Une œuvre pie

Quand le jeune pianiste arriva au Casino, il rencontra Maric et Linette

à la boule. Et ceci lui parut d’un fâcheux augure, car, du moment que

Maric avait adopté ce jeu, c’est que probablement elle avait éprouvé du

côté du baccara d’assez sérieuses déceptions.

Il ne se trompait pas tout à fait. Cependant la réalité n’était pas

aussi noire. Maric, en revenant des courses, avait été tenter la chance

au cercle, mais prudemment. Une série de petites défaites, qui

n’allaient pas jusqu’à la complète déroute, l’avaient provisoirement

écœurée.

Elle préférait attendre ses amis autrichiens pour suivre leur jeu, comme

elle avait fait la veille. Pour le moment, les dits amis étaient pris,

dans une chambre d’hôtel, par une partie de poker, dans un milieu où

Maric n’était pas admise. Elle ne pouvait que les suivre de ses vœux

lointains.

Catalin, le visage grave, emmena les deux jeunes femmes dans un coin du

hall et leur dit en peu de mots ce qui arrivait à Charlie.

Le premier mouvement de Maric fut de s’éloigner avec horreur de son

camarade Ombraux. Elle obéissait naturellement à un instinct de

conservation égoïste qui nous pousse à fuir les maladies honteuses.

Ombraux arrêté, convaincu d’escroquerie, devenait d’une fréquentation

dangereuse pour des personnes qui ont à soigner leur réputation.

--Ah! non, tout de même! fit-elle. Je ne me serais jamais attendue de sa

part à un coup pareil!

Catalin s’indigna, dans la limite de ses moyens. Il raconta en détails

comment l’affaire s’était passée. Mais Maric, têtue comme M.

Lestourbeillon, s’obstinait à répéter «qu’on ne faisait pas de ces

coups-là».

Linette ne disait rien. Cette récente campagnarde comprenait mal ce

délit des chèques sans provision. Elle manquait d’horreur instinctive

pour les personnes que la justice marque, en les arrêtant, d’infamie. Il

faut dire surtout que, dans son village, elle avait vu l’autorité

incarnée dans un certain garde champêtre, sur qui couraient toutes

sortes d’histoires. Elle s’était habituée à ne pas respecter ce

représentant de la loi, que n’auréolait aucun prestige de vertu.

Cette absence de préjugés laissait plus de liberté à ses sentiments de

camaraderie et à son besoin d’affection.

--Tout de même, finit-elle par dire, ça me fait de la peine pour ce

pauvre Charlie.

Et voilà que, brusquement, Maric fondit en larmes. Les autres la

regardèrent pleurer sans rien dire, jusqu’à ce qu’elle fût calmée. Elle

poussa encore quelques petits sanglots, essuya ses yeux, se refit la

figure et déclara sans ambages:

--Il faut qu’on le tire de là.

C’était une femme pratique. En un instant, elle avait vu ce qu’elle

avait à faire.

Une ardeur de missionnaire et de dame de charité s’était emparée d’elle.

--C’est huit mille francs qu’il lui faut? demanda-t-elle à Catalin.

Catalin allait répondre que Charlie avait déjà deux billets, mais, étant

donné le zèle de Maric, il jugea inutile de diminuer l’effort qu’elle

était prête à donner.

Maric avait au cercle un certain nombre de relations de baccara, des

gens à qui elle proposait parfois des associations et à qui elle pouvait

s’adresser. Il était inutile de leur indiquer le but exact de cette

tournée de bienfaisance, en faveur d’un pauvre jeune homme qui avait

fait un chèque sans provision.

--Attendez-moi quelques instants, dit-elle à ses amis.

Elle revint au bout de vingt minutes, ayant récolté près de dix billets.

Le départ de la souscription avait été pénible, mais, comme Maric avait

atteint la moitié de la somme, elle était tombée providentiellement sur

un Hindou, de qui les idées sur la valeur de la monnaie française

étaient un peu imprécises et qui lui avait remis une plaque de cinq

mille francs.

--Maintenant il s’agit de retrouver le commissaire, dit Catalin. Il a

dit qu’il y avait des chances de le relâcher si on apportait de

l’argent. Mais il n’a rien promis.

--Le commissaire? mais je le connais! dit Maric. J’ai bu l’autre jour du

champagne au Casino avec lui et des amis à moi.

--Eh bien, allons-y tout de suite, dit Catalin.

Ils pensèrent que la présence de Linette ne ferait qu’ajouter, sinon de

l’autorité, du moins un charme esthétique à l’ensemble de la délégation.

Le commissaire, heureusement, venait de rentrer dans son cabinet.

Il ne parut pas reconnaître Maric. Elle lui rappela qu’ils avaient été

présentés l’un à l’autre. Mais il lui avait souri dès l’abord.

--Je vous ai dit que je n’avais pas le droit de le mettre en liberté

tout de suite. Mais enfin, je peux considérer cela comme une caution,

et, puisque vous m’affirmez que ce n’est pas un indésirable...

Hirondelles de plages · 第 18 / 40 题