A.—_Être marqué à l’a._

C’est être doué de quelque qualité éminente, être distingué par un

mérite supérieur.

On prétend que cette expression est fondée sur l’usage de marquer

les monnaies de France selon l’ordre des signes alphabétiques, parce

que les pièces fabriquées à Paris, dont la marque est un A, ont été

réputées de meilleur aloi que les pièces fabriquées dans les villes

de province. Mais il est plus probable qu’elle est fondée sur la

prééminence qu’a toujours eue l’A dans l’alphabet de presque toutes les

langues, et qu’elle est un emprunt fait aux anciens, qui employaient

les lettres pour désigner divers personnages et donnaient à ceux du

premier ordre la dénomination d’Alpha ou d’A.

Martial (épig. 57, liv. II), parlant d’un certain Codrus, renommé parmi

les jeunes gens de Rome à cause de l’élégance de sa parure, l’appelle

_Alpha penulatorum_, ce qui signifie littéralement, _l’Alpha de ceux

qui portent le manteau_.

Autrefois, en Alsace, les prébendes étaient titrées, selon leur valeur,

par les lettres de l’alphabet. Il y avait des chanoines appelés

Chanoine A, Chanoine B, Chanoine C, etc.

_Il n’a pas fait une panse d’a._

C’est-à-dire, il n’a pas fait la moindre chose.

Panse d’a ne se dit que du petit a, parce que le petit a commence à

se former par un c ou demi-rond qui ressemble à une panse ou ventre.

Il ne faut donc pas employer le grand A lorsqu’on écrit cette phrase

proverbiale, car le signe serait sans rapport avec la chose signifiée.

=ABATTU.=—_L’abattu veut toujours lutter._

On consent rarement à s’avouer plus faible que son adversaire.

L’amour-propre trouve presque toujours des raisons pour déguiser une

défaite, et il donne ordinairement à ces raisons l’accent du défi.

C’est l’éloquence de Périclès qui, renversé par Thucydide à la lutte,

prouvait aux spectateurs que c’était lui qui avait terrassé Thucydide.

On dit aussi dans un sens analogue: _Plus on bat le tambour, plus

il fait de bruit_. Les Provençaux expriment la même idée par cette

comparaison spirituelle: _Faire comme les cigales, qui chantent quand

on les frotte._ Il faut savoir que, pour faire chanter les cigales

qu’on a prises, on les roule entre les doigts; car le son rauque et

monotone que rendent ces insectes ne part point du gosier, comme

l’a prétendu saint Ambroise, très bon prélat, mais très mauvais

naturaliste: il vient de deux instruments qui sont placés aux deux

côtés de leur ventre, et qui consistent en deux membranes élastiques

dont la cavité renferme des parties écailleuses sur lesquelles ces

membranes flottent avec bruit.

=ABBAYE.=—_Pour un moine l’abbaye ne faut point._

C’est-à-dire que dans une société on ne s’abstient point de faire

ce qu’on a projeté ou de se livrer à la joie, quoiqu’un des membres

manque ou s’y oppose. _Faut_, dans ce vieux proverbe, est la troisième

personne du présent indicatif du verbe faillir.

=ABBÉ.=—_Attendre quelqu’un comme les moines l’abbé._

C’est ne pas l’attendre.—Cette façon de parler s’emploie

particulièrement lorsqu’une personne invitée à dîner n’arrive point à

l’heure indiquée, et que les autres convives se mettent à table. Elle

est fondée sur l’ancienne coutume des couvents où les moines étaient

dispensés d’attendre leur supérieur, dès l’instant que le son de la

cloche des repas, _sonus epulantis_, les avait appelés au réfectoire.

Leur devise était ce refrain d’une prose gastronomique qu’ils

chantaient sans doute avec plus de plaisir qu’aucune hymne de leur

bréviaire.

_O beata viscera,

Nulla sit vobis mora!_

Loin de vous tout retard, entrailles bienheureuses!

Les Allemands disent: _Mit der linken Hand auf einem warten. Attendre

quelqu’un avec la main gauche_, c’est-à-dire, pendant que la droite est

occupée à porter les morceaux à la bouche.

_Il n’y a point de plus sage abbé que celui qui a été moine_.

L’homme qui a pratiqué les devoirs de l’obéissance est celui qui

pratique le mieux les devoirs du commandement. (Voyez le proverbe: _il

faut apprendre à obéir pour savoir commander_.)

_Le moine répond comme l’abbé chante._

Les inférieurs se montrent d’ordinaire du même sentiment et tiennent le

même langage que les supérieurs.—Un sénateur romain disait à Tibère:

_Si primo loco censueris Cæsar, habebo quod sequar. César, si vous

émettez le premier une opinion, je ne pourrai que la suivre_.

_Regis ad exemplar totus componitur orbis._ (HORACE.)

Le bedeau de la paroisse est toujours de l’avis de monsieur le curé.

