur dont fait preuve le nouveau gouvernement de
Madrid continuent à être couronnées de succès; Cadix, rempart de
l'insurrection en Andalousie, est tombée au pouvoir du gouvernement;
l'attaque de Valence continue et l'on s'attend d'un jour à l'autre à sa
reddition; Grenade ne tardera pas à subir le même sort et est, en
attendant, le théâtre des derniers excès. Pour donner une idée du degré
d'insanité auquel sont arrivés les fous furieux que la populace a mis à
sa tête dans cette dernière ville, nous ne saurions mieux faire que de
citer le procès-verbal, reproduit ces jours derniers par le journal _le
Soir_, d'une séance du Comité de salut publie dans laquelle a été décidé
la démolition de l'arc des Pesos, un des chefs-d'oeuvre de
l'architecture mauresque. Décidée dans le but de procurer du travail aux
ouvriers, cette démolition a fait l'objet d'une observation du citoyen
Alfaro, demandant qu'on la retardât jusqu'à ce qu'on eût exproprié un
citoyen rémouleur qui, ayant l'habitude d'y repasser des couteaux les
dimanches, avait des droits dominicaux sur cet emplacement. Après une
discussion approfondie, le Comité de salut public décide, avec le plus
grand sérieux, qu'il nommera une commission pour établir la question et
présenter un rapport.
RUSSIE.
Le _Golos_, de Saint-Pétersbourg, vient de publier le texte du traité de
paix conclu entre la Russie et le khan de Khiva.
Voici les clauses principales de ce traité, telles qu'elles ont été
sommairement transmises par le télégraphe:
1º Le khanat de Khiva versera entre les mains du gouvernement russe une
contribution de guerre de 2 millions de roubles, payable en sept ans;
2º Comme garantie du payement de cette contribution, les villes de
Schurachan et de Humkrad demeureront, jusqu'à cette échéance, occupées
par les troupes russes;
3º Le khanat de Khiva conservera son autonomie avec le gouvernement du
khan actuel;
4º La rivière d'Amour-Daria formera désormais la frontière du khanat de
Khiva;
5° La portion de territoire que le khanat possédait sur la rive droite
de l'Amour-Daria est cédée à l'émir de Bokhara, en récompense du
concours prêté par lui à l'armée russe;
6º La peine de mort est abolie dans le khanat;
7° L'évacuation de la ville de Khiva par les troupes russes placées sous
le commandement en chef du général Kaufmann est fixée au 15 (27) août
1873.
Courrier de Paris
Toutes les gares sont encombrées de colis. En ce moment, 50,000
voyageurs vont et viennent, chaque jour, afin de prendre leurs tickets.
On part. Ceux-ci vont à la mer, ces autres à la montagne. Hier encore,
cela s'appelait aller en vacances. Il était de règle de courir les
champs. Il fallait voir du pays, se mettre au frais ou au vert. On vient
de changer ce langage pour un jargon de haut goût, mais d'un français
horrible. Tout en tenant à la main un sac de nuit, on dit: «Vous le
voyez, je ne suis plus à Paris. Me voilà en déplacement.» Childe Harold
faisait un pèlerinage, mistress Trollopo un tour, Alexandre Dumas des
voyages. De nos jours, on se déplace. Les plus rompus à la grammaire du
temps disent: «Je suis en déplacement de villégiature.» A première vue,
on pourrait prendre ces mots-là pour du chinois ou pour du persan. Non,
je le répète, c'est du français; c'est le français de la bonne compagnie
d'à présent. On cite des femmes qui écrivent cavalièrement à leurs
fournisseurs: «Inutile de présenter vos notes avant deux mois pleins.
Pendant tout août et tout septembre, je serai en déplacement.» Vous
pensez bien que l'élégante Mme Poudre-de-Riz s'arrange pour être
convenablement déplacée, et la jolie Mlle Fleur-de-Pêcher de même.
Après cet engouement pour un substantif absurde, la chose dont on
s'occupe est la question des égouts. Les quartiers du monde où l'on
s'amuse poussent de grands cris à propos d'odeurs insalubres venant du
sous-sol de Paris. Rome avait érigé un temple à Vénus Méphytis afin que
la mère d'Énée, protectrice des Quintes, écartât de la ville les
exhalaisons pestilentielles.
M. le préfet de police vient, de prendre une mesure plus conforme à
notre temps. Il a rassemblé une commission d'hygiène et de salubrité
publique avec charge de purifier nos cloaques. Deux ou trois académies
sont en déplacement à ce sujet; on les fait descendre à l'aide
d'échelles au fond des égouts.
Tout étranger qui a visité notre capitale affirme que le Paris
souterrain est une chose incomparable; MM. les académiciens ne sont pas
éloignés de partager cette opinion. Cependant chacun s'est prudemment
pourvu d'un flacon d'éther, bouché à l'émeri. L'étonnement de ces
personnages illustres n'est pas de voir la grandeur ni la perfection de
ces égouts au milieu desquels on peut se promener tout un jour à pied,
en voiture ou en bateau; non, ce qui excite le plus leur admiration,
c'est la bonne mine et la belle humeur des égoutiers.
Qu'est-ce donc qu'un égoutier?
