Accident

Ce petit jeune homme, en les apercevant, se leva, et, après les avoir

dévisagés, s’approcha de Charlie.

--Est-ce que vous ne vous appelez pas Ombraux?

--Si... Qu’est-ce qu’il y a pour votre service?

--Je voudrais vous dire un mot à part, dit le petit jeune homme.

--Vous ne pouvez pas parler devant mon ami?

--Si ça vous est égal, je veux bien... Je viens de la part de M. le

commissaire de police, qui désire vous demander un renseignement.

--Qu’est-ce qu’il me veut? demanda Ombraux vraiment très intrigué.

--Je ne sais pas, dit le petit jeune homme, on vous dira ça là-bas.

--Allons-y, dit Ombraux.

A ce moment, deux autres hommes qui se trouvaient à une trentaine de

pas, mais qu’Ombraux n’avait pas remarqués, purent sans affectation et

en gardant leur distance, se mettre en marche sur la même route.

--Tu as idée de ce qu’on te veut? demanda Catalin à Ombraux.

--Je ne vois pas, dit Ombraux. C’est certainement une erreur.

Le commissaire de police était un gros homme qui avait, depuis peu,

supprimé sa moustache, estimant qu’un fonctionnaire d’une station aussi

lancée devait être à la page.

--Lequel des deux est M. Ombraux? dit-il, quand ils entrèrent dans son

cabinet. Je n’ai affaire qu’à lui.

--Monsieur est mon ami intime, dit Ombraux, le pianiste Catalin.

Le commissaire, de confiance, salua légèrement de la tête l’artiste

annoncé. Puis il s’installa sur son fauteuil et fit un signe vague pour

inviter les deux jeunes hommes à s’asseoir.

--J’ai reçu un avis de Paris, monsieur Charles Ombraux.

Et, sur un signe interrogateur d’Ombraux...

--Vous avez signé, sur une agence du Crédit Lyonnais à Paris, un chèque

de huit mille francs. Ce chèque était à l’ordre d’un bijoutier de

Biarritz. Il était daté du 7 juillet et a été présenté le 12 août. Or,

d’après avis de l’agence, il n’y avait aucune provision à votre crédit.

D’ailleurs, vous n’aviez même plus de compte dans cette maison depuis

six mois... J’attends vos explications.

--Comment se fait-il? dit Ombraux stupéfait et sincèrement indigné.

--Ce chèque n’est pas de vous? demanda M. le commissaire.

--Il est de moi. J’ai en effet signé un chèque de huit mille francs.

Seulement, il était entendu avec le bijoutier qu’il ne le présenterait

que le 10 septembre.

--Mais comment avez-vous pu signer un chèque sur une banque où vous

n’avez pas de compte?

--J’ai prévenu le bijoutier que mon compte dans cette maison était

supprimé, mais que j’allais le faire rétablir. Seulement, je ne suis pas

passé par Paris en revenant de Biarritz ou, plus exactement, je n’y suis

resté que vingt-quatre heures, du samedi soir au dimanche soir, au

moment où la banque était fermée. Comme le bijoutier ne devait présenter

le chèque, d’après nos conventions, que le 10 septembre et que je compte

rentrer à Paris dans les derniers jours d’août, je pensais que j’avais

tout le temps nécessaire pour prendre un nouveau compte et déposer

l’argent.

--Je commence d’abord par vous dire que, même si vous avez un mot du

bijoutier, c’est une opération illicite.

--Je sais, dit Ombraux, que ce n’est pas régulier. C’est même pour cette

raison que je n’ai pas d’acquiescement écrit du bijoutier. Mais c’est un

homme assez notable, qui a un magasin là-bas. Je croyais pouvoir me fier

à sa parole.

--Vous êtes nettement dans votre tort et en faute, dit le commissaire,

et vous savez que vous êtes passible de la correctionnelle.

--C’est inimaginable! dit Ombraux. Je ne comprends pas comment cet homme

a pu oublier nos conventions!

--Vous avez remis ce chèque de huit mille francs contre de la

marchandise, contre des bijoux. Qu’avez-vous fait de ces bijoux?

