CHAPITRE PREMIER

_POURQUOI J'AI RASSEMBLÉ CES SOUVENIRS_

S'il est vrai, selon le poète catholique, qu'il n'y ait pas de plus

grande peine que de se rappeler un temps heureux, dans la misère, il est

aussi vrai que l'âme trouve quelque bonheur à se rappeler, dans un

moment de calme et de liberté, les temps de peine ou d'esclavage. Cette

mélancolique émotion me fait jeter en arrière un triste regard sur

quelques années de ma vie, quoique ces années soient bien proches de

celle-ci, et que cette vie ne soit pas bien longue encore.

Je ne puis m'empêcher de dire combien j'ai vu de souffrances peu connues

et courageusement portées par une race d'hommes toujours dédaignée ou

honorée outre mesure, selon que les nations la trouvent utile ou

nécessaire.

Cependant ce sentiment ne me porte pas seul à cet écrit, et j'espère

qu'il pourra servir à montrer quelquefois, par des détails de moeurs

observés de mes yeux, ce qu'il nous reste encore d'arriéré et de barbare

dans l'organisation toute moderne de nos Armées permanentes, où l'homme

de guerre est isolé du citoyen, où il est malheureux et féroce, parce

qu'il sent sa condition mauvaise et absurde. Il est triste que tout se

modifie au milieu de nous, et que la destinée des Armées soit la seule

immobile. La loi chrétienne a changé une fois les usages farouches de la

guerre; mais les conséquences des nouvelles moeurs qu'elle introduisit

n'ont pas été poussées assez loin sur ce point. Avant elle, le vaincu

était massacré ou esclave pour la vie, les villes prises, saccagées, les

habitants chassés et dispersés; aussi chaque État épouvanté se tenait-il

constamment prêt à des mesures désespérées, et la défense était aussi

atroce que l'attaque. À présent, les villes conquises n'ont rien à

craindre que de payer des contributions. Ainsi la guerre s'est

civilisée, mais non les Armées; car non seulement la routine de nos

coutumes leur a conservé tout ce qu'il y avait de mauvais en elles; mais

l'ambition ou les terreurs des gouvernements ont accru le mal, en les

séparant chaque jour du pays et en leur faisant une Servitude plus

oisive et plus grossière que jamais. Je crois peu aux bienfaits des

subites organisations; mais je conçois ceux des améliorations

successives. Quand l'attention générale est attirée sur une blessure, la

guérison tarde peu. Cette guérison, sans doute, est un problème

difficile à résoudre pour le législateur, mais il n'en était que plus

nécessaire de le poser. Je le fais ici, et si notre époque n'est pas

destinée à en avoir la solution, du moins ce voeu aura reçu de moi sa

forme et les difficultés en seront peut-être diminuées. On ne peut trop

hâter l'époque où les Armées seront identifiées à la Nation, si elle

doit acheminer au temps où les Armées et la guerre ne seront plus, et où

le globe ne portera plus qu'une nation unanime enfin sur ses formes

sociales; événement qui, depuis longtemps, devrait être accompli.

Je n'ai nul dessein d'intéresser à moi-même, et ces souvenirs seront

plutôt les Mémoires des autres que les miens; mais j'ai été assez

vivement et assez longtemps blessé des étrangetés de la vie des Armées

pour en pouvoir parler. Ce n'est que pour constater ce triste droit que

je dis quelques mots sur moi.

