PAR ORDRE:

«Lundi prochain, représentation extraordinaire d'IRÈNE, pièce

nouvelle de M. DE VOLTAIRE, et de ROSE ET COLAS, par M. SEDAINE,

musique de M. DE MONSIGNY, au bénéfice de mademoiselle Colombe,

célèbre cantatrice de la Comédie-Italienne, laquelle paraîtra dans

la seconde pièce. SA MAJESTÉ LA REINE a daigné promettre qu'elle

honorerait le spectacle de sa présence.»

--«Eh bien, dis-je, mon capitaine, qu'est-ce que cela peut me faire, ça?

--Tu es un bon sujet, me dit-il, tu es beau garçon; je te ferai poudrer

et friser pour te donner un peu meilleur air, et tu seras placé en

faction à la porte de la loge de la Reine.»

Ce qui fut dit fut fait. L'heure du spectacle venue, me voilà dans le

corridor, en grande tenue du régiment d'Auvergne, sur un tapis bleu, au

milieu des guirlandes de fleurs en festons qu'on avait disposées

partout, et des lis épanouis, sur chaque marche des escaliers du

théâtre. Le directeur courait de tous côtés avec un air tout joyeux et

agité. C'était un petit homme gros et rouge, vêtu d'un habit de soie

bleu de ciel, avec un jabot florissant et faisant la roue. Il s'agitait

en tous sens, et ne cessait de se mettre à la fenêtre en disant:

«Ceci est de la livrée de madame la duchesse de Montmorency; ceci, le

coureur de M. le duc de Lauzun; M. le prince de Guéménée vient

d'arriver; M. de Lambesc vient après. Vous avez vu? vous savez? Qu'elle

est bonne, la Reine! Que la Reine est bonne!»

Il passait et repassait effaré, cherchant Grétry, et le rencontra nez à

nez dans le corridor précisément en face de moi.

--«Dites-moi, monsieur Grétry, mon cher monsieur Grétry, dites-moi, je

vous en supplie, s'il ne m'est pas possible de parler à cette célèbre

cantatrice que vous m'amenez. Certainement il n'est pas permis à un

ignare et non lettré comme moi d'élever le plus léger doute sur son

talent, mais encore voudrais-je bien apprendre de vous qu'il n'y a pas à

craindre que la Reine ne soit mécontente. On n'a pas répété.

--Hé! hé! répondit Grétry d'un air de persiflage, il m'est impossible de

vous répondre là-dessus, mon cher monsieur; ce que je puis vous assurer,

c'est que vous ne la verrez pas. Une actrice comme celle-là, monsieur,

c'est une enfant gâtée. Mais vous la verrez quand elle entrera en scène.

D'ailleurs, quand ce serait une autre que mademoiselle Colombe,

qu'est-ce que cela vous fait?

--Comment, monsieur, moi, directeur du théâtre d'Orléans, je n'aurais

pas le droit?... reprit-il en se gonflant les joues.

--Aucun droit, mon brave directeur, dit Grétry. Eh! comment se fait-il

que vous doutiez un moment d'un talent dont Sedaine et moi avons

répondu,» poursuivit-il avec plus de sérieux.

Je fus bien aise d'entendre ce nom cité avec autorité, et je prêtai plus

d'attention.

Le directeur, en homme qui savait son métier, voulut profiter de la

circonstance.

--«Mais on me compte donc pour rien? disait-il; mais de quoi ai-je

l'air? J'ai prêté mon théâtre avec un plaisir infini, trop heureux de

voir l'auguste princesse qui...

--À propos, dit Grétry, vous savez que je suis chargé de vous annoncer

que ce soir la Reine vous fera remettre une somme égale à la moitié de

la recette générale.»

Le directeur saluait avec une inclination profonde en reculant toujours,

ce qui prouvait le plaisir que lui causait cette nouvelle.

--«Fi donc! monsieur, fi donc! je ne parle pas de cela, malgré le

respect avec lequel je recevrai cette faveur; mais vous ne m'avez rien

fait espérer qui vînt de votre génie, et...

--Vous savez aussi qu'il est question de vous pour diriger la

Comédie-Italienne à Paris?

--Ah! monsieur Grétry...

--On ne parle que de votre mérite à la cour; tout le monde vous y aime

beaucoup, et c'est pour cela que la Reine a voulu voir votre théâtre. Un

directeur est l'âme de tout; de lui vient le génie des auteurs, celui

des compositeurs, des acteurs, des décorateurs, des dessinateurs, des

allumeurs et des balayeurs; c'est le principe et la fin de tout; la

Reine le sait bien. Vous avez triplé vos places, j'espère?

--Mieux que cela, monsieur Grétry, elles sont à un louis; je ne pouvais

pas manquer de respect à la cour au point de les mettre à moins.»

En ce moment même tout retentit d'un grand bruit de chevaux et de grands

cris de joie, et la Reine entra si vite, que j'eus à peine le temps de

présenter les armes, ainsi que la sentinelle placée devant moi. De beaux

seigneurs parfumés la suivaient, et une jeune femme, que je reconnus

pour celle qui l'accompagnait à Montreuil.