_Pour un moine on ne laisse pas de faire un abbé._

L’absence ou l’opposition d’un individu n’empêche point une compagnie

de délibérer ou de conclure une affaire.

_Être comme l’abbé Rognonet

Qui de sa soutane ne put faire un bonnet._

Comparaison proverbiale qu’on applique à une personne qui ne sait

tirer aucun parti d’une position avantageuse, et qui gâte la meilleure

affaire par sa sotte maladresse. On dit aussi, dans le même sens:

_Tailler sa besogne sur le patron de l’abbé Rognonet_.

L’abbé Rognonet est un être imaginaire, qui a tiré son nom, suivant les

uns, du verbe _rogner_, dont l’action devait lui être familière, et,

suivant les autres, du verbe _rognoner_, par allusion à la mauvaise

humeur à laquelle il se laissait emporter toutes les fois que,

voyant son opération manquée, il était obligé de la recommencer pour

la manquer encore. L’histoire de ce malencontreux personnage a été

probablement suggérée par un passage de Rabelais (liv. IV, ch. 52), où

Carpalim, valet de Panurge, parlant du tailleur Groingnet, ainsi nommé

sans doute du vieux verbe _groingner_ (grogner), fait le détail suivant

des infortunes survenues à ce tailleur dans l’exercice de son métier,

parce qu’il avait employé en patrons et en mesures un parchemin sur

lequel était écrite une vieille clémentine ou décrétale du pape Clément

V: «O cas estrange! touts habillements taillez sus tels patrons, et

pourtraicts sus telles mesures, feurent guastez et perdus, robbes,

cappes, manteaulx, sayons, juppes, cazacquins, collets, pourpoincts,

cottes, gonnelles, verdugualles. Groingnet, cuidant tailler une cappe,

tailloit la forme d’une braguette; en lieu d’ung sayon tailloit ung

chappeau à prunes succées; sus la forme d’ung cazacquin tailloit une

aumusse; sus le patron d’ung pourpoinct tailloit la guise d’une paelle.

Ses varlets l’avoir cousue la deschiquetoient par le fond et sembloit

d’une paelle à fricasser chastaignes. Pour ung collet faisoit ung

brodequin. Sus le patron d’une verdugualle faisoit ung tabourin de

souisse. Tellement que le paovre homme par justice fut condamné à payer

les estoffes de touts ses chalands et de présent en est au saphran.

(Voyez le mot _Safran_.) Punition dist homenaz et vengeance divine!»

=ABOMINATION.=—_L’abomination de la désolation._

Expression tirée de l’Écriture sainte, pour désigner les plus grands

excès de l’impiété, la plus grande profanation. Elle s’emploie

proverbialement et familièrement pour se récrier avec emphase contre

une chose qui choque les usages reçus.

«L’abomination de la désolation, dit Bossuet, est la même chose que

les armées des payens autour de Jérusalem.... Le mot d’abomination,

dans l’usage de la langue sainte, signifie idole. Les armées romaines

portaient dans leurs enseignes les images de leurs césars et de leurs

dieux; ces enseignes étaient aux soldats un objet de culte; et parce

que les idoles, selon l’ordre de Dieu, ne devaient jamais paraître

dans la terre sainte, les armées romaines en étaient bannies.... Quand

Jérusalem fut assiégée, elle était environnée d’autant d’idoles qu’il

y avait d’enseignes, et l’abomination ne parut jamais tant où elle ne

devait pas être, c’est-à-dire dans la terre sainte et autour du temple.»

=ABONDANCE.=—_Abondance de biens ne nuit pas._

Proverbe sur lequel Voltaire a très spirituellement enchéri par ce joli

vers, qui est aussi devenu proverbe:

Le superflu, chose très nécessaire.

Mais il n’est pas absolument vrai que l’abondance ne nuise point, car

elle amène quelquefois des inconvénients fâcheux, comme le remarque

cet autre proverbe: _Abondance engendre fâcherie_; et d’ailleurs elle

est regardée par les philosophes comme contraire au bonheur, qui ne

se rencontre guère que _dans un état frugal, entre la pauvreté et les

richesses_, suivant l’expression de Fléchier.

_L’abondance des biens de la terre nous rend nécessiteux de ceux du

ciel._

C’est-à-dire que l’effet ordinaire des richesses est de détourner

ceux qui les possèdent de la pratique des vertus chrétiennes. Le

Saint-Esprit, dans la Bible, appelle les richesses des trésors

d’iniquité; et le Sauveur, dans l’Évangile, les signale comme le plus

grand obstacle au salut: de là ce proverbe ascétique, qui a servi et

qui servira encore de texte à plus d’un sermon, sans guérir personne de

l’envie des richesses.

