Quand son train entra en gare d’Alençon, il aperçut sur le quai Maric
qui, satisfaite qu’il l’eût écoutée, l’accueillit par un bon petit
sourire de copine. Elle jeta un regard approbateur sur la grosse valise
qu’il avait à la main et qui semblait présager un assez long séjour.
--Ne t’attends pas à quelque chose de très luxueux, lui dit-elle. Ce
sont des gens simples. Ils pourraient se loger beaucoup mieux, mais ils
n’y pensent pas. Ils n’ont pas l’habitude. Plus tard, si tout va comme
nous le désirons, ce sera ton affaire de leur apprendre la vie.
Cet avertissement n’était pas inutile pour préparer Charlie en douceur à
la vue de la voiture, qui n’était pas d’un modèle récent. Évidemment, ça
n’avait rien à faire avec la trente-deux chevaux de Mme Elsa Brünner.
Le chauffeur portait une casquette neuve. Mais il était chaussé
d’espadrilles et n’avait pas quitté son tablier de jardinier.
--Dans quoi m’as-tu attiré là? dit Ombraux à Maric, quand ils furent
installés dans la limousine.
--Ne parle pas trop tôt. Et même, quand tu verras la maison, je te
dispense de tes appréciations. Il y a une chose dont tu ne te rendras
pas compte et qui est là tout de même, c’est les trois cents hectares
qu’il y a autour.
--Il y a aussi la jeune fille, dont il faudra bien que je me rende
compte. Qu’est-ce que tu vas me montrer!...
--... Eh bien! elle n’est pas mal du tout.
--Je connais ça. Ce n’est pas une beauté, vas-tu me dire, mais elle est
très sympathique. Je sais la formule.
--C’est une jeune fille très agréable, instruite. Bonne musicienne
aussi. Il est vrai que tu sors d’en prendre.
--Si cette demoiselle est tant soit peu potable, je ne peux pas
m’imaginer que son papa ait eu l’idée de me la donner en justes noces.
Il y a quelque chose là-dessous que je ne comprends pas. Comment est-ce
que tu as connu ce type?
--A Deauville, à l’hôtel. Tu sais qu’il y a des petits bureaux qui se
font face au salon de lecture. J’écrivais une lettre. Il en écrivait une
en face de moi. Par-dessus la séparation, je sentais qu’il me regardait
tout le temps. Je lui ai demandé à prendre une enveloppe, parce qu’il
n’y en avait plus dans mon petit casier. Il était sens dessus dessous,
il a flanqué son porte-plume par terre en se levant, il a renversé sa
chaise. J’ai compris qu’il était mordu. Je me suis informée au bureau.
Je lui ai parlé de n’importe quoi, parce que lui n’est pas trop bavard,
tu t’en apercevras. J’ai bien vu qu’il n’osait pas m’inviter à dîner,
alors c’est moi qui l’ai invité. Et, au moment de l’addition, j’ai payé.
C’est-à-dire que j’ai mis au crayon sur l’addition le numéro de ma
chambre.
--Et Linette a dîné avec vous?
--Non, Linette en ce moment s’occupe de son côté. Elle a croisé dans un
couloir un vieux général à qui elle a donné dans l’œil. Il fallait
qu’elle vise bien, car il n’en a plus qu’un. Moi, avec mon
docteur--Monsieur Maulon--j’ai obtenu un résultat surprenant. A dîner,
il m’a raconté son existence. C’est un succès: il n’avait pas ouvert la
bouche depuis dix ans. Comme il avait amené son tacot à Deauville, je
lui ai proposé une petite excursion à Dinard. C’est là que je t’ai
rencontré. Entre temps il m’avait payé une robe. Il m’a acheté un bijou.
Tu vois, cette petite bague?
--Mais tu l’avais déjà?
--Je ne l’avais pas au doigt le soir où nous avons dîné ensemble, le
docteur et moi, pour la première fois. Le lendemain, je l’ai portée chez
un bijoutier que je connais et je me la suis fait acheter par M. Maulon.
