Une morne famille

Le repas fut sans gaîté. M. Maulon et sa fille Rita étaient sans doute

les deux personnes les plus silencieuses du monde civilisé. Ce record

leur eût été disputé sérieusement par une vieille cousine, si, en

buvant, elle n’avait fait, à chaque gorgée d’eau rougie, une sorte de

bruit étouffé qui venait de son nez ou de sa gorge.

Le sixième convive était un familier de la maison, un homme entre deux

âges, petit, maigre et myope, dont les remarques étaient sans doute des

plaisanteries, car il riait beaucoup en les proférant.

Maric faisait des efforts considérables pour animer le repas.

Charlie Ombraux pensait que ce n’était vraiment pas la peine de l’avoir

dégoûté des environs de Mme Brünner pour l’attirer dans un endroit aussi

cafardeux.

Après le dîner, on se rendit au salon, où se trouvaient de nombreux

sièges en tapisserie, ouvrages de deux générations successives,

évocateurs de dix mille soirées d’ennui.

Rita et la cousine revêche avaient pris place au piano pour un morceau à

quatre mains. Charlie avait décliné l’offre d’une partie de billard que

le docteur et le plaisantin allèrent entamer dans la pièce à côté,

protégée contre la musique par une porte à tambour.

Maric et Charlie s’installèrent sur deux sièges en tapisserie, le plus

loin possible des exécutants.

--Tu en as de bonnes, dit Charlie.

--Je t’avais prévenu, dit Maric. Comment la trouves-tu?

--Paie-toi ma figure.

--Moi je ne la trouve pas si mal que ça, dit Maric.

--Épouse-la.

--En tout cas, l’affaire est emmanchée, dit Maric. Je lui ai parlé tout

à l’heure et je lui ai dit que tu l’aimais profondément.

Charlie fut sur le point d’éclater de rire. Mais il comprit que le

morceau de musique sévère, que jouaient avec conscience les deux

personnes du piano, ne justifiait aucune manifestation de gaîté.

--Je lui ai dit que tu l’avais aperçue à Cabourg.

--Je n’ai pas été à Cabourg cet été.

--Mais elle y a été, elle, ça suffit. C’est bien simple: veux-tu faire

un mariage très riche, ou veux-tu continuer ta vie de soucis et à

t’embêter auprès de ta chanteuse?

«... Une fois que tu seras dans cette maison, tu feras de ces

personnes-là tout ce que tu voudras. Le docteur est un peu sinistre,

mais il ne contrarie pas les gens. Et il t’a particulièrement à la

bonne.

Cependant, tout a une fin, même les morceaux à quatre mains.

La partie de billard se termina également. Sans doute le docteur

pensait-il qu’il n’était pas poli de la continuer plus longtemps, eu

égard à ses invités. Les six personnages se retrouvèrent dans le salon.

Un tel ennui pesait sur tout ce cercle que le petit monsieur lui-même,

qui était pourtant entraîné comme habitué de la maison, ne put tenir le

coup et prit congé.

Le docteur, en désespoir de cause, renouvela à Charlie Ombraux son

invitation, pour une partie de billard. Charlie, encore plus désespéré,

accepta. Maric resta au salon avec la jeune fille.

Ombraux n’était pas un as, mais il avait vu à l’œuvre des maîtres du

billard. Et il était capable de pousser la boule avec élégance et un

certain style. Il avait en somme l’air d’un champion, au carambolage

près. Faute d’être un joueur excellent, il était beau joueur et

félicitait le docteur quand celui-ci réussissait un coup, même si le

hasard, visiblement, y avait mis du sien.

Il pensait que cette partie de billard était un prétexte pour engager

une conversation, mais le mutisme de M. Maulon était décidément

inguérissable. D’autre part, Charlie ne se souciait pas de prendre les

devants.

Hirondelles de plages · 第 27 / 40 题