--Je les ai donnés à une dame, dit Ombraux.

--Même si ce n’est pas exact, dit le commissaire, c’est évidemment la

réponse que vous deviez me faire. Seulement, comme il arrive

malheureusement assez fréquemment que l’on achète des bijoux, que l’on

paye ces bijoux avec un chèque ou une valeur à terme et qu’on les

revende le jour même pour avoir de l’argent, on se demandera, faute de

preuve du contraire, si vous n’en avez pas fait autant.

Il y eut un instant de silence.

--Évidemment, dit Ombraux.

Il voyait bien ce qui avait dû se passer. Le bijoutier, après avoir

consenti à attendre le 10 septembre, s’était sans doute renseigné à

Paris. Or, Ombraux avait eu avant de partir une petite pique avec sa

concierge. Peut-être n’avait-elle pas montré à son égard toute la

bienveillance désirable.

--Je suis obligé de vous garder ici, dit le commissaire.

--Mais si je vous paye les huit mille francs? fit Ombraux.

--Je dois vous dire que, même dans ce cas, je ne pourrais vous mettre en

liberté qu’après en avoir référé à Paris. Mais je ne veux pas vous

décourager d’apporter de l’argent. Si le bijoutier retire sa plainte, il

est probable que l’on ne se montrera pas trop rigoureux.

--En attendant, je puis toujours vous remettre deux mille francs que

j’ai sur moi, dit Ombraux.

--Heu! fit le commissaire, ça n’avancerait pas à grand’chose, tant que

nous n’aurons pas la somme complète...

Il restait à Ombraux trois billets, mais il comptait avant toute chose

rendre à son patron d’hôtel les sept cents francs qu’il lui devait

toujours.

--Monsieur le commissaire, dit Ombraux, mon ami va aller trouver un

autre ami que j’ai ici, un monsieur assez considérable et lui demandera

de déposer la somme entre vos mains. Je crois qu’à ce moment-là, vous ne

risquerez pas grand’chose à me laisser en liberté.

--Eh bien, qu’il y aille! dit le commissaire. Quand l’argent sera là,

nous verrons quelle décision nous pourrons prendre. Entendez-vous avec

votre ami. On vous priera après cela de passer dans cette petite

chambre. On ne vous conduit pas à la maison d’arrêt, mais vous resterez

à notre disposition.

--Somme toute, je suis votre prisonnier, dit Ombraux avec le sourire

amer, de règle en pareille circonstance.

Le commissaire laissa les deux amis dans son cabinet en compagnie du

jeune homme au chapeau de paille. Quand il ouvrit la porte pour sortir,

on vit que les abords étaient gardés.

Ombraux tira mille francs de sa poche.

--Tu passeras à l’hôtel et tu règleras les sept cents francs que je

dois. Mais tu as de l’argent sur toi? dit-il avec un peu d’espoir...

--Non, dit Catalin, notre amie me l’a réclamé aux courses.

--Ah! ah! fit Ombraux songeur. Alors, dépêche-toi d’aller trouver

Lestourbeillon et raconte-lui la chose. Dis-lui que je suis accusé

d’avoir signé un chèque sans provision, que le fait en lui-même est

exact, mais que l’accusation est monstrueuse, étant donné le cas et la

promesse du bijoutier. Dis-lui que je lui demande comme un grand service

de m’avancer cet argent et que je le rembourserai la semaine prochaine.

Est-ce que tu lui diras bien tout cela?

--Sois tranquille, dit Catalin, je ne suis tout de même pas l’imbécile

que tu crois.

--Oh! ce n’est pas ton intelligence que je mets en doute, c’est plutôt

ton énergie.

--Tu penses! dit Catalin. Si je ne faisais pas tout ce qu’il faut dans

une affaire pareille!

--Alors, va, dépêche-toi...

Catalin sortit et Ombraux, non sans une certaine noblesse, dit au petit

jeune homme:

--Je suis à votre disposition.

Le petit jeune homme le fit entrer dans le cabinet, sortit en refermant

la porte et donna un discret tour de clef.