Comme je ne voulais pas laisser les billets au baccara, je les ai
envoyés à Paris dans une banque. J’ai maintenant un compte dans une
banque.
--Tu vas pouvoir signer des chèques.
--J’ai un carnet, mais je ne signerai pas de chèques; ça me ferait gros
cœur de donner un bout de papier à une personne qui, avec ça, s’en irait
prendre de mon pognon.
--Et comment a-t-il eu l’idée de t’emmener dans sa famille?
--Ah! c’est que, depuis que je t’ai vu, il s’est passé du changement
dans ma vie. Je t’en préviens pour que tu ne te coupes pas. Je suis
maintemant une femme divorcée et j’ai été trois ans comme actrice au
théâtre.
--Dans quel théâtre?
--Je n’ai pas dit le nom. Je n’ai pas besoin qu’il vérifie.
--Et il t’aime beaucoup?
--Je suppose. Il ne dit rien, mon vieux: alors, avec lui, on ne peut pas
savoir. Mais, si tu veux mon idée, je suis persuadée qu’il en tient,
parce que vraiment il a été pour moi d’une gentillesse! Je ne demande
pas aux hommes d’être bavards, tu sais. Moi, je peux très bien parler
pour deux.
Cependant la voiture arrivait à un tournant de route et pénétrait dans
une allée assez majestueuse.
--Mais c’est bien, ça! dit Ombraux.
--Ne t’excite pas trop. C’est ce qu’il y a de mieux. Quand tu feras
reconstruire la maison, tu garderas cette entrée-là.
--Mais comment est-ce venu dans la conversation qu’il t’ait parlé d’un
mariage pour sa fille?
--Eh bien, c’est parce qu’il m’avait posé des questions à ton sujet le
jour où il t’a vu à Dinard. Quand tu m’as quittée au casino, je l’ai
retrouvé en rentrant à l’hôtel. Il était allé se coucher parce qu’il
avait la migraine. Je lui ai dit que j’avais causé un instant avec toi.
A ce moment-là, je ne pensais pas à cette histoire de mariage. Je lui
disais du bien de toi parce que, tu sais, on ne perd jamais rien à faire
mousser un peu ses relations. J’ai dit que je voudrais bien te marier,
parce que tu avais de grandes qualités et qu’une fois un peu tranquille
pour ton existence, je pensais que tu ferais des choses très bien. La
vérité, mon vieux, c’est que je le pense. Sur ce, c’est lui qui s’est
mis à me parler. Il ne cause pas, mais il a comme ça de temps en temps
des accès. C’était son second accès de parole.
La voiture s’était arrêtée avant le bout de l’allée.
--Il faut descendre ici, dit Maric, parce que, tu vois, on est en train
d’arranger le chemin pour placer un fil de téléphone et une conduite
d’eau. Si ça ne te fait rien, nous avons cent pas à marcher.
--Je suis encore capable de ça, dit Ombraux.
Ils mirent pied à terre et Maric continua:
--Il a donc eu à ce moment-là un accès de parole, comme je te disais, et
il m’a dit qu’il voulait marier sa fille. Il ne tenait pas à ce que le
jeune homme ait de l’argent, puisque sa fille est assez riche pour deux.
Il voulait seulement d’un garçon gentil et travailleur.
--Travailleur? dit Ombraux. Tu as tout de suite pensé à moi.
--Oh! mon vieux, tu travaillerais aussi bien qu’un autre le jour où tu
t’y mettrais. Peut-être qu’une fois démarré, tu ne t’arrêterais plus.
Ils arrivèrent auprès d’une large maison grise, qui comportait deux
étages au-dessus du rez-de-chaussée et qui était flanquée de deux tours.
Ce n’était pas beau, mais c’était tout de même assez imposant. Le
docteur Miracle se tenait sur le seuil de sa porte.