J'appartiens à cette génération née avec le siècle, qui, nourrie de

bulletins par l'Empereur, avait toujours devant les yeux une épée nue,

et vint la prendre au moment même où la France la remettait dans le

fourreau des Bourbons. Aussi, dans ce modeste tableau d'une partie

obscure de ma vie, je ne veux paraître que ce que je fus, spectateur

plus qu'acteur, à mon grand regret. Les événements que je cherchais ne

vinrent pas aussi grands qu'il me les eût fallu. Qu'y faire?--on n'est

pas toujours maître de jouer le rôle qu'on eût aimé, et l'habit ne nous

vient pas toujours au temps où nous le porterions le mieux. Au moment où

j'écris[1], un homme de vingt ans de service n'a pas vu une bataille

rangée. J'ai peu d'aventures à vous raconter, mais j'en ai entendu

beaucoup. Je ferai donc parler les autres plus que moi-même, hors quand

je serai forcé de m'appeler comme témoin. Je m'y suis toujours senti

quelque répugnance, en étant empêché par une certaine pudeur au moment

de me mettre en scène. Quand cela m'arrivera, du moins puis-je attester

qu'en ces endroits je serai vrai. Quand on parle de soi, la meilleure

muse est la Franchise. Je ne saurais me parer de bonne grâce de la plume

des paons; toute belle qu'elle est, je crois que chacun doit lui

préférer la sienne. Je ne me sens pas assez de modestie, je l'avoue,

pour croire gagner beaucoup en prenant quelque chose de l'allure d'un

autre, et en posant dans une attitude grandiose, artistement choisie, et

péniblement conservée aux dépens des bonnes inclinations naturelles et

d'un penchant inné que nous avons tous vers la vérité. Je ne sais si de

nos jours il ne s'est pas fait quelque abus de cette littéraire

singerie; et il me semble que la moue de Bonaparte et celle de Byron ont

fait grimacer bien des figures innocentes.

[Note 1: En 1835.]

La vie est trop courte pour que nous en perdions une part précieuse à

nous contrefaire. Encore si l'on avait affaire à un peuple grossier et

facile à duper! mais le nôtre a l'oeil si prompt et si fin, qu'il

reconnaît sur-le-champ à quel modèle vous empruntez ce mot ou ce geste,

cette parole ou cette démarche favorite, ou seulement telle coiffure ou

tel habit. Il souffle tout d'abord sur la barbe de votre masque et prend

en mépris votre vrai visage, dont, sans cela, il eût peut-être pris en

amitié les traits naturels.

Je ferai donc peu le guerrier, ayant peu vu la guerre; mais j'ai droit

de parler des mâles coutumes de l'Armée, où les fatigues et les ennuis

ne me furent point épargnés, et qui trempèrent mon âme dans une patience

à toute épreuve, en lui faisant rejeter ses forces dans le recueillement

solitaire et l'étude. Je pourrai faire voir aussi ce qu'il y a

d'attachant dans la vie sauvage des armes, toute pénible qu'elle est, y

étant demeuré si longtemps entre l'écho et le rêve des batailles. C'eût

été là assurément quatorze ans de perdus, si je n'y eusse exercé une

observation attentive et persévérante, qui faisait son profit de tout

pour l'avenir. Je dois même à la vie de l'armée des vues de la nature

humaine que jamais je n'eusse pu rechercher autrement que sous l'habit

militaire. Il y a des scènes que l'on ne trouve qu'au milieu de dégoûts

qui seraient vraiment intolérables, si l'on n'était pas forcé par

l'honneur de les tolérer.

J'aimai toujours à écouter, et quand j'étais tout enfant, je pris de

bonne heure ce goût sur les genoux blessés de mon vieux père. Il me

nourrit d'abord de l'histoire de ses campagnes, et, sur ses genoux, je

trouvai la guerre assise à côté de moi; il me montra la guerre dans ses

blessures, la guerre dans les parchemins et le blason de ses pères, la

guerre dans leurs grands portraits cuirassés, suspendus, en Beauce, dans

un vieux château. Je vis dans la Noblesse une grande famille de soldats

héréditaires, et je ne pensai plus qu'à m'élever à la taille d'un

soldat.

Mon père racontait ses longues guerres avec l'observation profonde d'un

philosophe et la grâce d'un homme de cour. Par lui, je connais

intimement Louis XV et le grand Frédéric; je n'affirmerais pas que je

n'aie pas vécu de leur temps, familier comme je le fus avec eux par tant

de récits de la guerre de Sept ans.