Le spectacle commença tout de suite. Le Kain et cinq autres acteurs de

la Comédie-Française étaient venus jouer la tragédie d'_Irène_, et je

m'aperçus que cette tragédie allait toujours son train, parce que la

Reine parlait et riait tout le temps qu'elle dura. On n'applaudissait

pas, par respect pour elle, comme c'est l'usage encore, je crois, à la

cour. Mais quand vint l'opéra-comique, elle ne dit plus rien, et

personne ne souffla dans sa loge.

Tout d'un coup j'entendis une grande voix de femme qui s'élevait de la

scène, et qui me remua les entrailles; je tremblai, et je fus forcé de

m'appuyer sur mon fusil. Il n'y avait qu'une voix comme celle-là dans le

monde, une voix venant du coeur, et résonnant dans la poitrine comme une

harpe, une voix de passion.

J'écoutai, en appliquant mon oreille contre la porte, et à travers le

rideau de gaze de la petite lucarne de la loge, j'entrevis les comédiens

et la pièce qu'ils jouaient; il y avait une petite personne qui

chantait:

Il était un oiseau gris

Comme un' souris,

Qui, pour loger ses petits,

Fit un p'tit

Nid.

Et disait à son amant:

Aimez-moi, aimez-moi, mon p'tit roi.

Et, comme il était assis sur la fenêtre, elle avait peur que son père

endormi ne se réveillât et ne vît Colas; et elle changeait le refrain de

sa chanson, et elle disait:

Ah! r'montez vos jambes, car on les voit.

J'eus un frisson extraordinaire par tout le corps quand je vis à quel

point cette Rose ressemblait à Pierrette; c'était sa taille, c'était son

même habit, son fourreau rouge et bleu, son jupon blanc, son petit air

délibéré et naïf, sa jambe si bien faite, et ses petits souliers à

boucles d'argent avec ses bas rouge et bleu.

--«Mon Dieu, me disais-je, comme il faut que ces actrices soient habiles

pour prendre ainsi tout de suite l'air des autres! Voilà cette fameuse

mademoiselle Colombe, qui loge dans un bel hôtel, qui est venue ici en

poste, qui a plusieurs laquais, et qui va dans Paris vêtue comme une

duchesse, et elle ressemble autant que cela à Pierrette! mais on voit

bien tout de même que ce n'est pas elle. Ma pauvre Pierrette ne chantait

pas si bien, quoique sa voix soit au moins aussi jolie.»

Je ne pouvais pas cependant cesser de regarder à travers la glace, et

j'y restai jusqu'au moment où l'on me poussa brusquement la porte sur le

visage. La Reine avait trop chaud, et voulait que sa loge fût ouverte.

J'entendis sa voix; elle parlait vite et haut:

«Je suis bien contente, le Roi s'amusera bien de notre aventure.

Monsieur le premier gentilhomme de la chambre peut dire à mademoiselle

Colombe qu'elle ne se repentira pas de m'avoir laissé faire les honneurs

de son nom. Oh! que cela m'amuse!

--Ma chère princesse, disait-elle à madame de Lamballe, nous avons

attrapé tout le monde ici... Tout ce qui est là fait une bonne action

sans s'en douter. Voilà ceux de la bonne ville d'Orléans enchantés de la

grande cantatrice, et toute la cour qui voudrait l'applaudir. Oui, oui,

applaudissons.»

En même temps elle donna le signal des applaudissements, et toute la

salle, ayant les mains déchaînées, ne laissa plus passer un mot de

_Rose_ sans l'applaudir à tout rompre. La charmante Reine était ravie.

--«C'est ici, dit-elle à M. de Biron, qu'il y a trois mille amoureux;

mais ils le sont de Rose et non de moi, cette fois.»

La pièce finissait et les femmes en étaient à jeter leurs bouquets sur

Rose.

--«Et le véritable amoureux, où est-il donc?» dit la Reine à M. le duc

de Lauzun. Il sortit de la loge et fit signe à mon capitaine, qui rôdait

dans le corridor.

Le tremblement me reprit; je sentais qu'il allait m'arriver quelque

chose, sans oser le prévoir ou le comprendre, ou seulement y penser.

Mon capitaine salua profondément et parla bas à M. de Lauzun. La Reine

me regarda; je m'appuyai sur le mur pour ne pas tomber. On montait

l'escalier, et je vis Michel Sedaine suivi de Grétry et du directeur

important et sot; ils conduisaient Pierrette, la vraie Pierrette, ma

Pierrette à moi, ma soeur, ma femme, ma Pierrette de Montreuil.

Le directeur cria de loin: «Voici une belle soirée de dix-huit mille

francs!»

La Reine se retourna, et, parlant hors de sa loge d'un air tout à la

fois plein de franche gaîté et d'une bienfaisante finesse, elle prit la

main de Pierrette:

«Viens, mon enfant, dit-elle, il n'y a pas d'autre état qui fasse gagner

sa dot en une heure de temps sans péché. Je reconduirai demain mon élève

à M. le curé de Montreuil, qui nous absoudra toutes les deux, j'espère.

Il te pardonnera bien d'avoir joué la comédie une fois dans ta vie,

c'est le moins que puisse faire une femme honnête.»

Ensuite elle me salua.

Me saluer! moi, qui étais plus d'à moitié mort, quelle cruauté!

--«J'espère, dit-elle, que M. Mathurin voudra bien accepter à présent la

fortune de Pierrette; je n'y ajoute rien, elle l'a gagnée elle-même.»

Servitude et grandeur militaires · 第 25 / 50 题