CHAPITRE XI

_FIN DE L'HISTOIRE DE L'ADJUDANT_

Ici le bon Adjudant se leva pour prendre le portrait, qu'il nous fit

passer encore une fois de main en main.

--La voilà, disait-il, dans le même costume, ce bavolet et ce mouchoir

au cou; la voilà telle que voulut bien la peindre madame la princesse de

Lamballe. C'est ta mère, mon enfant, disait-il à la belle personne qu'il

avait près de lui sur son genou; elle ne joua plus la comédie, car elle

ne put jamais savoir que ce rôle de _Rose et Colas_, enseigné par la

Reine.

Il était ému. Sa vieille moustache blanche tremblait un peu, et il y

avait une larme dessus.

--Voilà une enfant qui a tué sa pauvre mère en naissant, ajouta-t-il; il

faut bien l'aimer pour lui pardonner cela; mais enfin tout ne nous est

pas donné à la fois. Ç'aurait été trop, apparemment, pour moi, puisque

la Providence ne l'a pas voulu. J'ai roulé depuis avec les canons de la

République et de l'Empire, et je peux dire que, de Marengo à la Moscowa,

j'ai vu de bien belles affaires; mais je n'ai pas eu de plus beau jour

dans ma vie que celui que je vous ai raconté là. Celui où je suis entré

dans la Garde Royale a été aussi un des meilleurs. J'ai repris avec tant

de joie la cocarde blanche que j'avais dans le Royal-Auvergne! Et aussi,

mon lieutenant, je tiens à faire mon devoir, comme vous l'avez vu. Je

crois que je mourrais de honte, si, demain à l'inspection, il me

manquait une gargousse seulement; et je crois qu'on a pris un baril au

dernier exercice à feu, pour les cartouches de l'infanterie. J'aurais

presque envie d'y aller voir, si ce n'était la défense d'y entrer avec

des lumières.

Nous le priâmes de se reposer et de rester avec ses enfants, qui le

détournèrent de son projet; et, en achevant son petit verre, il nous dit

encore quelques traits indifférents de sa vie: il n'avait pas eu

d'avancement parce qu'il avait toujours trop aimé les corps d'élite et

s'était trop attaché à son régiment. Canonnier dans la Garde des

consuls, sergent dans la Garde Impériale, lui avaient toujours paru de

plus hauts grades qu'officier de la ligne. J'ai vu beaucoup de

_grognards_ pareils. Au reste, tout ce qu'un soldat peut avoir de

dignités, il l'avait: fusil _d'honneur_ à capucines d'argent, croix

d'honneur pensionnée, et surtout beaux et nobles états de service, où la

colonne des actions d'éclat était pleine. C'était ce qu'il ne racontait

pas.

Il était deux heures du matin. Nous fîmes cesser la veillée en nous

levant et en serrant cordialement la main de ce brave homme, et nous le

laissâmes heureux des émotions de sa vie, qu'il avait renouvelées dans

son âme honnête et bonne.

--«Combien de fois, dis-je, ce vieux soldat vaut-il mieux avec sa

résignation, que nous autres, jeunes officiers, avec nos ambitions

folles!» Cela nous donna à penser.

--«Oui, je crois bien, continuai-je, en passant le petit pont qui fut

levé après nous; je crois que ce qu'il y a de plus pur dans nos temps,

c'est l'âme d'un soldat pareil, scrupuleux sur son honneur et le croyant

souillé par la moindre tache d'indiscipline ou de négligence; sans

ambition, sans vanité, sans luxe, toujours esclave et toujours fier et

content de sa Servitude, n'ayant de cher dans sa vie qu'un souvenir de

reconnaissance.

--Et croyant que la Providence a les yeux sur lui!» me dit Timoléon,

d'un air profondément frappé et me quittant pour se retirer chez lui.

Servitude et grandeur militaires · 第 26 / 50 题