Tous les jours le passant s'écarte à dessein de l'égoutier. On ferme les
yeux, on se bouche le nez. Il faut fuir ce travailleur qui est toujours
courbé sur la poste, mais pour nous en garantir, il est couvert d'une
blouse sordide; il a sur la tête une casquette de cuir; il se chausse de
grosses bottes, maculées d'immondices. En voilà bien assez pour ne point
s'approcher. Eh bien, savez-vous quel est l'homme qu'on évite avec tant
de soin? Un idéal de pureté. N'est pas égoutier qui veut, croyez-le
bien. Antinoüs, le plus beau des anciens, aurait été égoutier,
peut-être, et encore n'est-ce pas bien sur. Sachez qu'on ne peut le
devenir qu'en s'assujettissant aux prescriptions d'un programme des plus
sévères. Un jury examine le candidat. Pas l'ombre d'une maladie
héréditaire, aucun défaut physique, nulle tare du sang ni de la peau.
Très-peu de contemporains sont à même d'offrir une surface
irréprochable. En sorte que Gratiolet disait, un jour:
--Trois membres du Jockey-Club ne formeraient pas un égoutier.
Rien n'est plus exact que ce que je dis là. Au point de vue corporel,
l'égoutier est donc, comme vous le voyez, le produit le plus parlait de
la civilisation actuelle. Voilà de quoi rabaisser l'orgueil de bien des
sots. Voilà aussi de quoi faire comprendre le mot d'un médecin en vogue
à un gros banquier. Le Crésus voulut un mari pour sa fille unique. Il
voulait, avant tout, un gendre bien portant, d'un sang rose, ce qui
était de mise pour prolonger sa lignée.
--Prenez un égoutier, répondit le docteur.
Il y eut une très-grande colère du banquier, on l'a deviné. Un égoutier
pour gendre! N'était-ce pas friser l'impertinence ou la grossièreté?
--Oui, un égoutier, reprenait le médecin.
L'homme d'argent n'a pas compris. Il est douteux qu'il comprenne même à
l'heure qu'il est.
Un mot, en passant, sur le procès des escargots.
Cette semaine, une députation de douze escargots, venus du bas
Languedoc, a comparu à la barre de l'Académie de médecine. On accusait
ceux de la tribu d'avoir causé l'empoisonnement de sept personnes.
Jusqu'à ce jour ces gastéropodes avaient été d'une innocence
incontestée. Qui les a pervertis? On a parlé d'un novateur du nom
d'Allix. Un jour, il y a vingt-deux ans, ce novateur a cherché à faire
d'eux, un télégraphe, d'une nouvelle espèce, qu'il appelait: les
escargots sympathiques. Mais la théorie n'a été couronnée d'aucune
espèce de succès. D'ailleurs Allix, qui est un ancien membre de la
Commune, expie à la maison des fous de Charenton sa témérité à cet égard
et d'autres peccadilles. Pour en revenir aux escargots, la science ne
s'expliquait pas qu'ils se fussent mis tout à coup à empoisonner sept
personnes à la fois. De là le procès en question.
Après la lecture de l'acte d'accusation, M. Claude Bernard, président, a
exposé que jusqu'au mois d'avril dernier, les prévenus n'avaient mérité
que des éloges pour la manière agréable dont ils se laissaient manger en
société, quand on les apprêtait avec du beurre de Bretagne, du gingembre
et des fines herbes. Comment donc sont-ils sortis d'une mansuétude si
louable?
Une voix.--Permettez, monsieur le président. Je suis escargot de père en
fils. C'est à moi qu'a été dévolu le soin de présenter la défense
commune. Voulez-vous me permettre de plaider les circonstances
atténuantes?
M. Claude Bernard.--Avocat, vous avez la parole.
L'escargot.--Messieurs les savants, nous ne prétendons pas nier le crime
qui est imputé à quelques-uns des nôtres; seulement il s'agit d'un crime
involontaire. A qui donc incombe la responsabilité des sept
empoisonnements? A ceux qui nous avaient placés dans celui des cantons
de Cette où il y a en abondance du buis, de l'euphorbe et du fusain.
Messieurs les savants, n'ayant pas eu, comme vous, l'avantage d'étudier
la chimie, quelques-uns des nôtres se sont nourris de feuilles qu'ils ne
savaient pas imprégnées de substances vénéneuses. Au bout du compte, ils
ont été les premières victimes de leur imprudence, puisqu'ils ont été
les premiers empoisonnés. _(Profonde sensation.)_ Messieurs les savants,
voulez-vous que nous redevenions les purs escargots d'autrefois?
Nourrissez-nous comme les vignerons de la Bourgogne ont le bon esprit de
nous nourrir, _id est_, c'est-à-dire avec des feuilles de vigne et des
branches de prunier sauvage. Si vous y ajoutiez des feuilles de
betteraves, vous pourriez voir que ni l'écrevisse des Marais, ni même
l'huître d'Ostende, ne sauraient nous être comparées. (_Ce dernier
mouvement oratoire est suivi de nombreux applaudissements._)
M. Claude Bernard, _avec des larmes dans la voix._-La cause est
entendue. Sur ce qui vient d'être dit si éloquemment, l'Académie de
médecine accorde aux escargots le bénéfice des circonstances
atténuantes. Les prévenus peuvent retourner dans leurs familles.
