_UN HOMME DE MER_
Sitôt que l'Empereur fut sorti de l'appartement, deux ecclésiastiques
vinrent auprès du Saint-Père, et l'emmenèrent en le soutenant sous
chaque bras, atterré, ému et tremblant.
Je demeurai jusqu'à la nuit dans l'alcôve d'où j'avais écouté cet
entretien. Mes idées étaient confondues, et la terreur de cette scène
n'était pas ce qui me dominait. J'étais accablé de ce que j'avais vu; et
sachant à présent à quels calculs mauvais l'ambition toute personnelle
pouvait faire descendre le génie, je haïssais cette passion qui venait
de flétrir, sous mes yeux, le plus brillant des Dominateurs, celui qui
donnera peut-être son nom au siècle pour l'avoir arrêté dix ans dans sa
marche.--Je sentis que c'était folie de se dévouer à un homme, puisque
l'autorité despotique ne peut manquer de rendre mauvais nos faibles
coeurs; mais je ne savais à quelle idée me donner désormais. Je vous
l'ai dit, j'avais dix-huit ans alors, et je n'avais encore en moi qu'un
instinct vague du Vrai, du Bon et du Beau, mais assez obstiné pour
m'attacher sans cesse à cette recherche. C'est la seule chose que
j'estime en moi.
Je jugeai qu'il était de mon devoir de me taire sur ce que j'avais vu;
mais j'eus lieu de croire que l'on s'était aperçu de ma disparition
momentanée de la suite de l'Empereur, car voici ce qui m'arriva. Je ne
remarquai dans les manières du maître aucun changement à mon égard.
Seulement, je passai peu de jours près de lui, et l'étude attentive que
j'avais voulu faire de son caractère, fut brusquement arrêtée. Je reçus
un matin l'ordre de partir sur-le-champ pour le camp de Boulogne, et à
mon arrivée, l'ordre de m'embarquer sur un des bateaux plats que l'on
essayait en mer.
Je partis avec moins de peine que si l'on m'eût annoncé ce voyage avant
la scène de Fontainebleau. Je respirai en m'éloignant de ce vieux
château et de sa forêt, et à ce soulagement involontaire je sentis que
mon _Séidisme_ était mordu au coeur. Je fus attristé d'abord de cette
première découverte, et je tremblai pour l'éblouissante illusion qui
faisait pour moi un devoir de mon dévouement aveugle. Le grand égoïste
s'était montré à nu devant moi; mais à mesure que je m'éloignai de lui
je commençai à le contempler dans ses oeuvres, et il reprit encore sur
moi, par cette vue, une partie du magique ascendant par lequel il avait
fasciné le monde.--Cependant ce fut plutôt l'idée gigantesque de la
guerre qui désormais m'apparut, que celle de l'homme qui la représentait
d'une si redoutable façon, et je sentis à cette grande vue un enivrement
insensé redoubler en moi pour la gloire des combats, m'étourdissant sur
le maître qui les ordonnait, et regardant avec orgueil le travail
perpétuel des hommes qui ne me parurent tous que ses humbles ouvriers.
Le tableau était homérique, en effet, et bon à prendre des écoliers par
l'étourdissement des actions multipliées. Quelque chose de faux s'y
démêlait pourtant et se montrait vaguement à moi, mais sans netteté
encore, et je sentais le besoin d'une vue meilleure que la mienne qui me
fît découvrir le fond de tout cela. Je venais d'apprendre à mesurer le
Capitaine, il me fallait sonder la guerre.--Voici quel nouvel événement
me donna cette seconde leçon; car j'ai reçu trois rudes enseignements
dans ma vie, et je vous les raconte après les avoir médités tous les
jours. Leurs secousses me furent violentes, et la dernière acheva de
renverser l'idole de mon âme.
L'apparente démonstration de conquête et de débarquement en Angleterre,
l'évocation des souvenirs de Guillaume le Conquérant, la découverte du
camp de César, à Boulogne, le rassemblement subit de neuf cents
bâtiments dans ce port, sous la protection d'une flotte de cinq cents
voiles, toujours annoncée; l'établissement des camps de Dunkerque et
d'Ostende, de Calais, de Montreuil et de Saint-Omer, sous les ordres de
quatre maréchaux; le trône militaire d'où tombèrent les premières
étoiles de la Légion d'honneur, les revues, les fêtes, les attaques
partielles, tout cet éclat réduit, selon le langage géométrique, à sa
plus simple expression, eut trois buts: inquiéter l'Angleterre, assoupir
l'Europe, concentrer et enthousiasmer l'armée.
Ces trois points dépassés, Bonaparte laissa tomber pièce à pièce la
machine artificielle qu'il avait fait jouer à Boulogne. Quand j'y
arrivai, elle jouait à vide comme celle de Marly. Les généraux y
faisaient encore les faux mouvements d'une ardeur simulée dont ils
n'avaient pas la conscience. On continuait à jeter encore à la mer
quelques malheureux bateaux dédaignés par les Anglais et coulés par eux
de temps à autre. Je reçus un commandement sur l'une de ces
embarcations, dès le lendemain de mon arrivée.
