Charlie et son compagnon regardèrent la partie. Les plaques de cent
mille francs intéressaient beaucoup M. Lestourbeillon. Certains joueurs
en jouaient cinq et même dix à la fois. Lestourbeillon se tournait du
côté de Charlie, en hochant la tête.
--Un million, faisait-il, un million...
Il y avait autour de la table une galerie épaisse et l’on n’était pas
bien à son aise pour regarder. Au bout de très peu de temps, M.
Lestourbeillon s’était blasé sur toutes ces richesses qui allaient et
venaient sur le tapis entre des personnes qu’il ne connaissait pas et
pour des raisons qu’il comprenait mal. Il savait bien que sept valait
mieux que six, mais les abatages le déroutaient. Ombraux sentit sa
lassitude. Tous deux se dégagèrent de la foule, allèrent s’asseoir le
long du mur, de chaque côté d’une petite table.
Ombraux proposa du champagne.
--Si ça ne vous fait rien, dit M. Lestourbeillon, je prendrai plutôt une
citronnade.
Ombraux, qui régalait, n’avait à faire aucune objection. Il commanda
deux consommations semblables.
La conversation, entre eux, manquait un peu d’animation, mais à quoi bon
tant de paroles! M. Lestourbeillon continuait à regarder Ombraux avec un
sourire ému. Il lui tapa sur la cuisse.
--On déjeune ensemble, demain.
Ombraux hésitait.
--J’y tiens, dit Lestourbeillon.
--Écoutez, monsieur Lestourbeillon, dit Ombraux, je vais vous parler
franchement. J’ai beaucoup de sympathie pour vous, mais nos situations
ne sont pas les mêmes. Vous êtes très riche. Moi, j’ai un petit budget
très serré et très prudent.
--Mais qu’est-ce que ça peut faire? dit Lestourbeillon. C’est moi qui
vous invite.
--C’est justement pour ça, dit Ombraux, je voudrais vous inviter à mon
tour.
--Est-ce que nous allons compter entre nous? dit fraternellement
Lestourbeillon, comme s’ils avaient passé toute leur vie au même foyer
familial.
--Vous êtes très gentil, monsieur Lestourbeillon, mais je préfère
établir nettement la situation. J’ai des petites rentes de mes parents,
qui m’ont permis de renoncer à poursuivre cette carrière de clerc
d’avoué où je n’avais pas grand avenir. J’ai pu obtenir la
représentation d’une compagnie d’assurances italienne qui ne fait que
commencer, et qui doit prendre un grand développement. Mais je
n’escompte pas cela. D’autre part, je m’occupe d’affaires immobilières
où je ne risque rien. Encore une fois, je n’escompte pas les bénéfices
futurs. J’aime beaucoup venir ici pendant la saison. Je fais même des
sacrifices dans le courant de l’année pour cela. Je dois toucher d’ici
quelque temps une petite somme d’une quinzaine de mille francs qui me
sont dus. Je pourrais les demander avant. Mais j’ai un défaut, que je
tiens à vous dire tout de suite. Je suis un peu joueur. Naturellement,
ajouta Charlie en désignant la table, je ne joue pas dans ces
proportions-là. Mais ça m’amuse d’aller un petit peu batailler dans les
salles à côté et défendre mon argent sans m’emballer. C’est une grande
privation pour moi de ne pas le faire en ce moment. Mais je ne veux pas
toucher à la somme qui m’est nécessaire pour mon séjour ici.
Ombraux, en parlant ainsi, était tellement séduit par la sagesse des
idées qu’il exprimait, qu’il croyait dire la vérité.
--Vous ne connaissez pas, monsieur Lestourbeillon, cet amusement du jeu.
Je vous assure qu’il faut être très raisonnable pour y résister. Ainsi,
j’étais sur le point de me faire envoyer télégraphiquement quatre ou
cinq mille francs. Et je regrette maintenant de ne pas avoir fait partir
la dépêche.
