AU ROY.

Sire, je n'ay plus tost que hier au soir peu estre de retour

d'Anthonne, où j'ay esté trouver la Royne d'Angleterre, laquelle n'y

est arrivée de trois jours si tost qu'elle cuydoit, parce que une

fiebvre aigue a surprins Mr. le comte de Lestre en une maison

écartée, qui est au comte de Soubtanton, où il a esté contrainct de se

séjourner, et toute la court pour l'amour de luy; mais au bout de

trois jours il a suyvy en lityère et à présent se porte bien.

J'ay présenté les lettres de Voz Majestez à la dicte Dame, laquelle a

monstré du commancement estre ung peu troublée de la nouvelle qu'elles

contenoient, dont m'a demandé si les choses estoient desjà conclues,

sur quoy s'entend la jalouzie qu'elle a de la nouvelle confirmation

d'alliance avec le Roy d'Espaigne. Je luy ay dict que vous aviez telle

considération et respect à l'amytié d'elle que vous n'aviez vollu

passer oultre en ce faict sans le luy communiquer, affin de faire

veoir à tout le monde que, comme vous luy faisiés part d'ung propos,

qui touche de si prez à la propre personne de Vostre Majesté, aussi

vouliez vous qu'elle participât au bien, au proffict et à toutz les

advantaiges qui proviendront de ceste alliance, laquelle ne seroit que

pour confirmer davantaige celle que vous aviez avecques elle et la

bonne paix, qui est entre vous et voz deux royaulmes, non moins

fermement que avec ceulx mesmes, avec qui vous vous alliez.

De ce peu de motz ayant la dicte Dame prins aultre forme et aultre

façon de parler, m'a prié de vous escripre qu'elle remercyoit très

grandement Voz Majestez de la faveur que vous luy faiziés de luy

communiquer ce privé et expécial propoz de vostre mariage et de celluy

de Madame, lesquelz elle ne sçauroit que beaulcoup louer et aprouver,

comme grandement convenables à la mutuelle grandeur de toutz les

partys; et que, pour le regard de celluy de Vostre Majesté, il ne se

pouvoit imaginer rien de plus grand ny de plus digne en la chrestienté

que l'alliance d'ung Roy de France avec la fille d'ung Empereur. Il

est vray qu'elle avoit ouy parler de l'aynée et non de la seconde,

tant y a que pour son regard Vostre Majesté ne pouvoit guières prendre

aultre alliance en la chrestienté, qui luy fût moins suspecte que

ceste cy, parce qu'elle aymoit l'Empereur comme si elle estoit sa

fille, et si se sentoit estre aymée de luy comme de son propre père,

et ne fit mention du Roy d'Espaigne. Puis adjouxtant qu'elle se

réjouyroit toutjour des choses qui reviendroient à vostre bien,

grandeur et advantaige, aultant que si c'estoit pour elle mesmes, dont

prioit Dieu de vous faire bien heureux cestuy vostre mariage, et le

vous randre plain de tout playsir et de contantement, et qu'elle

m'envoyeroit les lettres de sa responce pour les vous faire tenir.

Et quant à ce que je luy avois dict de ne prester, ny permettre

d'estre presté, nulz deniers en son royaulme sur les bagues de la

Royne de Navarre, parce que ce seroit contre le tretté de paix, sellon

que vous la feziés advertyr qu'on les vouloit convertir à vous faire

la guerre, elle me vouloit asseurer de n'avoir rien presté dessus les

dictes bagues, ny ne pensoit qu'on les eust engaigées en ce royaulme;

ains croyoit que Mr. de Lizy les eust emportées en Allemaigne, et que

mesmes elle ne les avoit vollu veoir. Il est vray qu'elle avoit

entendu d'ung sien orphèvre à qui elles avoient esté monstrées, qu'il

y avoit ung beau vaze d'agatte, lequel elle eust volontiers retenu,

mais saichant d'où il venoit, n'en avoit vollu aulcunement parler.