Ce jour-là, il y avait en mer une seule frégate anglaise. Elle courait
des bordées avec une majestueuse lenteur; elle allait, elle venait, elle
virait, elle se penchait, elle se relevait, elle se mirait, elle
glissait, elle s'arrêtait, elle jouait au soleil comme un cygne qui se
baigne. Le misérable bateau plat de nouvelle et mauvaise invention
s'était risqué fort avant avec quatre autres bâtiments pareils; et nous
étions tout fiers de notre audace, lancés ainsi depuis le matin, lorsque
nous découvrîmes tout à coup les paisibles jeux de la frégate. Ils nous
eussent sans doute paru fort gracieux et poétiques vus de la terre
ferme, ou seulement si elle se fût amusée à prendre ses ébats entre
l'Angleterre et nous; mais c'était, au contraire, entre nous et la
France. La côte de Boulogne était à plus d'une lieue. Cela nous rendit
pensifs. Nous fîmes force de nos mauvaises voiles et de nos plus
mauvaises rames, et pendant que nous nous démenions, la paisible frégate
continuait à prendre son bain de mer et à décrire mille contours
agréables autour de nous, faisant le manège, changeant de main comme un
cheval bien dressé, et dessinant des S et des Z sur l'eau de la façon la
plus aimable. Nous remarquâmes qu'elle eut la bonté de nous laisser
passer plusieurs fois devant elle sans tirer un coup de canon, et même
tout d'un coup, elle les retira tous dans l'intérieur et ferma tous ses
sabords. Je crus d'abord que c'était une manoeuvre toute pacifique et je
ne comprenais rien à cette politesse.--Mais un gros vieux marin me donna
un coup de coude et me dit: Voici qui va mal. En effet, après nous avoir
bien laissés courir devant elle comme des souris devant un chat,
l'aimable et belle frégate arriva sur nous à toutes voiles sans daigner
faire feu, nous heurta de sa proue comme un cheval du poitrail, nous
brisa, nous écrasa, nous coula, et passa joyeusement par dessus nous,
laissant quelques canots pêcher les prisonniers, desquels je fus, moi
dixième, sur deux cents hommes que nous étions au départ. La belle
frégate se nommait _la Naïade_, et pour ne pas perdre l'habitude
française des jeux de mots, vous pensez bien que nous ne manquâmes
jamais de l'appeler depuis _la Noyade_.
J'avais pris un bain si violent que l'on était sur le point de me
rejeter comme mort dans la mer, quand un officier qui visitait mon
portefeuille y trouva la lettre de mon père que vous venez de lire et la
signature de lord Collingwood. Il me fit donner des soins plus
attentifs; on me trouva quelques signes de vie, et quand je repris
connaissance, ce fut, non à bord de la gracieuse _Naïade_, mais sur _la
Victoire_ (_the Victory_). Je demandai qui commandait ce navire. On me
répondit laconiquement: «Lord Collingwood.» Je crus qu'il était fils de
celui qui avait connu mon père; mais quand on me conduisit à lui, je fus
détrompé. C'était le même homme.
Je ne pus contenir ma surprise quand il me dit, avec une bonté toute
paternelle, qu'il ne s'attendait pas à être le gardien du fils après
l'avoir été du père, mais qu'il espérait qu'il ne s'en trouverait pas
plus mal; qu'il avait assisté aux derniers moments de ce vieillard, et
qu'en apprenant mon nom il avait voulu m'avoir à son bord; il me parlait
le meilleur français avec une douceur mélancolique dont l'expression ne
m'est jamais sortie de la mémoire. Il m'offrit de rester à son bord, sur
parole de ne faire aucune tentative d'évasion. J'en donnai ma parole
d'honneur, sans hésiter, à la manière des jeunes gens de dix-huit ans,
et me trouvant beaucoup mieux à bord de _la Victoire_ que sur quelque
ponton; étonné de ne rien voir qui justifiât les préventions qu'on nous
donnait contre les Anglais, je fis connaissance assez facilement avec
les officiers du bâtiment, que mon ignorance de la mer et de leur langue
amusait beaucoup, et qui se divertirent à me faire connaître l'une et
l'autre, avec une politesse d'autant plus grande que leur amiral me
traitait comme son fils. Cependant une grande tristesse me prenait quand
je voyais de loin les côtes blanches de la Normandie, et je me retirais
pour ne pas pleurer. Je résistais à l'envie que j'en avais, parce que
j'étais jeune et courageux; mais ensuite, dès que ma volonté ne
surveillait plus mon coeur, dès que j'étais couché et endormi, les
larmes sortaient de mes yeux malgré moi et trempaient mes joues et la
toile de mon lit au point de me réveiller.
Un soir surtout, il y avait eu une prise nouvelle d'un brick français;
je l'avais vu périr de loin, sans que l'on pût sauver un seul homme de
l'équipage, et, malgré la gravité et la retenue des officiers, il
m'avait fallu entendre les cris et les hourras des matelots qui voyaient
avec joie l'expédition s'évanouir et la mer engloutir goutte à goutte
cette avalanche qui menaçait d'écraser leur patrie. Je m'étais retiré et
caché tout le jour dans le réduit que lord Collingwood m'avait fait
donner près de son appartement, comme pour mieux déclarer sa protection,
et, quand la nuit fut venue, je montai seul sur le pont. J'avais senti
l'ennemi autour de moi plus que jamais, et je me mis à réfléchir sur ma
destinée sitôt arrêtée, avec une amertume plus grande. Il y avait un
mois déjà que j'étais prisonnier de guerre, et l'amiral Collingwood,
qui, en public, me traitait avec tant de bienveillance, ne m'avait parlé
qu'un instant en particulier, le premier jour de mon arrivée à son bord;
il était bon, mais froid, et, dans ses manières, ainsi que dans celles
des officiers anglais, il y avait un point où tous les épanchements
s'arrêtaient et où la politique compassée se présentait comme une
barrière sur tous les chemins. C'est à cela que se fait sentir la vie en
pays étranger. J'y pensais avec une sorte de terreur en considérant
l'abjection de ma position qui pouvait durer jusqu'à la fin de la
guerre, et je voyais comme inévitable le sacrifice de ma jeunesse,
anéantie dans la honteuse inutilité du prisonnier. La frégate marchait
rapidement, toutes voiles dehors, et je ne la sentais pas aller. J'avais
appuyé mes deux mains à un câble et mon front sur mes deux mains, et,
ainsi penché, je regardais dans l'eau de la mer. Ses profondeurs vertes
et sombres me donnaient une sorte de vertige, et le silence de la nuit
n'était interrompu que par des cris anglais. J'espérais un moment que le
navire m'emportait bien loin de France et que je ne verrais plus le
lendemain ces côtes droites et blanches, coupées dans la bonne terre
chérie de mon pauvre pays.--Je pensais que je serais ainsi délivré du
désir perpétuel que me donnait cette vue et que je n'aurais pas, du
moins, ce supplice de ne pouvoir même songer à m'échapper sans
déshonneur, supplice de Tantale, où une soif avide de la patrie devait
me dévorer pour longtemps. J'étais accablé de ma solitude et je
souhaitais une prochaine occasion de me faire tuer. Je rêvais à composer
ma mort habilement et à la manière grande et grave des anciens.