Mon père avait pour Frédéric II cette admiration éclairée qui voit les

hautes facultés sans s'en étonner outre mesure. Il me frappa tout

d'abord l'esprit de cette vue, me disant aussi comment trop

d'enthousiasme pour cet illustre ennemi avait été un tort des officiers

de son temps; qu'ils étaient à demi vaincus par là, quand Frédéric

s'avançait grandi par l'exaltation française; que les divisions

successives des trois puissances entre elles et des généraux français

entre eux l'avaient servi dans la fortune éclatante de ses armes; mais

que sa grandeur avait été surtout de se connaître parfaitement,

d'apprécier à leur juste valeur les éléments de son élévation, et de

faire, avec la modestie d'un sage, les honneurs de sa victoire. Il

paraissait quelquefois penser que l'Europe l'avait ménagé. Mon père

avait vu de près ce roi philosophe, sur le champ de bataille, où son

frère, l'aîné de mes sept oncles, avait été emporté d'un boulet de

canon; il avait été reçu souvent par le Roi sous la tente prussienne,

avec une grâce et une politesse toutes françaises, et l'avait entendu

parler de Voltaire et jouer de la flûte après une bataille gagnée. Je

m'étends ici presque malgré moi, parce que ce fut le premier grand homme

dont me fut tracé ainsi, en famille, le portrait d'après nature, et

parce que mon admiration pour lui fut le premier symptôme de mon inutile

amour des armes, la cause première d'une des plus complètes déceptions

de ma vie. Ce portrait est brillant encore, dans ma mémoire, des plus

vives couleurs, et le portrait physique autant que l'autre. Son chapeau

avancé sur un front poudré, son dos voûté à cheval, ses grands yeux, sa

bouche moqueuse et sévère, sa canne d'invalide faite en béquille, rien

ne m'était étranger; et, au sortir de ces récits, je ne vis qu'avec

humeur Bonaparte prendre chapeau, tabatière et gestes pareils; il me

parut d'abord plagiaire: et qui sait si, en ce point, ce grand homme ne

le fut pas quelque peu? qui saura peser ce qu'il entre du comédien dans

tout homme public toujours en vue? Frédéric II n'était-il pas le premier

type du grand capitaine tacticien moderne, du roi philosophe et

organisateur? C'étaient là les premières idées qui s'agitaient dans mon

esprit, et j'assistais à d'autres temps racontés avec une vérité toute

remplie de saines leçons. J'entends encore mon père tout irrité des

divisions du prince de Soubise et de M. de Clermont; j'entends encore

ses grandes indignations contre les intrigues de l'OEil-de-Boeuf, qui

faisaient que les généraux français s'abandonnaient tour à tour sur le

champ de bataille, préférant la défaite de l'armée au triomphe d'un

rival; je l'entends tout ému de ses antiques amitiés pour M. de Chevert

et pour M. d'Assas, avec qui il était au camp la nuit de sa mort. Les

yeux qui les avaient vus mirent leur image dans les miens, et aussi

celle de bien des personnages célèbres morts longtemps avant ma

naissance. Les récits de famille ont cela de bon, qu'ils se gravent plus

fortement dans la mémoire que les narrations écrites; ils sont vivants

comme le conteur vénéré, et ils allongent notre vie en arrière, comme

l'imagination qui devine peut l'allonger en avant dans l'avenir.

Je ne sais si un jour j'écrirai pour moi-même tous les détails intimes

de ma vie; mais je ne veux parler ici que d'une des préoccupations de

mon âme. Quelquefois, l'esprit tourmenté du passé et attendant peu de

chose de l'avenir, on cède trop aisément à la tentation d'amuser

quelques désoeuvrés des secrets de sa famille et des mystères de son

coeur. Je conçois que quelques écrivains se soient plu à faire pénétrer

tous les regards dans l'intérieur de leur vie et même de leur

conscience, l'ouvrant et le laissant surprendre par la lumière, tout en

désordre et comme encombré de familiers souvenirs et des fautes les plus

chéries. Il y a des oeuvres telles parmi les plus beaux livres de notre

langue, et qui nous resteront comme ces beaux portraits de lui-même que

Raphaël ne cessait de faire. Mais ceux qui se sont représentés ainsi,

soit avec un voile, soit à visage découvert, en ont eu le droit, et je

ne pense pas que l'on puisse faire ses confessions à voix haute, avant

d'être assez vieux, assez illustre ou assez repentant pour intéresser

toute une nation à ses péchés. Jusque-là on ne peut guère prétendre qu'à

lui être utile par ses idées ou par ses actions.

