CHAPITRE IX

_UNE BILLE_

Quinze jours après cette conversation que la révolution même ne m'avait

point fait oublier, je réfléchissais seul à l'héroïsme modeste et au

désintéressement, si rares tous les deux! Je tâchais d'oublier le sang

pur qui venait de couler, et je relisais dans l'histoire d'Amérique

comment, en 1783, l'Armée anglo-américaine toute victorieuse, ayant posé

les armes et délivré la Patrie, fut prête à se révolter contre le

congrès qui, trop pauvre pour lui payer sa solde, s'apprêtait à la

licencier. Washington, généralissime et vainqueur, n'avait qu'un mot à

dire ou un signe de tête à faire pour être Dictateur; il fit ce que lui

seul avait le pouvoir d'accomplir: il licencia l'armée et donna sa

démission.--J'avais posé le livre et je comparais cette grandeur sereine

à nos ambitions inquiètes. J'étais triste et me rappelais toutes les

âmes guerrières et pures, sans faux éclat, sans charlatanisme, qui n'ont

aimé le pouvoir et le commandement que pour le bien public, l'ont gardé

sans orgueil, et n'ont su ni le tourner contre la Patrie, ni le

convertir en or; je songeais à tous les hommes qui ont fait la guerre

avec l'intelligence de ce qu'elle vaut, je pensais au bon Collingwood,

si résigné, et enfin à l'obscur capitaine Renaud, lorsque je vis entrer

un homme de haute taille, vêtu d'une longue capote bleue en assez

mauvais état. À ses moustaches blanches, aux cicatrices de son visage

cuivré, je reconnus un des grenadiers de sa compagnie; je lui demandai

s'il était vivant encore, et l'émotion de ce brave homme me fit voir

qu'il était arrivé malheur. Il s'assit, s'essuya le front, et quand il

se fut remis, après quelques soins et un peu de temps, il me dit ce qui

lui était arrivé.

Pendant les deux jours du 28 et du 29 juillet, le capitaine Renaud

n'avait fait autre chose que marcher en colonne, le long des rues, à la

tête de ses grenadiers; il se plaçait devant la première section de sa

colonne, et allait paisiblement au milieu d'une grêle de pierres et de

coups de fusil qui partaient des cafés, des balcons et des fenêtres.

Quand il s'arrêtait, c'était pour faire serrer les rangs ouverts par

ceux qui tombaient, et pour regarder si ses guides de gauche se tenaient

à leurs distances et à leurs chefs de file. Il n'avait pas tiré son épée

et marchait la canne à la main. Les ordres lui étaient d'abord parvenus

exactement; mais, soit que les aides de camp fussent tués en route, soit

que l'état-major ne les eût pas envoyés, il fut laissé, dans la nuit du

28 au 29, sur la place de la Bastille, sans autre instruction que de se

retirer sur Saint-Cloud en détruisant les barricades sur son chemin. Ce

qu'il fit sans tirer un coup de fusil. Arrivé au pont d'Iéna, il

s'arrêta pour faire l'appel de sa compagnie. Il lui manquait moins de

monde qu'à toutes celles de la Garde qui avaient été détachées, et ses

hommes étaient aussi moins fatigués. Il avait eu l'art de les faire

reposer à propos et à l'ombre, dans ces brûlantes journées, et de leur

trouver, dans les casernes abandonnées, la nourriture que refusaient les

maisons ennemies; la contenance de sa colonne était telle, qu'il avait

trouvé déserte chaque barricade et n'avait eu que la peine de la faire

démolir.

Il était donc debout, à la tête du pont d'Iéna, couvert de poussière, et

secouant ses pieds; il regardait, vers la barrière, si rien ne gênait la

sortie de son détachement, et désignait les éclaireurs pour envoyer en

avant. Il n'y avait personne dans le Champ-de-Mars, que deux maçons qui

paraissaient dormir, couchés sur le ventre, et un petit garçon d'environ

quatorze ans, qui marchait pieds nus et jouait des castagnettes avec

deux morceaux de faïence cassée. Il les raclait de temps en temps sur le

parapet du pont, et vint ainsi, en jouant, jusqu'à la borne où se tenait

Renaud. Le capitaine montrait en ce moment les hauteurs de Passy avec sa

canne. L'enfant s'approcha de lui, le regardant avec de grands yeux

étonnés, et tirant de sa veste un pistolet d'arçon, il le prit des deux

mains et le dirigea vers la poitrine du capitaine. Celui-ci détourna le

coup avec sa canne, et l'enfant ayant fait feu, la balle porta dans le

haut de la cuisse. Le capitaine tomba assis, sans dire mot, et regarda

avec pitié ce singulier ennemi. Il vit ce jeune garçon qui tenait

toujours son arme des deux mains, et demeurait tout effrayé de ce qu'il

avait fait. Les grenadiers étaient en ce moment appuyés tristement sur

leurs fusils; ils ne daignèrent pas faire un geste contre ce petit

drôle. Les uns soulevèrent leur capitaine, les autres se contentèrent de

tenir cet enfant par le bras et de l'amener à celui qu'il avait blessé.

