CHAPITRE VIII

_LE CORPS DE GARDE RUSSE_

«Est-il possible? dis-je en frappant du pied. Quand j'entends de pareils

récits, je m'applaudis de ce que l'officier est mort en moi depuis

plusieurs années. Il n'y reste plus que l'écrivain solitaire et

indépendant qui regarde ce que va devenir sa liberté et ne veut pas la

défendre contre ses anciens amis.»

Et je crus trouver dans le capitaine Renaud des traces d'indignation, au

souvenir de ce qu'il me racontait; mais il souriait avec douceur et d'un

air content.

--C'était tout simple, reprit-il. Ce colonel était le plus brave homme

du monde; mais il y a des gens qui sont, comme dit le mot célèbre, des

_fanfarons de crimes_ et de dureté. Il voulait me maltraiter parce que

l'Empereur en avait donné l'exemple. Grosse flatterie de corps de garde.

Mais quel bonheur ce fut pour moi!--Dès ce jour, je commençai à

m'estimer intérieurement, à avoir confiance en moi, à sentir mon

caractère s'épurer, se former, se compléter, s'affermir. Dès ce jour, je

vis clairement que les événements ne sont rien, que l'homme intérieur

est tout, je me plaçai bien au-dessus de mes juges. Enfin je sentis ma

conscience, je résolus de m'appuyer uniquement sur elle, de considérer

les jugements publics, les récompenses éclatantes, les fortunes rapides,

les réputations de bulletin, comme de ridicules forfanteries et un jeu

de hasard qui ne valait pas la peine qu'on s'en occupât.

J'allai vite à la guerre me plonger dans les rangs inconnus,

l'infanterie de ligne, l'infanterie de bataille, où les paysans de

l'armée se faisaient faucher par mille à la fois, aussi pareils, aussi

égaux que les blés d'une grasse prairie de la Beauce.--Je me cachai là

comme un chartreux dans son cloître; et du fond de cette foule armée,

marchant à pied comme les soldats, portant un sac et mangeant leur pain,

je fis les grandes guerres de l'Empire tant que l'Empire fut

debout.--Ah! si vous saviez comme je me sentis à l'aise dans ces

fatigues inouïes! Comme j'aimais cette obscurité et quelles joies

sauvages me donnèrent les grandes batailles! La beauté de la guerre est

au milieu des soldats, dans la vie du camp, dans la boue des marches et

du bivouac. Je me vengeais de Bonaparte en servant la Patrie, sans rien

tenir de Napoléon; et quand il passait devant mon régiment, je me

cachais, de crainte d'une faveur. L'expérience m'avait fait mesurer les

dignités et le Pouvoir à leur juste valeur; je n'aspirais plus à rien

qu'à prendre de chaque conquête de nos armes la part d'orgueil qui

devait me revenir selon mon propre sentiment; je voulais être citoyen,

où il était encore permis de l'être, et à ma manière. Tantôt mes

services étaient inaperçus, tantôt élevés au-dessus de leur mérite, et

moi je ne cessais de les tenir dans l'ombre, de tout mon pouvoir,

redoutant surtout que mon nom fût trop prononcé. La foule était si

grande de ceux qui suivaient une marche contraire, que l'obscurité me

fut aisée, et je n'étais encore que lieutenant de la Garde Impériale en

1814, quand je reçus au front cette blessure que vous voyez, et qui, ce

soir, me fait souffrir plus qu'à l'ordinaire.

Ici le capitaine Renaud passa plusieurs fois la main sur son front, et,

comme il semblait vouloir se taire, je le pressai de poursuivre, avec

assez d'instance pour qu'il cédât.

Il appuya sa tête sur la pomme de sa canne de jonc.

--Voilà qui est singulier, dit-il, je n'ai jamais raconté tout cela, et

ce soir j'en ai envie.

--Bah! n'importe! j'aime à m'y laisser aller avec un ancien camarade. Ce

sera pour vous un objet de réflexions sérieuses quand vous n'aurez rien

de mieux à faire. Il me semble que cela n'en est pas indigne. Vous me

croirez bien faible ou bien fou; mais c'est égal. Jusqu'à l'événement,

assez ordinaire pour d'autres, que je vais vous dire et dont je recule

le récit malgré moi, mon amour de la gloire des armes était devenu sage,

grave, dévoué et parfaitement pur, comme est le sentiment simple et

unique du devoir; mais, à dater de ce jour-là, d'autres idées vinrent

assombrir encore ma vie.

C'était en 1814; c'était le commencement de l'année et la fin de cette

sombre guerre où notre pauvre armée défendait l'Empire et l'Empereur, et

où la France regardait le combat avec découragement. Soissons venait de

se rendre au Prussien Bulow. Les armées de Silésie et du Nord y avaient

fait leur jonction. Macdonald avait quitté Troyes et abandonné le bassin

de l'Yonne pour établir sa ligne de défense de Nogent à Montereau, avec

trente mille hommes.

