Il croisa les bras un moment sans répondre, puis:
«Tu as raison, va, dans trois jours, toi et moi nous quitterons le
service.»
Il me tourna le dos et remonta sur son cheval, tenu à quelques pas. En
ce moment, notre tête de colonne avait attaqué et l'on nous lançait des
obus. Il en tomba un devant le front de ma compagnie, et quelques hommes
se jetèrent en arrière, par un premier mouvement dont ils eurent honte.
Bonaparte s'avança seul sur l'obus qui brûlait et fumait devant son
cheval, et lui fit flairer cette fumée. Tout se tut et resta sans
mouvement; l'obus éclata et n'atteignit personne. Les grenadiers
sentirent la leçon terrible qu'il leur donnait; moi j'y sentis de plus
quelque chose qui tenait du désespoir. La France lui manquait, et il
avait douté un instant de ses vieux braves. Je me trouvai trop vengé et
lui trop puni de ses fautes par un si grand abandon. Je me levai avec
effort, et, m'approchant de lui, je pris et serrai la main qu'il tendait
à plusieurs d'entre nous. Il ne me reconnut point, mais ce fut pour moi
une réconciliation tacite entre le plus obscur et le plus illustre des
hommes de notre siècle.--On battit la charge, et, le lendemain au jour,
Reims fut repris par nous. Mais, quelques jours après, Paris l'était par
d'autres.
* * * * *
Le capitaine Renaud se tut longtemps après ce récit, et demeura la tête
baissée sans que je voulusse interrompre sa rêverie. Je considérais ce
brave homme avec vénération, et j'avais suivi attentivement, tandis
qu'il avait parlé, les transformations lentes de cette âme bonne et
simple, toujours repoussée dans ses donations expansives d'elle-même,
toujours écrasée par un ascendant invincible, mais parvenue à trouver le
repos dans le plus humble et le plus austère Devoir.--Sa vie inconnue me
paraissait un spectacle intérieur aussi beau que la vie éclatante de
quelque homme d'action que ce fût.--Chaque vague de la mer ajoute un
voile blanchâtre aux beautés d'une perle, chaque flot travaille
lentement à la rendre plus parfaite, chaque flocon d'écume qui se
balance sur elle lui laisse une teinte mystérieuse à demi dorée, à demi
transparente, où l'on peut seulement deviner un rayon intérieur qui part
de son coeur; c'était tout à fait ainsi que s'était formé ce caractère
dans de vastes bouleversements et au fond des plus sombres et
perpétuelles épreuves. Je savais que jusqu'à la mort de l'Empereur il
avait regardé comme un devoir de ne point servir, respectant, malgré
toutes les instances de ses amis, ce qu'il nommait les convenances; et,
depuis, affranchi du lien de son ancienne promesse à un maître qui ne le
connaissait plus, il était revenu commander, dans la Garde Royale, les
restes de sa vieille Garde; et comme il ne parlait jamais de lui-même,
on n'avait point pensé à lui et il n'avait point eu d'avancement.--Il
s'en souciait peu, et il avait coutume de dire qu'à moins d'être général
à vingt-cinq ans, âge où l'on peut mettre en oeuvre son imagination, il
valait mieux demeurer simple capitaine, pour vivre avec les soldats en
père de famille, en prieur du couvent.
--«Tenez, me dit-il après ce moment de repos, regardez notre vieux
grenadier Poirier, avec ses yeux sombres et louches, sa tête chauve et
ses coups de sabre sur la joue, lui que les maréchaux de France
s'arrêtent à admirer quand il leur présente les armes à la porte du roi;
voyez Beccaria avec son profil de vétéran romain, Fréchou, avec sa
moustache blanche; voyez tout ce premier rang décoré, dont les bras
portent trois chevrons! qu'auraient-ils dit, ces vieux moines de la
vieille armée qui ne voulurent jamais être autre chose que grenadiers,
si je leur avais manqué ce matin, moi qui les commandais encore il y a
quinze jours?--Si j'avais pris depuis plusieurs années des habitudes de
foyer et de repos, ou un autre état, c'eût été différent; mais ici, je
n'ai en vérité que le mérite qu'ils ont. D'ailleurs, voyez comme tout
est calme ce soir à Paris, calme comme l'air, ajouta-t-il en se levant
ainsi que moi. Voici le jour qui va venir; on ne recommencera pas, sans
doute, à casser les lanternes, et demain nous rentrerons au quartier.
Moi, dans quelques jours, je serai probablement retiré dans un petit
coin de terre que j'ai quelque part en France, où il y a une petite
tourelle, dans laquelle j'achèverai d'étudier Polybe, Turenne, Folard et
Vauban, pour m'amuser. Presque tous mes camarades ont été tués à la
Grande-Armée, ou sont morts depuis; il y a longtemps que je ne cause
plus avec personne, et vous savez par quel chemin je suis arrivé à haïr
la guerre, tout en la faisant avec énergie.»
Là-dessus il me secoua vivement la main et me quitta en me demandant
encore le hausse-col qui lui manquait, si le mien n'était pas rouillé et
si je le trouvais chez moi. Puis il me rappela et me dit:
«Tenez, comme il n'est pas entièrement impossible que l'on fasse encore
feu sur nous de quelque fenêtre, gardez-moi, je vous prie, ce
portefeuille plein de vieilles lettres, qui m'intéressent, moi seul, et
que vous brûleriez si nous ne nous retrouvions plus.
«Il nous est venu plusieurs de nos anciens camarades, et nous les avons
priés de se retirer chez eux.--Nous ne faisons point la guerre civile,
nous. Nous sommes calmes comme des pompiers dont le devoir est
d'éteindre l'incendie. On s'expliquera ensuite, cela ne nous regarde
pas.»
Et il me quitta en souriant.