--Comment? tu joues? dit-il à Catalin, qu’il trouva devant une table, en
train de faire un banco de trois cents francs.
Catalin ne répondit pas, tout à l’émotion du coup. Quand il eut ramassé
l’argent:
--Oui, dit-il un peu gêné, j’ai risqué tout à l’heure un petit banco.
Alors ça m’a permis de jouer.
Mais il ne savait pas mentir à Charlie.
--Écoute, dit-il à mi-voix, tu vas savoir la vérité. Quand je suis resté
seul cet après-midi avec Maric et Linette, Maric a insisté pour me faire
garder quatre mille francs.
--Et tu as accepté! dit sévèrement Ombraux. Ce n’est pas sérieux. Tu
savais bien quels étaient mes sentiments là-dessus. Du moment que cette
poule nous réclamait son pognon, il fallait le lui donner. Il ne faut
pas avoir des histoires comme ça avec ces femmes-là, surtout avec une
piquée comme Maric. Un jour elle est toute gentille avec vous, puis le
lendemain on se disputera et elle vous traitera de tous les noms. Tu as
perdu?...
--Non, dit Catalin, avec les quinze louis que je viens de rattraper, il
me manque trois ou quatre cents francs sur les quatre mille.
--Je vais te donner ces trois ou quatre cents francs pour parfaire la
somme et tu vas la lui rendre avant qu’elle te la demande. Elle est ici,
naturellement, ce soir?
--Elles viennent d’arriver il n’y a pas dix minutes, dit Catalin. Elles
ont dîné avec un monsieur autrichien de leur hôtel et un autre ami. Il
paraît qu’ils sont très au pèze. Tu vas les voir, ils sont assis tous
les deux à une grosse table et les deux femmes sont à côté d’eux. Maric
ne joue pas.
--Oui, dit Ombraux, elle s’intéresse à leur jeu. Où sont-ils?
--Par là-bas, tu vas voir.
Il conduisit Ombraux jusqu’à une table de chemin de fer sérieuse où les
joueurs partaient de deux ou trois mille francs.
Maric, les yeux brillants, était assise derrière un monsieur d’un âge
inévaluable, qui, en fait de poils, n’avait absolument que ses deux
sourcils, à la vérité fort touffus. Ombraux vit devant ce monsieur trois
ou quatre liasses importantes.
--Il n’a pas l’air mal dans ses affaires, dit Charlie entre ses dents.
--Alors, je vais rendre les quatre mille à Maric? dit Catalin.
--Attends un peu, on verra ça demain.
Depuis qu’il avait obtenu trois mille francs de Lestourbeillon, Charlie
Ombraux était repris par de ces traditions bourgeoises et sages, qui
conseillent de ne pas lâcher inconsidérément le solide que l’on détient.