J'imaginais une fin héroïque et digne de celles qui avaient été le sujet
de tant de conversations de pages et d'enfants guerriers, l'objet de
tant d'envie parmi mes compagnons. J'étais dans ces rêves qui, à
dix-huit ans, ressemblent plutôt à une continuation d'action et de
combat qu'à une sérieuse méditation, lorsque je me sentis doucement
tirer par le bras, et, en me retournant, je vis, debout derrière moi, le
bon amiral Collingwood.
Il avait à la main sa lunette de nuit et il était vêtu de son grand
uniforme avec la rigide tenue anglaise. Il me mit une main sur l'épaule
d'une façon paternelle, et je remarquai un air de mélancolie profonde
dans ses grands yeux noirs et sur son front. Ses cheveux blancs, à demi
poudrés, tombaient assez négligemment sur ses oreilles, et il y avait, à
travers le calme inaltérable de sa voix et de ses manières, un fond de
tristesse qui me frappa ce soir-là surtout, et me donna pour lui, tout
d'abord, plus de respect et d'attention.
--«Vous êtes déjà triste, mon enfant, me dit-il. J'ai quelques petites
choses à vous dire; voulez-vous causer un peu avec moi?»
Je balbutiai quelques paroles vagues de reconnaissance et de politesse
qui n'avaient pas le sens commun probablement, car il ne les écouta pas,
et s'assit sur un banc, me tenant une main. J'étais debout devant lui.
--«Vous n'êtes prisonnier que depuis un mois, reprit-il, et je le suis
depuis trente-trois ans. Oui, mon ami, je suis prisonnier de la mer;
elle me garde de tous côtés: toujours des flots et des flots; je ne vois
qu'eux, je n'entends qu'eux. Mes cheveux ont blanchi sous leur écume, et
mon dos s'est un peu voûté sous leur humidité. J'ai passé si peu de
temps en Angleterre, que je ne la connais que par la carte. La patrie
est un être idéal que je n'ai fait qu'entrevoir, mais que je sers en
esclave et qui augmente pour moi de rigueur à mesure que je deviens plus
nécessaire. C'est le sort commun et c'est même ce que nous devons le
plus souhaiter que d'avoir de telles chaînes; mais elles sont
quelquefois bien lourdes.»
Il s'interrompit un instant et nous nous tûmes tous deux, car je
n'aurais pas osé dire un mot, voyant qu'il allait poursuivre.
--«J'ai bien réfléchi, me dit-il, et je me suis interrogé sur mon devoir
quand je vous ai eu à mon bord. J'aurais pu vous laisser conduire en
Angleterre, mais vous auriez pu y tomber dans une misère dont je vous
garantirai toujours et dans un désespoir dont j'espère aussi vous
sauver; j'avais pour votre père une amitié bien vraie, et je lui en
donnerai ici une preuve; s'il me voit, il sera content de moi, n'est-ce
pas?»
L'Amiral se tut encore et me serra la main. Il s'avança même dans la
nuit et me regarda attentivement, pour voir ce que j'éprouvais à mesure
qu'il me parlait. Mais j'étais trop interdit pour lui répondre. Il
poursuivit plus rapidement:
«J'ai déjà écrit à l'Amirauté pour qu'au premier échange vous fussiez
renvoyé en France. Mais cela pourra être long, ajouta-t-il, je ne vous
le cache pas; car, outre que Bonaparte s'y prête mal, on nous fait peu
de prisonniers.--En attendant, je veux vous dire que je vous verrais
avec plaisir étudier la langue de vos ennemis, vous voyez que nous
savons la vôtre. Si vous voulez, nous travaillerons ensemble et je vous
prêterai Shakspeare et le capitaine Cook.--Ne vous affligez pas, vous
serez libre avant moi, car, si l'Empereur ne fait la paix, j'en ai pour
toute ma vie.»
Ce ton de bonté, par lequel il s'associait à moi et nous faisait
camarades, dans sa prison flottante, me fit de la peine pour lui; je
sentis que, dans cette vie sacrifiée et isolée, il avait besoin de faire
du bien pour se consoler secrètement de la rudesse de sa mission
toujours guerroyante.
--«Milord, lui dis-je, avant de m'enseigner les mots d'une langue
nouvelle, apprenez-moi les pensées par lesquelles vous êtes parvenu à ce
calme parfait, à cette égalité d'âme qui ressemble à du bonheur, et qui
cache un éternel ennui... Pardonnez-moi ce que je vais vous dire, mais
je crains que cette vertu ne soit qu'une dissimulation perpétuelle.
