_DE LA SERVITUDE DU SOLDAT ET DE SON CARACTÈRE INDIVIDUEL_
Les mots de notre langage familier ont quelquefois une parfaite justesse
de sens. C'est bien _servir_, en effet, qu'obéir et commander dans une
Armée. Il faut gémir de cette Servitude, mais il est juste d'admirer ces
esclaves. Tous acceptent leur destinée avec toutes ses conséquences, et,
en France surtout, on prend avec une extrême promptitude les qualités
exigées par l'état militaire. Toute cette activité que nous avons se
fond tout à coup pour faire place à je ne sais quoi de morne et de
consterné.
La vie est triste, monotone, régulière. Les heures sonnées par le
tambour sont aussi sourdes et aussi sombres que lui. La démarche et
l'aspect sont uniformes comme l'habit. La vivacité de la jeunesse et la
lenteur de l'âge mûr finissent par prendre la même allure, et c'est
celle de l'_arme_. L'_arme_ où l'on _sert_ est le moule où l'on jette
son caractère, où il se change et se refond pour prendre une forme
générale imprimée pour toujours. L'Homme s'efface sous le Soldat.
La servitude militaire est lourde et inflexible comme le masque de fer
du prisonnier sans nom, et donne à tout homme de guerre une figure
uniforme et froide.
Aussi, au seul aspect d'un corps d'armée, on s'aperçoit que l'ennui et
le mécontentement sont les traits généraux du visage militaire. La
fatigue y ajoute ses rides, le soleil ses teintes jaunes, et une
vieillesse anticipée sillonne des figures de trente ans. Cependant une
idée commune à tous a souvent donné à cette réunion d'hommes sérieux un
grand caractère de majesté, et cette idée est l'_Abnégation_.
L'Abnégation du Guerrier est une croix plus lourde que celle du Martyr.
Il faut l'avoir portée longtemps pour en savoir la grandeur et le poids.
Il faut bien que le Sacrifice soit la plus belle chose de la terre,
puisqu'il a tant de beauté dans des hommes simples qui, souvent, n'ont
pas la pensée de leur mérite et le secret de leur vie. C'est lui qui
fait que de cette vie de gêne et d'ennuis il sort, comme par miracle, un
caractère factice mais généreux, dont les traits sont grands et bons
comme ceux des médailles antiques.
L'Abnégation complète de soi-même, dont je viens de parler, l'attente
continuelle et indifférente de la mort, la renonciation entière à la
liberté de penser et d'agir, les lenteurs imposées à une ambition
bornée, et l'impossibilité d'accumuler des richesses, produisent des
vertus qui sont plus rares dans les classes libres et actives.
En général, le caractère militaire est simple, bon, patient; et l'on y
trouve quelque chose d'enfantin, parce que la vie des régiments tient un
peu de la vie des collèges. Les traits de rudesse et de tristesse qui
l'obscurcissent lui sont imprimés par l'ennui, mais surtout par une
position toujours fausse vis-à-vis de la Nation, et par la comédie
nécessaire de l'autorité.
L'autorité absolue qu'exerce un homme le contraint à une perpétuelle
réserve. Il ne peut dérider son front devant ses inférieurs, sans leur
laisser prendre une familiarité qui porte atteinte à son pouvoir. Il se
retranche l'abandon et la causerie amicale, de peur qu'on ne prenne acte
contre lui de quelque aveu de la vie ou de quelque faiblesse qui serait
de mauvais exemple. J'ai connu des officiers qui s'enfermaient dans un
silence de trappiste, et dont la bouche sérieuse ne soulevait la
moustache que pour laisser passage à un commandement. Sous l'Empire,
cette contenance était presque toujours celle des officiers supérieurs
et des généraux. L'exemple en avait été donné par le maître, la coutume
sévèrement conservée, et à propos; car à la considération nécessaire
d'éloigner la familiarité, se joignait encore le besoin qu'avait leur
vieille expérience de conserver sa dignité aux yeux d'une jeunesse plus
instruite qu'elle, envoyée sans cesse par les écoles militaires, et
arrivant toute bardée de chiffres, avec une assurance de lauréat que le
silence seul pouvait tenir en bride.
