Les absents qu’on épargne le moins sont ceux qui se font attendre,
parce que leurs défauts viennent se présenter naturellement aux yeux de
ceux qui sont obligés d’attendre. _On compte les défauts de celui qu’on
attend_, dit le proverbe espagnol.
_Les os sont pour les absents._
Et même pour les retardataires: _Tardè venientibus ossa_.
Proverbe de table qui s’emploie aussi quelquefois par extension pour
signifier que, dans une affaire à laquelle plusieurs sont intéressés,
celui qui ne fait point valoir ses droits par sa présence est
ordinairement le plus mal partagé.
=ACCOMMODEMENT.=—_Un mauvais accommodement vaut mieux qu’un bon
procès._
On dit aussi: _Un maigre accord est préférable à un gras procès_.
Suivant un autre proverbe, _On achète toujours les procès argent
comptant_.—On sait que les plaideurs sont obligés de payer cher la
justice, car c’est une chose trop rare pour qu’ils puissent l’obtenir à
bon marché.
«Les tribunaux sont des arènes d’où le vainqueur sort presque toujours
mutilé.» (M. LÉON GOZLAN.)
..... N’entreprends point même un juste procès,
N’imite point ces fous dont la sotte avarice
Va de ses revenus engraisser la justice;
Qui, toujours assignant et toujours assignés,
Souvent demeurent gueux de vingt procès gagnés.
(BOILEAU, épit. 2.)
=ACCORD.=—_Être de tous bons accords._
Cette expression, dont on se sert en parlant d’une personne d’humeur
aisée et de bonne composition: est une métaphore empruntée de la
musique. On a dit autrefois: _Être comme la quinte, laquelle est de
tous bons accords_. Phrase qui se trouve, je crois, dans Rabelais.
Etienne Tabourot publia, en 1560, son _Livre des bigarrures et
touches_, sur le titre duquel il déguisa son nom sous celui de
_seigneur des accords_, et prit pour devise un tambourin avec ces
mots: _à tous accords_, voulant faire entendre par là qu’il savait
s’accommoder au goût de tout le monde[3].
Les _bigarrures et touches du seigneur des accords_ sont un recueil
de règles appuyées de beaucoup d’exemples pour composer, tant en
latin qu’en français, des facéties de toute espèce, comme les rébus
ordinaires, les rébus de Picardie, les étymologies, les anagrammes, les
allusions, les équivoques, les entend-trois (mots à triple entente),
les antistrophes ou contre-petteries, les acrostiches simples et
doubles, les échos ou rimes redoublées, les rimes enchaînées, les
vers rapportés ou coupés, les vers numéraux, les vers rétrogrades par
lettre, et par mots, etc., etc.
Ce recueil, dont la meilleure édition est de 1662, fesait les
délices de nos joyeux ancêtres, qui l’appelaient _un grenier à
sel_, dénomination justifiée par les plaisanteries piquantes et
curieuses qu’on y trouve à chaque chapitre. En voici une sur diverses
interprétations données aux quatre lettres S, P, Q, R, qui signifient,
comme on sait, _Senatus Populus Que Romanus_. Les sibylles, dit le
seigneur des accords, que je cite de mémoire, ont regardé ces initiales
comme une allusion prophétique à la venue du Messie, et les ont
expliquées ainsi: _Salvat Populum Quem Redemit_. Beda les a entendues
par dérision des Goths, _Stultus Populus Quærit Romana_; et les Goths,
par dérision des habitants de Rome, _Sono Poltroni Questi Romani_.
Les Français y ont trouvé _Si Peu Que Rien_; et les protestants
d’Allemagne, _Sublato Papâ Quietum Regnum_. Quelqu’un les voyant
tracées sur une tapisserie, dans la chambre d’un pape nouvellement élu,
dit, en les lisant: _Sancte Pater Quare Rides?_ Et le saint-père, les
répétant en sens inverse, répondit: _Rideo Quia Papa Sum_.
=ACCOUCHÉE.=—_Le caquet de l’accouchée._
On appelle ainsi une causerie bruyante et frivole que font des femmes
réunies chez une accouchée, et, par extension, un babil intarissable et
insignifiant.