Et de faict, Sire, la pratique est menée de telle sorte par ceulx qui

portent le faict de la nouvelle religion qu'il n'y court rien du

propre de la dicte Dame, ains plus tost elle se décharge de quelques

intérestz, et néantmoins j'entendz que les aultres sont accommodez en

Allemaigne d'aulcuns deniers qui proviennent d'icy; de quoy je suys

après à vériffier ce qui en est, affin de m'en plaindre et d'y

remédier le mieulx qu'il me sera possible.

Et touchant le commerce que vous offriez à la dicte Dame en telz

endroictz de vostre royaulme, que ses subjectz vouldroient choysir,

pourveu qu'ilz n'allassent plus à la Rochelle, elle m'a dict qu'à la

vérité elle m'avoit une foys promis d'y faire condescendre ses

merchans, mais elle ne les avoit encores peu persuader, tant y a

qu'elle communiqueroit de rechef là dessus avecques son conseil pour

vous y satisfaire aultant qu'il seroit possible; et cependant elle me

donnoit bien parolle avec sèrement que, quoy ce fût, nul de ses

subjectz, sur peyne de mort, ne porteroit dorsenavant à la Rochelle

armes, ny pouldres, ny artillerye, ny monitions, ny vivres, ny rien de

quoy ceulx du dict lieu peussent estre secouruz contre Vostre Majesté;

et parce que je ne me contantoys de cella, incistant qu'elle debvoit

faire abstenir ses subjectz tout entièrement de ce traffic, elle m'a

dict qu'elle en assembleroit son conseil et m'y feroit responce du

premier jour;

Au surplus, qu'elle ne trouvoit poinct mauvais que j'eusse vollu

attandre le commandement de Vostre Majesté sur la restriction de ne

porter par les Françoys aulcunes sortes de merchandises des Pays Bas

icy, ny d'icy aulx Pays Bas, veu ce que je luy allégois que cella

touchoit les chappitres de la paix; toutes foys qu'elle vous prioyt,

pour l'amytié qu'elle pansoit avoir mérité de Vostre Majesté, que vous

luy vollussiez ottroyer la dicte restriction, veu qu'à présent le duc

d'Alve luy estoit ennemy, et qu'il en avoit proclamé une semblable

aulx Pays Bas contre l'Angleterre; de quoy je luy ay promiz vous

escripre en si bonne sorte que j'espérois que vous ne l'en

esconduyriez.

Et pour le regard de la Royne d'Escoce, m'a dict qu'elle ne voyoit que

son affaire peult estre si promptement expédiée comme je l'en

pressois, et que le mal qu'il sembloit que je luy voulois imputer de

ce que le comte de Mora poursuyvoit de ruyner ceulx du party de la

dicte Dame et de la déshériter du tout, pendant qu'elle estoit

dettenue par deçà, ne provenoit de sa coulpe, ains des faultes du

passé, et qu'il failloit attandre la responce du dict comte de Mora,

ainsy qu'elle l'avoit remonstré à Mr. de Roz, qui ne l'avoit trouvé

mauvais; auquel de Mora elle avoit cependant escript de se déporter de

n'assiéger Dombertran, dont, aussitost que ses depputez seroient

venuz, elle ne fauldroit de procéder incontinent à l'expédition de

cest affaire en la bonne sorte qu'elle m'avoit toujour promiz.

«Il est vray, dict elle, qu'il se mène une pratique pour la dicte Dame

avec ung certain personnaige de mon royaulme, lequel je me déporte de

nommer à présent, et me veult on faire acroyre que c'est pour mon bien

et advantaige; mais ne me veulent laysser juger s'il est ainsy, tant y

a que je dellibère, comment que soit, d'en demeurer l'arbitre.»

Et je cognuz bien, Sire, que cest affaire mettoit une grande traverse

en ceste court. Je prendray garde à ce qui en proviendra, et à toutes

aultres choses qui toucheront icy vostre service, et remettray le

surplus à mes prochaines, priant Dieu, après avoir très humblement

baysé les mains de Vostre Majesté qu'il vous doinct, etc.

De Londres ce XIVe de septembre 1569.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 85 / 189 题