(_Nouveaux applaudissements._)
Il est arrivé de Londres des artistes qui veulent absolument jouer
chez nous Shakespeare en anglais. On les a remisés au petit théâtre de
l'Athénée, construit en vue de l'opérette. Donner en cet endroit
_Othello, Hamlet, Macbeth_, c'est comme si l'on cherchait à faire
manoeuvrer une armée dans un appartement de garçon. La tentative n'en
est pas moins de celles qu'on doive encourager. Réussira-t-elle? Tout
bon esprit le souhaite; pour moi, j'en doute. En quarante années, il
aura été pratiqué trois essais de ce genre, et toujours sans succès.
Infatués de nous-mêmes, élevés dans la pratique d'un chauvinisme sans
nom, nous n'avons jamais pu nous résoudre à apprendre la langue des
autres. A plus forte raison nous arrangeons-nous pour ne jamais rien
admettre de leur théâtre. Je viens de parler de plusieurs immigrations
de comédiens anglais à Paris. La première a eu lieu pendant les beaux
jours du romantisme, par le fait d'artistes d'élite au milieu desquels
se trouvait la célèbre Mlle Smithson, qui est devenue depuis lors Mme
Hector Berlioz. Cette première entreprise a fait quelque bruit, mais, au
fond, elle a échoué. À cette époque-là, il n'y avait pour comprendre
l'anglais parlé que quelques employés du commerce: _English spoken
here_, comme disent les carreaux de vitres. Plus tard, nouveau
débarquement d'Argonautes dramatiques dont Macready faisait partie. Il
fallait l'entendre, Macready! Il pleurait presque de rage. Couvert de
fleurs à Londres, délaissé dans cette autre grande ville qui se flatte
d'être la capitale du monde, il n'y comprenait plus rien. Le grand Kean
lui-même, ressuscitant pour nous charmer, n'aurait attiré personne.
Voilà une troisième manifestation. Nous verrons ce qu'elle donnera.
Ne croyez pas que cet exclusivisme prenne uniquement l'anglais pour
point de mire. Faute de pouvoir entendre l'allemand, nous avons
poursuivi jadis du même dédain des acteurs d'outre-Rhin qui nous
apportaient Goethe et Schiller dans leur sac natif. En fait de théâtre
étranger, Paris n'accepte que l'italien, ce qui ne veut pas dire qu'il
l'entende. Il suffit d'avoir passé une seule soirée à la salle Ventadour
pour se convaincre qu'on ne l'écoute même pas. Notre public
aristocratique va là pour voir et pour être vu. Affaire de genre, rien
de plus. La musique chatouille agréablement nos oreilles de maroquin
quand elle est de Cimarosa, de Bellini ou de Rossini; mais c'est bien
plus des diamants de la loge voisine qu'on s'occupe.
Méry, incomparable persifleur, se moquait avec une rare intrépidité
de ce prétendu culte du beau monde pour la musique italienne. Il fallait
le voir mimant les allures des petits crevés du temps de Louis-Philippe
et les singeries des belles dilettantes du même règne. C'était une
saynette tout entière.
--Sur quinze cents spectateurs, disait-il, je gage qu'il n'y en a pas
cinquante qui sachent la moitié d'un mot italien. C'est ce qui fait
qu'il est si drôle de voir un petit monsieur frisé expliquer le livret à
la belle dame qu'il accompagne. Tenez, voici de quelle façon il
s'exprime: «Je vous disais, madame, que _libretto_ signifie librement,
avec toute liberté. _Libretto_ vient de liberta, et c'est forcé. _Viva
la liberta!_ vive la liberté!»
--Ce que c'est, monsieur, répondit la dame avec un mouvement d'éventail,
que d'ignorer une aussi belle langue que l'italien! Je m'étais figuré
que _libretto_ signifiait bêtement livret, un petit livre. De livre
qu'on dit peut-être en italien _libro_. Mais veuillez m'expliquer la
pièce que nous allons avoir le bonheur d'entendre. Mon ignorance vous en
saura un gré infini.
--C'est la _Norma_, madame, la _diva Norma!_ la sublime _Norma_, la
_superba Norma!_
Il faisait une analyse tout de travers, cela va sans dire; puis tout à
coup la dame:
--Que signifient ces mots écrits au bas de la liste des personnages:
_Druidi, Bardi, Eubagi, Guerreri et Galli?_
--Ce sont les noms des acteurs qui ont joué la pièce en Italie. Ce sont
MM. Bardi, Guerreri et Galli: le fameux Galli, dont vous avez entendu
vanter la belle voix.
--Ignorante que je suis! Ne m'étais-je pas figuré que Guerreri se
traduisait par guerriers, Bardi par bardes et Galli par gaulois?
Mais le grand prêtre entrait en scène, en chantant à pleine voix: _Ite,
sui colli!_
--Qu'est-ce que ça veut dire, monsieur?
--Ça veut dire: «Otez son collier!» Il s'agit d'un collier. Un collier
passé au cou d'une femme. _Ite sui colli!_ C'est à la clef de _fa: ô...