--Vous vous trompez grandement, dit-il, le sentiment du Devoir finit par
dominer tellement l'esprit, qu'il entre dans le caractère et devient un
de ses traits principaux, justement comme une saine nourriture,
perpétuellement reçue, peut changer la masse du sang et devenir un des
principes de notre constitution. J'ai éprouvé, plus que tout homme
peut-être, à quel point il est facile d'arriver à s'oublier
complètement. Mais on ne peut dépouiller l'homme tout entier, et il y a
des choses qui tiennent plus au coeur que l'on ne voudrait.»
Là, il s'interrompit et prit sa longue lunette. Il la plaça sur mon
épaule pour observer une lumière lointaine qui glissait à l'horizon, et,
sachant à l'instant au mouvement ce que c'était: «Bateaux pêcheurs,»
dit-il, et il se plaça près de moi, assis sur le bord du navire. Je
voyais qu'il avait depuis longtemps quelque chose à me dire qu'il
n'abordait pas.
--«Vous ne me parlez jamais de votre père, me dit-il tout à coup; je
suis étonné que vous ne m'interrogiez pas sur lui, sur ce qu'il a
souffert, sur ce qu'il a dit, sur ses volontés.»
Et comme la nuit était très claire, je vis encore que j'étais
attentivement observé par ses grands yeux noirs.
--«Je craignais d'être indiscret...» lui dis-je avec embarras.
Il me serra le bras, comme pour m'empêcher de parler davantage.
--«Ce n'est pas cela, dit-il, _my child_, ce n'est pas cela.»
Et il secouait la tête avec doute et bonté.
--«J'ai trouvé peu d'occasions de vous parler, milord.
--Encore moins, interrompit-il; vous m'auriez parlé de cela tous les
jours, si vous l'aviez voulu.»
Je remarquai de l'agitation et un peu de reproche dans son accent.
C'était là ce qui lui tenait au coeur. Je m'avisai encore d'une autre
sorte de réponse pour me justifier; car rien ne rend aussi niais que les
mauvaises excuses.
--«Milord, lui dis-je, le sentiment humiliant de la captivité absorbe
plus que vous ne pouvez croire.» Et je me souviens que je crus prendre,
en disant cela, un air de dignité et une contenance de Régulus, propres
à lui donner un grand respect pour moi.
--«Ah! pauvre garçon! pauvre enfant!--_poor boy!_ me dit-il, vous n'êtes
pas dans le vrai. Vous ne descendez pas en vous-même. Cherchez bien, et
vous trouverez une indifférence dont vous n'êtes pas comptable, mais
bien la destinée militaire de votre pauvre père.»
Il avait ouvert le chemin à la vérité, je la laissai partir.
--«Il est certain, dis-je, que je ne connaissais pas mon père: je l'ai à
peine vu à Malte, une fois.
--Voilà le vrai! cria-t-il. Voilà le cruel, mon ami! Mes deux filles
diront un jour comme cela. Elles diront: _Nous ne connaissons pas notre
père!_ Sarah et Mary diront cela! et cependant je les aime avec un coeur
ardent et tendre, je les élève de loin, je les surveille de mon
vaisseau, je leur écris tous les jours, je dirige leurs lectures, leurs
travaux, je leur envoie des idées et des sentiments, je reçois en
échange leurs confidences d'enfants; je les gronde, je m'apaise, je me
réconcilie avec elles; je sais tout ce qu'elles font! je sais quel jour
elles ont été au temple avec de trop belles robes. Je donne à leur mère
de continuelles instructions pour elles, je prévois d'avance qui les
aimera, qui les demandera, qui les épousera; leurs maris seront mes
fils; j'en fais des femmes pieuses et simples: on ne peut pas être plus
père que je ne le suis... Eh bien! tout cela n'est rien, parce qu'elles
ne me voient pas.»
Il dit ces derniers mots d'une voix émue, au fond de laquelle on sentait
des larmes... Après un moment de silence, il continua:
«Oui, Sarah ne s'est jamais assise sur mes genoux que lorsqu'elle avait
deux ans, et je n'ai tenu Mary dans mes bras que lorsque ses yeux
n'étaient pas ouverts encore. Oui, il est juste que vous ayez été
indifférent pour votre père et qu'elles le deviennent un jour pour moi.
On n'aime pas un invisible.--Qu'est-ce pour elles que leur père? une
lettre de chaque jour. Un conseil plus ou moins froid.--On n'aime pas un
conseil, on aime un être,--et un être qu'on ne voit pas n'est pas, on ne
l'aime pas,--et quand il est mort, il n'est pas plus absent qu'il
n'était déjà,--et on ne le pleure pas.»
Il étouffait et il s'arrêta.--Ne voulant pas aller plus loin dans ce
sentiment de douleur devant un étranger, il s'éloigna, il se promena
quelque temps et marcha sur le pont de long en large. Je fus d'abord
très touché de cette vue, et ce fut un remords qu'il me donna de n'avoir
pas assez senti ce que vaut un père, et je dus à cette soirée la
première émotion bonne, naturelle, sainte, que mon coeur ait éprouvée. À
ces regrets profonds, à cette tristesse insurmontable au milieu du plus
brillant éclat militaire, je compris tout ce que j'avais perdu en ne
connaissant pas l'amour du foyer qui pouvait laisser dans un grand coeur
de si cuisants regrets; je compris tout ce qu'il y avait de factice dans
notre éducation barbare et brutale, dans notre besoin insatiable
d'action étourdissante; je vis, comme par une révélation soudaine du
coeur, qu'il y avait une vie adorable et regrettable dont j'avais été
arraché violemment, une vie véritable d'amour paternel, en échange de
laquelle on nous faisait une vie fausse, toute composée de haines et de
toutes sortes de vanités puériles; je compris qu'il n'y avait qu'une
chose plus belle que la famille et à laquelle on pût saintement
l'immoler: c'était l'autre famille, la Patrie. Et tandis que le vieux
brave, s'éloignant de moi, pleurait parce qu'il était bon, je mis ma
tête dans mes deux mains, et je pleurai de ce que j'avais été jusque-là
si mauvais.