Cette expression était déjà proverbiale au commencement du quatorzième
siècle, où le suprême bon ton exigeait que l’accouchée tînt cercle
avec les amies qui venaient la visiter, et qu’elle déployât, pour
les bien recevoir, un luxe de représentation aussi exagéré que sa
fortune et son rang le lui permettaient. Une dame, noble et riche,
en pareille circonstance, prenait soin de faire décorer sa chambre,
où la réunion avait lieu, des plus beaux meubles et des plus belles
tentures qu’ornaient ses chiffres et ses devises; elle y faisait
étaler, comme dans un bazar oriental, ses bijoux les plus précieux
et tout cet attirail de toilette que les Latins nommaient le _monde
féminin_, _mundus muliebris_. Elle-même, placée sur un lit magnifique
ainsi que sur un trône, se montrait aux regards merveilleusement parée
et toute resplendissante de l’éclat des pierreries. On peut voir sur
ce sujet des particularités curieuses dans la _Cité des dames_ de
Christine de Pisan. Voici ce qu’on trouve dans un autre ouvrage fort
ancien, intitulé: _le Miroir des vanités et pompes du monde_. «Il y
a la caquetoire parée tout plein de fins carreaux pour asseoir les
femmes qui surviennent, et auprès du lit une chaise ou faudeteul garni
et couvert de fleurs. L’accouchée est dans son lit, plus parée que une
épousée, coiffée à la coquarte, tant que diriez que c’est la tête d’une
marote ou d’une idole. Au regard des brasseroles, elles sont de satin
cramoisi ou satin paille, satin blanc, velours, toile d’or ou toile
d’argent, ou autre sorte que savent bien prendre ou choisir. Elles ont
carquans autour du col, bracelets d’or, et sont plus phalerées que
idoles ou roines de cartes. Leur lit est couvert de fins draps de lin
de Hollande, ou toile cotonine tant déliée que c’est rage, et plus uni
et poli que marbre. Il leur semble que serait une grande faute, si un
pli passait l’autre. Au regard du chalit, il est de marqueterie ou de
bois taillé à l’antique et à devises.»
Il y a un livre, imprimé en 1623, qui est intitulé: _Recueil général
des caquets de l’accouchée_.
_Elle est parée comme une accouchée._
Cette locution, dont on se sert en parlant d’une femme qui est fort
parée dans son lit, doit son origine à l’usage rapporté dans l’article
précédent.
=ACCUSÉ.=—_Il faut garder une oreille pour l’accusé._
Il faut écouter celui qu’on accuse avant de le condamner.
Cette recommandation, qu’on fait particulièrement en faveur des
absents, est une allusion au trait d’Alexandre-le-Grand qui, jugeant
un jour une cause, se boucha une oreille avec le doigt pendant le
plaidoyer de l’accusateur, et dit aux assistants: Je réserve cette
oreille tout entière pour l’accusé.
=ACTION.=—_Une bonne action ne reste jamais sans récompense._
Saint Augustin, _De civitate Dei_, a dit que Dieu récompense en cette
vie les vertus purement humaines, comme celles des anciens Romains,
parce qu’il ne les récompense point dans l’autre; et cette opinion
a été la doctrine de plusieurs écoles. Il est permis, sans doute, de
différer d’avis sur ce point avec saint Augustin et ses disciples;
mais il faut convenir que, même dans ce monde, l’ordre naturel des
événements offre souvent les plus fortes apparences d’une rétribution
morale, ce qui suffit pour défendre le proverbe contre les démentis que
lui donne l’ingratitude.
=ADMIRATEUR.=—_A sot auteur sot admirateur._
Au jugement de saint Jérôme, il n’y a pas de si sot écrivain qui ne
trouve un lecteur semblable à lui. _Nullus tam imperitus scriptor est,
qui lectorem non inveniat similem sui._ (_Præf. in lib._ XII _comment.
in Isai._)—Boileau a enchéri sur cette pensée lorsqu’il a dit:
Un sot trouve toujours un plus sot qui l’admire.