ô... ô...tez So...on co...ier!_
--En vérité! Sans vous, j'aurais cru tout simplement que _Ite_ était
l'impératif de _ire_, aller, et _sui_ la contraction de _sopra:_ ou de
_solli i sui_ et que _colli_ voulait dire les collines, les montagnes,
_Ite sui colli!_ «Allez sur les montagnes, ô druides!»
--Erreur, madame. Il ne s'agit pas de montagnes, mais de collier. «Otez
son collier.»
--Je vous suis reconnaissante de votre traduction, monsieur.
Méry régalait ses amis de ces scènes amusantes vers 1840. Les travers
qu'il s'entendait si bien à plaisanter fleurissent encore en 1873, tant
nous sommes un peuple changeant.
Chateaubriand disait: «Les rois s'en vont»; George Sand écrit: «Les
châteaux passent». Que reste-t-il donc pour rappeler le droit du passé?
Les noms de l'industrie et souvent les noms de la structure la plus
bizarre.
Témoin un fait d'hier.
Rigollot avait fondé une pharmacie à Saint-Étienne; il la céda pour
venir en établir une autre à Paris. C'est alors qu'il imagina un
sinapisme connu de tout l'univers. Un beau jour, son successeur voulut
l'imiter. Il usurpa son nom; il le colla sur ses produits. De là,
procès. Les tribunaux ont prononcé. Ils donnent gain de cause au
fondateur de la dynastie. Leur sentence contient, en substance, une
sorte d'aphorisme:
--On ne peut pas plus toucher au nom des Rigollot qu'au nom des
Montmorency.
Dans mon Courrier de la semaine dernière, je rapportais un trait de
Thibaudeau, l'ami d'Armand Carrel. Il paraît que le mot fait en ce
moment son tour de France. Combien d'autres on pourrait citer!
Thibaudeau avait une antipathie à part. Né en bon lieu, puisqu'il était
fils d'un Conventionnel, que Napoléon avait fait comte, il criblait de
brocards les bohèmes, qui, vivant dans une mansarde, ont la rage de
parler du grand monde. Toutes les fois qu'il apercevait un article sur
le _high-life_, il disait:
--Je parie cinq louis contre un sou que cela vient d'un pauvre diable
qui n'a pas de bottes!
Un jour, on vantait devant lui les romans de C*** conteur dépenaillé qui
ne pouvait se donner des airs de gentilhomme que dans ses livres.
--Il peint bien le faubourg Saint-Germain, lui disait-on.
--Le faubourg Saint-Germain! répliqua Thibaudeau. Si celui-là l'a vu, ce
n'a pu être qu'en le regardant à travers une chaise percée.
Philibert Audebrand.
L'ÉVACUATION
[Illustration: ASPECT DES RUES DE NANCY AU MOMENT DU
DÉPART DES TROUPES D'OCCUPATION.
CINQ MINUTES AVANT. CINQ MINUTES APRÈS.]
[Illustration: SCÈNES DE L'OCCUPATION ALLEMANDE.--La prière
du soir.]
[Illustration: L'ÉVACUATION.--L'artillerie allemande quittant Belfort.]
NOS GRAVURES
L'évacuation
C'est vers le 17 juillet que les cinquante mille Allemands qui formaient
l'armée d'occupation ont commencé à évacuer nos départements pour se
diriger vers l'Allemagne. Le 3 août seulement, le dernier Prussien
franchissait la frontière; une seule ville en France, celle de Verdun,
avait la douleur de subir encore pour quelques semaines l'occupation
étrangère.
Cet événement a une importance trop considérable pour que nous nous
bornions à lui consacrer quelques lignes: pas à pas, nous avons suivi
l'étranger, nous avons assisté à toutes les fêtes auxquelles a donné
lieu son départ, élan d'enthousiasme spontané qui, sauf à Charleville,
n'a provoqué aucun tumulte.
L'évacuation a commencé naturellement par les points les plus éloignés;
chaque jour amenait un nouveau départ. Rethel, puis Mézières,
Charleville, Sedan.
Un incident a marqué la marche des Bavarois de Charleville à Sedan.
Plusieurs soldats ont succombé à la fatigue et à la chaleur. En défilant
devant la statue de Turenne, plusieurs de ces malheureux sont tombés, et
les coups de leurs sous-officiers ont été impuissants à les relever.
La population a, dans cette circonstance, oublié tous les griefs qu'elle
avait contre ces mêmes soldats qui, trois années auparavant, avaient
incendié Bazeilles, tué des femmes, des enfants. Les pompiers de la
ville ont escorté à leur dernière demeure les victimes que les Allemands
avaient laissées derrière eux.
Les pompiers de Sedan honorant ceux que l'on a si justement nommés les
_pompiers de Bazeilles_, quel spectacle et quelle éloquente leçon!