Après quelques minutes, l'Amiral revint à moi.
--«J'ai à vous dire, reprit-il d'un ton plus ferme, que nous ne
tarderons pas à nous rapprocher de la France. Je suis une éternelle
sentinelle placée devant vos ports. Je n'ai qu'un mot à ajouter, et j'ai
voulu que ce fût seul à seul: souvenez-vous que vous êtes ici sur votre
parole, et que je ne vous surveillerai point; mais, mon enfant, plus le
temps passera, plus l'épreuve sera forte. Vous êtes bien jeune encore;
si la tentation devient trop grande pour que votre courage y résiste,
venez me trouver quand vous craindrez de succomber, et ne vous cachez
pas de moi, je vous sauverai d'une action déshonorante que, par malheur
pour leurs noms, quelques officiers ont commise. Souvenez-vous qu'il est
permis de rompre une chaîne de galérien, si l'on peut, mais non une
parole d'honneur.» Et il me quitta sur ces derniers mots en me serrant
la main.
Je ne sais si vous avez remarqué, en vivant, monsieur, que les
révolutions qui s'accomplissent dans notre âme dépendent souvent d'une
journée, d'une heure, d'une conversation mémorable et imprévue qui nous
ébranle et jette en nous comme des germes tout nouveaux qui croissent
lentement, dont le reste de nos actions est seulement la conséquence et
le naturel développement. Telles furent pour moi la matinée de
Fontainebleau et la nuit du vaisseau anglais. L'amiral Collingwood me
laissa en proie à un combat nouveau. Ce qui n'était en moi qu'un ennui
profond de la captivité et une immense et juvénile impatience d'agir,
devint un besoin effréné de la Patrie; à voir quelle douleur minait à la
longue un homme toujours séparé de la terre maternelle, je me sentis une
grande hâte de connaître et d'adorer la mienne; je m'inventai des biens
passionnés qui ne m'attendaient pas en effet; je m'imaginai une famille
et me mis à rêver à des parents que j'avais à peine connus et que je me
reprochais de n'avoir pas assez chéris, tandis qu'habitués à me compter
pour rien ils vivaient dans leur froideur et leur égoïsme, parfaitement
indifférents à mon existence abandonnée et manquée. Ainsi le bien même
tourna au mal en moi; ainsi le sage conseil que le brave Amiral avait
cru devoir me donner, il me l'avait apporté tout entouré d'une émotion
qui lui était propre et qui parlait plus haut que lui; sa voix troublée
m'avait plus touché que la sagesse de ses paroles; et tandis qu'il
croyait resserrer ma chaîne, il avait excité plus vivement en moi le
désir effréné de la rompre.--Il en est ainsi presque toujours de tous
les conseils écrits ou parlés. L'expérience seule et le raisonnement qui
sort de nos propres réflexions peuvent nous instruire. Voyez, vous qui
vous en mêlez, l'inutilité des belles-lettres. À quoi servez-vous? qui
convertissez-vous? et de qui êtes-vous jamais compris, s'il vous plaît?
Vous faites presque toujours réussir la cause contraire à celle que vous
plaidez. Regardez, il y en a un qui fait de Clarisse le plus beau poème
épique possible sur la vertu de la femme;--qu'arrive-t-il? On prend le
contre-pied et l'on se passionne pour Lovelace, qu'elle écrase pourtant
de sa splendeur virginale, que le viol même n'a pas ternie; pour
Lovelace, qui se traîne en vain à genoux pour implorer la grâce de sa
victime sainte, et ne peut fléchir cette âme que la chute de son corps
n'a pu souiller. Tout tourne mal dans les enseignements. Vous ne servez
à rien qu'à remuer des vices, qui, fiers de ce que vous les peignez,
viennent se mirer dans votre tableau et se trouver beaux.--Il est vrai
que cela vous est égal; mais mon simple et bon Collingwood m'avait pris
vraiment en amitié, et ma conduite ne lui était pas indifférente. Aussi
trouva-t-il d'abord beaucoup de plaisir à me voir livré à des études
sérieuses et constantes. Dans ma retenue habituelle et mon silence il
trouvait aussi quelque chose qui sympathisait avec la gravité anglaise,
et il prit l'habitude de s'ouvrir à moi dans mainte occasion et de me
confier des affaires qui n'étaient pas sans importance. Au bout de
quelque temps on me considéra comme son secrétaire et son parent, et je
parlais assez bien l'anglais pour ne plus paraître trop étranger.
