_SUR LE CARACTÈRE GÉNÉRAL DES ARMÉES_
L'armée est une nation dans la Nation; c'est un vice de nos temps. Dans
l'antiquité il en était autrement: tout citoyen était guerrier, et tout
guerrier était citoyen; les hommes de l'Armée ne se faisaient point un
autre visage que les hommes de la cité. La crainte des dieux et des
lois, la fidélité à la patrie, l'austérité des moeurs, et, chose
étrange! l'amour de la paix et de l'ordre, se trouvaient dans les camps
plus que dans les villes, parce que c'était l'élite de la Nation qui les
habitait. La paix avait des travaux plus rudes que la guerre pour ces
armées intelligentes. Par elles la terre de la patrie était couverte de
monuments ou sillonnée de larges routes, et le ciment romain des
aqueducs était pétri, ainsi que Rome elle-même, des mains qui la
défendaient. Le repos des soldats était fécond autant que celui des
nôtres est stérile et nuisible. Les citoyens n'avaient ni admiration
pour leur valeur, ni mépris pour leur oisiveté, parce que le même sang
circulait sans cesse des veines de la Nation dans les veines de l'Armée.
Dans le moyen âge et au delà, jusqu'à la fin du règne de Louis XIV,
l'Armée tenait à la Nation, sinon par tous ses soldats, du moins par
tous leurs chefs, parce que le soldat était l'homme du Noble, levé par
lui sur sa terre, amené à sa suite à l'armée, et ne relevant que de lui:
or, son seigneur était propriétaire et vivait dans les entrailles mêmes
de la mère-patrie. Soumis à l'influence toute populaire du prêtre, il ne
fit autre chose, durant le moyen âge, que de se dévouer corps et bien au
pays, souvent en lutte contre la couronne, et sans cesse révolté contre
une hiérarchie de pouvoirs qui eût amené trop d'abaissement dans
l'obéissance, et, par conséquent, d'humiliation dans la profession des
armes. Le régiment appartenait au colonel, la compagnie au capitaine, et
l'un et l'autre savaient fort bien emmener leurs hommes quand leur
conscience comme citoyens n'était pas d'accord avec les ordres qu'ils
recevaient comme hommes de guerre. Cette indépendance de l'Armée dura en
France jusqu'à M. de Louvois, qui, le premier, la soumit aux bureaux et
la remit, pieds et poings liés, dans la main du Pouvoir souverain. Il
n'y éprouva pas peu de résistance, et les derniers défenseurs de la
Liberté généreuse des hommes de guerre furent ces rudes et francs
gentilshommes, qui ne voulaient amener leur famille de soldats à l'Armée
que pour aller en guerre. Quoiqu'ils n'eussent pas passé l'année à
enseigner l'éternel maniement d'armes à des automates, je vois qu'eux et
les leurs se tiraient assez bien d'affaire sur les champs de bataille de
Turenne. Ils haïssaient particulièrement l'uniforme, qui donne à tous le
même aspect, et soumet les esprits à l'habit et non à l'homme. Ils se
plaisaient à se vêtir de rouge les jours de combat, pour être mieux vus
des leurs et mieux visés de l'ennemi; et j'aime à rappeler, sur la foi
de Mirabeau, ce vieux marquis de Coëtquen, qui, plutôt que de paraître
en uniforme à la revue du Roi, se fit casser par lui à la tête de son
régiment: «Heureusement, sire, que les morceaux me restent,» dit-il
après. C'était quelque chose que de répondre ainsi à Louis XIV. Je
n'ignore pas les mille défauts de l'organisation qui expirait alors;
mais je dis qu'elle avait cela de meilleur que la nôtre, de laisser plus
librement luire et flamber le feu national et guerrier de la France.
Cette sorte d'Armée était une armure très forte et très complète dont la
Patrie couvrait le Pouvoir souverain, mais dont toutes les pièces
pouvaient se détacher d'elles-mêmes, l'une après l'autre, si le Pouvoir
s'en servait contre elle.