Après Sedan est venu le tour de Toul: cette pauvre ville bombardée
pendant la guerre n'avait pas eu trop à souffrir de l'occupation; le
hasard lui avait donné pour commandant de place un enfant même de la
ville, un Prussien né à Toul en 1815. Aussi l'étranger n'a-t-il ici fait
aucune de ces démonstrations qu'il recherche si volontiers ailleurs. Pas
de musique bruyante, de bravades inutiles. A quatre heures du matin, les
troupes s'éloignaient par la porte de Metz, franchissant ces remparts
que leurs obus avaient à moitié détruits. Au même instant, les maisons
se couvraient de drapeaux, les rues étaient jonchées de mousse et des
ares de verdure et de fleurs enlaçant les croisées donnaient à
l'héroïque cité un aspect vraiment féerique.
A Nancy, l'évacuation avait une importance toute spéciale, à cause de
l'agglomération de la population et du nombre d'Alsaciens-Lorrains qui
s'étaient réfugiés dans cette ville pour conserver leur qualité de
Français.
Il n'y avait d'ailleurs à craindre ni trouble, ni tumulte; le contact
était forcément de chaque jour, et en toute circonstance les Nancéens
avaient prouvé que l'on pouvait se fier à leur patriotisme et à leur
sagesse. Entre les Allemands et les Français se dressait une barrière
plus inflexible que les sentinelles, qui ne permettait aucun
rapprochement.
Chaque soir, à neuf heures, au moment où les habitants se pressaient sur
la place Stanislas, la trompette allemande donnait le signal de la
prière, mélodie étrange, sauvage, qui rappelle le choral de Luther.
Aussitôt le poste prenait les armes et se rangeait sur deux lignes;
devant elles, l'officier psalmodiait une courte prière que les hommes
écoutaient tête nue.
La foule regardait ce spectacle si nouveau pour elle, et pas un cri, pas
une provocation ne se produisait.
On attendait avec impatience le moment du départ. C'est par les baraques
du Champ de Mars qu'il a commencé. La ville avait été obligée d'élever
ces logements spacieux pour loger les nombreux soldats que la méfiance
du gouvernement allemand avait accumulés à Nancy. Pour satisfaire toutes
les exigences des vainqueurs, il avait été nécessaire de matelasser
toutes les baraques, de façon à ne donner aucune prise à l'humidité. Ces
logements étaient presque élégants, ils renfermaient des ameublements
complets, mille objets chaque jour réclamés. Si l'on en juge par le
nombre des voitures que les Prussiens ont employées de ce côté, il est
permis de croire que le déménagement a été complet.
Le 1er août enfin, les quelques bataillons qui restaient dans la ville
se sont éloignés.
A six heures du matin, les troupes massées sur la place Stanislas furent
passées en revue par le général Manteufel, puis la colonne s'éloigna par
la porte des _Volontaires_.
Le pont qui traverse le canal avait été abaissé, et de nombreux bateaux
stationnaient le long du bord. A peine le dernier Prussien était-il
passé que le drapeau était hissé aux mâts. Toutes les maisons sont
pavoisées, et à côté des couleurs nationales on remarque avec
attendrissement les bannières de l'Alsace et de la Lorraine recouvertes
d'un crêpe.
Il s'en faut de beaucoup que les Allemands conservent dans la marche la
discipline sévère qu'ils observent dans les villes: les uns chantent,
d'autres boivent à même une dernière bouteille de vin de France; un
officier, le sabre au fourreau, fume gravement en marchant l'immense et
classique pipe de porcelaine.
Après Nancy, la ville industrielle, Belfort, la cité héroïque, qui porte
encore les traces du bombardement.
C'est à regret que les Prussiens s'éloignent de cette ville qu'ils
prétendaient garder. Ils sortent à cinq heures du matin par la porte de
Brisach. La route passe entre les forts de la Justice et de la Miotte,
presque aux pieds de cette tour qu'ils viennent de renverser, en
détruisant les étais qui la soutenaient.
C'est là que se trouve le cimetière de Belfort, et grâce à une
souscription publique on est en train d'élever un monument aux mobiles
tombés sous le feu de l'ennemi.
Derrière les Allemands, au moment même où le drapeau national est hissé
au sommet du château, on démolit les baraquements qui servaient de
logement aux Prussiens, et qui seront inutiles à nos soldats que l'on
attend avec une fiévreuse impatience.
L'évacuation est terminée, et dans moins d'un mois la libération du
territoire sera complète.
O. L. F.
La Répétition, par M. Torrents.
L'austère costume des deux capucins avec leurs robes brunes, leurs épais
capuchons, les cordes grossières qui leur ceignent les reins, contraste
étrangement avec le luxe de la pièce où nous les voyons; la richesse des
dessins qui ornent le dos du fauteuil où est assis l'un d'eux,
l'épaisseur des tapis, la magnificence du pupitre, les tentures, les
tableaux qu'on aperçoit dans le fond, tout concourt à faire ressortir
davantage encore les sévères figures des personnages qui semblent se
préoccuper si peu des belles choses qui les entourent; sans doute
sommes-nous dans quelque antique abbaye, dans un coin réservé des
anciens appartements du prieur. Qu'importe, d'ailleurs, aux deux moines?