Nous devions attaquer Reims, que l'Empereur voulait reprendre. Le temps

était sombre et la pluie continuelle. Nous avions perdu la veille un

officier supérieur qui conduisait des prisonniers. Les Russes l'avaient

surpris et tué dans la nuit précédente, et ils avaient délivré leurs

camarades. Notre colonel, qui était ce qu'on nomme un _dur à cuire_,

voulut prendre sa revanche. Nous étions près d'Épernay et nous tournions

les hauteurs qui l'environnent. Le soir venait, et, après avoir occupé

le jour entier à nous refaire, nous passions près d'un joli château

blanc à tourelles, nommé Boursault, lorsque le colonel m'appela. Il

m'emmena à part, pendant qu'on formait les faisceaux, et me dit de sa

vieille voix enrouée:

«Vous voyez bien là-haut une grange, sur cette colline coupée à pic; là

où se promène ce grand nigaud de factionnaire russe avec son bonnet

d'évêque?

--Oui, oui, dis-je, je vois parfaitement le grenadier et la grange.

--Eh bien, vous qui êtes un ancien, il faut que vous sachiez que c'est

là le point que les Russes ont pris avant-hier et qui occupe le plus

l'Empereur, pour le quart d'heure. Il me dit que c'est la clef de Reims,

et ça pourrait bien être. En tout cas, nous allons jouer un tour à

Woronzoff. À onze heures du soir, vous prendrez deux cents de vos

lapins, vous surprendrez le corps de garde qu'ils ont établi dans cette

grange. Mais, de peur de donner l'alarme, vous enlèverez ça à la

baïonnette.»

Il prit et m'offrit une prise de tabac, et, jetant le reste peu à peu,

comme je fais là, il me dit, en prononçant un mot à chaque grain semé au

vent:

«Vous sentez bien que je serai par là, derrière vous, avec ma

colonne.--Vous n'aurez guère perdu que soixante hommes, vous aurez les

six pièces qu'ils ont placées là... Vous les tournerez du côté de

Reims... À onze heures... onze heures et demie, la position sera à nous.

Et nous dormirons jusqu'à trois heures pour nous reposer un peu... de la

petite affaire de Craonne, qui n'était pas, comme on dit, piquée des

vers.

--Ça suffit,» lui dis-je; et je m'en allai, avec mon lieutenant en

second, préparer un peu notre soirée. L'essentiel, comme vous voyez,

était de ne pas faire de bruit. Je passai l'inspection des armes et je

fis enlever, avec le tire-bourre, les cartouches de toutes celles qui

étaient chargées. Ensuite, je me promenai quelque temps avec mes

sergents, en attendant l'heure. À dix heures et demie, je leur fis

mettre leur capote sur l'habit et le fusil caché sous la capote; car,

quelque chose qu'on fasse, comme vous voyez ce soir, la baïonnette se

voit toujours, et quoiqu'il fît autrement sombre qu'à présent, je ne m'y

fiais pas. J'avais observé les petits sentiers bordés de haies qui

conduisaient au corps de garde russe, et j'y fis monter les plus

déterminés gaillards que j'aie jamais commandés.--Il y en a encore là,

dans les rangs, deux qui y étaient et s'en souviennent bien.--Ils

avaient l'habitude des Russes, et savaient comment les prendre. Les

factionnaires que nous rencontrâmes en montant disparurent sans bruit,

comme des roseaux que l'on couche par terre avec la main. Celui qui

était devant les armes demandait plus de soin. Il était immobile, l'arme

au pied et le menton sur son fusil; le pauvre diable se balançait comme

un homme qui s'endort de fatigue et va tomber. Un de mes grenadiers le

prit dans ses bras en le serrant à l'étouffer, et deux autres, l'ayant

bâillonné, le jetèrent dans les broussailles. J'arrivai lentement et je

ne pus me défendre, je l'avoue, d'une certaine émotion que je n'avais

jamais éprouvée au moment des autres combats. C'était la honte

d'attaquer des gens couchés. Je les voyais, roulés dans leurs manteaux,

éclairés par une lanterne sourde, et le coeur me battit violemment. Mais

tout à coup, au moment d'agir, je craignis que ce ne fût une faiblesse

qui ressemblât à celle des lâches, j'eus peur d'avoir senti la peur une

fois, et, prenant mon sabre caché sous mon bras, j'entrai le premier,

brusquement, donnant l'exemple à mes grenadiers. Je leur fis un geste

qu'ils comprirent; ils se jetèrent d'abord sur les armes, puis sur les

hommes, comme des loups sur un troupeau. Oh! ce fut une boucherie sourde

et horrible! la baïonnette perçait, la crosse assommait, le genou

étouffait, la main étranglait. Tous les cris à peine poussés étaient

éteints sous les pieds de nos soldats, et nulle tête ne se soulevait

sans recevoir le coup mortel. En entrant, j'avais frappé au hasard un

coup terrible, devant moi, sur quelque chose de noir que j'avais

traversé d'outre en outre: un vieil officier, homme grand et fort, la

tête chargée de cheveux blancs, se leva comme un fantôme, jeta un cri

affreux en voyant ce que j'avais fait, me frappa à la figure d'un coup

d'épée violent, et tomba mort à l'instant sous les baïonnettes. Moi, je

tombai assis à côté de lui, étourdi du coup porté entre les yeux, et

j'entendis sous moi la voix mourante et tendre d'un enfant qui disait:

Papa...