On pourrait enchérir encore sur le vers de Boileau, attendu que pour
un sot auteur il y a souvent cent plus sots admirateurs.—Champfort
demandait plaisamment: Combien faut-il de sots pour faire un public?
=ADMIRATION.=—_L’admiration est la fille de l’ignorance._
C’est-à-dire que les ignorants sont grands admirateurs.
Tout est géant dans la nature
Aux yeux étroits du peuple nain.
(THOMAS.)
Quelqu’un a très bien dit: Moins on sait, plus on croit; moins on
comprend, plus on admire; et Vauvenargues a remarqué avec raison que
l’admiration est moins souvent une preuve de la perfection des choses
que de l’imperfection de notre esprit.
«Les sots admirent quelquefois, mais ce sont des sots. Les personnes
d’esprit ont en eux les semences de toutes les vérités et de tous
les sentiments. Rien ne leur est nouveau: ils admirent peu; ils
approuvent.» (LA BRUYÈRE.)
On allonge quelquefois le proverbe en disant: _L’admiration est la
fille de l’ignorance et la mère des merveilles_.—Nous remarquerons,
sur cette adjonction, que l’idée qu’elle exprime se retrouve dans
une ingénieuse allégorie de la fable qui fait naître de l’Admiration
la déesse de l’Arc-en-ciel; car Iris, fille de Thaumas, suivant la
signification de _Thaumas_ en grec, c’est Iris, fille de l’Admiration.
=ADVERSITÉ.=—_L’adversité rend sage._
Parce qu’elle éveille la réflexion et l’expérience: c’est pourquoi
Sénèque a très bien dit: _Sua cuique calamitas tanquàm ars assignatur_.
_A chacun est assignée sa part de misère, comme un art qu’il doit
apprendre pour se rendre habile._
Il faut remarquer cependant que l’influence de l’adversité n’est
vraiment salutaire que dans la première jeunesse, lorsqu’on peut
contracter encore l’habitude de penser et de réfléchir. Passé cet âge,
elle afflige plus qu’elle n’éclaire. La jeunesse, dit J.-J. Rousseau,
est le temps d’étudier la sagesse; la vieillesse est le temps de la
pratiquer. L’adversité ne profite que pour le temps qu’on a devant
soi. Est-il temps, au moment qu’il faut mourir, d’apprendre comment on
aurait dû vivre?
Ces observations philosophiques sont très bien résumées dans un
proverbe écossais dont voici la traduction littérale: _L’adversité est
saine à déjeûner, indifférente à dîner, et mortelle à souper_.
=AFFAIRE.=—_Dieu nous garde d’un homme qui n’a qu’une affaire._
Parce qu’un homme qui n’a qu’une affaire, dit Leroux, en est
ordinairement si occupé, qu’il en fatigue tout le monde.—La pensée
suivante de Montesquieu semble avoir été écrite pour servir de
commentaire à ce proverbe. «Les gens qui ont peu d’affaires sont de
très grands parleurs: moins on pense, plus on parle. Ainsi les femmes
parlent plus que les hommes: à force d’oisiveté, elles n’ont point à
penser.»
_Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints._
Il vaut mieux avoir affaire au roi qu’à ses ministres, et, en général,
à un homme puissant qu’à ses subalternes.
Voltaire s’est amusé à rattacher l’origine de ce proverbe à un conte
spirituel et plaisant, que je vais transcrire. «Il y avait autrefois
un roi d’Espagne, qui avait promis de distribuer des aumônes
considérables à tous les habitants d’auprès de Burgos, qui avaient
été ruinés par la guerre. Ils vinrent aux portes du palais; mais
les huissiers ne voulurent les laisser entrer qu’à condition qu’ils
partageraient avec eux. Le bonhomme Cardéro se présenta le premier
au monarque, se jeta à ses pieds et lui dit: Grand roi, je supplie
votre altesse royale[4] de faire donner à chacun de nous cent coups
d’étrivières. Voilà une plaisante demande! dit le roi; pourquoi me
faites-vous cette prière? C’est, dit Cardéro, que vos gens veulent
absolument avoir la moitié de ce que vous nous donnerez. Le roi rit
beaucoup, et fit un présent considérable à Cardéro: de là vient le
proverbe qu’_Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints_.»