Il se mit à fondre en larmes; et quand il vit le sang couler à flots de

la blessure de l'officier sur son pantalon blanc, effrayé de cette

boucherie, il s'évanouit. On emporta en même temps l'homme et l'enfant

dans une petite maison proche de Passy, où tous deux étaient encore. La

colonne, conduite par le lieutenant, avait poursuivi sa route pour

Saint-Cloud, et quatre grenadiers, après avoir quitté leurs uniformes,

étaient restés dans cette maison hospitalière à soigner leur vieux

commandant. L'un (celui qui me parlait) avait pris de l'ouvrage comme

ouvrier armurier à Paris, d'autres comme maîtres d'armes, et, apportant

leur journée au capitaine, ils l'avaient empêché de manquer de soins

jusqu'à ce jour. On l'avait amputé; mais la fièvre était ardente et

mauvaise; et comme il craignait un redoublement dangereux, il m'envoyait

chercher. Il n'y avait pas de temps à perdre. Je partis sur-le-champ

avec le digne soldat qui m'avait raconté ces détails les yeux humides et

la voix tremblante, mais sans murmure, sans injure, sans accusation,

répétant seulement: C'est un grand malheur pour nous.

Le blessé avait été porté chez une petite marchande qui était veuve et

qui vivait seule dans une petite boutique et dans une rue écartée du

village, avec des enfants en bas âge. Elle n'avait pas eu la crainte, un

seul moment, de se compromettre, et personne n'avait eu l'idée de

l'inquiéter à ce sujet. Les voisins, au contraire, s'étaient empressés

de l'aider dans les soins qu'elle prenait du malade. Les officiers de

santé qu'on avait appelés ne l'ayant pas jugé transportable, après

l'opération, elle l'avait gardé, et souvent elle avait passé la nuit

près de son lit. Lorsque j'entrai, elle vint au-devant de moi avec un

air de reconnaissance et de timidité qui me firent peine. Je sentis

combien d'embarras à la fois elle avait cachés par bonté naturelle et

par bienfaisance. Elle était fort pâle, et ses yeux étaient rougis et

fatigués. Elle allait et venait vers une arrière-boutique très étroite

que j'apercevais de la porte, et je vis, à sa précipitation, qu'elle

arrangeait la petite chambre du blessé et mettait une sorte de

coquetterie à ce qu'un étranger la trouvât convenable.--Aussi j'eus soin

de ne pas marcher vite, et je lui donnai tout le temps dont elle eut

besoin.

--«Voyez, monsieur, il a bien souffert, allez!» me dit-elle en ouvrant

la porte.

Le capitaine Renaud était assis sur un petit lit à rideaux de serge,

placé dans un coin de la chambre, et plusieurs traversins soutenaient

son corps. Il était d'une maigreur de squelette, et les pommettes des

joues d'un rouge ardent; la blessure de son front était noire. Je vis

qu'il n'irait pas loin, et son sourire me le dit aussi. Il me tendit la

main et me fit signe de m'asseoir. Il y avait à sa droite un jeune

garçon qui tenait un verre d'eau gommée et le remuait avec la cuillère.

Il se leva et m'apporta sa chaise. Renaud le prit, de son lit, par le

bout de l'oreille, et me dit doucement, d'une voix affaiblie:

«Tenez, mon cher, je vous présente mon vainqueur.»

Je haussai les épaules, et le pauvre enfant baissa les yeux en

rougissant.--Je vis une grosse larme rouler sur sa joue.

--«Allons! allons! dit le capitaine en passant la main dans ses cheveux.

Ce n'est pas sa faute. Pauvre garçon! il avait rencontré deux hommes qui

lui avaient fait boire de l'eau-de-vie, l'avaient payé, et l'avaient

envoyé me tirer son coup de pistolet. Il a fait cela comme il aurait

jeté une bille au coin de la borne.--N'est-ce pas, Jean?»

Et Jean se mit à trembler et prit une expression de douleur si poignante

qu'elle me toucha. Je le regardai de plus près: c'était un fort bel

enfant.

--«C'était bien une bille aussi, me dit la jeune marchande. Voyez,

monsieur.» Et elle me montrait une petite bille d'agate, grosse comme

les plus fortes balles de plomb, et avec laquelle on avait chargé le

pistolet de calibre qui était là.

--«Il n'en faut pas plus que ça pour retrancher une jambe d'un

capitaine, me dit Renaud.

--Vous ne devez pas le faire parler beaucoup,» me dit timidement la

marchande.