Ils ont eu soin d'envelopper d'un tapis leur précieux livre de musique,
avant de 1e poser sur le pupitre, et ils sont tout entiers à leur étude;
ils doivent être prêts pour la fête de demain, et ce n'est pas dans
l'église, au milieu des fidèles, qu'il faudrait se tromper; ils n'ont
même pas droit d'hésiter. Aussi voyez comme ils travaillent, avec quelle
attention soutenue celui qui est assis déchiffre les notes l'une après
l'autre, tandis que son compagnon semble l'aider de la parole et du
geste; les deux têtes sont d'une rare puissance d'expression, d'une
remarquable énergie de caractère; elles se détachent avec un relief
étonnant sur ces fonds de richesses un peu assombries. L'oeuvre de M.
Torrents a obtenu un grand succès au Salon de cette année, et elle le
méritait, ne fût-ce que par ce cachet d'originalité toute personnelle
qu'il a su lui imprimer.
Les tremblements de terre en Italie
A la fin de juin et dans les premiers jours de juillet, de violentes
secousses de tremblement de terre se sont fait sentir dans la Vénétie,
et plus particulièrement dans la ville et dans la province de Bellune,
qui ont été fort éprouvées. La charmante villette de Fadalto, si
agréablement située sur le flanc d'une haute montagne, a été à moitié
détruite; de même Santa-Croce, Favra, Alpago. La désolation était
partout, où que ce fût que l'on regardât, au midi comme au nord. A San
Pietro di Feletto, les conséquences du tremblement de terre ont été
terribles. Le toit de l'église de ce bourg s'est écroulé, et comme
c'était la Saint-Pierre ce jour-là, beaucoup de personnes se trouvaient
à l'Église et ont péri écrasées sous les décombres. A Vittoria, il y a
eu des morts également. A Conegliano, les créneaux d'une vieille tour se
sont écroulés et ont crevé la toiture d'une église voisine et celle
d'une maison particulière. Il n'y a point eu de victimes, mais on se
figurera facilement l'épouvante des locataires voyant tomber au pied de
leur lit cette pluie de pierres. Après les premières secousses et leurs
suites, tous les habitants de ces localités, frappés d'une terreur bien
motivée, avaient fui dans la campagne, où ils campaient sous les tentes.
Une partie de la population de Bellune en avait fait autant, l'autre
s'était réfugiée sur le Campitelli, où régnait une véritable terreur. En
effet, ou comptait dans la ville un certain nombre de morts, et beaucoup
de maisons et d'édifices publics avaient subi les plus graves dommages.
Nos dessins représentent quelques-uns de ces édifices, après le
tremblement de terre. C'est d'abord l'intérieur du choeur de la
cathédrale, absolument détruit; puis l'église de la Madone des Grâces,
joli petit temple prostyle d'ordre ionique, si endommagé, que l'autorité
a dû en ordonner la démolition, qui est un fait accompli aujourd'hui.
C'est enfin le castello Buzatti et le bureau télégraphique, dont
l'aspect est lamentable. Ces ruines ont été choisies entre cent autres,
car ce numéro n'eut pas suffi à en contenir seulement la dixième partie.
Aussi, quel désastre pour la population, et combien de positions,
naguère prospères, actuellement perdues! N'appuyons pas sur ce tableau
lugubre.
D'après notre correspondant, la sensation produite par le terrible
phénomène météorologique de la fin de juin a été des plus
extraordinaires. La terre solide semblait s'être tout à coup transformée
en une masse liquide sur laquelle les maisons éprouvaient un mouvement
de tangage analogue à celui que subit le navire, en mer sous l'influence
de vagues se succédant les unes aux autres avec rapidité. Il y eut en
tout quatorze ondulations, dont sept de l'arrière à l'avant et sept de
l'avant à l'arrière, chacune de ces ondulations ayant une seconde de
durée et la régularité du mouvement d'oscillation du pendule d'une
horloge. Au dernier mouvement, tout s'arrêta subitement sur le point
central, la terre redevint solide comme auparavant, et instantanément
les maisons se redressèrent et se replacèrent dans leur équilibre
naturel. Si ces vagues terrestres se fussent succédé avec plus de
rapidité et n'eussent pas conservé un mouvement lent et uniforme, les
ruines, déjà trop nombreuses, eussent été incalculables.
L. C.
Le général Johan Kohler
Nous avons rendu compte en son temps de l'expédition dirigée par la
Hollande contre le sultan d'Atschin (Sumatra); notre numéro 1576
contenait même un dessin représentant l'attaque du Kraton. On sait le
malheureux résultat de cette tentative, dans laquelle fut tué le
commandant en chef du corps expéditionnaire, le brave général Kobler,
dont nous donnons aujourd'hui le portrait.
Le général Kohler était né à Groningue, le 3 juin 1818. A quatorze ans
il s'engagea et fit, comme simple soldat, de 1832 à 1831, la campagne de
Belgique. Nommé sergent en 1838, il passa en cette qualité dans l'armée
des Indes, où il obtint en 1840 le grade de sous-lieutenant. Capitaine
en 1852, il obtint en même temps le commandement militaire des Lampongs,
partie sud-est de Sumatra; et, dans l'expédition qui eut lieu en 1856
dans cette région, il se distingua de telle sorte que le roi de Hollande
le nomma chevalier de l'ordre militaire de Guillaume, dont la devise:
«Pour le courage, la capacité et la fidélité,» lui était de tous points
applicable.
