_LE DIALOGUE INCONNU_
La lettre de mon pauvre père, et sa mort, que j'appris peu de temps
après, produisirent en moi, tout enivré que j'étais et tout étourdi du
bruit de mes éperons, une impression assez forte pour donner un grand
ébranlement à mon ardeur aveugle, et je commençai à examiner de plus
près et avec plus de calme ce qu'il y avait de surnaturel dans l'éclat
qui m'enivrait. Je me demandai, pour la première fois, en quoi
consistait l'ascendant que nous laissions prendre sur nous aux hommes
d'action revêtus d'un pouvoir absolu, et j'osai tenter quelques efforts
intérieurs pour tracer des bornes, dans ma pensée, à cette donation
volontaire de tant d'hommes à un homme. Cette première secousse me fit
entr'ouvrir la paupière, et j'eus l'audace de regarder en face l'aigle
éblouissant qui m'avait enlevé tout enfant, et dont les ongles me
pressaient les reins.
Je ne tardai pas à trouver des occasions de l'examiner de plus près, et
d'épier l'esprit du grand homme dans les actes obscurs de sa vie privée.
On avait osé créer des pages, comme je vous l'ai dit; mais nous portions
l'uniforme d'officiers en attendant la livrée verte à culottes rouges
que nous devions prendre au sacre. Nous servions d'écuyers, de
secrétaires et d'aides de camp jusque-là, selon la volonté du maître,
qui prenait ce qu'il trouvait sous sa main. Déjà il se plaisait à
peupler ses antichambres; et comme le besoin de dominer le suivait
partout, il ne pouvait s'empêcher de l'exercer dans les plus petites
choses et tourmentait autour de lui ceux qui l'entouraient, par
l'infatigable maniement d'une volonté toujours présente. Il s'amusait de
ma timidité; il jouait avec mes terreurs et mon respect.--Quelquefois il
m'appelait brusquement; et, me voyant entrer pâle et balbutiant, il
s'amusait à me faire parler longtemps pour voir mes étonnements et
troubler mes idées. Quelquefois, tandis que j'écrivais sous sa dictée,
il me tirait l'oreille tout d'un coup, à sa manière, et me faisait une
question imprévue sur quelque vulgaire connaissance comme la géographie
ou l'algèbre, me posant le plus facile problème d'enfant; il me semblait
alors que la foudre tombait sur ma tête. Je savais mille fois ce qu'il
me demandait; j'en savais plus qu'il ne le croyait, j'en savais même
souvent plus que lui; mais son oeil me paralysait. Lorsqu'il était hors
de la chambre, je pouvais respirer, le sang commençait à circuler dans
mes veines, la mémoire me revenait et avec elle une honte inexprimable;
la rage me prenait, j'écrivais ce que j'aurais dû lui répondre; puis je
me roulais sur le tapis, je pleurais, j'avais envie de me tuer.
--Quoi! me disais-je, il y a donc des têtes assez fortes pour être sûres
de tout et n'hésiter devant personne? Des hommes qui s'étourdissent par
l'action sur toute chose, et dont l'assurance écrase les autres en leur
faisant penser que la clef de tout savoir et de tout pouvoir, clef qu'on
ne cesse de chercher, est dans leur poche, et qu'ils n'ont qu'à l'ouvrir
pour en tirer lumière et autorité infaillibles!--Je sentais pourtant que
c'était là une force fausse et usurpée. Je me révoltais, je criais: «Il
ment! Son attitude, sa voix, son geste, ne sont qu'une pantomime
d'acteur, une misérable parade de souveraineté, dont il doit savoir la
vanité. Il n'est pas possible qu'il croie en lui-même aussi sincèrement!
Il nous défend à tous de lever le voile, mais il se voit nu par dessous.
