DU FAICT DE LA ROYNE D'ESCOCE.

Après plusieurs remises et longueurs, uzées par la Royne d'Angleterre

à la Royne d'Escoce, l'on tira enfin une promesse d'elle, au mois de

juing dernier, qu'aussi tost qu'elle auroit receu la déclaration de

Leurs Majestez Très Chrestiennes et de Monsieur, frère du Roy, sur le

tiltre de ce royaulme, et qu'elle auroit heu la responce des Estatz

d'Escoce, qui estoient convoquez par le comte de Mora à St. Jehansthon

au XXVe juillet, elle ne diffèreroit plus de procéder à la restitution

de la dicte Dame; dont est advenu que, sur le XVIIe d'aoust, la dicte

Dame a receu les dictes déclarations touchant sa coronne, qu'elle a

trouvées en la forme qu'elle les desiroit, et a heu la responce des

dictz Estatz d'Escoce bien fort contraire à ce qu'elle espéroit.

Et fault entendre que, aus dictz Estatz, le dict comte de Mora a

proposé assés pleinement quatre articles, qui concernoient le présent

affaire de la dicte Royne d'Escoce, de sorte qu'on a cuydé qu'il deust

laysser la libre détermination d'iceulx à l'assemblée, mais, luy et le

comte de Morthon, et leurs adhérans, s'estoient, à ce qu'on dict,

premièrement obligez, par sèrement et promesse entre eulx, de ne

permettre que rien s'y conclûd au proffict de la dicte Dame, et

d'employer eulx, leurs parans et amys, et toutz leurs moyens, pour

empescher sa restitution.

Et ainsy, ilz ont obtenu, contre l'opinion du party qui estoit pour

elle, lequel n'estoit là en grand nombre:--touchant le premier

article, qui concernoit la restitution de la dicte Dame;--que, pour

la recordation du murtre du feu Roy, et pour le bien du jeune Roy son

filz, et l'utillité du pays, et aussi, pour leurs consciences, ilz ne

pouvoient authoriser ny consentir qu'elle fût restituée.

Au segond, qui estoit du divorce du comte Boudouel, affin que la

noblesse ne fût plus en deffiance de luy;--que c'estoit chose qui

concernoit le faict particullier de la dicte Dame, auquel pour le

présent, ilz n'avoient grand intérest, et qu'elle y procédât comme sa

propre conscience l'en admonesteroit.

Pour le regard du troisiesme, qui estoit de surceoyr cependant toutz

exploictz de guerre, et n'attempter rien contre ceulx qui tenoient le

party de la dicte Dame, ny assiéger son chateau de Dombertran;--qu'il

importoit grandement d'establir, le plus diligemment et seurement

qu'ilz pourroient, l'authorité du jeune Roy, leur Maistre, dans le

pays; par ainsy qu'ilz n'en pouvoient différer l'exécution.

Et sur le quatriesme, qui estoit de députer des commissaires pour

venir devers la Royne d'Angleterre tretter des affaires de la dicte

Royne d'Escoce et de l'estat de leur pays;--que, veu la résolution

prinse sur les aultres trois articles, ilz ne voyent qu'il y heût lieu

de faire aultre chose sur cestuy cy que d'advertyr la dicte Royne

d'Angleterre de leur dicte résolution: ce que le comte de Mora print

en sa charge de faire par une simple lettre.

Sur quoy, ayant l'évesque de Roz, au nom de la dicte Royne d'Escoce,

et moy, de la part de Leurs Majestez Très Chrestiennes, bien fort

pressé la Royne d'Angleterre que, puisqu'il luy aparoissoit

meintennant de la manifeste usurpation qu'on vouloit faire de la

coronne d'Escoce sur ceste princesse, qu'elle luy vollût accorder ou

reffuzer résoluement son secours, à quoy elle nous y a faict la

responce que j'ay escripte au Roy, le XXIIe du passé, et a prins

nouveau délay de quinze jours pour attandre si le dict comte de Mora

luy envoyera quelque meilleure responce, ainsy qu'elle l'a conjuré et

admonesté, par nouvelles lettres, de le faire.