_Se non e vero, e bene trovato_, si ce n’est vrai, c’est bien trouvé,
mais trouvé pourtant après Straparole, qui, dans la troisième fable de
sa septième Nuit, fait jouer au bouffon Cimaroste, introduit auprès
du saint-père, un rôle pareil à celui que Voltaire fait jouer au
bonhomme Cardéro. La seule différence notable qu’il y ait entre les
deux narrations, c’est que le proverbe ne se trouve pas mentionné
dans celle de l’auteur italien; ce qui prouverait, s’il en était
besoin, qu’il a dû sa naissance à quelque autre fait. Tout porte à
croire qu’il a été imaginé par allusion aux saints gélifs ou saints
vendangeurs, ainsi nommés parce que leurs fêtes, qui arrivent au mois
d’avril, sont notées dans le calendrier populaire comme des jours où
la gelée est pernicieuse aux semences et aux vignes. Ces saints, qu’on
désigne aussi par le diminutifs Georget, Marquet, Jacquet, Croiset,
Pérégrinet et Urbinet, étaient rendus responsables, autrefois, de la
maligne influence de la saison, sur laquelle on croyait qu’ils avaient
autorité; et les agriculteurs ainsi que les vignerons à qui elle
causait quelque dommage, regrettant de les avoir invoqués en vain,
leur adressaient des reproches, qui se résumèrent dans la formule
proverbiale: _Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints_.
Mais il est à remarquer qu’ils ne s’en tenaient pas d’ordinaire à
une telle plainte. On lit, dans le Recueil des Statuts synodaux
des églises de Cahors et Rhodez, par D. Martenne, que souvent ils
fustigeaient et mutilaient leurs statues, lacéraient leurs images,
les foulaient aux pieds et les traînaient dans la boue, à travers les
ronces et les orties, jusqu’à la rivière, où ils les précipitaient,
en poussant des cris d’insulte et de réprobation. _Sanctorum imagines
seu statuas irreverenti ausu tractantes, cum est intemperies aëris vel
tempestatis,... in terra protrahunt, in orticis vel spinis supponunt,
verberant, dilaniant, percutiunt et submergunt penitus reprobantes_,
etc.
Rabelais a dit, par plaisanterie sans doute, que François de
Dinteville, évêque d’Auxerre, voulant faire cesser de tels désordres,
avait eu la pensée de faire transférer les saints gélifs dans le temps
de la canicule, et de mettre la mi-août au mois d’avril.
Un chapelain du cardinal de Richelieu fit une variante assez plaisante
au proverbe _Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints_. Un
jour qu’il avait attendu longtemps son éminence, à qui des occupations
importantes fesaient oublier la messe, il se crut dispensé de la dire,
et, sortant de la chapelle, il entra dans une salle voisine, où deux de
ses amis étaient à déjeuner. Invité à se mettre à table avec eux, il
hésita d’abord, et puis il se laissa aller à la tentation. Mais à peine
eut-il porté le premier morceau à la bouche qu’on vint le chercher
pour remplir son ministère, chose que sa conscience lui défendait
de faire, puisqu’il n’était plus à jeun. Comme il se lamentait sur
l’alternative fâcheuse à laquelle il se trouvait réduit d’offenser Dieu
ou de déplaire au cardinal, on lui conseilla d’aller s’excuser auprès
du cardinal, qui entendrait facilement raison. Mais le pauvre abbé, qui
connaissait bien son homme, n’envisagea qu’avec frayeur la démarche
qu’on lui proposait, et il ne put s’empêcher, dit-on, de s’écrier: _Oh!
j’aime mieux avoir affaire à Dieu qu’à monsieur le cardinal_.
_Les affaires font les hommes._
Pour signifier qu’une personne peu habile peut le devenir beaucoup à
force de pratiquer les affaires.
_A demain les affaires._
C’est-à-dire, amusons-nous aujourd’hui sans penser à aucune affaire.