Cependant c'était une vie cruelle que je menais, et je trouvais bien
longues les journées mélancoliques de la mer. Nous ne cessâmes, durant
des années entières, de rôder autour de la France, et sans cesse je
voyais se dessiner à l'horizon les côtes de cette terre que Grotius a
nommée--le plus beau royaume après celui du ciel;--puis nous retournions
à la mer, et il n'y avait plus autour de moi, pendant des mois entiers,
que des brouillards et des montagnes d'eau. Quand un navire passait près
de nous ou loin de nous, c'est qu'il était anglais; aucun autre n'avait
permission de se livrer au vent, et l'Océan n'entendait plus une parole
qui ne fût anglaise. Les Anglais même en étaient attristés et se
plaignaient qu'à présent l'Océan fût devenu un désert où ils se
rencontraient éternellement, et l'Europe une forteresse qui leur était
fermée.--Quelquefois ma prison de bois s'avançait si près de la terre,
que je pouvais distinguer des hommes et des enfants qui marchaient sur
le rivage. Alors le coeur me battait violemment, et une rage intérieure
me dévorait avec tant de violence, que j'allais me cacher à fond de cale
pour ne pas succomber au désir de me jeter à la nage; mais quand je
revenais auprès de l'infatigable Collingwood, j'avais honte de mes
faiblesses d'enfant, je ne pouvais me lasser d'admirer comment à une
tristesse si profonde il unissait un courage si agissant. Cet homme qui,
depuis quarante ans, ne connaissait que la guerre et la mer, ne cessait
jamais de s'appliquer à leur étude comme à une science inépuisable.
Quand un navire était las, il en montait un autre comme un cavalier
impitoyable; il les usait et les tuait sous lui. Il en fatigua sept avec
moi. Il passait les nuits tout habillé, assis sur ses canons, ne cessant
de calculer l'art de tenir son navire immobile, en sentinelle, au même
point de la mer, sans être à l'ancre, à travers les vents et les orages;
exerçait sans cesse ses équipages et veillait sur eux et pour eux; cet
homme n'avait joui d'aucune richesse; et tandis qu'on le nommait pair
d'Angleterre, il aimait sa soupière d'étain comme un matelot; puis,
redescendu chez lui, il redevenait père de famille et écrivait à ses
filles de ne pas être de belles dames, de lire, non des romans, mais
l'histoire des voyages, des essais et Shakspeare tant qu'il leur
plairait (_as often as they please_); il écrivait: «Nous avons combattu
le jour de la naissance de ma petite Sarah,» après la bataille de
Trafalgar, que j'eus la douleur de lui voir gagner, et dont il avait
tracé le plan avec son ami Nelson à qui il succéda.--Quelquefois il
sentait sa santé s'affaiblir, il demandait grâce à l'Angleterre; mais
l'inexorable lui répondait: _Restez en mer_, et lui envoyait une dignité
ou une médaille d'or par chaque belle action; sa poitrine en était
surchargée. Il écrivait encore: «Depuis que j'ai quitté mon pays, je
n'ai pas passé _dix jours_ dans un port, mes yeux s'affaiblissent; quand
je pourrai voir mes enfants, la mer m'aura rendu aveugle. Je gémis de ce
que sur tant d'officiers il est si difficile de me trouver un remplaçant
supérieur en habileté.» L'Angleterre répondait: _Vous resterez en mer,
toujours en mer_. Et il y resta jusqu'à sa mort.
Cette vie romaine et imposante m'écrasait par son élévation et me
touchait par sa simplicité, lorsque je l'avais contemplée un jour
seulement, dans sa résignation grave et réfléchie. Je me prenais en
grand mépris, moi qui n'étais rien comme citoyen, rien comme père, ni
comme fils, ni comme frère, ni homme de famille, ni homme public, de me
plaindre quand il ne se plaignait pas. Il ne s'était laissé deviner
qu'une fois malgré lui, et moi, fourmi d'entre les fourmis que foulait
aux pieds le sultan de la France, je me reprochais mon désir secret de
retourner me livrer au hasard de ses caprices et de redevenir un des
grains de cette poussière qu'il pétrissait dans le sang.--La vue de ce
vrai citoyen dévoué, non comme je l'avais été, à un homme, mais à la
Patrie et au Devoir, me fut une heureuse rencontre, car j'appris, à
cette école sévère, quelle est la véritable Grandeur que nous devons
désormais chercher dans les armes, et combien, lorsqu'elle est ainsi
comprise, elle élève notre profession au-dessus de toutes les autres, et
peut laisser digne d'admiration la mémoire de quelques-uns de nous, quel
que soit l'avenir de la guerre et des armées. Jamais aucun homme ne
posséda à un plus haut degré cette paix intérieure qui naît du sentiment
du Devoir sacré, et la modeste insouciance d'un soldat à qui il importe
peu que son nom soit célèbre, pourvu que la chose publique prospère. Je
lui vis écrire un jour: «Maintenir l'indépendance de mon pays est la
première volonté de ma vie, et j'aime mieux que mon corps soit ajouté au
rempart de la Patrie que traîné dans une pompe inutile, à travers une
foule oisive.--Ma vie et mes forces sont dues à l'Angleterre.--Ne parlez
pas de ma blessure dernière, on croirait que je me glorifie de mes
dangers.» Sa tristesse était profonde, mais pleine de Grandeur; elle
n'empêchait pas son activité perpétuelle, et il me donna la mesure de ce
que doit être l'homme de guerre intelligent, exerçant, non en ambitieux,
mais en artiste, _l'art de la guerre_, tout en le jugeant de haut et en
le méprisant maintes fois, comme ce Montecuculli, qui, Turenne étant
tué, se retira, ne daignant plus engager la partie contre un joueur
ordinaire. Mais j'étais trop jeune encore pour comprendre tous les
mérites de ce caractère, et ce qui me saisit le plus fut l'ambition de
tenir, dans mon pays, un rang pareil au sien. Lorsque je voyais les Rois
du Midi lui demander sa protection, et Napoléon même s'émouvoir de
l'espoir que Collingwood était dans les mers de l'Inde, j'en venais
jusqu'à appeler de tous mes voeux l'occasion de m'échapper, et je
poussai la hâte de l'ambition que je nourrissais toujours jusqu'à être
près de manquer à ma parole. Oui, j'en vins jusque-là.