Et que voit-il? un pauvre ignorant comme nous tous, et sous tout cela la
créature faible!»--Cependant je ne savais comment voir le fond de cette
âme déguisée. Le pouvoir et la gloire le défendaient sur tous les
points; je tournais autour sans réussir à y rien surprendre, et ce
porc-épic, toujours armé, se roulait devant moi, n'offrant de tous côtés
que des pointes acérées.--Un jour pourtant, le hasard, notre maître à
tous, les entr'ouvrit, et à travers ces piques et ces dards fit pénétrer
une lumière d'un moment.--Un jour, ce fut peut-être le seul de sa vie,
il rencontra plus fort que lui et recula un instant devant un ascendant
plus grand que le sien.--J'en fus témoin, et me sentis vengé.--Voici
comment cela m'arriva:
Nous étions à Fontainebleau. Le Pape venait d'arriver. L'Empereur
l'avait attendu impatiemment pour le sacre, et l'avait reçu en voiture,
montant de chaque côté, au même instant, avec une étiquette en apparence
négligée, mais profondément calculée de manière à ne céder ni prendre le
pas, ruse italienne. Il revenait au château: tout y était en rumeur;
j'avais laissé plusieurs officiers dans la chambre qui précédait celle
de l'Empereur, et j'étais resté seul dans la sienne.--Je considérais une
longue table qui portait, au lieu de marbre, des mosaïques romaines, et
que surchargeait un amas énorme de placets. J'avais vu souvent Bonaparte
rentrer et leur faire subir une étrange épreuve. Il ne les prenait ni
par ordre, ni au hasard; mais quand leur nombre l'irritait, il passait
sa main sur la table de gauche à droite et de droite à gauche, comme un
faucheur, et les dispersait jusqu'à ce qu'il en eût réduit le nombre à
cinq ou six qu'il ouvrait. Cette sorte de jeu dédaigneux m'avait ému
singulièrement. Tous ces papiers de deuil et de détresse repoussés et
jetés sur le parquet, enlevés comme par un vent colère; ces implorations
inutiles des veuves et des orphelins n'ayant pour chance de secours que
la manière dont les feuilles volantes étaient balayées par le chapeau
consulaire; toutes ces feuilles gémissantes, mouillées par des larmes de
famille, traînant au hasard sous ses bottes et sur lesquelles il
marchait comme sur ses morts du champ de bataille, me représentaient la
destinée présente de la France comme une loterie sinistre, et, toute
grande qu'était la main indifférente et rude qui tirait les lots, je
pensais qu'il n'était pas juste de livrer ainsi au caprice de ses coups
de poing tant de fortunes obscures qui eussent été peut-être un jour
aussi grandes que la sienne, si un point d'appui leur eût été donné. Je
sentis mon coeur battre contre Bonaparte et se révolter, mais
honteusement, mais en coeur d'esclave qu'il était. Je considérais ces
lettres abandonnées: des cris de douleur inentendus s'élevaient de leurs
plis profanés; et, les prenant pour les lire, les rejetant ensuite,
moi-même je me faisais juge entre ces malheureux et le maître qu'ils
s'étaient donné, et qui allait aujourd'hui s'asseoir plus solidement que
jamais sur leurs têtes. Je tenais dans ma main l'une de ces pétitions
méprisées, lorsque le bruit des tambours qui battaient _aux champs_
m'apprit l'arrivée subite de l'Empereur. Or, vous savez que de même que
l'on voit la lumière du canon avant d'entendre sa détonation, on le
voyait toujours en même temps qu'on était frappé du bruit de son
approche: tant ses allures étaient promptes et tant il semblait pressé
de vivre et de jeter ses actions les unes sur les autres! Quand il
entrait à cheval dans la cour d'un palais, ses guides avaient peine à le
suivre, et le poste n'avait pas le temps de prendre les armes, qu'il
était déjà descendu de cheval et montait l'escalier. Cette fois il avait
quitté la voiture du Pape pour revenir seul, en avant et au galop.
J'entendis ses talons résonner en même temps que le tambour. J'eus le
temps à peine de me jeter dans l'alcôve d'un grand lit de parade qui ne
servait à personne, fortifié d'une balustrade de prince et fermé
heureusement, plus qu'à demi, par des rideaux semés d'abeilles.
L'Empereur était fort agité; il marcha seul dans la chambre comme
quelqu'un qui attend avec impatience, et fit en un instant trois fois sa
longueur, puis s'avança vers la fenêtre et se mit à y tambouriner une
marche avec les ongles. Une voiture roula dans la cour, il cessa de
battre, frappa des pieds deux ou trois fois comme impatienté de la vue
de quelque chose qui se faisait avec lenteur, puis il alla brusquement à
la porte et l'ouvrit au Pape.