Renaud ne l'écoutait pas:

«Oui, mon cher, il ne me reste pas assez de jambe pour y faire tenir une

jambe de bois.»

Je lui serrais la main sans répondre; humilié de voir que, pour tuer un

homme qui avait tant vu et tant souffert, dont la poitrine était bronzée

par vingt campagnes et dix blessures, éprouvée à la glace et au feu,

passée à la baïonnette et à la lance, il n'avait fallu que le soubresaut

d'une de ces grenouilles des ruisseaux de Paris qu'on nomme: _Gamins_.

Renaud répondit à ma pensée. Il pencha sa joue sur le traversin, et, me

serrant la main:

«Nous étions en guerre, me dit-il; il n'est pas plus assassin que je ne

le fus à Reims, moi. Quand j'ai tué l'enfant russe, j'étais peut-être

aussi un assassin?--Dans la grande guerre d'Espagne, les hommes qui

poignardaient nos sentinelles ne se croyaient pas des assassins, et,

étant en guerre, ils ne l'étaient peut-être pas. Les catholiques et les

huguenots s'assassinaient-ils ou non?--De combien d'assassinats se

compose une grande bataille?--Voilà un des points où notre raison se

perd et ne sait que dire. C'est la guerre qui a tort et non pas nous. Je

vous assure que ce petit bonhomme est fort doux et fort gentil; il lit

et écrit déjà très bien. C'est un enfant trouvé.--Il était apprenti

menuisier.--Il n'a pas quitté ma chambre depuis quinze jours, et il

m'aime beaucoup, ce pauvre garçon. Il annonce des dispositions pour le

calcul; on peut en faire quelque chose.»

Comme il parlait plus péniblement et s'approchait de mon oreille, je me

penchai, et il me donna un petit papier plié qu'il me pria de parcourir.

J'entrevis un court testament par lequel il laissait une sorte de

métairie misérable qu'il possédait, à la pauvre marchande qui l'avait

recueilli, et, après elle, à Jean, qu'elle devait faire élever, sous

condition qu'il ne serait jamais militaire; il stipulait la somme de son

remplacement, et donnait ce petit bout de terre pour asile à ses quatre

vieux grenadiers. Il chargeait de tout cela un notaire de sa province.

Quand j'eus le papier dans les mains, il parut plus tranquille et prêt à

s'assoupir. Puis il tressaillit, et, rouvrant les yeux, il me pria de

prendre et de garder sa canne de jonc.--Ensuite il s'assoupit encore.

Son vieux soldat secoua la tête et lui prit une main. Je pris l'autre,

que je sentis glacée. Il dit qu'il avait froid aux pieds, et Jean coucha

et appuya sa petite poitrine d'enfant sur le lit pour le réchauffer.

Alors le capitaine Renaud commença à tâter ses draps avec les mains,

disant qu'il ne les sentait plus, ce qui est un signe fatal. Sa voix

était caverneuse. Il porta péniblement une main à son front, regarda

Jean attentivement, et dit encore:

«C'est singulier!--Cet enfant-là ressemble à l'enfant russe!» Ensuite il

ferma les yeux, et, me serrant la main avec une présence d'esprit

renaissante:

«Voyez-vous! me dit-il, voilà le cerveau qui se prend, c'est la fin.»

Son regard était différent et plus calme. Nous comprîmes cette lutte

d'un esprit ferme qui se jugeait contre la douleur qui l'égarait, et ce

spectacle, sur un grabat misérable, était pour moi plein d'une majesté

solennelle. Il rougit de nouveau et dit très haut:

«Ils avaient quatorze ans...--tous deux...--Qui sait si ce n'est pas

cette jeune âme revenue dans cet autre corps pour se venger?...»

Ensuite il tressaillit, il pâlit, et me regarda tranquillement et avec

attendrissement:

«Dites-moi!... ne pourriez-vous me fermer la bouche? Je crains de

parler... on s'affaiblit... Je ne voudrais plus parler... J'ai soif.»

On lui donna quelques cuillerées, et il dit:

«J'ai fait mon devoir. Cette idée-là fait du bien.»

Et il ajouta:

«Si le pays se trouve mieux de tout ce qui s'est fait, nous n'avons rien

à dire; mais vous verrez...»

Ensuite il s'assoupit et dormit une demi-heure environ. Après ce temps,

une femme vint à la porte timidement, et fit signe que le chirurgien

était là; je sortis sur la pointe du pied pour lui parler, et, comme

j'entrais avec lui dans le petit jardin, m'étant arrêté auprès d'un

puits pour l'interroger, nous entendîmes un grand cri. Nous courûmes et

nous vîmes un drap sur la tête de cet honnête homme, qui n'était plus...

Servitude et grandeur militaires · 第 39 / 50 题