Vers la fin de l'Empire, je fus un lycéen distrait. La guerre était

debout dans le lycée, le tambour étouffait à mes oreilles la voix des

maîtres, et la voix mystérieuse des livres ne nous parlait qu'un langage

froid et pédantesque. Les logarithmes et les tropes n'étaient à nos yeux

que des degrés pour monter à l'étoile de la Légion d'honneur, la plus

belle étoile des cieux pour des enfants.

Nulle méditation ne pouvait enchaîner longtemps des têtes étourdies sans

cesse par les canons et les cloches des _Te Deum_! Lorsqu'un de nos

frères, sorti depuis quelques mois du collège, reparaissait en uniforme

de housard et le bras en écharpe, nous rougissions de nos livres et nous

les jetions à la tête des maîtres. Les maîtres mêmes ne cessaient de

nous lire les bulletins de la Grande Armée, et nos cris de _Vive

l'Empereur!_ interrompaient Tacite et Platon. Nos précepteurs

ressemblaient à des hérauts d'armes, nos salles d'études à des casernes,

nos récréations à des manoeuvres, et nos examens à des revues.

Il me prit alors plus que jamais un amour vraiment désordonné de la

gloire des armes; passion d'autant plus malheureuse que c'était le temps

précisément où, comme je l'ai dit, la France commençait à s'en guérir.

Mais l'orage grondait encore, et ni mes études sévères, rudes, forcées

et trop précoces, ni le bruit du grand monde, où, pour me distraire de

ce penchant, on m'avait jeté tout adolescent, ne me purent ôter cette

idée fixe.

Bien souvent j'ai souri de pitié sur moi-même en voyant avec quelle

force une idée s'empare de nous, comme elle nous fait sa dupe, et

combien il faut de temps pour l'user. La satiété même ne parvint qu'à me

faire désobéir à celle-ci, non à la détruire en moi, et ce livre aussi

me prouve que je prends plaisir encore à la caresser et que je ne serais

pas éloigné d'une rechute. Tant les impressions d'enfance sont

profondes, et tant s'était bien gravée sur nos coeurs la marque brûlante

de l'Aigle Romaine!

Ce ne fut que très tard que je m'aperçus que mes services n'étaient

qu'une longue méprise, et que j'avais porté dans une vie tout active une

nature toute contemplative. Mais j'avais suivi la pente de cette

génération de l'Empire, née avec le siècle et de laquelle je suis.

La guerre nous semblait si bien l'état naturel de notre pays, que

lorsque, échappés des classes, nous nous jetâmes dans l'Armée, selon le

cours accoutumé de notre torrent, nous ne pûmes croire au calme durable

de la paix. Il nous parut que nous ne risquions rien en faisant semblant

de nous reposer, et que l'immobilité n'était pas un mal sérieux en

France. Cette impression nous dura autant qu'a duré la Restauration.

Chaque année apportait l'espoir d'une guerre; et nous n'osions quitter

l'épée, dans la crainte que le jour de la démission ne devînt la veille

d'une campagne. Nous traînâmes et perdîmes ainsi des années précieuses,

rêvant le champ de bataille dans le Champ-de-Mars, et épuisant dans des

exercices de parade et dans des querelles particulières une puissante et

inutile énergie.

Accablé d'un ennui que je n'attendais pas dans cette vie si vivement

désirée, ce fut alors pour moi une nécessité que de me dérober, dans les

nuits, au tumulte fatigant et vain des journées militaires: de ces

nuits, où j'agrandis en silence ce que j'avais reçu de savoir de nos

études tumultueuses et publiques, sortirent mes poèmes et mes livres; de

ces journées il me reste ces souvenirs dont je rassemble ici, autour

d'une idée, les traits principaux. Car, ne comptant pour la gloire des

armes ni sur le présent ni sur l'avenir, je la cherchais dans les

souvenirs de mes compagnons. Le peu qui m'est advenu ne servira que de

cadre à ces tableaux de la vie militaire et des moeurs de nos armées,

dont tous les traits ne sont pas connus.

Servitude et grandeur militaires · 第 8 / 50 题