Pie VII entra seul. Bonaparte se hâta de refermer la porte derrière lui,
avec une promptitude de geôlier. Je sentis une grande terreur, je
l'avoue, en me voyant en tiers avec de telles gens. Cependant je restai
sans voix et sans mouvement, regardant et écoutant de toute la puissance
de mon esprit.
Le Pape était d'une taille élevée; il avait un visage allongé, jaune,
souffrant, mais plein d'une noblesse sainte et d'une bonté sans bornes.
Ses yeux noirs étaient grands et beaux, sa bouche était entr'ouverte par
un sourire bienveillant auquel son menton avancé donnait une expression
de finesse très spirituelle et très vive, sourire qui n'avait rien de la
sécheresse politique, mais tout de la bonté chrétienne. Une calotte
blanche couvrait ses cheveux longs, noirs, mais sillonnés de larges
mèches argentées. Il portait négligemment sur ses épaules courbées un
long camail de velours rouge, et sa robe traînait sur ses pieds. Il
entra lentement, avec la démarche calme et prudente d'une femme âgée. Il
vint s'asseoir, les yeux baissés, sur un des grands fauteuils romains
dorés et chargés d'aigles, et attendit ce que lui allait dire l'autre
Italien.
Ah! monsieur, quelle scène! quelle scène! je la vois encore.--Ce ne fut
pas le génie de l'homme qu'elle me montra, mais ce fut son caractère; et
si son vaste esprit ne s'y déroula pas, du moins son coeur y
éclata.--Bonaparte n'était pas alors ce que vous l'avez vu depuis; il
n'avait point ce ventre de financier, ce visage joufflu et malade, ces
jambes de goutteux, tout cet infirme embonpoint que l'art a
malheureusement saisi pour en faire un _type_, selon le langage actuel,
et qui a laissé de lui, à la foule, je ne sais quelle forme populaire et
grotesque qui le livre aux jouets d'enfants et le laissera peut-être un
jour fabuleux et impossible comme l'informe Polichinelle.--Il n'était
point ainsi alors, monsieur, mais nerveux et souple, mais leste, vif et
élancé, convulsif dans ses gestes, gracieux dans quelques moments,
recherché dans ses manières; la poitrine plate et rentrée entre les
épaules, et tel encore que je l'avais vu à Malte, le visage mélancolique
et effilé.
Il ne cessa point de marcher dans la chambre quand le Pape fut entré; il
se mit à rôder autour du fauteuil comme un chasseur prudent, et
s'arrêtant tout à coup en face de lui dans l'attitude roide et immobile
d'un caporal, il reprit une suite de la conversation commencée dans leur
voiture, interrompue par l'arrivée, et qu'il lui tardait de poursuivre.
--«Je vous le répète, Saint-Père, je ne suis point un esprit fort, moi,
et je n'aime pas les raisonneurs et les idéologues. Je vous assure que,
malgré mes vieux républicains, j'irai à la messe.»
Il jeta ces derniers mots brusquement au Pape comme un coup d'encensoir
lancé au visage, et s'arrêta pour en attendre l'effet, pensant que les
circonstances tant soit peu impies qui avaient précédé l'entrevue
devaient donner à cet aveu subit et net une valeur extraordinaire.--Le
Pape baissa les yeux et posa ses deux mains sur les têtes d'aigle qui
formaient les bras de son fauteuil. Il parut, par cette attitude de
statue romaine, qu'il disait clairement: Je me résigne d'avance à
écouter toutes les choses profanes qu'il lui plaira de me faire
entendre.
Bonaparte fit le tour de la chambre et du fauteuil qui se trouvait au
milieu, et je vis, au regard qu'il jetait de côté sur le vieux pontife,
qu'il n'était content ni de lui-même ni de son adversaire, et qu'il se
reprochait d'avoir trop lestement débuté dans cette reprise de
conversation. Il se mit donc à parler avec plus de suite, en marchant
circulairement et jetant à la dérobée des regards perçants dans les
glaces de l'appartement où se réfléchissait la figure grave du
Saint-Père, et le regardant en profil quand il passait près de lui, mais
jamais en face, de peur de sembler trop inquiet de l'impression de ses
paroles.
