A LA ROYNE.

Madame, avant que je soys arrivé à Anthonne, la Royne d'Angleterre

avoit receu des nouvelles de son ambassadeur, Mr. Norrys, qui ne luy

avoit, ceste foys faict guières advantaigeux les affaires de ceulx de

la nouvelle religion devant Poictiers; de quoy me semble que j'ay tiré

plus gracieuse responce d'elle sur ce que je luy ay proposé, que,

possible, je n'eusse faict, ainsy que Vostre Majesté le pourra veoir

par la lettre que j'escriptz au Roy. Tant y a, Madame, qu'elle et les

siens font encores grand fondement sur l'armée qui est devant le dict

Poictiers, et espèrent d'aultres plus grandz choses du costé

d'Allemaigne, non sans quelque opinion que le duc Auguste se meslera

de l'entreprinse.

La dicte Dame a parlé si honnorablement des deux mariages du Roy et de

Madame que je vous en ay bien vollu représanter sa responce, et

j'espère que je vous en feray aussi bien tost tenir ses lettres. Elle,

à ce propos, m'a bien vollu dire que, quant ce ne seroit que pour une

si digne compaignie, il luy sembloit adviz qu'elle estoit convyée

meintennant de se maryer, et m'a répété par trois foys, je ne sçay à

quelle occasion, qu'elle ne feroit aulcun tort à son rang de

princesse, et qu'asseuréement elle n'en espouseroit jamais qui ne fût

prince, ce qu'elle a poursuyvy en beaulcoup de parolles; et je luy ay

respondu en termes généraulx, lesquelz je remectz à une aultre foys.

Puys, sur le faict de la Royne d'Escoce, nonobstant les responces dont

elle a monstré procéder avec cueur attainct et offancé contre elle,

je luy ay touché et à ceulx de son conseil aulcuns poinctz, desquelz

j'entendz qu'ilz ont esté aulcunement ramenez à rayson, et je n'ay peu

passer plus avant sans aparance de quelque dangier en voz affaires, ou

bien sans excéder les termes de la modestie; mais je ne deffauldray en

cest endroict, à toutes les occasions qu'il s'offrira, d'en debvoir

faire instance de la part de Voz Majestez.

Monsieur l'ambassadeur d'Espaigne avoit envoyé son secrétaire devers

la dicte Royne d'Angleterre pour luy communiquer, à ce que j'en peuz

comprendre sur le lieu, une lettre du duc d'Alve pour entrer

clairement en termes d'accord. Je mettray peyne de sçavoir proprement

ce qui en est.

Ceulx de ce conseil m'ont parlé de leur vouloir bailler mes lettres de

seurté pour les navyres qu'ilz envoyeront quérir leurs vins à

Bourdeaulx, et, nonobstant que je leur aye respondu qu'il n'en estoit

besoing en temps de si bonne paix, ilz m'ont fort incisté de ne leur

reffuzer cella, de quoy je leur ay promiz que je vous en escriproys.

L'homme du prince d'Orange est enfin sorti de ceste rivière avecques

ses ourques et vaysseaulx, le IXe de ce moys, pendant que j'estois à

Anthonne. Il ne m'a esté encores raporté quelle routte il a prins;

l'on me veult faire acroyre qu'il n'a heu congé que d'aller vers les

Pays Bas, mais aulcuns disent que son intention estoit d'aller à la

Rochelle, et aultres disent qu'il avoit quelque entreprinse sur Belle

Isle en Bretaigne. J'espère que, sellon mes advertissemens précédans,

il trouvera toute la coste de dellà si bien fornye qu'il n'y recepvra

que honte et dommaige, s'il s'y adresse; aydant le Créateur, auquel je

prie, etc.

De Londres ce XIVe de septembre 1569.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 86 / 189 题