A LA ROYNE.

Madame, il vous plairra entendre par le Sr. de Vassal, présent

pourteur, la suytte des choses dont je vous manday le commancement par

le Sr. de La Croix, ès quelles j'avois de long temps prévu que Voz

Majestez vouldroient enfin qu'il y fût procédé sellon que me l'avez

escript par le Sr. de Sabran, ce que, de moy mesmes, je les avois

ainsy disposées, de façon qu'il n'a tenu à moy que l'effect ne s'en

soit ensuyvy comme l'eussiez peu desirer, mais il va encores assés

bien sellon vostre propos, et je mettray peyne de le mesnager le

mieulx qu'il me sera possible.

Les bonnes nouvelles de la victoire, ainsy qu'elles ont grandement

resjouy les catholiques, ainsy ont elles infinyement attristé ceulx de

la nouvelle religion, qui, à ceste occasion, ont, ces jours passés,

assemblé leurs concistoires et proposé plusieurs choses pour relever

leurs affaires, et pour remettre et confirmer leur armée; dont je suys

en grand peyne comme je pourray sçavoir ce qu'ilz en ont arresté, car

s'il m'a esté cy devant très difficile, il m'est à ceste heure quasi

impossible de descouvrir leurs conseilz. Tant y a que je tendray

toutjour à divertir, le plus que faire se pourra, le mal qui vous

pourroit venir de ce royaulme.

J'avoys cy devant baillé à la Royne d'Angleterre et aulx seigneurs de

son conseil certains articles, ès quelz celluy de la restriction de ne

porter par les Francoys aulcune sorte de merchandises de Flandres icy,

ny d'icy en Flandres, est contenu, non de tout sellon la dépesche de

Voz Majestez du XXe septembre, par laquelle m'ordonnez de le laysser

passer, ny sellon celle du dernier du dict moys, où me commandez de le

reffuser du tout, mais j'ay suyvy la voye du millieu, comme verrez par

les dicts articles; ce que je suplie très humblement Vostre Majesté ne

trouver mauvais, car il m'a semblé expédiant de le faire ainsy pour

vostre service, sellon la grande affection que ceste princesse monstre

d'y avoir: dont le Sr. Chapin n'a obmiz de m'envoyer curieusement

enquérir de ce qu'elle m'y avoit respondu. Il vous plairra me

commander ce que, en cella et aultres occurrances de deçà, il vous

plairra estre faict, affin que je ne faille d'y procéder justement

sellon vostre intention; et je prieray Dieu, etc.

De Londres ce XXVIIIe d'octobre 1569.

LE SIEUR DE VASSAL DIRA A LEURS MAJESTEZ, oultre le contenu des

lettres:

Que, pour garder que la prison du duc de Norfolc, et la détention des

aultres seigneurs arrestez, et le resserrement de la Royne d'Escoce,

qui sont choses mal agréables aulx subjectz de ce royaulme, ne les

face eslever, ceulx qui président meintennant en ce conseil, ont fait

despescher lettres de leur Royne aulx officiers et gens, qui ont

charge en provinces, expéciallement vers le Nort, de pourvoir

dilligentment qu'il ne se face aulcune assemblée, par quelque prétexte

que ce soit; et qu'ilz trouvent moyen de retirer toutes sortes

d'armes, mesmement les haquebuttes, des mains du peuple, le plus

gracieusement qu'il leur sera possible; et qu'ilz soyent soigneux

d'advertyr diligentment la Royne de la moindre nouveaulté, qu'ilz

verront advenir, deffendant à toute manière de gens de ne parler de

l'estat du gouvernement de ce royaulme, ny de la Royne leur Mestresse,

ny des seigneurs de son conseil, sur peyne de prison et d'aultres

rigoureuses punitions; et surtout qu'après ceste victoire du Roy, ilz

ayent l'oeil bien ouvert sur les actions de ceulx qui sont cogneuz

catholiques, mesmement au dict pays du Nort, parce que aulcuns, vers

ce quartier là, s'estoient déjà miz en campaigne, et aussi ez aultres

endroictz de ce royaulme.

Et semble que l'armement et apareil des grands navyres de ceste Royne

sera miz en quelque suspens, demeurant néantmoins ainsy apresté qu'il

est, pour s'en ayder à ung besoing, sans qu'ilz le gettent pour

encores en mer; car ne se faict aulcune ordonnance pour cella. Vray

est qu'ilz sentent merveilleusement la perte qu'ont faict ceulx de la

Rochelle, et les vouldroient secourir de tout ce qu'ilz pourroient,

mais toute leur principalle entente est, pour ceste heure, de pourvoir

au dedans de leur pays, et sont à conseiller seulement, par les

instantes sollicitations de ceulx de la nouvelle religion, comme ils

pourront, tant d'icy que d'Allemaigne, relever les affaires des dictz

de la Rochelle, et remettre et confirmer leur armée deffaicte.