--«Il y a quelque chose, dit-il, qui me reste sur le coeur, Saint-Père,
c'est que vous consentez au sacre de la même manière que l'autre fois au
concordat, comme si vous y étiez forcé. Vous avez un air de martyr
devant moi, vous êtes là comme résigné, comme offrant au Ciel vos
douleurs. Mais, en vérité, ce n'est pas là votre situation, vous n'êtes
pas prisonnier, par Dieu! vous êtes libre comme l'air.»
Pie VII sourit avec tristesse et le regarda en face. Il sentait ce qu'il
y avait de prodigieux dans les exigences de ce caractère despotique, à
qui, comme à tous les esprits de même nature, il ne suffisait pas de se
faire obéir si, en obéissant, on ne semblait encore avoir désiré
ardemment ce qu'il ordonnait.
--«Oui, reprit Bonaparte avec plus de force, vous êtes parfaitement
libre; vous pouvez vous en retourner à Rome, la route vous est ouverte,
personne ne vous retient.»
Le Pape soupira et leva sa main droite et ses yeux au ciel sans
répondre; ensuite il laissa retomber très lentement son front ridé et se
mit à considérer la croix d'or suspendue à son cou.
Bonaparte continua à parler en tournoyant plus lentement. Sa voix devint
douce et son sourire plein de grâce.
--«Saint-Père, si la gravité de votre caractère ne m'en empêchait, je
dirais, en vérité, que vous êtes un peu ingrat. Vous ne paraissez pas
vous souvenir assez des bons services que la France vous a rendus. Le
conclave de Venise, qui vous a élu Pape, m'a un peu l'air d'avoir été
inspiré par ma campagne d'Italie et par un mot que j'ai dit sur vous.
L'Autriche ne vous traita pas bien alors, et j'en fus très affligé.
Votre Sainteté fut, je crois, obligée de revenir par mer à Rome, faute
de pouvoir passer par les terres autrichiennes.»
Il s'interrompit pour attendre la réponse du silencieux hôte qu'il
s'était donné; mais Pie VII ne fit qu'une inclination de tête presque
imperceptible, et demeura comme plongé dans un abattement qui
l'empêchait d'écouter.
Bonaparte alors poussa du pied une chaise près du grand fauteuil du
Pape.--Je tressaillis, parce qu'en venant chercher ce siège, il avait
effleuré de son épaulette le rideau de l'alcôve où j'étais caché.
--«Ce fut, en vérité, continua-t-il, comme catholique que cela
m'affligea. Je n'ai jamais eu le temps d'étudier beaucoup la théologie,
moi; mais j'ajoute encore une grande foi à la puissance de l'Église;
elle a une vitalité prodigieuse, Saint-Père. Voltaire vous a bien un peu
entamés; mais je ne l'aime pas, et je vais lâcher sur lui un vieil
oratorien défroqué. Vous serez content, allez. Tenez, nous pourrions, si
vous vouliez, faire bien des choses à l'avenir.»
Il prit un air d'innocence et de jeunesse très caressant.
--«Moi, je ne sais pas, j'ai beau chercher, je ne vois pas bien, en
vérité, pourquoi vous auriez de la répugnance à siéger à Paris pour
toujours. Je vous laisserais, ma foi, les Tuileries, si vous vouliez.
Vous y trouveriez déjà votre chambre de Monte-Cavallo qui vous attend.
Moi, je n'y séjourne guère. Ne voyez-vous pas bien, _Padre_, que c'est
là la vraie capitale du monde? Moi, je ferais tout ce que vous voudriez;
d'abord, je suis meilleur enfant qu'on ne croit.--Pourvu que la guerre
et la politique fatigante me fussent laissées, vous arrangeriez l'Église
comme il vous plairait. Je serais votre soldat tout à fait. Voyez, ce
serait vraiment beau; nous aurions nos conciles comme Constantin et
Charlemagne, je les ouvrirais et les fermerais; je vous mettrais ensuite
dans la main les vraies clefs du monde, et comme Notre-Seigneur a dit:
Je suis venu avec l'épée, je garderais l'épée, moi; je vous la
rapporterais seulement à bénir après chaque succès de nos armes.»