Je n'ai jamais aimé l'espèce des jeunes officiers, même lorsque j'en
faisais partie. Un secret instinct de la vérité m'avertissait qu'en
toute chose la théorie n'est rien auprès de la pratique, et le grave et
silencieux sourire des vieux capitaines me tenait en garde contre cette
pauvre science qui s'apprend en quelques jours de lecture. Dans les
régiments où j'ai servi, j'aimais à écouter ces vieux officiers dont le
dos voûté avait encore l'attitude d'un dos de soldat, chargé d'un sac
plein d'habits et d'une giberne pleine de cartouches. Ils me faisaient
de vieilles histoires d'Égypte, d'Italie et de Russie, qui m'en
apprenaient plus sur la guerre que l'ordonnance de 1789, les règlements
de service et les interminables instructions, à commencer par celle du
grand Frédéric à ses généraux. Je trouvais, au contraire, quelque chose
de fastidieux dans la fatuité confiante, désoeuvrée et ignorante des
jeunes officiers de cette époque, fumeurs et joueurs éternels, attentifs
seulement à la rigueur de leur tenue, savants sur la coupe de leur
habit, orateurs de café et de billard. Leur conversation n'avait rien de
plus caractérisé que celle de tous les jeunes gens ordinaires du grand
monde; seulement les banalités y étaient un peu plus grossières. Pour
tirer quelque parti de ce qui m'entourait, je ne perdais nulle occasion
d'écouter; et le plus habituellement j'attendais les heures de
promenades régulières, où les anciens officiers aiment à se communiquer
leurs souvenirs. Ils n'étaient pas fâchés, de leur côté, d'écrire dans
ma mémoire les histoires particulières de leur vie, et, trouvant en moi
une patience égale à la leur et un silence aussi sérieux, ils se
montrèrent toujours prêts à s'ouvrir à moi. Nous marchions souvent le
soir dans les champs, ou dans les bois qui environnaient les garnisons,
ou sur le bord de la mer, et la vue générale de la nature ou le moindre
accident de terrain leur donnait des souvenirs inépuisables: c'était une
bataille navale, une retraite célèbre, une embuscade fatale, un combat
d'infanterie, un siège, et partout des regrets d'un temps de dangers, du
respect pour la mémoire de tel grand général, une reconnaissance naïve
pour tel nom obscur qu'ils croyaient illustre; et, au milieu de tout
cela, une touchante simplicité de coeur qui remplissait le mien d'une
sorte de vénération pour ce mâle caractère, forgé dans de continuelles
adversités et dans les doutes d'une position fausse et mauvaise.
J'ai le don, souvent douloureux, d'une mémoire que le temps n'altère
jamais; ma vie entière, avec toutes ses journées, m'est présente comme
un tableau ineffaçable. Les traits ne se confondent jamais; les couleurs
ne pâlissent point. Quelques-unes sont noires et ne perdent rien de leur
énergie qui m'afflige. Quelques fleurs s'y trouvent aussi, dont les
corolles sont aussi fraîches qu'au jour qui les fit épanouir, surtout
lorsqu'une larme involontaire tombe sur elles de mes yeux et leur donne
un plus vif éclat.
La conversation la plus inutile de ma vie m'est toujours présente à
l'instant où je l'évoque, et j'aurais trop à dire, si je voulais faire
des récits qui n'ont pour eux que le mérite d'une vérité naïve; mais,
rempli d'une amicale pitié pour la misère des Armées, je choisirai dans
mes souvenirs ceux qui se présentent à moi comme un vêtement assez
décent et d'une forme digne d'envelopper une pensée choisie, et de
montrer combien de situations contraires aux développements du caractère
et de l'intelligence dérivent de la Servitude grossière et des moeurs
arriérées des Armées permanentes.
Leur couronne est une couronne d'épines, et parmi ses pointes je ne
pense pas qu'il en soit de plus douloureuse que celle de l'obéissance
passive. Ce sera la première aussi dont je ferai sentir l'aiguillon.
J'en parlerai d'abord, parce qu'elle me fournit le premier exemple des
nécessités cruelles de l'Armée, en suivant l'ordre de mes années. Quand
je remonte à mes plus lointains souvenirs, je trouve dans mon enfance
militaire une anecdote qui m'est présente à la mémoire, et, telle
qu'elle me fut racontée, je la redirai, sans chercher, mais sans éviter,
dans aucun de mes récits, les traits minutieux de la vie ou du caractère
militaire, qui, l'un et l'autre, je ne saurais trop le redire, sont en
retard sur l'esprit général et la marche de la Nation, et sont, par
conséquent, toujours empreints d'une certaine puérilité.
LAURETTE
OU
LE CACHET ROUGE