C’était la première fois que Charles Ombraux connaissait un désagrément

de ce genre. Les difficultés de la vie l’avaient entraîné à ne pas se

juger avec une grande sévérité, mais, cette fois, étant de famille

honnête et subissant les idées de ses père et mère, il se blâmait avec

tristesse d’avoir ainsi un contact infamant avec la justice de son pays.

Il n’était pas accablé, mais soutenu contre une dépression possible par

un vif énervement, le sentiment d’une iniquité commise à son égard et

aussi la crainte anxieuse de voir Catalin échouer dans sa mission.

S’il avait pu parler lui-même au fabricant de grillages, il eût été plus

tranquille. Il est trop aisé pour le prochain de refuser un service,

même urgent et grave, lorsqu’il vous est demandé par un intermédiaire.

Plus il pensait au bijoutier de Biarritz, plus il sentait bouillonner

son irritation et sa haine.

Ce joaillier sans foi savait très bien pourquoi Ombraux lui avait acheté

ces bijoux. Il n’ignorait pas qu’ils seraient revendus le même jour six

mille cinq cents francs à un autre marchand de pierres qui était

probablement d’accord avec le premier. Il avait sûrement partagé les

quinze cents francs d’écart entre le prix d’achat et le prix de revente.

C’était de l’argent qu’il faisait payer trente-trois pour cent pour deux

mois, c’est-à-dire deux cents pour cent par an. Quand on fait ce

métier-là, on ne poursuit pas les gens, même s’ils ont un peu brodé sur

les références qu’ils ont été obligés de vous fournir.

Ombraux avait raison de manquer de confiance dans les qualités

persuasives du jeune Catalin. Celui-ci revint trop vite, au bout d’une

demi-heure à peine. Il affirma qu’il avait bien expliqué les choses à M.

Lestourbeillon, mais que cet homme entêté n’avait fait que répéter cette

phrase: «Je ne comprends pas qu’il ait pu signer un chèque sans

provision.»

--Je t’assure que je lui ai demandé avec énergie ces huit mille francs

en lui disant que tu étais un homme perdu. Il a juré ses grands dieux

qu’il n’avait pas les fonds. Une lettre chargée qu’il attendait de Paris

ne lui était pas parvenue...

--On connaît ça, dit Ombraux.

--Il m’a dit qu’il lui faudrait se procurer de l’argent sur des

titres...

--On connaît encore ça, dit Ombraux...

--Enfin, il a ajouté que tu ne te fasses pas de bile pour les trois

mille francs que tu lui avais empruntés et que tu les lui rendes

seulement quand ça ne te gênerait en aucune façon.

Ombraux fit un geste vague, comme pour dire que l’idée de cette

restitution ne l’avait pas beaucoup tracassé.

--Si je pouvais le voir moi-même, dit Charlie... Mais il ne consentira

jamais à venir ici.

--Il n’y a pas à l’espérer, dit Catalin. Je crois d’ailleurs qu’il ne

moisira pas dans le pays. Il m’a dit qu’il ne se sentait pas bien, qu’il

était souffrant et qu’il allait bientôt rejoindre sa famille.

--Que faire! dit Ombraux, que faire!

--Quelle poisse! dit Catalin, que Maric m’ait réclamé ses billets! Si

j’allais la trouver? Elle ne part, si elle part vraiment, que demain

matin.

--C’est embêtant de lui raconter ça, dit Ombraux.

--S’il y avait une autre solution... dit Catalin.

--En passant, dit Charlie, tu as donné les sept cents francs à l’hôtel?

--Oui, dit Catalin, j’ai même trois cents francs à te remettre.

--Garde-les, mon petit, il te faut de l’argent.

--C’est vrai, dit Catalin. Écoute, je m’en vais à tout hasard au Casino.

Maric doit y être.

--C’est embêtant, dit encore Charlie, de mettre une femme au courant de

ces histoires-là...

--Que veux-tu? Il n’y a pas d’autre moyen d’en sortir.

--Alors, vas-y, mon pauvre vieux, dit Ombraux...

Hirondelles de plages · 第 17 / 40 题