Et de tant que ceste Royne est entrée en plusieurs grandes souspeçons

et deffiances de son estat, à cause que les principaulx de sa noblesse

et les premiers de son conseil ont escript à la Royne d'Escoce pour la

suplier d'avoir agréable le mariage d'elle avec le duc de Norfolc, et

que les protestans estiment qu'il y a de la menée des catholiques avec

intelligence des princes estrangiers, la dicte Dame a faict requérir,

par les comtes de Cherosbery et de Huntington, la dicte Royne d'Escoce

de luy faire veoir l'original des lettres et les seings de ceulx, qui

les luy ont escriptes, et luy en envoyer une coppie. A quoy la dicte

Royne d'Escoce a respondu qu'elle les avoit envoyées à ceulx de sa

noblesse et de son conseil en son royaulme, pour avoir leur adviz, et

que, si l'on luy vouloit bailler ung passeport, elle les envoyeroit

quérir et les feroit tenir par l'évesque de Roz à la dicte Dame, sa

bonne sueur; ce que les dictz comtes n'ont accepté, et luy ont dict

qu'il ne sera aulcunement procédé à l'expédition de ses affaires

jusques à ce qu'elle ayt satisfaict à cella.

Or, il a esté usé de plusieurs artiffices envers le dict duc pour le

faire retourner, parce qu'on craignoit que son partement mît aulx

armes tout ce royaulme, expéciallement de luy promettre beaulcoup de

choses pour la Royne d'Escoce, et qu'au contraire, s'il s'opiniastroit

de ne venir poinct, ou s'il essayoit d'attempter quelque chose par la

force, qu'il mettroit la personne de la dicte Dame et toutz ses

affaires en grand dangier.

Tant y a que, si les comtes d'Arondel et de Pembrot et milor de

Lomelley n'ussent poinct esté en arrest, et ne fussent venuz se

présenter en ceste court, ains s'en fussent allez chacun en sa

contrée, comme ilz l'avoient promiz, il semble que le dict duc eust

persévéré de son costé en son entreprinse, mesmement que les seigneurs

du Nort, lesquelz l'on n'oze encores mander venir, de peur qu'ilz ne

reffuzent tout ouvertement de le faire, se monstrent toutz bien

disposez pour luy.

Et il avoit, sur le doubte qu'on luy avoit donné du dangier où seroit

la Royne d'Escoce, mandé par mon adviz aulx comte de Lestre et

secrétaire Cecille qu'il ne pouvoit employer que eulx deux seulz

envers la Royne, leur Mestresse, pour la bien disposer envers la Royne

d'Escoce, et pour la garder de n'ordonner rien contre elle; dont les

en prioyt de toute son affection, et que, s'il prenoit aulcun mal à la

personne de la dicte Dame, qu'il luy costeroit la vie, ou il leur

feroit perdre la leur; ce qui, à la vérité, a beaulcoup servy.

Néantmoins, ayant le dict duc esté trop facille à retourner, il a esté

incontinent miz en arrest dans son logis soubz estroicte garde, où

toutesfoys j'ay trouvé moyen, par Mr. l'évesque de Roz, de luy faire

entendre la bonne intention de Leurs Majestez Très Chrestiennes sur

le faict du mariage, ce qui l'a tellement confirmé qu'il s'est résolu

d'y persévérer jusques à la mort, et qu'après la Royne, sa Mestresse,

il demeurera à jamais fidelle serviteur de Leurs dictes Très

Chrestiennes Majestez;

Et n'a layssé pour cella de respondre bien fort sagement aulx

interrogatoires, qui luy ont esté faictz par les commissaires, de

sorte que, raportant iceulx commissaires ses bonnes responces à la

dicte Dame, elle a monstré n'estre contante de ce qu'ilz le vouloient

excuser, et leur dict plusieurs choses qui procédoient d'ung cueur

fort offancé; mesmes, ainsy que l'ung d'eulx s'advança de dire que

sellon les loix du pays ils ne le trouvoient coulpable de

rien:--«Allez, dict elle, ce que les loix ne pourront sur sa teste,

mon authorité le pourra.»--Et entra en si grand collère qu'elle

esvanouyt, et courut l'on au vinaigre et aultres remèdes pour la faire

revenir.

Ainsy fut le dict duc envoyé le lendemain à la Tour, et aussi tost

ordonné de visiter ses maysons, ouvrir ses coffres, saysir ses

papiers, mandé les gentishommes de Norfolc pour venir déposer et

tesmoigner contre luy; dont aulcuns se sont présentez, aultres ont

reffuzé de le faire, et fut envoyé en plusieurs endroictz de ce

royaulme pour informer de sa vie et de ses faictz.