La destinée d'une Armée moderne est tout autre que celle-là, et la
centralisation des Pouvoirs l'a faite ce qu'elle est. C'est un corps
séparé du grand corps de la Nation, et qui semble le corps d'un enfant,
tant il marche en arrière pour l'intelligence et tant il lui est défendu
de grandir. L'Armée moderne, sitôt qu'elle cesse d'être en guerre,
devient une sorte de gendarmerie. Elle se sent honteuse d'elle-même, et
ne sait ni ce qu'elle fait ni ce qu'elle est; elle se demande sans cesse
si elle est esclave ou reine de l'État: ce corps cherche partout son âme
et ne la trouve pas.
L'homme soldé, le Soldat, est un pauvre glorieux, victime et bourreau,
bouc émissaire journellement sacrifié à son peuple et pour son peuple
qui se joue de lui; c'est un martyr féroce et humble tout ensemble, que
se rejettent le Pouvoir et la Nation toujours en désaccord.
Que de fois, lorsqu'il m'a fallu prendre une part obscure mais active
dans nos troubles civils, j'ai senti ma conscience s'indigner de cette
condition inférieure et cruelle! Que de fois j'ai comparé cette
existence à celle du Gladiateur! Le peuple est le César indifférent, le
Claude ricaneur auquel les soldats disent sans cesse en défilant: _Ceux
qui vont mourir te saluent_.
Que quelques ouvriers, devenus plus misérables à mesure que
s'accroissent leur travail et leur industrie, viennent à s'ameuter
contre leur chef d'atelier; ou qu'un fabricant ait la fantaisie
d'ajouter, cette année, quelques cent mille francs à son revenu; ou
seulement qu'une _bonne ville_, jalouse de Paris, veuille avoir aussi
ses trois journées de fusillade, on crie au secours de part et d'autre.
Le gouvernement, quel qu'il soit, répond avec assez de sens: _La loi ne
me permet pas de juger entre vous; tout le monde a raison; moi, je n'ai
à vous envoyer que mes gladiateurs, qui vous tueront et que vous
tuerez_. En effet, ils vont, ils tuent, et sont tués. La paix revient;
on s'embrasse, on se complimente, et les chasseurs de lièvres se
félicitent de leur adresse dans le tir à l'officier et aux soldats. Tout
calcul fait, reste une simple soustraction de quelques morts; mais les
soldats n'y sont pas portés en nombre, ils ne comptent pas. On s'en
inquiète peu. Il est convenu que ceux qui meurent sous l'uniforme n'ont
ni père, ni mère, ni femme, ni amie à faire mourir dans les larmes.
C'est un sang anonyme.
Quelquefois (chose fréquente aujourd'hui) les deux partis séparés
s'unissent pour accabler de haine et de malédiction les malheureux
condamnés à les vaincre.
Aussi le sentiment qui dominera ce livre sera-t-il celui qui me l'a fait
commencer, le désir de détourner de la tête du Soldat cette malédiction
que le citoyen est souvent prêt à lui donner, et d'appeler sur l'Armée
le pardon de la Nation. Ce qu'il y a de plus beau après l'inspiration,
c'est le dévouement; après le Poète, c'est le Soldat; ce n'est pas sa
faute s'il est condamné à un état d'ilote.
L'Armée est aveugle et muette. Elle frappe devant elle du lieu où on la
met. Elle ne veut rien et agit par ressort. C'est une grande chose que
l'on meut et qui tue; mais aussi c'est une chose qui souffre.
C'est pour cela que j'ai toujours parlé d'elle avec un attendrissement
involontaire. Nous voici jetés dans ces temps sévères où les villes de
France deviennent tour à tour des champs de bataille, et, depuis peu,
nous avons beaucoup à pardonner aux hommes qui tuent.
En regardant de près la vie de ces troupes armées que, chaque jour,
pousseront sur nous tous les Pouvoirs qui se succéderont, nous
trouverons bien, il est vrai, que, comme je l'ai dit, l'existence du
Soldat est (après la peine de mort) la trace la plus douloureuse de
barbarie qui subsiste parmi les hommes, mais aussi que rien n'est plus
digne de l'intérêt et de l'amour de la Nation que cette famille
sacrifiée qui lui donne quelquefois tant de gloire.