_La trop grande abondance ne parvient point à maturité._

Les épis trop pressés dans un champ se renversent les uns sur les

autres par l’effet de la pluie ou du vent; les fruits trop nombreux sur

un arbre en épuisent le suc nourricier, ou en font rompre les branches

sous leur poids: et c’est ainsi que l’excessive abondance nuit à la

maturité. Mais ce proverbe, très vrai au propre, a également sa juste

application au figuré, pour signifier que trop de choses entreprises

à la fois ne pouvant obtenir tous les soins que chacune d’elles

réclame en particulier, sont exposées à ne pas réussir ou à ne réussir

qu’imparfaitement.

_De l’abondance du cœur la bouche parle._

On ne peut guère s’empêcher de parler des choses dont on a le cœur

plein; quand le cœur est plein, il faut que la bouche déborde: ou bien:

en suivant l’impulsion de son cœur, dans ses discours, on ne manque

point de paroles éloquentes.

Ce proverbe est littéralement traduit des paroles suivantes de

l’évangile selon saint Mathieu (ch. 6, v. 45), _Ex abundantia cordis os

loquitur_.

Les Basques disent: _Bihozaren beharguile mihia._ _La langue est

l’ouvrière du cœur._

=ABSENCE.=—_L’absence est l’ennemie de l’amour._

On dit aussi: _Loin des yeux et loin du cœur_; ce qui paraît pris de ce

vers de Properce (élégie 21, liv. III):

_Quantum oculis, animo tum procul ibit amor._

Un bel esprit, écrivant à un voyageur, lui rappelait ce proverbe et

ajoutait plaisamment: «Hâtez-vous donc d’oublier la maîtresse que vous

avez laissée à Paris; car il est bon de prévenir les infidèles.»

_Un peu d’absence fait grand bien._

Les personnes qui s’aiment se revoient avec plus de plaisir après

une courte séparation. Le sentiment, affaibli par l’habitude d’être

ensemble, se retrempe dans l’absence. «L’imagination, dit Montaigne

(_Ess._, liv. III, ch. 9), embrasse plus chaudement et plus

continuellement ce qu’elle va quérir que ce que nous touchons. Comptez

vos amusements journaliers: vous trouverez que vous êtes le plus absent

de votre ami, quand il vous est présent. Son assistance relâche votre

attention et donne liberté à votre pensée de s’absenter à toute heure,

pour toute occasion.»

Les deux passages suivants de Saadi offrent une explication plus

sensible. «Abuhurra allait tous les jours rendre ses devoirs à Mahomet,

à qui Dieu veuille être propice. Le prophète lui dit: Abuhurra, viens

me voir plus rarement, si tu veux que notre amitié s’accroisse; de trop

fréquentes visites l’useraient trop promptement.»—«Un plaisant disait:

Depuis le temps qu’on vante la beauté du soleil, je n’ai jamais ouï

dire que personne en soit devenu plus amoureux. C’est, lui répondit-on,

parce qu’on le voit tous les jours, si ce n’est en hiver où il se cache

quelquefois sous les nuages; mais alors même on en connaît mieux le

prix.»

La beauté même à l’œil sait-elle toujours plaire?

Vous croyez que le temps la détruit ou l’altère:

L’habitude, voilà son plus triste ennemi.

A qui nous voit toujours on ne plaît qu’à demi.

(BARTHE, _Art d’aimer_.)

M. Raynouard parle d’un tenson manuscrit où est discutée cette

question: «Laquelle est plus aimée, ou la dame présente, ou la dame

absente? Qui induit le plus à aimer, ou les yeux ou le cœur?» Cette

question, dit-il, fut soumise à là décision de la cour d’amour de

Pierrefeu et de Signe; mais l’histoire ne dit pas quelle fut la

décision.

Il ne faut pas croire pourtant que l’absence ait une influence

vivifiante sur toutes les passions. Elle augmente les grandes et

diminue les petites. La Rochefoucauld l’a comparée au vent, qui allume

le feu et éteint les bougies.

=ABSENT.=—_Absent n’est point sans coulpe ni présent sans excuse._

Vieux proverbe dont le sens moral est qu’on doit s’abstenir de

condamner les personnes qui sont inculpées pendant leur absence,

puisque si elles étaient présentes elles trouveraient peut-être quelque

moyen de se disculper. Les condamnés par défaut gagnent quelquefois

leurs procès en s’expliquant devant les juges.

Nous avons laissé perdre le mot _coulpe_, qui n’est plus usité que dans

le proverbe et dans le style marotique. Cependant le mot n’est remplacé

exactement par aucun autre. Nos bons écrivains devraient chercher à

le remettre en crédit, à l’exemple de J.-J. Rousseau, qui l’a employé

heureusement plusieurs fois dans ses _Confessions_.

_Les absents ont tort._

C’est-à-dire qu’on les oublie ou que, si l’on s’occupe d’eux, c’est

presque toujours à leur désavantage. Les Latins disaient: _Absens hæres

non erit._ _Point d’héritage pour l’absent._

L’emploi le plus fréquent de ce proverbe a lieu pour signifier

simplement qu’on rejette la faute de beaucoup de choses sur les

absents, et qu’on parle d’eux avec peu de ménagement.

Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues · 第 22 / 62 题