Un jour, le vaisseau _l'Océan_, qui nous portait, vint relâcher à
Gibraltar. Je descendis à terre avec l'Amiral, et en me promenant seul
par la ville je rencontrai un officier du 7e hussards qui avait été fait
prisonnier dans la campagne d'Espagne, et conduit à Gibraltar avec
quatre de ses camarades. Ils avaient la ville pour prison, mais ils y
étaient surveillés de près. J'avais connu cet officier en France. Nous
nous retrouvâmes avec plaisir, dans une situation à peu près semblable.
Il y avait si longtemps qu'un Français ne m'avait parlé français, que je
le trouvai éloquent, quoiqu'il fût parfaitement sot, et, au bout d'un
quart d'heure, nous nous ouvrîmes l'un à l'autre sur notre position. Il
me dit tout de suite franchement qu'il allait se sauver avec ses
camarades; qu'ils avaient trouvé une occasion excellente, et qu'il ne se
le ferait pas dire deux fois pour les suivre. Il m'engagea fort à en
faire autant. Je lui répondis qu'il était bien heureux d'être gardé;
mais que moi, qui ne l'étais pas, je ne pouvais pas me sauver sans
déshonneur, et que lui, ses compagnons et moi n'étions point dans le
même cas. Cela lui parut trop subtil.
--«Ma foi, je ne suis pas casuiste, me dit-il, et si tu veux je
t'enverrai à un évêque qui t'en dira son opinion. Mais à ta place je
partirais. Je ne vois que deux choses, être libre ou ne pas l'être.
Sais-tu bien que ton avancement est perdu, depuis plus de cinq ans que
tu traînes dans ce sabot anglais? Les lieutenants du même temps que toi
sont déjà colonels.»
Là-dessus ses compagnons survinrent, et m'entraînèrent dans une maison
d'assez mauvaise mine, où ils buvaient du vin de Xérès, et là ils me
citèrent tant de capitaines devenus généraux, et de sous-lieutenants
vice-rois, que la tête m'en tourna, et je leur promis de me trouver, le
surlendemain à minuit, dans le même lieu. Un petit canot devait nous y
prendre, loué à d'honnêtes contrebandiers qui nous conduiraient à bord
d'un vaisseau français chargé de mener des blessés de notre armée à
Toulon. L'invention me parut admirable, et mes bons compagnons m'ayant
fait boire force rasades pour calmer les murmures de ma conscience,
terminèrent leurs discours par un argument victorieux, jurant sur leur
tête qu'on pourrait avoir, à la rigueur, quelques égards pour un honnête
homme qui vous avait bien traité, mais que tout les confirmait dans la
certitude qu'un Anglais n'était pas un homme.
Je revins assez pensif à bord de _l'Océan_, et lorsque j'eus dormi, et
que je vis clair dans ma position en m'éveillant, je me demandai si mes
compatriotes ne s'étaient point moqués de moi. Cependant le désir de la
liberté et une ambition toujours poignante et excitée depuis mon
enfance, me poussaient à l'évasion, malgré la honte que j'éprouvais de
fausser mon serment. Je passai un jour entier près de l'Amiral sans oser
le regarder en face, et je m'étudiai à le trouver inférieur et
d'intelligence étroite.--Je parlai tout haut à table, avec arrogance, de
la grandeur de Napoléon; je m'exaltai, je vantai son génie universel,
qui devinait les lois en faisant les codes, et l'avenir en faisant des
événements. J'appuyai avec insolence sur la supériorité de ce génie,
comparée au médiocre talent des hommes de tactique et de manoeuvre.
J'espérais être contredit; mais, contre mon attente, je trouvai dans les
officiers anglais plus d'admiration encore pour l'Empereur que je ne
pouvais en montrer pour leur implacable ennemi. Lord Collingwood
surtout, sortant de son silence triste et de ses méditations
continuelles, le loua dans des termes si justes, si énergiques, si
précis, faisant considérer à la fois, à ses officiers, la grandeur des
prévisions de l'Empereur, la promptitude magique de son exécution, la
fermeté de ses ordres, la certitude de son jugement, sa pénétration dans
les négociations, sa justesse d'idées dans les conseils, sa grandeur
dans les batailles, son calme dans les dangers, sa constance dans la
préparation des entreprises, sa fierté dans l'attitude donnée à la
France, et enfin toutes les qualités qui composent le grand homme, que
je me demandai ce que l'histoire pourrait jamais ajouter à cet éloge, et
je fus atterré, parce que j'avais cherché à m'irriter contre l'Amiral,
espérant lui entendre proférer des accusations injustes.
J'aurais voulu, méchamment, le mettre dans son tort, et qu'un mot
inconsidéré ou insultant de sa part servît de justification à la
déloyauté que je méditais. Mais il semblait qu'il prît à tâche, au
contraire, de redoubler de bontés, et son empressement faisant supposer
aux autres que j'avais quelque nouveau chagrin dont il était juste de me
consoler, ils furent tous pour moi plus attentifs et plus indulgents que
jamais. J'en pris de l'humeur et je quittai la table.
L'Amiral me conduisit encore à Gibraltar le lendemain, pour mon malheur.