Mais, de tant que la longueur porte ung merveilleux préjudice aulx

affaires de la dicte Dame, elle et toutz ceulx, qui luy sont icy bien

affectionnez, desirent que Leurs Majestez en facent une ferme et vifve

remonstrance à Mr. Norrys, ambassadeur de la dicte Dame par dellà,

comme ilz sont résoluz de pourveoir au restablissement de la dicte

Royne d'Escoce, et que la Royne d'Angleterre, sa Maistresse, n'en

doibt estre marrye, ny trouver mauvais qu'ilz mettent cependant

quelque secours dans Dombertran, pour le pouvoir garder et pour y

recepvoir plus grandz forces, quant Leurs dictes Majestez verront

qu'il sera besoing y envoyer, monstrans qu'ilz ont desjà donné charge

à Mr. de Martigues et à Mr. de Bouillé de dresser ung armement en

Bretaigne pour cest effect. Et commant que soit, il est bien besoing

que Leurs dictes Majestez, à bon escient, pourvoyent d'envoyer, dans

la fin d'octobre, cinq ou six cens soldatz au dict Dombertran.

PROPOS DE LA ROYNE D'ANGLETERRE A Mr. LE CARDINAL DE CHATILLON.

La Royne d'Angleterre, craignant qu'enfin nostre guerre ne luy en

cause une à elle, et que ne la face tumber en affaires et despences,

monstre desirer infinyement la paix de France; dont, oultre plusieurs

discours conformes à cella, que j'ay cy devant mandé qu'elle m'en a

tenuz, elle m'a dict avoir naguières miz Mr. le cardinal de Chatillon

en ce propos:

Qu'est ce qu'il espéroit de ceste guerre? et qu'il sçavoit bien qu'il

failloit qu'elle prînt fin, comme toutes aultres choses, qui ont eu

commancement; et de tant la luy debvoit on donner plustost, que le

commancement avoit esté violent et mauvais; et, par ce qu'elle jugeoit

bien, en son cueur, que le Roy et la Royne ne desiroient rien tant que

de pouvoir posséder en paix et tranquillité leur royaulme, avec

l'amytié, et bienveuillance, et prompte obéyssance de leurs subjectz,

qu'il failloit que, de leur costé, ilz monstrassent une semblable

volonté et vray debvoir de bons subjectz envers eulx.»

Et le dict sieur Cardinal luy avoit respondu, «qu'il prenoit sur sa

damnation et sur la perte de son âme qu'il n'y avoit en son frère, ny

en luy, ny en aulcun qu'il cogneust de leur party, aultre desir que

d'aymer, honnorer et obéyr le Roy, et la Royne, et Messieurs ses

frères; et leur conserver, à leur pouvoir, la grandeur et dignité de

leur estat, aultant soigneusement que leur propre vie; et qu'ilz

n'estoient en armes que pour leur religion qu'on leur vouloit oster,

et pour leurs personnes qu'on vouloit partout massacrer, qui estoient

deux très urgentes causes de leur légitime deffance.»

Qu'elle luy avoit répliqué, «que la cause de la religion touchoit à si

grand nombre de personnes, tant en France que ailleurs, qu'elle ne

pouvoit croyre que le Roy vollût s'opiniastrer de l'exterminer par

force, car il fauldroit qu'il entreprînt le renversement de toute la

chrestienté; mais que la cause des personnes touchoit bien à luy

seul, parce que c'estoient ses subjectz; et que, là dessus, il

failloit regarder de quelque moyen, qui fût honnorable pour l'ung et

pour les aultres, et pourtant qu'il ne failloit tant se deffier du Roy

et de la Royne [et qu'il failloit] qu'on en vînt à prendre confience

de leur parolle et promesse.»

Qu'à cella il avoit représanté mille argumens pour ne pouvoir mettre

assés de confience en la parolle de Leurs Majestez, pour n'avoir cy

devant esté tenue ny gardée, ny leurs éedictz observez; et qu'estantz

le Roy et la Royne ainsy possédez, comme ilz estoient meintennant, de

leurs ennemys, ne failloit espérer aulcune modération en ces affaires.

Sur quoy elle avoit poursuyvy luy dire «qu'elle entendoit bien qu'il

vouloit parler de monsieur le Cardinal de Lorrayne, mais, quant bien

il ne seroit poinct avec Leurs Majestez, elle ne croyoit pourtant

qu'elles se volussent meintennant commettre à eulx, ny se mettre en

leurs mains, après une si cruelle guerre; par ainsy qu'il failloit

qu'ilz pensassent de quelque bon et honnorable moyen d'en sortyr.»