C'est sa belle conduite dans cette campagne et la connaissance qu'il
avait de l'île de Sumatra qui le fit appeler, au commencement de cette
année, au commandement du corps expéditionnaire dirigé contre le sultan
d'Atschin. Inutile d'ajouter qu'il était alors arrivé au grade de
général, après avoir passé par tous les grades intermédiaires.
Au moment du départ, les troupes défilèrent à Batavia devant le
gouverneur général, qui exprima au commandant en chef ses voeux pour le
succès de l'expédition.
--Excellence, nous ferons notre devoir, répondit simplement le général
Kohler.
Il tint sa promesse, sa mort en fut la preuve bien douloureuse. Disons
comment il fut frappé, mais rappelons d'abord en quelques lignes les
diverses péripéties de la lutte qui allait s'engager.
Le corps expéditionnaire se composait des 3e, 9e et 12e bataillons
d'infanterie, et d'un bataillon de Barisans, miliciens madurais
mobilisés. Aux Indes néerlandaises, il n'y a pas de régiments. Les
quatre bataillons formaient un effectif de 2730 hommes, auxquels il faut
ajouter un détachement de cavalerie, un détachement du génie et une
batterie attelée de 4 obusiers. En tout 4000 hommes environ, sans
compter les forçats destinés au service des corvées, bien entendu. Le
débarquement eut lieu le 8, au matin, sans grande résistance de la part
de l'ennemi, qui, après une perte de 80 hommes, se retira dans une
fortification faite de fragments de rocs et située sur le bord de la
mer. Cette fortification, infructueusement attaquée le jour du
débarquement, ne put être enlevée que le lendemain. Le 10, attaque et
prise de la mosquée d'Atschin, le _Missigit_, prononcez Missiguite.
Malheureusement des retranchements établis par l'ennemi, au delà de la
mosquée, à l'extrémité d'une petite plaine carrée de 600 pas d'étendue
environ, rendait la place intenable, et le Missigit dût ce jour-là être
abandonné. Le 11, repos. Le 12, combat violent qui dura jusqu'à cinq
heures du soir autour de la mosquée. Rien d'important le 13; la journée
fut employée par les Hollandais à fortifier leur camp sur le bord de la
mer, mesure de précaution que la résistance inattendue des Atschinois
rendait nécessaire. Le lendemain 14, les troupes s'emparèrent pour la
seconde fois du Missigit et établirent leur bivouac au contre de
l'édifice, qui les protégeait de ses murailles en ruines. Pendant
l'assaut, l'avant-garde s'était portée en avant, sous une pluie de
projectiles, et peut-être serait-elle parvenue à enlever les positions
ennemies, si elle n'eut été contrainte de s'arrêter devant un obstacle
infranchissable: une rivière dont les Hollandais ignoraient complètement
l'existence. Un rapport fut aussitôt adressé au général Kohler qui,
désirant s'assurer de l'importance de l'obstacle qu'on lui signalait,
voulut, malgré toutes les instances, se transporter en personne sur les
lieux. Lorsqu'il y arriva, la fusillade y était dans toute son
intensité, et les projectiles y pleuvaient. Aussi, quelques minutes
s'étaient à peine écoulées que le général, atteint au coeur d'une balle,
tombait foudroyé. Deux jours plus tard, les Hollandais retournaient à
leur campement, d'où ils ne devaient plus sortir que pour se rembarquer.
C'est ainsi qu'est mort le général Johan Kohler, et que l'armée
hollandaise a perdu en sa personne un officier distingué, estimé de tous
pour sa bravoure, ses capacités et son humanité. Son corps fut ramené à
Batavia par la flotte, et ses obsèques eurent lien dans cette ville, en
présence d'une foule immense et douloureusement émue. Le général laisse
une veuve et plusieurs enfants. Son père vit encore. Il est âgé de
quatre-vingt onze ans et habite Groningue.
L. C.
Les Invalides de Bronbeek
(Kolonial-Militair-Invalidenhuis)
Amsterdam, 30 juillet 1873.
AU DIRECTEUR.
«Vous avez pensé, avec juste raison, qu'au moment où l'on s'occupe en
France de réformer, ou plutôt de transformer l'hôtel des Invalides, il
était bon que le public fût mis au courant de ce qui se passe à
l'étranger, et vous m'avez demandé d'étudier la question en Hollande. Je
viens aujourd'hui m'acquitter de ma tâche, et je m'empresse de vous
faire savoir qu'elle m'a été d'autant plus agréable, que l'établissement
de Bronbeek est fort intéressant et mérite toute l'attention de nos
graves législateurs.»
Au reste, jugez vous-même.
Aussitôt votre lettre reçue, j'ai pris le chemin de fer rhénan qui m'a
conduit à Arnhem. D'Arnhem à Bronbeek la distance n'est pas grande. On a
pour une demi-heure d'agréable promenade. La route est belle, ombragée
par de grands arbres centenaires, bordée de frais ruisseaux et de
délicieuses villas, dont les jardins admirablement soignés viennent,
sans barrières ni clôtures, s'étaler jusqu'au bord du trottoir.
Bronbeek est situé dans cette partie de la Gueldre qu'on appelle la
Suisse néerlandaise.
