CHAPITRE X

_UNE BELLE SOIRÉE_

Ici l'honnête Adjudant goûta un peu de son petit verre d'absinthe, en

nous engageant à l'imiter, et, après avoir essuyé sa moustache blanche

avec un mouchoir rouge et l'avoir tournée un instant dans ses gros

doigts, il poursuivit ainsi:

Si je savais faire des surprises, mon lieutenant, comme on en fait dans

les livres, et faire attendre la fin d'une histoire en tenant la dragée

haute aux auditeurs, et puis la faire goûter du bout des lèvres, et puis

la relever, et puis la donner tout entière à manger, je trouverais une

manière nouvelle de vous dire la suite de ceci; mais je vais de fil en

aiguille, tout simplement comme a été ma vie de jour en jour, et je vous

dirai que depuis le jour où mon pauvre Michel était venu me voir ici à

Vincennes, et m'avait trouvé dans la position du premier rang, je

maigris d'une manière ridicule, parce que je n'entendis plus parler de

notre petite famille de Montreuil, et que je vins à penser que Pierrette

m'avait oublié tout à fait. Le régiment d'Auvergne était à Orléans

depuis trois mois, et le mal du pays commençait à m'y prendre. Je

jaunissais à vue d'oeil et je ne pouvais plus soutenir mon fusil. Mes

camarades commençaient à me prendre en grand mépris, comme on prend ici

toute maladie, vous le savez.

Il y en avait qui me dédaignaient parce qu'ils me croyaient très malade,

d'autres parce qu'ils soutenaient que je faisais semblant de l'être, et,

dans ce dernier cas, il ne me restait d'autre parti que de mourir pour

prouver que je disais vrai, ne pouvant pas me rétablir tout à coup ni

être assez mal pour me coucher; fâcheuse position.

Un jour un officier de ma compagnie vint me trouver, et me dit:

«Mathurin, toi qui sais lire, lis un peu cela.»

Et il me conduisit sur la place de Jeanne d'Arc, place qui m'est chère,

où je lus une grande affiche de spectacle sur laquelle on avait imprimé

ceci:

Servitude et grandeur militaires · 第 24 / 50 题