Il s'inclina légèrement en disant ces derniers mots.
Le Pape, qui jusque-là n'avait cessé de demeurer sans mouvement, comme
une statue égyptienne, releva lentement sa tête à demi baissée, sourit
avec mélancolie, leva ses yeux en haut et dit, après un soupir paisible,
comme s'il eût confié sa pensée à son ange gardien invisible:
«_Commediante!_»
Bonaparte sauta de sa chaise et bondit comme un léopard blessé. Une
vraie colère le prit; une de ses colères jaunes. Il marcha d'abord sans
parler, se mordant les lèvres jusqu'au sang. Il ne tournait plus en
cercle autour de sa proie avec des regards fins et une marche
cauteleuse; mais il allait droit et ferme, en long et en large,
brusquement, frappant du pied et faisant sonner ses talons éperonnés. La
chambre tressaillit; les rideaux frémirent comme les arbres à l'approche
du tonnerre; il me semblait qu'il allait arriver quelque terrible et
grande chose; mes cheveux me firent mal et j'y portai la main malgré
moi. Je regardai le Pape, il ne remua pas; seulement il serra de ses
deux mains les têtes d'aigle des bras du fauteuil.
La bombe éclata tout à coup.
--«Comédien! Moi! Ah! je vous donnerai des comédies à vous faire tous
pleurer comme des femmes et des enfants.--Comédien!--Ah! vous n'y êtes
pas, si vous croyez qu'on puisse avec moi faire du sang-froid insolent!
Mon théâtre, c'est le monde; le rôle que j'y joue, c'est celui de maître
et d'auteur; pour comédiens j'ai vous tous, Pape, Rois, Peuples! et le
fil par lequel je vous remue, c'est la peur!--Comédien! Ah! il faudrait
être d'une autre taille que la vôtre pour m'oser applaudir ou siffler,
_signor Chiaramonti!_--Savez-vous bien que vous ne seriez qu'un pauvre
curé, si je le voulais? Vous et votre tiare, la France vous rirait au
nez, si je ne gardais mon air sérieux en vous saluant.
«Il y a quatre ans seulement, personne n'eût osé parlé tout haut du
Christ. Qui donc eût parlé du Pape, s'il vous plaît?--Comédien! Ah!
messieurs, vous prenez vite pied chez nous! Vous êtes de mauvaise humeur
parce que je n'ai pas été assez sot pour signer, comme Louis XIV, la
désapprobation des libertés gallicanes!--Mais on ne me pipe pas
ainsi.--C'est moi qui vous tiens dans mes doigts; c'est moi qui vous
porte du Midi au Nord comme des marionnettes; c'est moi qui fais
semblant de vous compter pour quelque chose parce que vous représentez
une vieille idée que je veux ressusciter; et vous n'avez pas l'esprit de
voir cela et de faire comme si vous ne vous en aperceviez pas.--Mais
non! il faut tout vous dire! il faut vous mettre le nez sur les choses
pour que vous les compreniez. Et vous croyez bonnement que l'on a besoin
de vous, et vous relevez la tête, et vous vous drapez dans vos robes de
femme!--Mais sachez bien qu'elles ne m'en imposent nullement, et que, si
vous continuez, vous! je traiterai la vôtre comme Charles XII celle du
grand vizir: je la déchirerai d'un coup d'éperon.»
Il se tut. Je n'osais pas respirer. J'avançai la tête, n'entendant plus
sa voix tonnante, pour voir si le pauvre vieillard était mort d'effroi.
Le même calme dans l'attitude, le même calme sur le visage. Il leva une
seconde fois les yeux au ciel, et après avoir jeté un profond soupir, il
sourit avec amertume et dit:
«_Tragediante!_»
Bonaparte, en ce moment, était au bout de la chambre, appuyé sur la
cheminée de marbre aussi haute que lui. Il partit comme un trait,
courant sur le vieillard; je crus qu'il l'allait tuer. Mais il s'arrêta
court, prit, sur la table, un vase de porcelaine de Sèvres, où le
château de Saint-Ange et le Capitole étaient peints, et, le jetant sur
les chenets et le marbre, le broya sous ses pieds. Puis tout d'un coup
s'assit et demeura dans un silence profond et une immobilité formidable.