Nous y devions passer huit jours.--Le soir de l'évasion arriva.--Ma tête
bouillonnait et je délibérais toujours. Je me donnais de spécieux motifs
et je m'étourdissais sur leur fausseté; il se livrait en moi un combat
violent; mais, tandis que mon âme se tordait et se roulait sur
elle-même, mon corps, comme s'il eût été arbitre entre l'ambition et
l'honneur, suivait, à lui tout seul, le chemin de la fuite. J'avais
fait, sans m'en apercevoir moi-même, un paquet de mes hardes, et
j'allais me rendre, de la maison de Gibraltar où nous étions, à celle du
rendez-vous, lorsque tout à coup je m'arrêtai, et je sentis que cela
était impossible.--Il y a dans les actions honteuses quelque chose
d'empoisonné qui se fait sentir aux lèvres d'un homme de coeur sitôt
qu'il touche les bords du vase de perdition. Il ne peut même pas y
goûter sans être prêt à en mourir.--Quand je vis ce que j'allais faire
et que j'allais manquer à ma parole, il me prit une telle épouvante que
je crus que j'étais devenu fou. Je courus sur le rivage et m'enfuis de
la maison fatale comme d'un hôpital de pestiférés, sans oser me
retourner pour la regarder.--Je me jetai à la nage et j'abordai, dans la
nuit, _l'Océan_, notre vaisseau, ma flottante prison. J'y montai avec
emportement, me cramponnant à ses câbles; et quand je fus sur le pont,
je saisis le grand mât, je m'y attachai avec passion, comme à un asile
qui me garantissait du déshonneur, et, au même instant, le sentiment de
la Grandeur de mon sacrifice me déchirant le coeur, je tombai à genoux,
et, appuyant mon front sur les cercles de fer du grand mât, je me mis à
fondre en larmes comme un enfant.--Le capitaine de _l'Océan_, me voyant
dans cet état, me crut ou fit semblant de me croire malade, et me fit
porter dans ma chambre. Je le suppliai à grands cris de mettre une
sentinelle à ma porte pour m'empêcher de sortir. On m'enferma et je
respirai, délivré enfin du supplice d'être mon propre geôlier. Le
lendemain, au jour, je me vis en pleine mer, et je jouis d'un peu plus
de calme en perdant de vue la terre, objet de toute tentation
malheureuse dans ma situation. J'y pensais avec plus de résignation,
lorsque ma petite porte s'ouvrit, et le bon Amiral entra seul.
--«Je viens vous dire adieu, commença-t-il d'un air moins grave que de
coutume; vous partez pour la France demain matin.
--Oh! mon Dieu! Est-ce pour m'éprouver que vous m'annoncez cela, milord?
--Ce serait un jeu bien cruel, mon enfant, reprit-il; j'ai déjà eu
envers vous un assez grand tort. J'aurais dû vous laisser en prison dans
_le Northumberland_ en pleine terre et vous rendre votre parole. Vous
auriez pu conspirer sans remords contre vos gardiens et user d'adresse,
sans scrupule, pour vous échapper. Vous avez souffert davantage, ayant
plus de liberté; mais, grâce à Dieu! vous avez résisté hier à une
occasion qui vous déshonorait.--C'eût été échouer au port, car depuis
quinze jours je négociais votre échange, que l'amiral Rosily vient de
conclure.--J'ai tremblé pour vous hier, car je savais le projet de vos
camarades. Je les ai laissés s'échapper à cause de vous, dans la crainte
qu'en les arrêtant on ne vous arrêtât. Et comment aurions-nous fait pour
cacher cela? Vous étiez perdu, mon enfant, et, croyez-moi, mal reçu des
vieux braves de Napoléon. Ils ont le droit d'être difficiles en
Honneur.»
J'étais si troublé que je ne savais comment le remercier; il vit mon
embarras, et, se hâtant de couper les mauvaises phrases par lesquelles
j'essayais de balbutier que je le regrettais:
«Allons, allons, me dit-il, pas de ce que nous appelons _French
compliments_; nous sommes contents l'un de l'autre, voilà tout; et vous
avez, je crois, un proverbe qui dit: _Il n'y a pas de belle
prison_.--Laissez-moi mourir dans la mienne, mon ami; je m'y suis
accoutumé, moi, il l'a bien fallu. Mais cela ne durera plus bien
longtemps; je sens mes jambes trembler sous moi et s'amaigrir. Pour la
quatrième fois, j'ai demandé le repos à lord Mulgrave, et il m'a encore
refusé; il m'a écrit qu'il ne sait comment me remplacer. Quand je serai
mort, il faudra bien qu'il trouve quelqu'un cependant, et il ne ferait
pas mal de prendre ses précautions.--Je vais rester en sentinelle dans
la Méditerranée; mais vous, _my child_, ne perdez pas de temps. Il y a
là un _sloop_ qui doit vous conduire. Je n'ai qu'une chose à vous
recommander, c'est de vous dévouer à un Principe plutôt qu'à un Homme.
L'amour de votre Patrie en est un assez grand pour remplir tout un coeur
et occuper toute une intelligence.
--Hélas! dis-je, milord, il y a des temps où l'on ne peut pas aisément
savoir ce que veut la Patrie. Je vais le demander à la mienne.»
Nous nous dîmes encore une fois adieu, et, le coeur serré, je quittai ce
digne homme, dont j'appris la mort peu de temps après.--Il mourut en
pleine mer, comme il avait vécu durant quarante-neuf ans, sans se
plaindre, ni se glorifier, et sans avoir revu ses deux filles. Seul et
sombre comme un de ces vieux dogues d'Ossian qui gardent éternellement
les côtes d'Angleterre dans les flots et les brouillards.
J'avais appris, à son école, tout ce que les exils de la guerre peuvent
faire souffrir et tout ce que le sentiment du Devoir peut dompter dans
une grande âme; bien pénétré de cet exemple et devenu plus grave par mes
souffrances et le spectacle des siennes, je vins à Paris me présenter,
avec l'expérience de ma prison, au maître tout-puissant que j'avais
quitté.