Là, au milieu d'un parc immense, précédé par une pelouse magnifique,
s'élève le _Kolonial-Militair-Invalidenhuis._ (Maison des Invalides de
l'armée coloniale.)
Devant la façade de l'établissement se trouve un gracieux pavillon. Ce
pavillon, qui fut jadis habité par le comte de Chambord, sert
aujourd'hui de demeure au Generaal-Majoor J. C. J. Smits, gouverneur de
Bronbeek. C'est vers ce point que j'ai tout d'abord porté mes pas.
J'avais l'honneur de connaître, déjà depuis quelque temps le brave
général Smits, qui est un des officiers généraux les plus remarquables
qu'ait produits l'armée des Indes. Aussi, dès qu'il connut le but de ma
visite, voulut-il me fournir lui-même tous les renseignements qui
m'étaient nécessaires et me montrer en détail les bâtiments, les
dépendances et les différents services.
Les invalides sont au nombre de 210, parmi lesquels environ 40
sous-officiers. Ils habitent un vaste bâtiment élégamment construit en
briques et en fer, dont je vous envoie le dessin, et qui ne ressemble en
rien à une caserne. L'établissement a deux étages. Au rez de chaussée se
trouvent les services généraux: salles à manger, salles de conversation,
cuisines, cantine et café, la salle de billard et deux autres pièces sur
lesquelles j'aurai occasion de revenir, la bibliothèque et la chapelle.
Le premier sert d'habitation aux invalides. Ils logent dans de vastes
nièces bien aérées, hautes de quatre à cinq mètres, larges à proportion
et munies de grandes et belles fenêtres qui donnent sur la campagne.
Toutes ces chambres sont desservies par une longue galerie pleine de
fleurs, et dont les murs sont tapissés d'armes et de drapeaux enlevés à
l'ennemi. Cette galerie sert de promenoir aux pensionnaires quand le
temps ne leur permet pas d'aller faire un tour dans le parc.
Celui-ci, qui ne comprend pas moins de neuf hectares entièrement clos,
est fort joliment vallonné et planté de beaux arbres. Il est arrosé par
une gentille rivière dont le cours sinueux est agrémenté de gracieuses
cascades. Les cygnes blancs comme la neige, les canards aux mille
couleurs s'ébattent joyeusement sur ses bords ou sillonnent son courant.
A droite et à gauche des massifs de fleurs, tranchant sur le vert sombre
du gazon, viennent mirer dans ses eaux leurs corolles diaprées.
Les invalides sont très-fiers de leur rivière. Ils en sont amoureux.
Mais cet amour n'est pas absolument platonique. Car en échange de leurs
bons soins, la gentille rivière leur donne (grâce à la pisciculture),
des truites magnifiques et des carpes non moins belles.
Ce n'est pas du reste la seule ressource qu'offre à ces braves gens leur
installation rustique. Ils ont une vacherie qui ne contient pas moins de
douze bêtes à cornes, et qui leur fournit du lait et du beurre autant
qu'ils en peuvent désirer. Ils ont une porcherie qui renferme une
cinquantaine de ces animaux peu gracieux, dont les flancs recèlent des
mines de saucisses, de boudins et de lard. Ajoutez à cela un potager
considérable, une basse-cour bien garnie et une provision de mille à
douze cents lapins, et vous comprendrez qu'il n'y a point à s'inquiéter
de l'ordinaire de ces bons invalides.
Ils ont même quelques plats que je recommanderai d'une manière toute
particulière aux gourmets. Entre autres le jeune lapin accommodé au riz
et au karrie. C'est un manger délicieux dont ils se régalent souvent et
qui leur rappelle les Indes, c'est-à-dire la jeunesse.
La cuisine est, comme le reste, d'une propreté appétissante. Tout y est
net, immaculé. Les cuisiniers eux-mêmes sont irréprochables! On sent
qu'on a affaire à de méticuleux Hollandais.
J'ai dit que je parlerai de la bibliothèque et de la chapelle. La
bibliothèque ne renferme pas moins de 1200 volumes, qui sont à la
disposition des invalides et dont ceux-ci usent largement.
Il y a des livres de toutes sortes, mais ce sont les romans qui sont le
plus recherchés.
Quant à la chapelle, elle sert à la célébration des deux cultes
dominants: le culte catholique et le culte protestant. La chaire du
_prédicant_ est en face de l'autel. Tous deux sont munis de grands
rideaux verts. Quand le prêtre officie on voile la chaire du pasteur, et
l'on voile l'autel quand le pasteur monte en chaire pour expliquer la
parole de Dieu.
Je vous laisse là-dessus faire tels commentaires qu'il vous plaira. Pour
moi, j'ai été profondément ému de cette naïve simplicité. Il m'a semblé
toucher du doigt la solution d'un gros problème. Mais, hélas! est-il
donc besoin d'être invalide pour avoir au fond du coeur un peu de
charité et de tolérance.
Au moment où nous achevions notre visite:
--Je voudrais savoir, me demanda le général, ce qui vous a le plus
frappé dans notre établissement.
--C'est, répondis-je, l'excellente tenue de vos hommes, leur propreté,
leur air de contentement et de santé, trois choses peu communes chez les
vieillards.