Je compris alors mon oeuvre, et j'y regardai avec un empressement

frénétique. Je vis un de ces officiers de quatorze ans, si nombreux dans

les armées russes qui nous envahirent à cette époque, et que l'on

traînait à cette terrible école. Ses longs cheveux bouclés tombaient sur

sa poitrine, aussi blonds, aussi soyeux que ceux d'une femme, et sa tête

s'était penchée comme s'il n'eût fait que s'endormir une seconde fois.

Ses lèvres roses, épanouies comme celles d'un nouveau-né, semblaient

encore engraissées par le lait de la nourrice, et ses grands yeux bleus

entr'ouverts avaient une beauté de forme candide, féminine et

caressante. Je le soulevai sur un bras, et sa joue tomba sur ma joue

ensanglantée, comme s'il allait cacher sa tête entre le menton et

l'épaule de sa mère pour se réchauffer. Il semblait se blottir sous ma

poitrine pour fuir ses meurtriers. La tendresse filiale, la confiance et

le repos d'un sommeil délicieux reposaient sur sa figure morte, et il

paraissait me dire: Dormons en paix.

--Était-ce là un ennemi? m'écriai-je.--Et ce que Dieu a mis de paternel

dans les entrailles de tout homme s'émut et tressaillit en moi; je le

serrais contre ma poitrine, lorsque je sentis que j'appuyais sur moi la

garde de mon sabre qui traversait son coeur et qui avait tué cet ange

endormi. Je voulus pencher ma tête sur sa tête, mais mon sang le couvrit

de larges taches; je sentis la blessure de mon front, et je me souvins

qu'elle m'avait été faite par son père. Je regardai honteusement de

côté, et je ne vis qu'un amas de corps que mes grenadiers tiraient par

les pieds et jetaient dehors, ne leur prenant que des cartouches. En ce

moment, le Colonel entra suivi de la colonne, dont j'entendis le pas et

les armes.

--«Bravo! mon cher, me dit-il, vous avez enlevé ça lestement. Mais vous

êtes blessé?

--Regardez cela, dis-je; quelle différence y a-t-il entre moi et un

assassin?

--Eh! sacredié, mon cher, que voulez-vous? c'est le métier.

--C'est juste,» répondis-je, et je me levai pour aller reprendre mon

commandement. L'enfant retomba dans les plis de son manteau dont je

l'enveloppai, et sa petite main ornée de grosses bagues laissa échapper

une canne de jonc, qui tomba sur ma main comme s'il me l'eût donnée. Je

la pris; je résolus, quels que fussent mes périls à venir, de n'avoir

plus d'autre arme, et je n'eus pas l'audace de retirer de sa poitrine

mon sabre d'égorgeur.

Je sortis à la hâte de cet antre qui puait le sang, et quand je me

trouvai au grand air, j'eus la force d'essuyer mon front rouge et

mouillé. Mes grenadiers étaient à leurs rangs; chacun essuyait

froidement sa baïonnette dans le gazon et raffermissait sa pierre à feu

dans la batterie. Mon sergent-major, suivi du fourrier, marchait devant

les rangs, tenant sa liste à la main, et, lisant à la lueur d'un bout de

chandelle planté dans le canon de son fusil comme dans un flambeau, il

faisait paisiblement l'appel. Je m'appuyai contre un arbre, et le

chirurgien-major vint me bander le front. Une large pluie de mars

tombait sur ma tête et me faisait quelque bien. Je ne pus m'empêcher de

pousser un profond soupir:

«Je suis las de la guerre, dis-je au chirurgien.

--Et moi aussi,» dit une voix grave que je connaissais.

Je soulevai le bandage de mes sourcils, et je vis, non pas Napoléon

empereur, mais Bonaparte soldat. Il était seul, triste, à pied, debout

devant moi, ses bottes enfoncées dans la boue, son habit déchiré, son

chapeau ruisselant la pluie par les bords; il sentait ses derniers jours

venus, et regardait autour de lui ses derniers soldats.

Il me considérait attentivement.

--«Je t'ai vu quelque part, dit-il, grognard?»

À ce dernier mot, je sentis qu'il ne me disait là qu'une phrase banale,

je savais que j'avais vieilli de visage plus que d'années, et que

fatigues, moustaches et blessures me déguisaient assez.

--«Je vous ai vu partout, sans être vu, répondis-je.

--Veux-tu de l'avancement?»

Servitude et grandeur militaires · 第 37 / 50 题