CHAPITRE VII

_RÉCEPTION_

Ici le capitaine Renaud s'étant interrompu, je regardai l'heure à ma

montre. Il était deux heures après minuit. Il se leva, et nous marchâmes

au milieu des grenadiers. Un silence profond régnait partout. Beaucoup

s'étaient assis sur leurs sacs, et s'y étaient endormis. Nous nous

plaçâmes à quelques pas de là, sur le parapet, et il continua son récit

après avoir rallumé son cigare à la pipe d'un soldat. Il n'y avait pas

une maison qui donnât signe de vie.

* * * * *

--Dès que je fus arrivé à Paris, je voulus voir l'Empereur. J'en eus

occasion au spectacle de la cour, où me conduisit un de mes anciens

camarades, devenu colonel. C'était là-bas, aux Tuileries. Nous nous

plaçâmes dans une petite loge, en face de la loge impériale, et nous

attendîmes. Il n'y avait encore dans la salle que les Rois. Chacun

d'eux, assis dans une loge, aux premières, avait autour de lui sa cour,

et devant lui, aux galeries, ses aides de camp et ses généraux

familiers. Les Rois de Westphalie, de Saxe et de Wurtemberg, tous les

princes de la confédération du Rhin, étaient placés au même rang. Près

d'eux, debout, parlant haut et vite, Murat, Roi de Naples, secouant ses

cheveux noirs, bouclés comme une crinière, et jetant des regards de

lion. Plus haut, le Roi d'Espagne, et seul, à l'écart, l'ambassadeur de

Russie, le prince Kourakim, chargé d'épaulettes de diamants. Au

parterre, la foule des généraux, des ducs, des princes, des colonels et

des sénateurs. Partout en haut, les bras nus et les épaules découvertes

des femmes de la cour.

La loge que surmontait l'aigle était vide encore; nous la regardions

sans cesse. Après peu de temps, les Rois se levèrent et se tinrent

debout. L'Empereur entra seul dans sa loge, marchant vite; se jeta vite

sur son fauteuil et lorgna en face de lui, puis se souvint que la salle

entière était debout et attendait un regard, secoua la tête deux fois,

brusquement et de mauvaise grâce, se retourna vite, et laissa les Reines

et les Rois s'asseoir. Ses Chambellans, habillés de rouge, étaient

debout, derrière lui. Il leur parlait sans les regarder, et, de temps à

autre, étendant la main pour recevoir une boîte d'or que l'un d'eux lui

donnait et reprenait. Crescentini chantait _les Horaces_, avec une voix

de séraphin qui sortait d'un visage étique et ridé. L'orchestre était

doux et faible, par ordre de l'Empereur; voulant peut-être, comme les

Lacédémoniens, être apaisé plutôt qu'excité par la musique. Il lorgna

devant lui, et très souvent de mon côté. Je reconnus ses grands yeux

d'un gris vert, mais je n'aimai pas la graisse jaune qui avait englouti

ses traits sévères. Il posa sa main gauche sur son oeil gauche, pour

mieux voir, selon sa coutume; je sentis qu'il m'avait reconnu. Il se

retourna brusquement, ne regarda que la scène, et sortit bientôt.

J'étais déjà sur son passage. Il marchait vite dans le corridor, et ses

jambes grasses, serrées dans des bas de soie blancs, sa taille gonflée

sous son habit vert, me le rendaient presque méconnaissable. Il s'arrêta

court devant moi, et, parlant au colonel qui me présentait, au lieu de

m'adresser directement la parole:

«Pourquoi ne l'ai-je vu nulle part?--encore lieutenant?

--Il était prisonnier depuis 1804.

--Pourquoi ne s'est-il pas échappé?

--J'étais sur parole, dis-je à demi-voix.

--Je n'aime pas les prisonniers, dit-il; on se fait tuer.» Il me tourna

le dos. Nous restâmes immobiles en haie; et, quand toute sa suite eut

défilé:

«Mon cher, me dit le colonel, tu vois bien que tu es un imbécile, tu as

perdu ton avancement, et on ne t'en sait pas plus de gré.»

Servitude et grandeur militaires · 第 36 / 50 题