Le docteur mit un temps interminable à parfaire les quinze points qui
lui donnèrent le gain de la partie. Charlie, qui en avait inscrit douze
à sa marque, avait fortement menacé son adversaire, sans le faire
exprès, d’ailleurs.
Quand ils rentrèrent au salon, Maric et la jeune fille n’y étaient plus.
Le docteur silencieusement fit monter deux étages à Charlie et le
conduisit à sa chambre.
C’était une grande pièce mal éclairée par une grosse lampe de cuivre,
qu’on pouvait difficilement déplacer, car elle était suintante de
pétrole.
Une fois son hôte parti, Charlie s’assit sur un fauteuil de reps qui
attendait depuis longtemps le rembourrage et à qui des pieds inégaux
donnaient l’allure, sans moelleux, d’un rocking en diagonale.
Ombraux pensait que Maric était une folle de lui avoir fait quitter
Dinard, pour venir dans ce domaine abominable à la conquête d’une
fortune bien chèrement payée.
Soudain, il entendit qu’on frappait doucement à la porte. C’était
peut-être Maric qui venait le retrouver. Bonne idée au fond pour passer
le temps...
Il ouvrit et se trouva en présence de Rita Maulon, la douce fiancée de
l’Écriture.
La jeune fille paraissait douloureusement agitée, ce qui n’ajoutait rien
à ses charmes. Elle fit signe à Charlie de s’asseoir sur le fauteuil en
gardant pour elle une simple chaise. Mais Charlie qui avait déjà tâté de
ce siège mal équilibré eut beau jeu à faire l’homme poli et à lui céder
la place la plus honorifique et la moins confortable.
Quand ils se furent assis...
--Je viens de causer avec votre amie, Mlle Mariquita. Je lui ai fait un
aveu que je tiens à vous répéter à vous. Elle m’a supplié de ne pas vous
le dire, mais vraiment je ne supporterais pas de vous le cacher.
«... Je sais pourquoi vous êtes ici. Je sais, c’est Mlle Mariquita qui
me l’a dit, je sais les intentions de mon père. Mlle Mariquita m’a
révélé les sentiments que vous vouliez bien avoir pour moi.
Ici elle s’arrêta et se mit à pleurer silencieusement, ce qui donna à
Charlie plus d’ennui que de pitié.
Il ne se demandait pas ce qu’elle avait à lui dire. Il attendit
patiemment cette confession.
--Il y a deux ans, il est venu un jeune homme chez le notaire du pays.
C’était un garçon de Paris qui devait s’installer dans le village et
prendre la succession du notaire. Nous avons fait sa connaissance. Il
venait à la maison très souvent. Je m’occupe de botanique. Il m’a dit
qu’il aimait beaucoup les fleurs. Il venait me chercher et nous nous
promenions dans la campagne. Il m’a dit qu’il m’aimait...
Rita Maulon racontait cela sans nuance aucune, non pas comme une
personne insensible, mais comme si elle avait eu hâte de se débarrasser
d’un pénible exposé. Charlie prenait le parti de baisser les yeux, car
il ne savait quelle expression leur donner...
--Il est arrivé que j’ai eu un enfant. Il n’a pas vécu. On a pris des
renseignements sur le jeune homme. Sa position n’était pas du tout celle
qu’il avait dite. Mon père a prétendu qu’il ne m’aimait pas et qu’il
m’avait fait la cour pour m’épouser... Je ne le crois pas... Il a quitté
le pays et je n’ai plus entendu parler de lui. Voilà tout ce que je
voulais vous dire.
Elle s’était levée. Charlie se leva lui aussi. Mais elle s’était dirigée
tout de suite vers la sortie sans laisser au jeune homme le temps de
l’accompagner. Il aimait autant cela d’ailleurs, et fut plutôt content
quand la porte se referma, car il ne savait exactement ce qu’il aurait
pu dire.
Il pensa qu’il pouvait toujours se coucher.
Il n’avait pas été attendri par la confession de Rita. Non qu’il eût
précisément le cœur sec, mais, pour s’intéresser à la souffrance de son
prochain, il fallait que le cas fût spécial et que la personne sur qui
il s’apitoyait réunît certaines conditions de grâce et de charme, qui ne
se réalisaient pas dans la circonstance présente.
Le lendemain matin, il retrouva Maric au petit déjeuner. Il ignorait
dans quelle chambre elle avait passé la nuit; il pensa que c’était dans
la partie du bâtiment où habitait le docteur Maulon.
Rita Maulon n’était pas descendue à table. Le domestique qui servait
déclara que sa jeune maîtresse était souffrante, ce qui ennuya
légèrement Charlie. Il n’était pas d’une sensibilité excessive, mais il
n’avait rien d’un être barbare.
Peut-être aurait-il dû, la veille, retenir la jeune fille, pour lui dire
il ne savait quoi... une parole gentille... Mais elle était partie trop
précipitamment.
Maric et Charlie s’éloignèrent dans le parc.
--Eh bien, ta combine? dit Charlie, elle est bien complète comme ça,
hein? Oui, je suis au courant de tout. Cette demoiselle est venue me
voir, après t’avoir vue, et j’ai su que tu lui avais demandé de ne me
parler de rien. C’est charmant. Tu t’es associée avec ces gens-là pour
me rouler dans la farine.
--Je te trouve merveilleux, dit Maric. Il ne s’agit pas d’épouser une
jeune fille que tu aimes.
--Oh! non, fit Ombraux.
--Il faut voir ce qui est. Tu l’épouses pour d’autres raisons. Eh bien,
son histoire, qu’est-ce que ça peut te faire? Ça n’est connu de
personne, ou tout au moins de gens qui n’en parleront pas. C’est
certainement moins grave que de t’afficher à Dinard avec ta vieille
princesse.
Charlie ne savait que répondre. Il était sensible à un langage de
sagesse et de bon sens. Il lui semblait maintenant que c’était le devoir
de sa vie d’assurer sa fortune en épousant Mlle Maulon. Et ce devoir lui
paraissait d’autant plus impérieux qu’il était désagréable.