--Mais vous avez eu bien raison! dit M. Lestourbeillon, avec une
prudence qui désespéra Charlie.
Tous deux gardèrent le silence. Ombraux avait pris un air sombre, comme
un homme que la tentation supplicie. Malheureusement, M. Lestourbeillon
ne s’en rendait pas compte.
--J’ai eu tort de ne pas envoyer ma dépêche, dit Charlie au bout d’un
instant. Je sens la veine ce soir. J’ai laissé mon argent à la caisse de
l’hôtel. J’ai bien envie d’aller le chercher.
Enfin, un mouvement favorable sembla se dessiner.
--Ne vous dérangez pas pour aller jusqu’à votre hôtel, dit M.
Lestourbeillon. Voulez-vous un billet de mille francs?
--Non, non, dit Ombraux, ce n’est pas assez comme somme de départ. Si on
rate les deux ou trois premiers coups, on est tout de suite enlevé...
Tenez, dit-il brusquement, avez-vous cinq mille francs sur vous?
--Cinq mille? Ah! non, je ne crois pas, dit M. Lestourbeillon en ouvrant
son portefeuille. Attendez... Non, j’ai un peu plus de trois mille
francs.
--Alors, donnez-moi trois mille francs, je vous les rendrai demain.
--Les voilà, mais je vais aller avec vous, parce que ça m’amusera de
suivre vos opérations.
--Non, non, dit Ombraux, je n’aime pas quand on me regarde. Je vous
sentirais ému. Votre émotion m’influencerait. Je veux pouvoir jouer de
sang-froid. Attendez-moi ici et je vous retrouve.
--Je ne tiens pas à me coucher tard, dit M. Lestourbeillon.
--Je reviens dans un quart d’heure.
Après avoir souri amicalement à son ami, Charlie se dirigea vers les
autres salles. Il se promena, regardant les jolies femmes et évitant de
jeter un coup d’œil sur les tables. Il ne s’était jamais senti tant de
sagesse: il avait la ferme volonté de ne pas risquer sur le tapis vert
cet argent si laborieusement acquis.
Au bout de dix minutes, n’ayant pas hasardé un centime, il revint
trouver M. Lestourbeillon. Mais, attendri par l’amitié, il ne voulut pas
lui dire tout de suite qu’il avait perdu les trois mille francs.
--Je ne veux pas vous empêcher d’aller vous coucher, dit-il à son ami.
Je n’ai fait que tâter un peu l’eau. Jusqu’à présent il n’y a pas encore
de bénéfice et pas encore de dommage. Je me maintiens.
--Alors, vous me direz le résultat demain, dit M. Lestourbeillon. Nous
déjeunerons au même endroit.
--Il faut en passer par où vous voulez, dit Charlie. Nous irons aux
courses après.
--Ah! Il y a les courses? dit M. Lestourbeillon.
--Et cela vaut la peine d’être vu.
--C’est ça, nous irons aux courses, mais, pour l’instant je vais me
coucher, dit M. Lestourbeillon.
--Je vous accompagne un bout de chemin et je reviendrai travailler
après. Il est minuit à peine et l’usine est ouverte jusqu’au grand jour.
Mais, soyez tranquille, je n’y resterai pas jusque-là.
Il sortit nu-tête et accompagna son ami jusqu’à la porte du palace.
Lestourbeillon s’appuyait sur le bras de Charlie. Ils ne disaient rien
et goûtaient la fraîcheur du soir. En revenant tout seul au Casino,
Ombraux était très content de lui-même, plein d’amitié pour M.
Lestourbeillon. Dans le hall du casino, il rencontra, auprès des tables
de boule, l’administrateur à qui il avait proposé cette affaire de
publicité.
--Je n’ai pas encore de réponse pour vous, lui dit celui-ci. Je n’ai pas
vu le patron depuis hier.
--Ça ne presse pas! ça ne presse pas! fit le condescendant M. Ombraux.