Je fus soulagé, je sentis que la pensée réfléchie lui était revenue et
que le cerveau avait repris l'empire sur les bouillonnements du sang. Il
devint triste, sa voix fut sourde et mélancolique, et dès sa première
parole je compris qu'il était dans le vrai, et que ce Protée, dompté par
deux mots, se montrait lui-même.
--«Malheureuse vie!» dit-il d'abord.--Puis il rêva, déchira le bord de
son chapeau sans parler pendant une minute encore, et reprit, se parlant
à lui seul, au réveil.
--«C'est vrai! Tragédien ou Comédien.--Tout est rôle, tout est costume
pour moi depuis longtemps et pour toujours. Quelle fatigue! quelle
petitesse! Poser! toujours poser! de face pour ce parti, de profil pour
celui-là, selon leur idée. Leur paraître ce qu'ils aiment que l'on soit,
et deviner juste leurs rêves d'imbéciles. Les placer tous entre
l'espérance et la crainte. Les éblouir par des dates et des bulletins,
par des prestiges de distance et des prestiges de nom. Être leur maître
à tous et ne savoir qu'en faire. Voilà tout, ma foi!--Et après ce tout,
s'ennuyer autant que je fais, c'est trop fort.--Car, en vérité,
poursuivit-il en se croisant les jambes et en se couchant dans un
fauteuil, je m'ennuie énormément.--Sitôt que je m'assieds, je crève
d'ennui.--Je ne chasserais pas trois jours à Fontainebleau sans périr de
langueur.--Moi, il faut que j'aille et que je fasse aller. Si je sais
où, je veux être pendu, par exemple. Je vous parle à coeur ouvert. J'ai
des plans pour la vie de quarante empereurs, j'en fais un tous les
matins et un tous les soirs; j'ai une imagination infatigable; mais je
n'aurais pas le temps d'en remplir deux, que je serais usé de corps et
d'âme; car notre pauvre lampe ne brûle pas longtemps. Et franchement,
quand tous mes plans seraient exécutés, je ne jurerais pas que le monde
s'en trouvât beaucoup plus heureux; mais il serait plus beau, et une
unité majestueuse régnerait sur lui.--Je ne suis pas un philosophe, moi,
et je ne sais que notre secrétaire de Florence qui ait eu le sens
commun. Je n'entends rien à certaines théories. La vie est trop courte
pour s'arrêter. Sitôt que j'ai pensé, j'exécute. On trouvera assez
d'explications de mes actions après moi pour m'agrandir si je réussis et
me rapetisser si je tombe. Les paradoxes sont là tout prêts, ils
abondent en France; je les fais taire de mon vivant, mais après il
faudra voir.--N'importe, mon affaire est de réussir, et je m'entends à
cela. Je fais mon Iliade en action, moi, et tous les jours.»
Ici il se leva avec une promptitude gaie et quelque chose d'alerte et de
vivant; il était naturel et vrai dans ce moment-là, il ne songeait point
à se dessiner comme il fit depuis dans ses dialogues de Sainte-Hélène;
il ne songeait point à s'idéaliser, et ne composait point son personnage
de manière à réaliser les plus belles conceptions philosophiques; il
était lui, lui-même mis au dehors.--Il revint près du Saint-Père, qui
n'avait pas fait un mouvement, et marcha devant lui. Là, s'enflammant,
riant à moitié avec ironie, il débita ceci, à peu près, tout mêlé de
trivial et de grandiose, selon son usage, en parlant avec une volubilité
inconcevable, expression rapide de ce génie facile et prompt qui
devinait tout, à la fois, sans étude.