Tant y a qu'aulcuns principaulx du conseil luy ont mandé qu'il ne fût

en peyne de rien pour cella, car n'y avoit vériffication aulcune qui

fût pour préjudicier à sa vie, et qu'il n'y avoit de proposé contre

luy que trois faictz:

Le premier, d'une sienne lettre qu'il avoit escripte au comte de Mora,

touchant le dict mariage, laquelle le dict comte a envoyée à la Royne

d'Angleterre non sans qu'on le luy imputte à ung très mauvais

tour;--l'aultre, est ung souspeçon seulement d'avoir praticqué avec

les princes de dellà la mer;--et le troisiesme, ce sien partement de

court sans congé.

Et quant au comte d'Arondel et millord de Lomelley, il leur estoit

principallement imposé d'avoir persuadé le duc qu'il se deubt saysir

de la Tour, ce que ne se pouvant vériffier parce que le millor de

Havar, qui l'avoit raporté, allégoit ung autheur, et cest autheur ung

aultre autheur, et en fin se trouvant que cella provenoit d'ung ouy

dire, ilz n'ont esté miz en la Tour; néantmoins ilz demeurent encores,

et aussi le comte de Pembrot, en arrest, bien qu'il s'estime que le

dict [comte de] Pembrot, de tant qu'il n'est chargé que d'avoir

conseillé le dict mariage, comme le cuydant aultant agréable à la

Royne sa Mestresse, comme il a toutjours estimé qu'il luy estoit

utille et à tout son royaulme, s'il en veult demander ung bien peu de

pardon à la dicte Dame, qu'il sera miz incontinent en liberté.

Et le comte de Lestre monstre encores favoriser en plusieurs sortes,

soubz main, le dict duc, et estre infinyement irrité et offancé contre

le dict Cecille, qui va aigrissant la matière, lequel néantmoins

excuse les extrêmes poursuytes qu'il y faict sur l'extrême courroux de

sa Mestresse, et met en avant ung seul moyen pour remédier aulx

affaires de la Royne d'Escoce et à ceulx du dict duc tout ensemble,

qui est de quicter et renoncer entièrement par l'ung et l'aultre au

dict mariage.

A quoy ayant respondu l'évesque de Roz, quant il le luy a dict, que la

Royne d'Escoce, sa Mestresse, en seroit très contante, parce qu'elle

n'y avoit jamais prétandu que pour cuyder complaire à la Royne

d'Angleterre sa soeur, et à la noblesse du pays, car c'estoit ung

personnaige qu'elle n'avoit jamais veu que le duc; et que grâces à

Dieu, il luy avoit esté proposé de plus grandz partys, le dict Cecille

répliqua qu'il ne suffiroit de se quicter de parolle, ains le

fauldroit faire par effect, dont luy feroit entendre plus clairement,

une aultre foys, comme cella s'entendoit.

Et j'ay aprins despuys, que c'est de contraindre le dict duc

d'espouser, avant sortir de la Tour, madame Obey, veufve du feu

dernier ambassadeur d'Angleterre, qui estoit en France, laquelle est

soeur de la femme du secrétaire Cecille.

Dont, affin d'admener les choses à ce poinct par longueur de prison du

dict duc, et par une plus estroicte garde de la Royne d'Escoce et

prolongation de ses affaires, iceulx commissaires, qui président à

ceste heure seulz en ce conseil, ont dict au dict évesque de Roz, que

la Royne d'Angleterre se trouvoit meintennant si pressée d'aulcuns

siens grandz affaires, qu'encor que l'abbé de Donfermelin, depputté du

comte de Mora, fût arrivé, elle ne pourroit entendre en façon du

monde, de quelques jours, à l'expédition des affaires de la Royne

d'Escoce; dont le prioyent se retirer à Londres jusques à ce que l'on

le manderoit, qui seroit le plustost que la dicte Dame se trouveroit

en disposition d'y vacquer.

Sur ce dessus, de tant que le dict duc propose de se conduyre en cecy

par le conseil du dict évesque de Roz et aulcunement par le mien, et

qu'il semble que je pourray retenir ou lascher une partie de ses

dellibérations, sellon que je pourray comprendre que Leurs Majestez

Très Chrestiennes le vouldront, il leur plairra m'en mander bien

expressément leur intention.

Et cependant, la personne de la Royne d'Escoce demeure asseurée en la

garde du comte de Cherosbery, et, bien que le comte de Huntington y

soit, il n'en a l'authorité, avec ce, que toutz ceulx de ce conseil se

constituent pleiges pour luy qu'il ne fera rien qui ne soit digne

d'homme d'honneur, pour respecter en toutes sortes, comme sera son

debvoir, la dicte Dame; et mesmes la Royne d'Angleterre m'en a

respondu comme de sa propre vie, comme aussi la dicte Royne d'Escoce,

à présent, ne parle plus que de trop grand aguet qu'on a sur elle.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 122 / 189 题