Pendant que Thèbes gémissait sous le joug des Spartiates, Archias,
gouverneur de cette ville, fut invité un jour, avec ses principaux
officiers, chez un riche citoyen, nommé Philidas, à un repas somptueux,
après lequel de séduisantes courtisanes devaient se joindre aux
convives pour célébrer avec eux la fête de Vénus qui avait lieu ce
jour-là. Comme il était plongé dans les délices de la bonne chère,
un messager lui apporta des lettres où se trouvait dévoilé le secret
d’une conjuration qui était sur le point d’éclater; il les rejeta en
s’écriant: _A demain les affaires sérieuses_, et il demanda qu’on allât
chercher les femmes promises à ses désirs; mais à la place et sous le
vêtement de ces femmes, les conjurés, dont son hôte était le complice
et dont Pélopidas était le chef, furent introduits dans la salle du
festin, et l’insensé, qui attendait des caresses, ne reçut que des
coups de poignard. Cet événement, qui amena l’affranchissement de la
Béotie, obtint une grande célébrité dans la Grèce, et la phrase _à
demain les affaires_, passant de bouche en bouche, devint un proverbe
que les insouciants et les amis de la joie affectent maintenant de
prendre pour devise, et qu’ils feraient mieux de prendre pour leçon.
=AFFECTION.=—_L’affection aveugle la raison._
On n’aperçoit pas ordinairement les défauts des personnes qu’on aime,
et souvent même on prend ces défauts pour des qualités, car l’illusion
est un effet nécessaire du sentiment, dont la force se mesure presque
toujours par le degré d’aveuglement qu’il produit.
Le cœur a ses raisons que la raison ignore.
_On voit toujours par les yeux de son affection._
Et, fût-il plus parfait que la perfection,
L’homme voit par les yeux de son affection. (REGNIER, sat. 5.)
L’historiette suivante servira de commentaire à ce proverbe.
Un bon curé et une dame galante se trouvaient dans un observatoire.
Ils avaient ouï dire que la lune était habitée, ils le croyaient, et,
le télescope en main, tous les deux tâchaient d’en reconnaître les
habitants. Si je ne me trompe, dit d’abord la dame, j’aperçois deux
ombres: elles s’inclinent l’une vers l’autre. Je n’en doute point, ce
sont deux amants heureux.... Eh! non, madame, s’écria le curé: les deux
ombres que vous voyez sont deux clochers d’une cathédrale.—Ce conte
est notre histoire; nous n’apercevons le plus souvent dans les choses
que ce que nous désirons y trouver. Sur la terre comme dans la lune,
des passions différentes nous font toujours voir ou des amants ou des
clochers.
=AFFLICTION.=—_L’affliction ne guérit pas le mal._
_Non est auxilium flere_ (Ovide). _Les larmes ne sont d’aucun secours._
Il ne faut pas épuiser à pleurer ses peines les forces qu’on peut avoir
pour les adoucir. Le temps le plus mal employé, dit le duc de Lévis,
est celui qu’on donne à ses regrets, à moins qu’on n’en tire des leçons
pour l’avenir.
Scapin fait un excellent calcul lorsque, au lieu de s’affliger, il rend
grâce à Dieu de tout le mal qui ne lui est point arrivé.
=AFRIQUE.=—_Qu’y a-t-il de nouveau en Afrique?_
_Quid novi fert Africa?_
Cette interrogation proverbiale, fréquemment employée parmi nous, au
sens propre, depuis dix ans que nous sommes campés en Afrique, nous est
venue des Romains. On prétend qu’elle dut sa naissance à la curiosité
vivement excitée chez eux par les événements multipliés qui se
succédèrent dans cette région, lorsqu’ils en firent la conquête; mais
on se trompe, car la chose se disait longtemps avant l’époque dont on
parle. Pline le naturaliste (liv. VIII, ch. 16) en donne l’explication
suivante: «La rareté des eaux en Afrique attire les bêtes féroces vers
les bords d’un petit nombre de rivières; et, comme la violence ou
le plaisir accouple alors des animaux de différentes espèces, il en
provient des monstres; de là le proverbe grec que l’_Afrique apporte
toujours quelque chose de nouveau_.»