Et qu'il luy avoit seulement respondu que Dieu envoyeroit le moyen,

lequel, jusques icy, ne les avoit habandonnez; de laquelle responce

elle n'estoit demeurée contante, et luy avoit dict qu'elle sçavoit

qu'il adviendroit toutjour ce que Dieu vouldroit, mais qu'elle

desiroit entendre de luy s'ilz estoient disposez de cercher de Dieu et

accepter de luy ung paysible remède en ces malheurs; et qu'enfin il

l'avoit asseurée qu'ilz l'avoient essayé, et qu'ilz avoient envoyé

offrir à Leurs Majestez toutes condicions de paix humbles et

convenables à très bons et fidelles subjectz, qui requièrent

seulement la seurté de leurs personnes et l'exercisse de leur

religion, à quoy ilz n'avoient esté ouys; ce qu'elle vouloit bien

entendre de moy s'il estoit vray, car il luy en avoit faict aparoir,

par aulcunes lettres de monsieur l'Admyral, qui justiffioient

beaulcoup leur cause envers tout le monde. A quoy j'ay respondu ainsy

qu'il est contenu en ma précédante dépesche du XXIIe du passé.

LE Sr. DE LA MOTHE FÉNÉLON A LA ROYNE D'ANGLETERRE.

--du XVIIe d'aoust 1569.--

Madame, le Roy, Mon Seigneur, et la Royne Très Chrestienne, sa mère,

vous ont envoyé toutes les déclarations, que demandiez, touchant le

tiltre de vostre coronne, et y ont de tant plus soigneusement procédé

qu'ilz vous ont vollu faire cognoistre qu'ilz n'ont jamais pancé de

vous offancer, et que ceulx là sont par trop malicieulx, qui ont

supposé ceste cession pour traverser vostre commune amytié et vous mal

mesler ensemble; car je vous veulx bien encores, pour une troysiesme

foys, retourner dire cecy: qu'ilz n'ont pensé, ny pratiqué, ny presté

l'oreille à pratiquer, rien qui soit contre vostre bien, grandeur ny

estat, ny en quoy ilz estiment que vous deussiez prandre desplaysir,

despuys le dernier tretté de paix.

Et meintennant, Madame, qu'il vous apert de la déclaration de Leurs

Majestez et de celle de Monsieur, frère du Roy, pour le tiltre de

vostre royaulme, et que vous avez receu celle que le comte de Mora

faict pour priver la Royne d'Escoce du sien, je vous suplye, de la

part de Leurs Majestez Très Chrestiennes, ottroyer meintennant à la

dicte Dame la pourvoyance et remède, que luy avez toutjour promiz en

ses affaires;

Et ne preniez qu'en bonne part si le Roy et la Royne vous en font

faire ceste instance; car, par le debvoir de l'alliance et du

parentaige, et de l'obligation des trettez qu'ilz ont avec ceste

princesse et sa coronne, ils ne peuvent laysser de pourchasser sa

restitution, ny s'en excuser envers Dieu ny le monde. Néantmoins ilz

ont bien vollu attandre paciemment l'ordre que vous y mettriez, et n'y

entreprendre rien de leur main, de peur de vous offancer, sinon

seulement de vous en faire solliciter, par moy leur ambassadeur, le

plus modestement que j'ay peu; et ne prétendent encores de s'en

mesler, tant qu'il y aura espérance de vostre secours; ains seront

très ayses d'en raporter à vous seulle leur propre obligation, et

celle de ceste paouvre princesse, leur alyée, s'il vous playt le luy

bailler.

Mais ilz me commandent bien de vous dire que si, de ceste heure en

avant, ilz voyent que vostre secours luy soit de telle façon prolongé,

qu'il ne luy puisse de rien plus servir, parce que le comte de Mora va

exécutant toutz ses bons subjectz dans le pays, et les dépossedantz de

leurs biens et maysons, et poursuyt le siège de Dombertran, qui est la

seule place demeurée en l'obéyssance de la dicte Dame; et par ainsy

que vostre secours luy viègne à deffaillir, qu'ilz se mettront, du

premier jour, en debvoir de luy pourvoir du leur, par toutz les

meilleurs moyens et expédiantz qu'ilz verront le pouvoir faire;

Que, encores que vous ayez opinion que le comte de Mora soit entré bon

et bien intentionné en ceste cause, vous voyés bien meintennant,

Madame, qu'il est devenu tout aultre; et ainsy advient de ceulx qui,

peu à peu, prènent, d'eulx mêmes, quelque authorité (ou les armes),

qu'ilz ne s'en veulent, puys après, volontiers despartyr par celle

d'aultruy; car par vostre moyen, Madame, il pourroit tout ensemble

pourvoir à la Royne, sa seur et sa Mestresse, au petit Prince son

filz, au pays et subjectz, et bien fort seurement à luy mesmes et à ce

qu'il eust desiré d'avancement dans le royaulme; et si, eust

grandement satisfaict à sa réputation, et contanté Leurs Majestez Très

Chrestiennes et toutz les aultres princes chrestiens, ce qu'il a tout

mesprisé pour se cuyder contanter luy seul.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 72 / 189 题