--«La naissance est tout, dit-il; ceux qui viennent au monde pauvres et
nus sont toujours des désespérés. Cela tourne en action ou en suicide,
selon le caractère des gens. Quand ils ont le courage, comme moi, de
mettre la main à tout, ma foi! ils font le diable. Que voulez-vous? Il
faut vivre. Il faut trouver sa place et faire son trou. Moi, j'ai fait
le mien comme un boulet de canon. Tant pis pour ceux qui étaient devant
moi.--Qu'y faire? Chacun mange selon son appétit; moi, j'avais
grand'faim!--Tenez, Saint-Père, à Toulon, je n'avais pas de quoi acheter
une paire d'épaulettes, et au lieu d'elles j'avais une mère et je ne
sais combien de frères sur les épaules. Tout cela est placé à présent,
assez convenablement, j'espère. Joséphine m'avait épousé, comme par
pitié, et nous allons la couronner à la barbe de Raguideau, son notaire,
qui disait que je n'avais que la cape et l'épée. Il n'avait, ma foi! pas
tort.--Manteau impérial, couronne, qu'est-ce que tout cela? Est-ce à
moi?--Costume! costume d'acteur! Je vais l'endosser pour une heure, et
j'en aurai assez. Ensuite je reprendrai mon petit habit d'officier, et
je monterai à cheval; toute la vie à cheval!--Je ne serai pas assis un
jour sans courir le risque d'être jeté à bas du fauteuil. Est-ce donc
bien à envier? Hein?
«Je vous le dis, Saint-Père; il n'y a au monde que deux classes
d'hommes: ceux qui ont et ceux qui gagnent.
«Les premiers se couchent, les autres se remuent. Comme j'ai compris
cela de bonne heure et à propos, j'irai loin, voilà tout. Il n'y en a
que deux qui soient arrivés en commençant à quarante ans: Cromwell et
Jean-Jacques; si vous aviez donné à l'un une ferme, et à l'autre douze
cents francs et sa servante, ils n'auraient ni prêché, ni commandé, ni
écrit. Il y a des ouvriers en bâtiments, en couleurs, en formes et en
phrases; moi, je suis ouvrier en batailles. C'est mon état.--À
trente-cinq ans, j'en ai déjà fabriqué dix-huit qui s'appellent:
Victoires.--Il faut bien qu'on me paye mon ouvrage. Et le payer d'un
trône, ce n'est pas trop cher.--D'ailleurs je travaillerai toujours.
Vous en verrez bien d'autres. Vous verrez toutes les dynasties dater de
la mienne, tout parvenu que je suis, et élu. Élu, comme vous,
Saint-Père, et tiré de la foule. Sur ce point nous pouvons nous donner
la main.»
Et, s'approchant, il tendit sa main blanche et brusque vers la main
décharnée et timide du bon Pape, qui, peut-être attendri par le ton de
bonhomie de ce dernier mouvement de l'Empereur, peut-être par un retour
secret sur sa propre destinée et une triste pensée sur l'avenir des
sociétés chrétiennes, lui donna doucement le bout de ses doigts,
tremblants encore, de l'air d'une grand'mère qui se raccommode avec un
enfant qu'elle avait eu le chagrin de gronder trop fort. Cependant il
secoua la tête avec tristesse, et je vis rouler de ses beaux yeux une
larme qui glissa rapidement sur sa joue livide et desséchée. Elle me
parut le dernier adieu du Christianisme mourant qui abandonnait la terre
à l'égoïsme et au hasard.
Bonaparte jeta un regard furtif sur cette larme arrachée à ce pauvre
coeur, et je surpris même, d'un côté de sa bouche, un mouvement rapide
qui ressemblait à un sourire de triomphe.--En ce moment, cette nature
toute-puissante me parut moins élevée et moins exquise que celle de son
saint adversaire; cela me fit rougir, sous mes rideaux, de tous mes
enthousiasmes passés; je sentis une tristesse toute nouvelle en
découvrant combien la plus haute grandeur politique pouvait devenir
petite dans ses froides ruses de vanité, ses pièges misérables et ses
noirceurs de roué. Je vis qu'il n'avait rien voulu de son prisonnier, et
que c'était une joie tacite qu'il s'était donnée de n'avoir pas faibli
dans ce tête-à-tête, et s'étant laissé surprendre à l'émotion de la
colère, de faire fléchir le captif sous l'émotion de la fatigue, de la
crainte et de toutes les faiblesses qui amènent un attendrissement
inexplicable sur la paupière d'un vieillard.--Il avait voulu avoir le
dernier et sortit, sans ajouter un mot, aussi brusquement qu'il était
entré. Je ne vis pas s'il avait salué le Pape. Je ne le crois pas.