Ce proverbe se trouve dans Aristote en ces termes: Ότι άεὶ φἐρει τι
λιϐὐη ϰαινὀν. Il n’est donc pas d’origine romaine, et il fait allusion
aux monstruosités que la contrée africaine a produites plus que toute
autre et en tout temps. Peut-être était-il présent à l’esprit de
Pythagore, lorsque ce philosophe disait: «Si tu veux voir des monstres,
ne va pas en Afrique; voyage chez un peuple en révolution.»
=ÂGE.=—_L’âge n’est fait que pour les chevaux._
Pour dire qu’il ne faut pas reprocher à quelqu’un son âge, et qu’il
vaut mieux considérer ses qualités que ses années.
=AGIOS.=—_Voilà bien des agios._
Voilà bien des discours, des cérémonies, des prétentions.
_Agios_ est un mot grec par lequel commencent trois versets qui sont
chantés trois fois chacun, la veille de Pâques, pendant l’adoration de
la croix. Ce mot, qui signifie saint dans la langue d’où il est tiré,
se trouve employé chez nos vieux auteurs comme synonyme de _oraison_,
_prière_. Mais aujourd’hui il n’est plus qu’un terme d’emphase dont le
peuple se sert dans les diverses acceptions énoncées en tête de cet
article.
_Les agios d’une mariée de village._
On désigne ainsi une toilette extraordinaire et ridicule; mais dans
ce cas on devrait écrire _agiaux_, vieux mot qui veut dire affiquet,
et qui dérive, suivant M. Éloi Johanneau, du latin _aculeolus_,
_aiguille de tête_. Rabelais parle de _gimpes et agiaux_. On trouve
écrit _agiaulx_ dans des livres antérieurs au sien, et cette manière
d’orthographier est plus près de l’étymologie que je viens de
rapporter, _Aculéols_, _acuols_, _agiaulx_, voilà les transformations
successives du mot pour devenir _agiaux_ ou _agios_.
=AGNEAU.=—_D’où vient l’agneau, là retourne la peau._
Proverbe synonyme de ceux-ci, qui sont plus usités: _Ce qui vient de la
flûte s’en retourne au tambour_.—_Bien mal acquis ne profite point._
=AHAN.=—_Suer d’ahan._
C’est se donner une grande peine, une fatigue extraordinaire.
Le mot _ahan_, d’où vient le verbe _ahanner_, qu’on employait autrefois
pour dire _haleter en travaillant_, est l’onomatopée du cri de
respiration précipitée que laissent échapper les bûcherons dans leurs
travaux. La plupart de nos vieux auteurs, depuis Jean de Meung jusqu’à
Montaigne, et quelques écrivains des deux derniers siècles, se sont
servis de ce terme très expressif. Je citerai Rabelais et Voltaire. Le
premier a dit, dans son nouveau prologue du livre IV: «O Jupiter! _vous
en suâtes d’ahan_, et de votre sueur tombant en terre naquirent les
choux-cabus.» Le second, dans une de ses lettres, parlant de certains
rimailleurs, les a désignés par la périphrase suivante: «Ces pauvres
diables qui _suent d’ahan_ dans leurs greniers pour chanter la volupté.»
Le père Labbe, qui regarde aussi le mot _ahan_ comme une onomatopée,
cite la naïveté plaisante d’un petit garçon qui disait à son père,
filetoupier ou batteur de chanvre, dans l’idée de le soulager d’une
partie de son travail: «Mon père, contentez-vous de battre, je vais
_faire ahan_ pour vous.»
=AIDE.=—_Bon droit a besoin d’aide._
Il ne faut pas se fier sur la justice de sa cause, quoiqu’il ne soit
pas impossible de gagner une cause juste, comme l’a remarqué finement
La Bruyère; il est nécessaire, pour en assurer le succès, de solliciter
et de faire agir des amis et des protecteurs.—_Plus valet favor in
judice quam lex in Codice._ _La faveur chez le juge vaut mieux que la
loi dans le Code._